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Christian Mahieu Je suis chargé de recherche au CNRS au sein du LEM –Lille Economie & Management-, centre de recherche commun au CNRS et à l’Université de Lille. Je suis membre du comité de direction de la Chaire Interuniversitaire en Economie Sociale et Solidaire (https://chairess.org), créée par des universitaires des Hauts de France en partenariat avec les principaux acteurs du secteur de l’ESS. Je suis très impliqué dans l’association ANIS (www.anis.asso.fr, Usages citoyens & solidaires des TIC Innovation sociale & numérique) qui porte l’activité de plusieurs collectifs : - Catalyst (https://catalyst.initiative.place/, laboratoire des initiatives solidaires et numériques ; - Assemblée des Communs, https://lille.lescommuns.org/, un réseau de femmes et d’hommes qui s’intéressent aux pratiques collaboratives et aux initiatives collectives qu’on appelle « les communs », - Tiers Lieux Hauts de France (https://hauts.tiers-lieux.org/, cette communauté des Tiers Lieux propose, des réunions et ateliers réguliers, un site avec des ressources et une cartographie participative des tiers-lieux des Hauts de France, un accompagnement en pair-à-pair au sein du réseau, un espace pour identifier les ressources à mutualiser entre les lieux. Mes recherches portent actuellement sur les conditions de la prise d’initiative en projets collectifs, solidaires, citoyens, de la création d’activités ainsi que sur des processus de l’ « entreprendre en communs ». Impliqué dans différents collectifs qui promeuvent de différentes façons ces projets, je participe à la mise en convergence des actions de capitalisation-mutualisation-formation. Je m’intéresse aussi aux processus de création d’activités et à la construction de la viabilité économique de ces activités dans les secteurs culturels et de la création artistique. Depuis 2014, je développe un programme de recherche action, intitulé Creacit (Créativité Citoyenne), financé au titre d’un programme, dit, chercheurs-citoyens de l’ex Région Nord Pas de Calais. Ce programme s’intéresse aux pratiques, processus d’action mis en œuvre dans les situations de prises d’initiatives collectives de la part de populations éloignées de l’action sociale, politique et économique ordinaire. Sociologue de formation, j’ai une expérience des politiques et des dispositifs de la création d’activité et d’entreprise. Cette expérience a été acquise au titre de mes activités de chercheur, mais aussi du fait des responsabilités opérationnelles exercées, tant au sein du CNRS et des services du Ministère de la Recherche que dans le cadre d’un détachement au sein de l’ANVAR (devenue ensuite OSEO, puis BPU) et des dispositifs d’aide au développement économique local. J’ai travaillé avec de nombreux ministères et organismes nationaux et internationaux sur le développement économique local, le transfert de technologies et les mutations sociales et économiques. J’ai aussi une bonne expérience des processus de transformation organisationnelle et managériale ainsi que des processus d’innovation sociale et de conduite du changement. Cette expérience a été acquise en tant que chercheur auprès de nombreuses entreprises, grandes et petites, régionales et nationales. A ce titre, je me suis particulièrement intéressé aux mutations des rôles et positions des cadres, ainsi qu’à leurs parcours professionnels. Docteur en Sociologie (EHESS, Paris, 1982), je suis également titulaire d’un Master en « Ethique et Philosophie Politique » (Université de Lille3, 2012).

En quête de Tiers Lieux

« Il faut d’abord savoir acquiescer au monde avant d’entreprendre de le changer »[1]

 

Les tiers lieux ont désormais pignon sur rue. Dans les grandes villes, mais aussi dans les plus petites, et même dans les bourgs ruraux, ces lieux se multiplient. Des espaces de coworking, des lieux culturels, des cafés, souvent, dits, citoyens, des centres sociaux, se pensent désormais de plus en plus en tiers lieux. Certaines municipalités les mettent à leur agenda et soutiennent les projets quand ils ne les initient pas. Il leur apparait normal d’aller dans ce sens. Le paradoxe est que ce soutien précède souvent la justification que les élus sont en peine de donner.

La question est alors posée à ceux qui s’en font les propagandistes : quelle est la définition d’un tiers lieu ? Posée de cette façon, la question n’est pas évidente. La réponse ne peut être unique ; elle est diverse comme le sont les contenus des tiers lieux. Il faut accepter de s’interroger sur le phénomène sans répondre immédiatement à cette question.

 

Les tiers lieux représentent plus  un « mouvement » qu’un type d’organisation sociale défini

C’est bien l’hypothèse qui semble convenir au phénomène dans ses développements actuels. Les Tiers Lieux font l’objet de beaucoup de commentaires. Mais une définition trop précoce ne pourrait que réduire le phénomène. Il y a trois ans, en vue d’une publication dans le « Dictionnaire des biens communs » (PUF, Paris, 2017), on me demandait d’écrire un article sur les Tiers Lieux. Dans le contexte de l’époque, je commençais cet article pour les paragraphes suivants.

Le phénomène « Tiers Lieux » est d’abord une multiplication d’espaces nés à l’initiative d’acteurs privés, de collectifs. Créés comme espaces, dits, de coworking, friches culturelles reconverties en espaces de création artistique, ou lieux d’initiatives solidaires et citoyennes, ils rallient à leur dynamique naissante des lieux qui, par-delà les activités qu’ils développent, se veulent porteurs d’une alternative sociale. Les Tiers Lieux expérimentent de nouveaux rapports au travail, de nouvelles dynamiques entrepreneuriales, et globalement contribuent à la recomposition de l’espace public. Mais par-delà les intentions souvent affichées quelle est la réalité des transformations engagées ?

Les tiers lieux sont d’abord apparus comme des espaces de travail partagés entre des personnes travaillant seuls, ne souhaitant ou ne pouvant travailler chez eux. Le lieu partagé doit alors leur offrir une place de travail ainsi que des moyens et services difficiles à se procurer seul (une liaison Internet gros débit, des services de reproduction, des conseils liés à leur activité). Les motivations des créateurs et utilisateurs sont alors proches de celles conduisant des salariés à recourir au télétravail. Ces situations de travail ne sont pas non plus totalement étrangères à celles qui conduisent certaines entreprises – de conseil notamment- ainsi que  certaines activités – de consultant en particulier-, de recourir transitoirement ou durablement à des espaces qualifiés de « centres d’affaires ».

Telle que la dynamique de génération de ces espaces s’est enclenchée, au début du « mouvement », un tiers lieu n’est ni un espace initié par une institution publique, ni un espace de travail privé, dans une logique de service marchand (Oldenbourg, 1999). Au départ, c’est d’abord un espace pour y travailler « seul/ensemble ». Très vite cependant on observe que l’espace de ces lieux ne peut se réduire à une simple juxtaposition de places de travail occupées par des travailleurs indépendants, les « solos » dont nous parlaient les premiers récits d’enquête sur le coworking. Travail, activités, menés individuellement et collectivement et pratiques d’espaces partagés présentent des liens plus complexes que le laissent penser les premières définitions. 

Pour ceux, parmi les acteurs sociaux ayant une claire vision des activités sur lesquelles baser leur insertion professionnelle ou leur projet de création d’activités, ces lieux rompent l’isolement et peuvent initier des collaborations en lien avec leurs activités.

Pour les autres, en recherche de ce que pourrait être leur parcours professionnel dans une expérience de vie en pleine réflexion, c’est souvent l’accès à une communauté de pratiques, souvent autour des potentialités du Numérique qui sert de déclencheur. Privilégiant les activités en lien avec l’Internet, nous retrouverions certaines proximités de ces tiers lieux avec les « cyber centres » et autres lieux dédiés aux technologies numériques développés par les pouvoirs publics pour amener dans les quartiers la pratique de l’outil numérique. Des lieux se sont développés, comme lieux d’expérience collective du « faire », à l’instar du mouvement des « Makers » (Anderson, 2013) ; des lieux dédiés à fabrication, la réparation et aux processus de formation par la pédagogie du « DIY » (Do It Yourself). Ces lieux s’inspirent souvent du mouvement des « FabLabs », issu de l’expérience du MIT, et autour de l’impression 3D. Ils sont souvent associés au développement de logiciels en Open Source. De la même façon, beaucoup, parmi ces lieux, incorporent un espace de restauration, sous forme de cuisine partagée, de type cantine, « popote », ou de restaurant. Certains de ces espaces commencent à former un type générique de « café-citoyen ». On pourrait évoquer aussi d’autres lieux ouverts à des activités partagées ou faisant du partage le ressort de leur développement, sous le nom de « ressourceries », de « conciergeries de quartier », etc.  Les projets de création de tels lieux se multiplient désormais dans les agglomérations, les petites aussi, après que les grandes les aient vu fleurir.

Ceux qui s’investissent dans ces lieux révèlent des rapports tout à fait particuliers au travail, mais aussi dans la façon de lier activités de travail et engagements personnels. Le lieu lui-même se présente comme lieu tiers dans la relation, tout à la fois dans le rôle ou la fonction clef de « prétexte », ou de catalyseur dans la construction de la communauté. Ces processus d’interaction sont aussi des moments forts d’identification. Les sociologues de l’école de Chicago ont bien montré l’importance de l’appropriation de lieux dans la construction d’une identité commune, en particulier lorsque ces lieux apparaissent aux acteurs comme des appuis pour le contrôle d’un contexte qui les fait se prémunir d’un environnement perçu comme hostile tout en leur permettant de construire un sens partagé (White, 2011). Cette construction d’une identité partagée n’en coïncide cependant pas moins à la construction simultanée de fortes singularités individuelles.

Le phénomène tiers lieux relèvent de deux dynamiques spécifiques. La première est la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials, de Digital Natives, de génération Y, celles et ceux nés après 1995. La seconde correspond à une dynamique de changement des rapports au travail et à la création d’activités, vécue en réaction à une expérience professionnelle préalable critiquée par les personnes qui mettent en avant l’exploration de ce qui peut faire « commun » entre les acteurs impliqués et engagés dans ces lieux. Cette perspective du commun se centre sur les modalités concrètes d’une gouvernance partagée qui obligent à préciser des règles d’usage et des attributs de droit de propriété. Cela place les processus de discussion construction du commun dans un mode d’argumentation et de délibération sur des règles partagées dont on peut voir qu’elles constituent souvent ce que les porteurs de projet de lieux appellent l’ADN du lieu.

L’observation de la création des lieux nous montre que plusieurs dynamiques différenciées co existent. Dans certains cas, le lieu potentiel préexiste à la constitution d’une communauté mobilisée ; ou plus exactement, la communauté se constitue dans la découverte partagée des potentialités d’un lieu. Ces situations sont bien connues dans le cas du mouvement d’occupation des friches urbaines. Cette dynamique ne fait alors que reprendre des processus de mobilisation, expérimentation, occupation des friches culturelles initiées au cours des années «1980 » et « 1990 » (Lextrait, Kahn, 2005).

 

Ainsi, on peut décrire le phénomène sans en donner une définition a priori. Heureusement que les acteurs sociaux porteurs de projets de tiers lieux, au moment de leur prise d’initiative, ne se préoccupent pas de faire correspondre leurs expérimentations à une telle définition.  Il n’en demeure pas moins que ces mêmes acteurs sont en quête de points de repère dans leurs démarches expérimentales. C’est ce qui fait le succès de rencontres, dites « Meet Up Tiers Lieux », qui rassemblent quatre fois par an depuis cinq ans ces mêmes acteurs en Hauts de France et surtout dans la Métropole Lilloise. En effet, la matière expérimentale ne manque pas, ne serait-ce que dans la Métropole Lilloise, les projets de tiers lieux foisonnent. Plus d’une quarantaine, y sont déjà créés. Mais, leur donner une définition unique serait réducteur. Tout au plus peut-on s’interroger sur les dynamiques qui conduisent à leur développement.

Certes, des lieux correspondent le plus à ceux qui ont initié le mouvement du coworking. Ils connaissent un développement spécifique qui ne recouvre cependant pas l’ensemble du phénomène. Des espaces se sont en effet ouverts, ou transformés, spécifiquement pour offrir des espaces de coworking souvent associés à de la location de bureaux. Ces espaces se distinguent des centres d’affaires antérieurs par un aménagement qui leur donne « un air de tiers lieu », parfois un espace faussement précaire, une ambiance que l’on retrouve désormais aussi bien dans certains tiers lieux que dans les réceptions de certains hôtels de chaîne. Mais, il est de fait que les « animateurs » de ces espaces même s’ils se sont rapprochés dans un premier temps du réseau de tiers lieux en émergence s’en sont assez vite éloignés. Tout en voulant parfois bénéficier d’un partage d’expériences, ils ont pris leur distance avec un réseau qui met en avant la coopération et la mutualisation de ressources pour trouver de leur côté une rentabilité que leur imposent leurs investisseurs.

Les ressorts de la prise d’initiative des porteurs de projets aboutissant à des tiers lieux sont autres, mais lesquels ? Le phénomène  émergent est suffisamment repérable dans le paysage socio politique pour que des porteurs de tels projets se reconnaissent mutuellement, se rapprochent et se mettent en réseau. Mais qu’est-ce qui les rassemble ?

 

La création de la Compagnie des Tiers Lieux

Récemment, la communauté des porteurs de projets de Tiers Lieux s’est constituée en association, la Compagnie des Tiers Lieux, formant réseau et se posant en ressources pour les Tiers lieux développés en Hauts de France. Elle a reçu pour cela un soutien financier de Métropole Européenne de Lille.

 Au départ, en 2014, le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, se fait l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et de soumettre le projet à la discussion des pairs. En effet, l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations. Il en ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up orientent dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment.

La plateforme ouverte de partage d’expériences que constituent ces Meet Up permet cette fédération des initiatives en même temps que la mutualisation et le partage de ressources communs.

 

 

En quête de tiers lieux

Les tiers lieux représentent un champ complexe d’expérimentations socioéconomiques et politiques. On ne peut savoir ce qui rassemble ces expériences et les  expérimentateurs qui les promeuvent qu’en enquêtant sur le phénomène[2]. C’est-à-dire essayer de le comprendre en s’interrogeant avec ceux-là même qui les initient, et en les faisant s’interroger eux-mêmes sur ce qui les amènent à de tels projets et aux pratiques, avant tout, collectives qu’ils mettent en œuvre pour y arriver[3].

Les institutions locales ont désormais bien repéré ces projets émergents. Sollicitées, elles ont commencé à construire avec leurs représentants les bases d’un appui public à leur émergence et à leur développement[4]. Il en a résulté un soutien affirmé à leur structuration en réseaux et à la constitution de ressources partagées entre tous ces lieux en développement. Sur le territoire de la Métropole Européenne de Lille, la MEL, un appel à projets a été lancé en 2017 en même temps que s’initiait une dynamique qui allait déboucher sur la formation d’un réseau, la Compagnie des Tiers Lieux. Au terme de trois années de développement de ces lieux appuyés par l’institution publique, les services instructeurs de l’appel à projets et la Compagnie des tiers lieux conviennent de la nécessité de lancer une démarche d’enquête.

La Compagnie des tiers lieux enquête

La Compagnie des Tiers Lieux définit les Tiers Lieux comme des Usines de Coopération.

Les tiers-lieux sont des espaces à inventer, à tester et à vivre collectivement.

Ils se définissent par ce que les usagers en font : coworking, fablab, repair café, activités culturelles, artisanales, agricoles, etc.

Situés en ville ou à la campagne, les tiers-lieux permettent de partager un espace, de travailler autrement, de créer une activité, de développer des idées, d’expérimenter des services, de tester des usages…

De ce fait La Compagnie des Tiers Lieux se donne la mission de promouvoir le développement de lieux partagés, ouverts, accueillants et accessibles. Lieux répondant aux besoins d’un territoire, hybridant leurs ressources économiques, centrés sur l’usager et dont le modèle est duplicable.

Depuis sa création ses missions phares sont:

– De mettre autour de la table les porteurs de projets, les collectivités, les propriétaires, pour activer des tiers-lieux vivants au service de leur territoire.

 

– De soutenir le développement de ressources et de dispositifs communs.

– D’orienter les porteurs de projet vers les ressources, les formations et les bons interlocuteurs.

– De sensibiliser les collectivités et entreprises aux dynamiques des tiers-lieux.

– De coordonner et animer la formation de facilitateur de tiers-lieux.

– De communiquer et centraliser l’information, la laissant accessible facilement à tous.

Le réseau crée par les premiers tiers lieux a maintenant plus de trois ans. La Compagnie des tiers lieux qui en est issu veut mieux comprendre les situations dans lesquelles se trouvent les tiers-lieux, au niveau de leur développement.

Cette enquête contribuera à envisager les conditions qui permettent d’en faire des usines de coopération dans un contexte socioéconomique et politique qui, tout à la fois, soutient ce type d’orientation et les rend difficile du fait de l’environnement normatif et institutionnel.

 

 

 

Le portage du projet : le(s) « porteur(s) », le « lieu », la « structure » ?

 

Que le tiers lieu soit en projet ou ouvert (à qui, la question se pose ?) il a des « porteurs ». Se poser cette question des porteurs, cela oblige à dépasser la pseudo évidence de l’inventeur unique perçu sur le mode de l’entrepreneur. Il faudra alors envisager dans le détail les circonstances de la prise d’initiative.

Au départ le projet était-il porté par un individu, un groupe de personnes, un collectif, une association, une institution / une collectivité Territoriale, ou  autre ?

Quelle était l’Implantation initiale prévu par le projet ? Dès le départ un lieu était-il envisagé, un lieu existant ? Ou bien, le projet a-t-il été conçu sans lieu défini au départ mais sur un territoire précis, sans lieu ou territoire définis au départ ?

Ne serait-ce que parce qu’elle fait l’objet d’un appui institutionnel, la création d’un tiers lieu est assimilée à une démarche entrepreneuriale. L’institution qui donne cet appui incite à un choix rapide en ce qui concerne la structure légale. Dans les faits, les pratiques réelles nous confrontent à une différenciation des structures mobilisées par les fondateurs. Le projet pourra être envisagé avec une structuration légale définie a priori pour le futur lieu. Suivant les appuis institutionnels mobilisés au départ, selon qu’ils s’inscrivent dans l’économie ordinaire, l’économie sociale et solidaire (ESS), le mouvement associatif, il sera recommandé au départ de constituer : une SARL, une SA, une SAS (SA Simplifiée) ; ou une Société Civile d’Intérêt Collectif (SCIC) ; une SCOP ; une Coopérative d’Activités et d’Emplois (CAE) ; une Association loi 1901 ; un partenariat collectivité/association ; autre…

Une différence pourra être faite entre une structure spécifique envisagée (lieu en projet) ou choisie (lieu ouvert) pour gérer le tiers lieu et une ou des structures des principaux partenaires qui interviennent dans le lieu. Cette différenciation marque déjà, en elle-même, un décalage avec les processus entrepreneuriaux ordinaires. Mais elle ne correspond pas à une rupture nette avec ces mêmes processus ; ce qui rend la démarche recevable pour les services instructeurs des institutions qui soutiennent ces démarches de création.

 

La question de l’espace physique et de sa localisation est évidemment au cœur du projet, même si elle ne résume pas à elle seule le projet lui-même. Tout d’abord, le projet peut être initié en l’absence d’un lieu pour le recevoir. Le choix peut aussi se porter sur un lieu transitoire, en attente du développement du projet qui visera d’abord à lui trouver un espace de réalisation. Mais, à l’inverse, le lieu peut être une option au départ du projet qui se centre alors sur ce choix comme condition importante de sa mise en œuvre. Parfois aussi, le lieu est trouvé durant le montage du projet ; celui-ci se cale alors progressivement sur cette possibilité. Dans tous les cas, pour bien comprendre ce qui se joue dans de tels projets, il apparaît essentiel de bien distinguer le processus de définition de l’espace physique au sein du projet lui-même ainsi que du systèmes de relations que ses porteurs tissent dans cette double dynamique sociale et spatiale.

L’inscription spatiale et matérielle du projet dépend de plusieurs facteurs. Le premier d’entre eux est celui des règles de propriété auquel le projet est confronté. Le porteur, qu’il s’agisse d’une personne ou d’un groupe, peut en être le propriétaire, soit directement, soit via une Société Civile Immobilière (SCI). La propriété peut être celle d’une collectivité territoriale. Souvent, elle sera le fait d’un bailleur, un particulier, une personne morale, une SCI, dans l’attente d’une valorisation au prix du marché. Il pourra s’agir d’un bailleur social ou d’un particulier qui, pour différentes raisons, souhaiteront ou accepteront une location à des tarifs autres que ceux du marché, dans le cadre d’un bail solidaire ou emphytéotique, d’une mise à disposition plus ou moins gracieuse.

 

 

Un tiers lieu, c’est un parcours, un système complexe de parcours, de positions et de relations sociales en construction

 

Plus qu’une définition en substance, c’est un parcours qui caractérise le mieux ce qu’un tiers lieu se propose d’être. Et d’ailleurs, les réunions Meet Up nous l’ont bien montré, la description de tout lieu ne peut souvent être autre que le récit que les porteurs en font.

 

 

 

 

 

Des scénarios types se distinguent.

 

  1. Le Tiers lieu comme projet entrepreneurial, l’ouverture du lieu comme support commercial initial, avec l’objectif d’en faire un espace de convivialité, familial, de citoyenneté, ou tourné vers le soin, vers des entrepreneurs «sociaux» ;

 

  1. Le projet de Tiers lieu émane d’un Centre social ou d’une MJC, l’idée est de sortir du catalogue d’activités financées principalement par le public ;

 

  1. Le Tiers lieu est ici la transformation d’un lieu de création ou diffusion culturel en un espace d’intermédiation avec des publics dans un nouveau rapport au lieu ;

 

  1. Le Tiers lieu se base sur un espace déjà ouvert au public (Maison de Quartier, Médiathèque, cyber centre, Office du Tourisme, un équipement sportif…), dont il vise à transformer les activités pour davantage d’implication citoyenne ;

 

  1. Le Tiers lieu est le projet d’une Collectivité Territoriale ou d’une Institution locale qui veut être un outil de démocratie participative ouvert à la créativité citoyenne ;

 

  1. Le Tiers lieu est la proposition d’un bailleur social qui se préoccupe d’une affectation à un espace (un rez-de-chaussée, notamment) dans le cadre d’un programme de logement social ;

 

  1. Le Tiers lieu est le projet personnel d’un propriétaire d’un espace (une friche industrielle, une abbaye, un centre de vacances, autres…) dont il veut qu’il devienne le support d’un projet collectif…

 

 

Ce ne sont ici que les principaux exemples de parcours pratiqués dans le contexte spécifique de la Métropole Lilloise. D’autres, dans des contextes différents, se manifesteraient sans nul doute. Les porteurs mobilisent ces scénarios dans lesquels ils se retrouvent ou auxquels ils se conforment parce qu’ils commencent à être reconnus par le dispositif d’appui public. Parfois, ils en changent durant leur parcours, au gré des événements qui les balisent.

 

 

Les profils des porteurs de ces projets

 

 

Evidemment, les parcours sont à mettre en relation avec les profils et positions sociales de ceux qui les portent et en font le récit. La participation à ces Meet Up tiers lieux le montre, les porteurs de projets viennent avec suffisamment de points communs qui rendent cette participation possible. Le principal de ces points communs est sans nul doute la capacité à une prise d’initiative en dehors des chemins balisés de l’insertion professionnelle ou de l’entrepreneuriat ordinaires. Déjà, leur participation signifie qu’ils ont repéré la tenue de ces Meet Up. Mais, les discussions lors des présentations de projets de tiers lieux et des ateliers au cours de ces Meet Up le montrent également, les participant.e.s confrontent des expériences qui les mettent dans des situations comparables mais au terme de parcours différents. L’acquisition d’un vocabulaire spécifique (une espèce de « parler » tiers lieu) et de représentations partagées les mettent dans des dispositions convergentes qui « fait réseau ». Mais, les mises en œuvre concrètes au sein des tiers lieux en développement nous montrent vite des différences dans la composition des contenus qu’ils donnent aux lieux.

Plusieurs profils types se dégagent correspondant à autant de parcours sociodémographiques et de socialisation.

 

  • Les « entrepreneurs »

Ils ont comme vision commune le fait que développer un lieu c’est, pour eux, d’abord, une affaire d’entreprise et d’entrepreneur. Mais, il faut distinguer plusieurs positions/parcours. Certains, comme point de départ de leur projet, visent un « produit/service », tel qu’un commerce de restauration, même sous appellation de café, type « café citoyen », avec constitution d’une structure de type sarl, ou même Coopérative. D’autres voient le développement de leur lieu en marge d’une entreprise déjà existante. D’autres encore privilégient la démarche entrepreneuriale, envisagent le tiers lieu comme création d’entreprise mais distinguent leur propre trajectoire d’entreprise individuelle d’avec celle du tiers lieu lui-même. Ceux-là auront tendance à devenir des entrepreneurs salariés en CAE.

  • Les  « travailleurs sociaux »

Ceux dont il s’agit ici n’en ont pas tous le statut officiel (éducateur spécialisé, animateur socioculturel, notamment), mais ils en ont le métier et la position sociale au sein de l’écosystème de l’action sociale. Ils partagent un même mode d’intervention publique. Ils ont la particularité d’avoir été professionnalisés dans un contexte où les activités qu’ils ont à mettre en œuvre en lien avec des publics plus ou moins ciblés (les familles, les jeunes, les femmes…) dépendent entièrement de dispositifs publics de financement.

Même si ces activités ont pu, plus ou moins, être construites en partenariat avec ces mêmes publics, soit directement soit en lien avec des associations qui les réunissent, leur financement reste extérieur à ces mêmes publics qui en demeurent plus les consommateurs, même si leur accès est gratuit, que les producteurs. Nous retrouverons ces mêmes positions et leurs comportements induits chez les personnels des dispositifs publics, parfois même chez les salariés des collectivités territoriales, assurant la mise en œuvre des projets engagés au titre des politiques publiques d’action sociale, comme celles engagées au titre des politiques de la ville (type Quartier Prioritaire de la Ville, Villes en Transition, etc.).

On les retrouvera à l’initiative des projets de tiers lieux émanant des centres sociaux dont ils sont les salariés. Mais, sous des appellations différentes, on les retrouvera salariés des associations dont l’action est complétement dépendantes de ces mêmes politiques publiques locales. On les retrouvera aussi, embauchés, transitoirement ou plus durablement, directement par les collectivités territoriales. Ils se côtoient au sein des programmes sur lesquels leurs actions s’alimentent et interagissent  en mobilisant un langage et un argumentaire commun.

  • Les « bénévoles », acteurs économiques en transition

Cette troisième grande catégorie d’acteurs des projets de tiers lieux pourrait se définir par cette notion de bénévole, c’est-à-dire de personnes qui agissent de leur « bon vouloir ». Leur prise d’initiative ne correspond pas, d’abord, a une position professionnelle existante mais plus à un moment de transition professionnelle. Selon les catégories d’âge et de sexe de ces personnes ces moments pourront être différents.

Ces personnes peuvent se trouver dans une reconversion personnelle plus encore que professionnelle, après une ou plusieurs expériences dans différents secteurs de l’industrie, mais plus encore des services ou de la distribution. Cette transition peut relever d’une période de chômage même si elle est davantage vécue comme une recherche d’un sens à donner à une activité professionnelle que comme une expérience ponctuelle dans une stratégie de reconversion.

Pour d’autres, il s’agira d’un moment spécifique d’insertion professionnelle qui se démarque des processus ordinaires du marché du travail. Les premières situations qu’ils ont connues au titre de stage, de contrats précaires, d’essais professionnels de toutes sortes ne sont pas si loin ou sont même encore en cours. La période de formation initiale est à peine achevée. L’insertion se pose ici davantage par rapport à des « milieux », plus ou moins structurés, ou associatifs, et davantage par la participation à des projets et actions, que par les procédures de recherche d’emploi. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que, dans le cadre d’actions expérimentales, des projets soient montés associant Pôle Emploi et des tiers lieux pour tirer parti de ces modes originaux d’insertion. De la même façon, une des premières réalisations de la Compagnie des Tiers Lieux, née de l’initiative de premiers porteurs de tiers lieux dans l’agglomération lilloise, sera de développer, en partenariat avec d’autres réseaux de tiers lieux d’autres régions, un programme de formation de « facilitateurs de tiers lieux ».

  • Une position en émergence, celle de « communeur »[5]

Une des caractéristiques majeures de la période qui se donne à voir dans le monde des tiers lieux pourrait être l’émergence d’une position sociale particulière qui entend « vivre des communs ». La proposition est davantage une hypothèse qu’une affirmation. Il y a matière à s’interroger. Si l’on considère que la question centrale que vise à résoudre le phénomène des tiers lieux est bien celle du travail, et en particulier du travail dans son rapport à l’emploi, alors il ne faut pas s’étonner de cette émergence.

 

Les « Communs » et le « Commun » : Deux brefs rappels doivent cependant  être faits

Les « communs » en tant qu’organisations sociales et économiques

Beaucoup d’initiatives se réfèrent aux communs. Elles en reprennent ce qui fait désormais consensus, en ce qui concerne les formulations tout au moins, les communs pourraient être résumés à une ressource partagée dont les usages sont régis par des règles construites spécifiquement par les différentes communautés d’usagers.

Mais, alors que cette définition semble faire autorité, peu d’organisations semblent en reprendre les éléments constitutifs. Des organisations souvent en décalage par rapport à cette définition sont cependant présentées par leurs promoteurs comme relevant d’une dynamique des communs. C’est pour cela qu’il faut regarder de très près les processus concrets de « mise en commun ». Les processus relèvent-ils, ou non, d’une intention de faire commun ? Mais, parfois, le principe du « commun ne se révèle-t-il pas au cours de l’action collectif qui, pourtant, tout d’abord, ne procède pas d’une telle intention ? Ce qui est sûr, c’est que les organisations économiques basées sur la double caractéristique d’une capitalisation financière et d’une propriété privée n’ont pu se développer que par la destruction préalable de communs qui organisaient l’activité de personnes qui ont été alors « libérés » de leurs règles communs pour s’employer dans les entreprises capitalistes nouvellement créées.

Le « commun » en tant que principe d’action politique

C’est pour cela que par-delà la question  des ressources et de leur partage ; question qui peut sembler technique, neutre, un choix compatible avec le reste de l’organisation économique capitaliste, il faut voir ce que les espagnols appellent le « procommun », proche de ce qu’en anglais on nomme le « commoning », ou de l’ « en commun ». Il s’agit alors du commun comme principe d’action publique, politique qu’il préside à la prise d’initiative ou qu’il se découvre, par une sorte de ralliement alors que dans leurs contextes d’émergence les formes d’organisations progressivement adoptées en portent plus ou moins les traces.

L’espace-temps du commun

La problématique du commun se met en œuvre lorsque des personnes ou des collectifs sont à l’initiative d’une action collective. L’action peut avoir été suscitée dans le cadre d’une incitation institutionnelle. Elle peut avoir fait l’objet d’un appui, d’une facilitation ou d’une aide financière. Dans tous les cas elle intervient dans un contexte et des normes sociales. Elle a à trouver sa place dans l’espace et le temps que définissent ce contexte et ces normes. Le principe du commun peut en être l’intention de départ ou une découverte au cours de la prise d’initiative, dans tous les cas, ce qui en résulte aura à s’insérer dans un écosystème socioéconomique et un cadre institutionnel spécifiques. Que l’intention du commun soit présente dès le début, voire à l’origine de l’action ou qu’elle soit une découverte dans l’action, les initiatives qui en résulteront emprunteront des chemins difficiles qui seront faits de compromis socioéconomiques et politiques successifs.

Cette tension entre le commun comme principe et les communs comme réalités concrètes de la mise en œuvre de l’action collective s’opère dans plusieurs contextes spécifiques : L’espace public et les communs (Communs Urbains, Communs Locaux, Plateformes en Communs) ; Les lieux en communs, Les Tiers Lieux, Les Lieux Intermédiaires Indépendants ; Les territoires en communs, CT, Institutions.

Le commun, affaires de ressources partagées mais aussi de « communalités »

La spécificité des communs, du  commun, et la définition qui en est souvent  donné, maintenant que les communs ont fait leur retour dans l’espace public, semblent se réduire pour certains à la question des ressources et au partage régulé de ces ressources. Certes, le commun suppose un principe de partage de ressources. Mais il ne se réduit pas à cela. Les règles de partage et le soin apporté à ces ressources sont tout aussi importants. De la même façon, ce qui est fait de ces ressources et la façon d’en user, non seulement au moment de leur mobilisation, mais dans le processus même de leur exploitation le sont tout autant. Aussi les résultats de l’évaluation de l’impact social et économique des communs, de même que les externalités de ces mises en communs, ne pourront être établis d’une façon nette sans faire référence aux processus d’action collective et aux parcours que prennent ces actions. Quel est le statut conféré à la ressource ? Quelle en est la capitalisation ? De quelles natures sont les droits de propriété ?

 

Comment caractériser cette position de « communeur » ; une position qui n’est pas connue, a fortiori pas reconnue, et qui ne s’identifie pas vraiment elle-même comme telle ?

Tout d’abord, cette proposition tient au poids grandissant donné à la question des « communs » dans les projets et les initiatives. Les références faites aux communs ont cessé d’être abstraites et théoriques. Elles prennent le chemin d’expérimentations en matière de création d’activités reposant sur la mise en commun de ressources partagées et la création de formes originales de gouvernance, elle-même partagée, de ces mêmes ressources. Cela ne suffit cependant pas à transformer les positions sociales et les modes de viabilité économiques de ceux qui s’en font les porteurs.

Est-ce à dire qu’il y a, automatiquement, comme traduction immédiate, une forme spécifique de position sociale correspondant à une organisation des relations sociales conçue en communs ?

Les particularités de ce qui se joue dans les tiers lieux, dans la diversité des contenus qui s’inventent et des logiques de valorisation dans lesquelles se font ces inventions, font que l’on ne peut se contenter de réduire la question à la seule prise en compte du nombre et de la qualité des emplois que recèlent les entités qui tirent leur existence des communs qui génèrent ces contenus. Renvoyer ces emplois à des qualités, celles des métiers, de la qualification ou de la compétence, nous renseignent sur des dispositions spécifiques mais unilatéralement à des positions connues et reconnues sur le principal marché du travail. Les distinguer selon qu’ils prennent la forme du salaire ou de la prestation de l’indépendant ne suffit pas à régler cette question. Les dispositions ne deviennent des positions sociales spécifiques que selon les logiques de valorisation et de rémunération, et les combinaisons de ces logiques, par rapport auxquelles les acteurs sociaux agissent. Selon les combinaisons de logique de valorisation, marchande, redistributive, réciprocitaire, ces emplois correspondront à des positions différentes dans les espaces de relations dans lesquelles elles prennent sens, celui du tiers lieu mais aussi celui de son écosystème d’appartenance. Chacune de ces positions n’existe que par rapport à ces espaces sociaux de positions possibles. Sous des dispositions assez proches du point de vue de certaines caractéristiques, comme la protection sociale et la reconnaissance, les statuts de « salarié ordinaire », du « privé », de salarié d’un organisme, une association par exemple, exclusivement financé par du financement public au titre de la redistribution, de salarié de la fonction publique et de salarié entrepreneur d’une CAE (coopérative d’activités et d’emploi) pourront correspondre à des positions nettement différentes. C’est y compris vrai pour les salariés entrepreneurs des CAE qui pourront vivre leur situation davantage comme une position d’entrepreneur, même si c’est une position d’entrepreneur « décalée » par rapport  à la position d’entrepreneur ordinaire du fait du lien avec l’entreprise coopérative. Mais, selon la relation nouée au sein de la coopérative, la position pourra elle-même varier. Elle pourra trouver son sens dans un rapport d’exclusivité de relation au sein de la coopérative. Elle pourra aussi être celle d’un indépendant œuvrant sur différents marchés. Elle pourra aussi être celle d’un multiple décalage d’avec la coopérative (CAE) qui porte l’ « emploi », d’avec les entités de l’écosystème de communs auxquelles il contribue.

Cette éventuelle position de communeur doit aussi être vue à travers les parcours qu’elle suppose. Et ces parcours s’initient à partir d’autres positions qui sont celles décrites plus haut, elles-mêmes produites par des parcours antérieurs. Le schéma suivant voudrait montrer que ces parcours de communeur peuvent correspondre à des déplacements dans un espace balisé par les trois positions de salarié bénévole « en transition », de travailleur social et d’entrepreneur. Selon les dispositions de départ de ces trajectoires de communeur et selon les situations concrètes d’explicitation par ces communeurs de leur positionnement, notamment lorsqu’il faudra se présenter dans l’espace public ou auprès d’institutions, ces communeurs pourront donner des versions contrastées de cette position inédite.

 

 

    Bénévole en transition

 Communeur

 

Entrepreneur                                                                  Travailleur social

 

Les tiers lieux : Une fabrique complexe de contenus

L’enquête nécessaire doit donc permettre de mieux comprendre comment se construisent les « contenus d’activités » et leurs usages. Les porteurs de projets de Tiers Lieux auront alors à expliciter comment ils s’y sont pris ou comptent s’y prendre ; comment ils comptent se faire éventuellement accompagner, et par qui, pour cela.  L’enquête ne peut alors se contenter de généralités à ce sujet. Il est nécessaire de leur faire exprimer leurs intentions et expériences en la matière, leur en demander des exemples concrets, comment, qui, avec quels moyens, etc.

Des cas récents de tiers lieux développés dans la métropole lilloise permettent de comprendre les logiques de construction et de mise à disposition de contenus d’activités.

 

 

Deux exemples de tiers lieu, présentés ici de façon schématique

T….. E….

Faire Tiers Lieu à partir d’une offre, au départ, commerciale, menée de façon « entrepreneuriale » classique, avec développement progressif de clientèles spécifiques devant s’agréger en communauté, avec une gouvernance sur base d’une SARL classique formée par les deux associées, et qui est présentée comme devant s’ouvrir, au fur et à mesure de la construction de cette communauté, la question du changement de structure n’étant pas explicitement posée, la formation de la communauté étant, d’une certaine façon, présentée comme un coût que le TL abordera quand il aura trouvé un équilibre économie, le rôle de la communauté n’étant pas pensé dans l’équilibre économique global du lieu.

U……

Faire Tiers Lieu à partir d’une démarche basée sur un « labo d’expérimentation d’usages » porté par un Centre Social, en rupture avec une conception d’activités sociales « en catalogue » justifiant l’agrément de financement donné par la CAF et autres financeurs publics, le labo prend la forme d’un espace provisoire de co construction/ maitrise d’usages, un espace virtuel provisoire, délimité par des palettes sur un parking de la résidence qui constitue le cœur du territoire visé, un espace matériel (un local dans la résidence), la gouvernance spécifique du TL est envisagé en parallèle et en rupture avec celle du Centre Social.

 

 

Service,  Activités, Dons, Communalités

La dénomination de ce que proposent les tiers lieux, de leurs « contenus », varie selon les représentations que l’on se fait de ce qu’ils sont, pourraient ou devraient être. Certains parlent de services, d’autres, d’activités, d’autres encore mettront en avant les usages partagés dans ce qu’ils supposent d’entraide, d’échanges et de dons, d’autres enfin mettront en avant les usages mais en les reliant aux processus de construction partagée de ces mêmes usages, en communs. Une observation rapide de ce que sont les tiers lieux nous montre que ces catégories ne sont pas stabilisées dans les représentations et les discours qu’en donnent les acteurs des tiers lieux. Elles se mélangent, se combinent, s’affirment parfois pour être démenties éventuellement par les pratiques réelles qui les mettent en œuvre. Une démarche d’enquête sur les tiers lieux doit se focaliser principalement sur la réalité de ces contenus et des processus qui les mettent en œuvre.

Des services ?

De fait, s’agissant de ces contenus, certains parlent de « service ». Les tiers lieux sont alors présentés comme représentant une dynamique nouvelle d’offre de services. Certes, cette présentation est en même temps teintée de considération sur les particularités des services proposés. Ils sont évoqués comme devant compléter ou renouveler l’offre commerciale existante, en matière d’offres de place de travail, de bureau, de restauration ; un peu comme dans une boutique qui pratiquerait le commerce équitable. Cette argumentation des contenus des tiers lieux en services intervient particulièrement lorsque ces mêmes tiers lieux concernés ont à justifier de la solidité de leur modèle économique. Cette justification en services pourra être articulée avec une argumentation qui lie valorisation marchande et auto financement du projet de tiers lieu. Elle pourra l’être aussi en établissant un lien entre offre de service et complément ou renouvèlement de services publics. Elle servira alors de justification à l’appui financier donné par l’une ou l’autre institution publique.

 

Des activités ?

Ces contenus des tiers lieux font aussi l’objet de justifications en termes d’ « activité ». C’est particulièrement vrai lorsque les projets de lieux émanent, directement ou indirectement, de l’institution publique. C’est le cas lorsque des tiers lieux naissent en lien avec des structures comme les centres sociaux, les maisons de quartier. Le paradoxe est ici que les promoteurs de ces tiers lieux spécifiques pourront tout à la fois être pris dans cette logique de valorisation d’activités qui suppose une mobilisation spécifique de financement public via des organismes comme les caisses d’allocation familiales, et, dans leur présentation et argumentation de ces mêmes contenus, prendre leur distance avec cette notion d’activité et à ce qu’elle renvoie de financement public exclusif. L’argumentation de leur viabilité et autonomie économiques hésitera alors entre une démarche d’élaboration d’un modèle économique mais avec une démarche de demande d’agrément auprès de l’institution publique. Les porteurs de ces projets seront embarrassés par une justification en modèle économique s’ils le réduisent à une valorisation marchande qui ne correspond pas à l’univers de fondation et justification des centres sociaux. Ils ne se sentent pas autorisés à introduire des éléments de valorisation marchande, même tempérés par l’impact d’une politique publique, dans leurs justifications socio-économiques. Et, de fait, souvent ils ne le sont pas s’ils conservent une tutelle publique directe.

 

Des dons ?

Les contenus des tiers lieux sont souvent évoqués en termes de « don ». Les appellations des lieux eux-mêmes en portent la trace. Il y sera question d’échanges, mais toute relation peut être valorisée en échange. Ici, il sera plus spécifiquement exprimé en termes de don, de troc, Ces appellations sont alors avancées dans une volonté de rupture avec l’univers marchand. Souvent peu explicitées, ces questions sont renvoyées à un univers qui se veut alternatif, avancé comme non-marchand, souvent sans plus d’explicitation, ni argumentation.

L’échange est en effet bien présent. Il peut concerner des objets, des savoirs, des pratiques diverses. Il pourra sembler « direct », sans intermédiaire. Mais, en fait, il est « inter médié » ; il n’existe ici que grâce au format d’intermédiation que propose le lieu. C’est bien, en effet, le tiers lieu qui organise le cadre de l’échange, permet la mise en relations et la régule. La relation est ici, au moins, ternaire. Elle concerne les personnes qui échangent, plus le tiers que représentent le lieu et la communauté qui le porte. L’échange a la double particularité d’être décalé dans le temps et l’espace et de faire l’objet d’une valorisation qui n’est alors pas marchande, au sens traditionnel, mais intervient dans un système de règles implicites et explicites qui renvoient à la construction des rapports au sein de la communauté de l’échange. C’est souvent pour justifier ce type de pratiques qu’est avancée la notion de réciprocité[6].

 

Des communalités

Des contenus se distinguent de ceux évoqués ci-dessus. Ils ne sont pas des services, au sens où la démarche de conception d’un service n’implique pas ceux qui en seront les clients, même si ces derniers pourront être amenés, au terme d’un processus, dit, de servuction, à interagir avec le prestataire, fournisseur, pour faire en sorte que le service puisse opérer. Ils ne sont pas non plus des activités, au sens où, comme présentés précédemment, ils seraient produits et financés exclusivement dans le cadre d’une procédure publique, avec une labellisation par exemple, et opérés sans la contribution de ceux à qui ils sont destinés. Des contenus, appelons les communalités[7],  pourront être le résultat d’une démarche de conception et de valorisation économique en communs.

Plusieurs caractéristiques pourraient permettre de distinguer ces contenus[8].

La première concerne les rapports que les personnes entretiennent dans les processus de création de ces contenus et dans la mise en œuvre projetée et expérimentée de ces contenus ; des rapports qui les font être tout à la fois producteurs et utilisateurs de ces contenus. La deuxième caractéristique concerne les conditions écologiques de ces rapports en lien avec les ressources sur lesquelles s’appuient ces rapports. Dans quelle mesure, dans la conception de ce type de communalité, se préoccupe-t-on d’utilités sociales et de valeurs d’usage, de construction et préservation de ressources durables et génératrices d’usages régulés en droits. La troisième caractéristique est l’ouverture des perspectives de valorisation à d’autres qu’à la seule valorisation marchande, aux conditions standard du marché. Sous un autre angle, c’est la question de la combinaison opérée entre des logiques (marchande, redistributrice, réciprocitaire) pour construire des modèles économiques pluriels, ouverts à des évolutions possibles. C’est aussi la question du prima éventuel donné, ou non, immédiatement ou à terme, à la réciprocité dans ces combinaisons. Cela suppose alors de remettre en cause le prima donné traditionnellement, soit à la redistribution, dans un modèle de financement public dominant des activités, soit au marché, dans un modèle économique de services qui semblera « normal » aux acteurs et pourra à lui seul représenter la totalité de la perspective de valorisation. Il faudra regarder les spécifications données aux combinaisons de ces différents processus de valorisation selon les activités de production, de construction des accès aux contenus, de ce qui relève de la distribution dans les formes marchandes standard, de gestion et de protection des acteurs à l’œuvre dans ces processus. Il faudra aussi appréhender les  transitions et les temporalités envisagées dans la combinaison de ces processus de valorisation ; les coalitions locales et nationales entre les organisations porteuses de la valorisation économique des contenus exploitant les mêmes ressources, plus ou moins mises en communs, etc.

     Don

Communalité

Service                                                                                             Activité

 

Un  tiers lieu proposera vraisemblablement plusieurs types de contenus, de nature différente. C’est pour cela que ceux qui les racontent le font avec des argumentations qui peuvent varier.

Les tiers lieux ne pourront être définis qu’en fonction des arrangements et des combinaisons de ces contenus. La réalité des parcours empruntés par les tiers lieux, dans leur conception, leur projection, leur mise en œuvre complexe, au gré des contextes et des contraintes, est faite d’un assemblage de ces différents contenus. Une initiative prise sous l’une ou l’autre de ces dynamiques de création de contenus peut avoir subi des inflexions/transformations qui ont pu, ou pourront, en hybrider la nature.

 

Conditions de mises en œuvre des contenus, services, activités, dons et usages en Communs du tiers lieu 

 

Quels types de contenus le tiers lieu développera-t-il ? Ses porteurs envisageront ils différentes options mettant en avant des services marchands, des activités gratuites exclusivement financées sur crédits publics, des contenus reposant sur du don résultant de bénévolat ou de financements privés, des communalités, usages en commun construits avec et entre usagers ? Ou bien ces différences ne seront pas explicitées, n’apparaissant pas comme des options possibles du fait de la prégnance de ce qui fera évidence dans le contexte socio-économique dans lequel s’opèrent ces créations de tiers lieux ? Lorsque ces créations seront revendiquées comme des alternatives au cadre socio-économique dominant, elles pourront se trouver en difficulté d’argumentation et donc de justification.

Si on analyse concrètement les contenus et leurs modes spécifiques de conception, de mise en œuvre, de portage et de valorisation, on en distinguera vraisemblablement de plusieurs sortes ? Il sera utile de les différencier et de les expliciter. Il faudra alors s’interroger sur les dynamiques qui les ont portées et les temporalités dans lesquelles ils sont mis en œuvre.

Par exemple, lors de sa conception, comment le projet de tiers lieu a-t-il été envisagé, dans quelle architecture et éventuelle combinaison de contenus ?

Comment la présence éventuelle de services marchands est-elle justifiée ?

Elle pourra l’être comme une évidence, en même temps qu’une obligation. « On ne peut pas faire autrement ; il nous faut justifier d’un modèle économique », nous dirons les porteurs de ces tiers lieux, considérant qu’il ne saurait y avoir de modèles économiques que justifiés par des services marchands. Cette même présence pourra être justifiée par une nécessité de trouver une viabilité par un équilibre économique qui fait privilégier des contenus immédiatement valorisables en termes marchands, tout en affirmant que le projet doit trouver le temps de s’en construire d’autres, des communalités / usages partagés dont la viabilité économique est plus difficile à argumenter et longue à trouver.

Il sera intéressant de regarder les processus de construction et de justification d’autres contenus.

Le projet met-il en avant des activités, oui ou non, en recourant à des financements publics pour proposer des services gratuits ou à tarifs régulés à des publics ciblés, ou pour permettre de se positionner dans l’espace public et de se faire reconnaître, ou pour se donner le temps de concevoir et de construire des usages partagés dont la viabilité économique est plus longue à trouver ?

Le projet a-t-il été envisagé en se basant sur de la contribution volontaire, bénévole, oui ou non,  pour préfigurer et amorcer des activités, ou pour s’insérer dans des réseaux de partenaires, ou pour se donner le temps de concevoir et de construire des usages partagés dont la viabilité économique est plus longue à établir ?

Le projet était-il de donner la priorité à la conception et la construction de capacités et d’usages communs, à partir de ressources rendues accessibles (espaces, terrains, matériaux, données, connaissances, informations…), oui ou non, tout en rendant cela viable économiquement, à court terme, par le recours, temporaire ou plus durable, à des offres de services payants, et/ ou tout en activant des leviers de financements publics par ailleurs ?

 

On voit que le recours à des services marchands, des activités financées ou des dons, peut intervenir dans des contextes et configurations différentes et évolutives dans le temps de déploiement et de mise en œuvre des projets de tiers lieux.

 

 

Questions sur la gouvernance des tiers lieux

 

Les tiers lieux se justifient du fait qu’ils permettraient l’exercice d’une « nouvelle » gouvernance, d’une gouvernance qui serait en rupture, ou tout au moins, ferait différence avec les modes classiques de décision dans les organisations. La définition in abstracto du tiers lieu n’est pas possible sans détour par la compréhension de la dynamique de ses contenus. Il en est de même pour cette autre grande question, la gouvernance, à laquelle ont à faire face les porteurs de tiers lieu. C’est sur elle qu’ils sont attendus dans la mesure de la volonté alternative qu’ils manifestent. On peut y répondre d’une manière abstraite et formelle en supposant que la gouvernance est induite par les choix faits en matière de structure juridique. C’est en partie vrai, notamment lorsqu’il est fait référence à la gouvernance des associations. Mais cette seule référence ne suffit pas à caractériser ce qui est en jeu dans les tiers lieux. En effet, le monde des associations est lui-même dans des dilemmes de gouvernance au moins aussi importants ; les débats sur le rôle des collégiales dans la gouvernance des associations le montrent.

Pressé par le souci de répondre aux exigences des appuis publics et privés qu’ils reçoivent, les porteurs de projets se conforment aux règles dominantes fixées aux « sociétés », qu’elles soient à responsabilité plus ou moins limitée ou anonyme, qu’elles soient de nature coopérative ou même associative. Ils définissent alors un processus formalisé de gouvernance, censé s’appliquer immédiatement, sans délais, alors que les relations entre les partenaires concernés sont en cours de construction, avec  des règles formelles de consultation et de vote. Déjà, à ce niveau le défaut est manifeste.

Déjà, à ce niveau, ce qui est, de fait, nié c’est la réalité de la délibération qu’impliquent pourtant ces règles. La délibération ne doit pas être vue uniquement au travers de ses accès et de ses règles de fonctionnement. Elle doit être envisagée dans ses pratiques réelles et donc dans ses conditions concrètes de mise en œuvre et dans son déroulé. Elle ne peut pas être instantanée, immédiate et univoque, réduite à un vote. Elle ne peut être que longue et lente, ou, tout au moins, selon l’ampleur des enjeux et des décisions à prendre, avoir une certaine durée, avec des blocages donc des suspensions de la décision pour construire des hypothèses, des variantes, des compromis, etc. Il n’y a pas gouvernance s’il n’y a pas délibération, et il n’y a pas délibération s’il n’y a pas processus délibératif. Ne pas aller dans ce sens, le faire et le faire reconnaître en tant que tel, par ceux-là même qui soutiennent et appuient les démarches de construction de tiers lieux, c’est méconnaître le fait que les personnes engagées dans de telles démarches construisent des interactions, intermédiations, des relations régulées d’échange, dans la durée, par apprentissages réflexifs mutuels. Ces apprentissages sont tout autant d’appropriations de normes de gestion et de décision que de confrontations à ces normes et de participation à la construction de normes alternatives.

Au lieu de poser la question de la gouvernance d’une façon globale et abstraite, ce sur quoi la seule prise en considération de la structure juridique débouche, il convient de regarder plusieurs éléments supplémentaires. Il faut prendre en compte les modes de gestion spécifiques des Services, Activités, Dons, Communalités, et leur développement dans le temps des projets de tiers lieux. Il faut envisager précisément à quels compromis la mise en œuvre de ses modes et leurs combinaisons aboutit. Il faut aussi regarder les différents modes d’ « engagement » mobilisés par les partenaires, usagers, contributeurs du lieu[9]. Les faire énoncer par les porteurs de projets de lieux est un élément en lui-même, mais il faut enquêter sur leur effectivité.

C’est à partir de cela que peuvent être envisagées les règles composant la gouvernance réelle des lieux. Il faut donc remonter à la configuration des contenus et à leur combinaison pour comprendre les règles de gouvernance que les lieux sont en situation de se donner. Ces contenus, sont-ils, ou non, constitués à partir de ressources partagées, lesquelles et comment ? Le lieu lui-même peut-il être, ou non considéré comme une ressource partagée, surtout, s’il est pratiqué, fréquenté par une diversité d’usagers ? Quelles sont les différentes ressources mises en commun en lien avec le lieu ? Vu depuis le prisme des communs, la gouvernance ne peut se réduire à l’observation des règles formelles qui régissent les structures sur lesquelles reposent les arrangements socioéconomiques en communs. Envisager des indicateurs de création/fabrication/mise à disposition des « services activités dons communalités »  du tiers lieu suppose de regarder finement  les personnes impliquées, sous quelles formes et à quels moments, et les démarches et méthodes mises en œuvre.

Dans cette perspective, les règles d’engagement formalisées, ou tout au moins énoncées, représentent autant de compromis de justifications. Ces compromis de justification sont importants parce que c’est à travers eux que le tiers lieu, au travers de ses acteurs sera reconnu dans l’espace public. Mais, du point de vue de ces mêmes acteurs, ces engagements ne correspondent qu’à l’un des trois régimes d’engagement qui les mobilisent vraiment; celui qui porte sur les valeurs. On peut en distinguer deux autres correspondant à deux autres modes d’action[10]. Certes, le régime d’engagement sur ces compromis de justification pourra être privilégié dans les interactions dans l’écosystème de relation, dans l’espace public et le rapport aux institutions. Mais il n’est pas suffisant pour différencier les engagements dans ce qu’ils ont de relations sociales concrètes, collectives et individuelles, dans la mesure où le rapport subjectif, singulier, à l’action en commun est renforcé dans le cas des tiers lieux.

Le deuxième régime correspondant à des différences qui peuvent se faire en ce qui concerne le rapport à l’action en projet, au travail et à l’organisation. Leurs particularités se feront jour dans la conduite des interactions auxquelles ils participent. Leurs expressions et justifications se feront certes en lien mais potentiellement aussi soit en convergence soit en contradiction avec les justifications de valeurs mises en avant énoncées. La justification « publique » pourra être celle des valeurs socioéconomiques de la coopération et pourra se faire contredire par les rapports pratiqués ; par exemple en ce qui concerne les rapports au travail dans leur triple dimension expressive –Ce qui convient à l’individu-, publique –Ce qui structure ses rapports aux autres –  et politique –La pratique de l’activité dans un espace public-.

Le troisième régime d’engagement est celui que les individus mobilisent dans leurs relations familières et de proximité. Là où la règle est implicite, pas énoncée et relevant de la conduite apparemment irréfléchie.

Souvent, on ne pense pas que les motivations à l’engagement et les pratiques concrètes d’engagement ont comme sources ces trois niveaux et régimes en permanence, sans que les individus soient en situations de les mettre toujours en cohérence. Les acteurs sociaux des tiers lieux en produisent des combinaisons différenciées alors que l’évaluation et le jugement qui sera fait de leurs comportements, soit n’envisagent pas l’un de ces trois niveaux, soit assimilent l’un d’entre eux à l’ensemble et en lui donnant une valeur d’absolu.

 

Pour approfondir cette question des engagements

Au moins trois raisons font qu’il est important d’approfondir cette notion d’engagement et d’en distinguer d’éventuels modes différenciés.

Tout d’abord, il faut constater l’inflation de discours péremptoires sur le registre de la participation, participation « citoyenne », son impact, ses « difficultés », voire son impossibilité… Il faut tout autant constater la vacuité des analyses en termes d’intérêt ou de besoin. Mais il faut aussi tenir compte des analyses réductrices basées sur les notions d’inégalité et d’injustice. Ces analyses sont souvent incapables de distinguer les inégalités dans leurs contextes, des sentiments et perceptions d’injustice qui « interprètent » ces inégalités du point de vue des individus et des modes de socialisation qui les ont construits. Il faut prendre en compte les pratiques d’action et les jugements dont ils sont l’objet.

Chaque projet est le résultat d’un jugement sur l’action. Chaque projet est un engagement. Comme le précise Howard Becker (2006), cette notion d’engagement rend compte, ici, de lignes d’action cohérentes mises en œuvre par des individus qui ne dissocient pas leur action professionnelle de leur vie personnelle, dans une cohérence du comportement.

Ce lien entre jugement, action et engagement est au cœur des processus de prise d’initiative solidaire. Edouard Gardella (2006) montre que les systèmes explicatifs privilégient souvent deux tendances. La première repose « sur une intériorisation par l’individu des normes et des valeurs partagées au sein d’un groupe ou d’une société entière » (Gardella, 2006, p.137). Cette tendance privilégie une conception de la socialisation comme inculcation d’habitus. La seconde tendance s’appuie sur la conception d’un individu rationnel, « capable de déterminer parfaitement en quoi consiste son intérêt, et d’adopter les moyens nécessaires à sa satisfaction » (idem). L’ordre social dans lequel sont censés s’inscrire les projets des créateurs est alors vu comme une coordination des intérêts individuels, et, l’on pourrait ajouter, comme une coordination de sujets moraux. Mais, une telle coordination est alors une façon d’ériger le marché comme une forme absolue d’organisation de société. Considérer qu’un individu ne pourrait être que gouverné par ses propres intérêts individuels et par des intérêts conçus en termes de compétition, de concurrence des intérêts économiques (conception des besoins et des modalités de les satisfaire), c’est en fait une représentation de la société comme structurée autour d’une représentation du marché. Gardella s’appuie sur les travaux de Boltanski et Thévenot, mais surtout sur ceux de Thévenot (2006) à propos de l’engagement, pour dépasser cette vision finalement assez classique entre socialisation et individualisme comme détermination des comportements économiques : « considérer l’action comme un « engagement » suppose une certaine rupture par rapport à l’homo oeconomicus » (Gardella, 2006, p.138). On peut ajouter que cela suppose aussi une rupture avec la conception dominante de la notion de projet comme pierre de base de toute action d’entreprendre. L’idée que le projet est d’abord, et par essence, individuel est une représentation socioéconomique qui se cale sur une représentation du marché structure de base des rapports sociaux. Et l’évocation d’équipe projet, de projet collectif, de projet tâtonnant ou construit progressivement, ne change rien à l’affaire. Dans toutes ces conceptions finalement convergentes, le projet est vu comme une différenciation par rapport à d’autres acteurs sociaux vus sous l’angle de la concurrence. Pour Gardella, « l’engagement trouve, dans ce cadre théorique (celui de Thévenot), son moteur et son unité conceptuelle dans le jugement, dans le jugement sur l’action (Thévenot, 2006, p.26), qui est surtout un jugement sur le moment de l’action » (Gardella, 2006, p.139). On pourrait dire, sur le moment et au moment de l’action. Le jugement est alors considéré comme l’opération cognitive et corporelle qui permet de sélectionner ce qui est pertinent pour l’action en cours (idem). Gardella note que cela n’est pas sans rappeler que cela s’inscrit dans une tradition de philosophie morale qui est celle de P. Ricœur (1990) lorsque ce dernier souligne le primat de la médiation réflexive sur la position immédiate du sujet. Agissant, les personnes pratiquent leurs jugements dans des situations concrètes et quotidiennes. Construisant leur justesse personnelle dans des exercices d’auto réflexivité, ils s’engagent dans des projets qui ne sont réductibles à la construction d’une différenciation concurrentielle.

Thévenot distingue trois régimes d’engagement (2006). Chaque régime donne un sens particulier aux projets qui y sont construits. Mais surtout ces trios régimes correspondent à des réalités différentes dont la personne concernée fait l’expérience.

Dans le régime, dit, de la « justification » (Cette proposition doit beaucoup aux travaux commune de Thévenot et Boltanski), chacun, dans la recherche de l’accord, s’efforce de légitimer sa position en argumentant sur des principes. Argumenter ne veut pas dire seulement parler, verbaliser, mais aussi mobiliser des objets, des preuves (par exemple, des maquettes, des schémas). Chacun monte alors en généralité. C’est le régime qui fait le lien avec les systèmes de pensée et les argumentations formalisées, éventuellement appuyées sur des institutions. En effet, tout ne relève pas de la seule situation présente, instantanée. Le contexte et les arguments ont une épaisseur historique, institutionnelle, légale… Dans le régime, dit, du « plan », c’est l’adaptation de moyens à une fin pré établie qui est visée. C’est ici le régime le plus classique, celui auquel on réduit souvent l’univers du projet et, dans le cas de l’entreprendre, l’univers de la création d’activité interprétée en termes d’entrepreneuriat. L’individu y est appréhendé comme autonome, doté d’une intention personnelle, ayant un recours fonctionnel à son environnement. Mais ces deux régimes sont à articuler avec un niveau d’action, autre régime, celui dit de la « familiarité ». L’acteur y est appréhendé comme seul, comme coordonnant ses pensées et mouvements avec un environnement d’objets. Dissocier ces trois régimes d’engagement, ces trois modes d’action est une condition pour sortir d’une perspective assimilée à l’analyse du plan/projet, même enrichie de l’examen d’un contexte qui a alors toutes les chances d’être lui-même réduit à une seule dimension, sans profondeur historique, à interactions faibles et sans approche des familiarités concernées.

Pour Thévenot, ces trois régimes d’engagement se distinguent par le degré de généralisation des catégories du jugement mobilisées pour identifier et évaluer ce que l’on est en train de faire. Pour lui, le jugement se caractérise par trois traits fondamentaux : la qualification de ce qui est en train de se faire ; la clôture de la sélection des éléments pertinents ; la possibilité d’une révision (Gardella, 2006, p.146). Une continuité de processus de jugement articule qualification, clôture et révision, mais à des degrés différents des actes de jugements et donc des projets. L’action dont il est question ici est celle qui vise à faire du commun entre des personnes, à les faire entrer en coordination. Elle se compose et articule les trois régimes d’engagement, celui de la justification, de l’argumentation, qui suppose un jeu dans l’espace public, mais aussi celui de la familiarité qui suppose la prise en compte du domaine de l’intime, du familier, pour celui qui contribue à l’action de jugement dans l’espace public, espace où se construit le plan/projet alors que c’est pour lui une question intime. On voit alors que l’action se joue sur l’espace public mais s’appuie sur la mobilisation de l’intime des participants au plan, pour donner un sens commun et familier à tous. Plus encore que les participants, le porteur d’initiative, engagé davantage que les autres, construit une coordination qui est faite d’ajustements entre les participants, mais avant tout d’ajustements à soi-même. Mais ces ajustements à soi-même sont aussi des ajustements avec des supports et outils qui constituent le monde familier d’objets de chacun. En effet, le jugement n’est pas seulement un processus cognitif verbalisé, c’est aussi le recours à d’autres supports et micro processus évaluatifs relevant du perceptif sensoriel, s’exerçant à partir d’objets, de dispositifs, de lieux… L’engagement mobilise alors la personne dans toutes ses dimensions, corporelles, cognitives, affectives. Ainsi, l’engagement représente un choix qui suppose une réduction des possibles et permet le passage à l’action, à condition que l’on en ait les dispositifs adéquats. L’engagement tel que conçu par Thévenot, c’est toujours plus que l’engagement pour le plan /projet. C’est un engagement à la fois plus intime et plus global/sociétal. Le régime d’engagement, dit, de la justification sert de point de passage avec ce que, traditionnellement, on nomme engagement lorsqu’il s’agit de prise de position sociale et politique sur l’espace public. C’est bien l’expérience des porteurs de projet de tiers lieux que de ne pas dissocier leur implication dans les projets individuels et collectifs qu’ils portent, de leur mode de vie et des mobilisations « alternatives » auxquelles ils participent. Les lieux dans lesquels ils exercent leurs activités et « vivent » (les espaces de coworking et autres tiers lieux) sont des bases actives pour ces engagements combinés. C’est d’ailleurs ce qui définit plus spécifiquement ces lieux, qui ne se réduisent pas à être des espaces de travail individuel partagés ou des espaces de télétravail comme on a parfois voulu les caractériser.

Les acteurs des tiers lieux sont attachés aux espaces qu’ils ont créés dans la mesure où ils permettent l’expression d’un engagement « biopolitique ». Ce terme d’engagement « biopolitique » est repris des travaux de Hardt et Negri, inspirés de Foucault, sur les nouvelles formes d’expression des conflits sociaux et politiques. Il veut souligner l’interpénétration croissante de l’économique, du politique, du social et du culturel dans la façon dont les acteurs vivent et mettent en cohérence leurs actions. Dans cette acception, l’engagement c’est tout à la fois une façon de vivre le rapport aux autres et un rapport à soi-même. C’est aussi le choix d’une cohérence de comportements et d’une position,  critique mais constructive, en faveur d’un choix de sociabilité et, partant de là, de société. S’engager c’est alors se mobiliser, moins pour une critique de la société, que  pour porter des initiatives créatrices de communs. Cet engagement s’inscrit dans la perspective déjà décrite d’autoréflexivité, d’interprétation des expériences et des épreuves, au cœur des parcours d’individuation. Ce qui est formateur des identités, l’est tout autant des prises de positions à valeur d’engagement

Becker H.S. (2006), « Notes sur le concept d’engagement », Tracés, n°11, p.177-192.

Gardella E. (2006), « Le jugement sur l’action. Note critique de L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement de L. Thévenot », Tracés, n°11, p.137-158.

Ricoeur P. (1990), Soi-même comme un autre, Paris, Seuil.

Thévenot L. (2006), L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte.

 

 

En guise de conclusion : Comment mener l’enquête ?

 

Il est certes toujours intéressant de demander aux porteurs de projet de se positionner sur leur projet, d’en exprimer les motivations, de leur faire expliciter les argumentations et justifications sur lesquelles ils fondent leurs actions.

Mais, du fait des conditions concrètes dans lesquelles, au sein d’un champ socio-économique et d’un contexte de territoire, dans lesquels ils œuvrent, on ne peut se dispenser d’envisager finement les processus concrets de construction des contenus donnés au tiers lieu.

Compte tenu des différences de positions dans lesquels se trouvent les porteurs de ces tiers lieux et des différentes options de contenus, certaines étant plus légitimes que d’autres dans leur contexte, et si l’on veut comprendre pour éventuellement accompagner ces processus de construction, l’enquête ne peut se passer d’une action réflexive des porteurs sur leur propre démarche de création. Toute enquête, prétendument évaluative, qui ne poserait pas ces questions d’action réflexive laisserait échapper à son regard une grande diversité de pratiques et de justifications plus ou moins maitrisées de ces pratiques.

Et si l’on pense que, pour différentes raisons prétendument objectives de temps ou de moyens, à moins qu’elles ne soient directement normatives, on appliquerait un questionnaire sans en expliciter les différences de positions et de contenus, on n’obtiendrait, au mieux, qu’un contrôle de conformité à des principes idéologiques dominants. On ne peut mener une réelle en quête qu’en y associant complétement les porteurs de projets de tiers lieux à ceux qui les accompagnent et aux représentants des institutions publiques qui les appuient.

Pour cela, l’enquête doit se concevoir dans une démarche d’action réflexive des porteurs sur leurs propres représentations de l’action et leurs propres. Elle doit aussi s’outiller de grilles et points de repère pour différencier les démarches et les pratiques. En annexe, opérationnalisant les problématiques de positions et de contenus, deux supports sont proposés.

 

 

   Inventaire des contenus des tiers lieux évalués en service, activité, don ou communalité

 

 

 

Contenus

services marchands proposés par le lieu activités subventionnées gérées par le lieu activités bénévoles gérées par le lieu services marchands proposés par un partenaire externe utilisant le lieu activités bénévoles gérées par un partenaire externe utilisant le lieu usages en commun: construits et gérés par la communauté du lieu
 coworking

> nombre de coworkers/semaine

Bureaux mis à disposition

> nombre de bureaux

> nombre d’utilisateurs

Salles de réunion

> combien par semaine ?

Espace de création, Art Lab

> nombre d’utilisateurs/semaine

Espace de médiation numérique

> nombre d’utilisateurs/semaine

Ateliers de fabrication

> nombre d’utilisateurs/semaine

 

Mise à disposition de matériels, équipements, outils

> nombre d’objets mise à disposition/semaine

Espace de formation

> nombre de formations

Estimation du nombre de stagiaires par an ?

Espace ouvert aux projets (accompagnement)

> nombre de personnes utilisatrices/semaine

Espace Incubateur d’entreprises

> nombre d’entreprises incubées/an

> nombre de salariés

Espace d’exposition

> Nombre d’exposition/an

> Nombre de visiteur par exposition

Salle de spectacle, espace de diffusion culturelle,

 

> en moyenne combien /sem

> en moyenne combien de spectateur

Jardins

Estimation de la superficie des jardins ?

> nombre d’utilisateurs

Espaces agricoles, horticoles, maraîchers, compostage

Estimation de la superficie des espaces agricoles, horticoles, maraîchers ?

> nombre d’utilisateurs

Conciergerie

> nombre d’utilisateurs/semaine

Espaces de stockage

> nombre d’espaces

> volume de stockage en m3 (cube)

Ressourcerie

Estimation du nombre d’objets distribués ?

Domiciliation de structures

> nombre de structures domiciliées

Café-restaurant

Estimation du nombre de personnes par semaine ?

Boutique/Epicerie

Estimation du nombre de personnes par semaine ?

Cuisine partagée

> nombre d’utilisateurs/semaine

Espace de convivialité, détente, avec des services attenants (cafés, thés, etc.)
Crèche

> nombre d’enfants

Bibliothèque/
Librairie

> combien d’ouvrages sortis des stocks ?

AUTRE

>quantité/nombre d’utilisateurs.

Pouvez définir (utilisateurs, espace, etc.) et quantifier (nombre, m²) l’activité

 

 

 

 

 

Inventaire des règles et des droits pour construire les contenus et les gouverner

 

Il faudra différencier plusieurs types de règles :

Les règles opérationnelles définissant les accès, les droits de s’en approprier une fraction, ou les produits, les usages ;

Les règles définissant les choix collectifs précisant le droit de participer à la gestion de la ressource, d’en définissant les accès, les usages…

Les règles constitutionnelles définissant comment les règles précédentes peuvent être modifiées.

Voici schématiquement comment ces règles en communs peuvent être précisées selon les apports d’Ostrom (CPR).

Les règles de gouvernance :

 

  1. Les niveaux de règles
    1. Règles opérationnelles
      1. Des actions au jour le jour
      2. La régulation de l’accès aux ressources
      3. Des obligations des parties dans les usages
    2. Règles de choix collectifs
      1. Définition des niveaux et conditions de participation
      2. Conditions de modification des règles opérationnelles
    3. Règles de choix constitutionnelles
      1. Définition des finalités et objectifs

 

  1. Les types de règles
    1. de positions
    2. d’entrée/sortie
      1. conditions d’éligibilité aux différentes positions
      2. conditions d’accès
    3. de choix d’actions
      1. possibles
      2. obligées
      3. interdites
    4. d’attribution du contrôle
      1. niveaux de contrôle des actions/activités
      2. formes des contrôles
    5. d’information
      1. niveaux de disponibilité et d’accès aux informations
      2. selon les niveaux de mesure des résultats
    6. de paiement
      1. contributions
      2. rétributions
    7. de cadrage
      1. définition des conditions d’usages des ressources
      2. cadrage des externalités, positives et négatives

 

Les droits de propriété face aux communs

 

  • Principes
    1. Propriété privée exclusive
    2. Propriété publique
    3. Propriété (privée) du commun

 

  1. Types de rapport aux ressources
    1. Accès, Extraction /Usages
    2. Gestion
    3. Exclusion
    4. Aliénation

 

Propriétaire Possesseur Détenteur de droits d’usage et de gestion Utilisateur Usager
1 x x x x
2 x x x
3 x x
4 x

 

 

[1] Bruce Bégout, De la décence ordinaire, court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell, Paris, éditions  Allia, 2019.

 

[2] « L’enquête relève plus d’une logique de création que d’une logique de découverte ». C’est ainsi que Joëlle Zask introduit l’ouvrage de John Dewey, Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard, 2005

[3] Pour développer cette argumentation, j’adopte ici une position « pragmatique ». Mais il faut l’entendre ici au sens que lui donne Joëlle Zask introduisant l’œuvre de John Dewey : « Contrairement à une idée répandue, le pragmatisme ne doit pas grand-chose à ce que l’on appelle souvent « une attitude pragmatique », pas plus qu’il ne relève d’une doctrine qui présenterait un ensemble de maximes pratiques et utiles frappées au coin du bon sens. A l’inverse de ces interprétations qui supposent plus ou moins sciemment des relations souples, accommodantes et adaptatives entre un individu qui sait par nature ce qu’il veut et un milieu pleinement réalisé pourvu de qualités plutôt fixes, pour le pragmatisme le monde n’est pas donné, il est « en train de se faire » (in the making). Loin de désigner l’adaptation des moyens à des fins déjà-là, il établit au contraire que les fins doivent toujours être retravaillées en fonction des moyens réellement existants qui permettent de les éprouver » J. Zask, « La politique comme expérimentation », introduction à John Dewey, idem, p 25.

[4] Cette reconnaissance locale par la MEL (Métropole Européenne de Lille) et d’autres collectivités territoriales a ensuite été suivie par celle de la collectivité nationale avec la création d’un conseil national et d’une association nationale des Tiers Lieux, France Tiers Lieux.

[5] Dans le monde des communs, il est fait davantage référence à la notion de « commoner ». Il est proposé ici de la francisé en même temps qu’on tente de la caractériser en lien avec les expériences menées dans les écosystèmes des tiers lieux.

[6] Sur ces notions de communauté comme espace d’échanges réciprocitaires, cf. https://christianmahieu.initiative.place/2018/04/27/communaute-espace-de-reciprocite-relationnelle-espace-public-economique-dans-une-economie-des-communs/; https://christianmahieu.initiative.place/2018/04/06/institution-de-la-reciprocite-introduction/

 

[7] https://fr.wiktionary.org/wiki/communalit%C3%A9

 

[8] Christian Mahieu, « Pour entreprendre (la mise) en communs : l’accompagnement pair à pair », Imaginaire Communs, Cahiers de recherche Catalyst, n°0, avril 2019

[9] Laurent Thévenot parle à ce propos de « régimes d’engagement ». Il les définit dans ce qu’il appelle une «grammaire de communalités » en s’appuyant sur les notions  d’  « objets intermédiaires », ou objets supports d’intermédiation, et de « compromis » entre différents ordres de justification de valeurs. L. Thévenot, L’action au pluriel, Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte, 2006.

[10] Laurent Thévenot, opus cité.

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L’impératif de la rencontre à l’heure de la distanciation sociale : Le Furieux, une expérience d’opéra participatif

Il y a quelques semaines j’ai eu l’opportunité de me joindre à une expérience d’opéra participatif, Le Furieux, tiré d’un texte de Laurent Gaudé « Onysos, le Furieux », et conçu par Claire Pasquier du collectif La Meute, https://www.youtube.com/watch?v=25dbrPEoIVk.

« L’opéra participatif Le Furieux est un chœur citoyen, un cri libérateur, une création collective. Pas d’instruments, seulement des corps, des voix et de la musique électronique en direct. Nous nous mettons face à l’autre, face à nos parcours, nos points communs et nos différences, face à l’étrange et à l’étranger. Nous construisons ensemble une histoire à notre image. Nous formons une meute et nous dansons, nous chantons, nous racontons. Des parcours de découverte enrichissent l’expérience de co-création de l’opéra avec des visites guidées, des spectacles, des expositions et des rencontres ».

Une vingtaine de participants ont partagé, avec la scénographe, le danseur et la chanteuse, deux semaines de création et de rencontres. Un spectacle final est venu clore cette séquence de création collective.

 

« Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme.»

Laurent Gaudé, Onysos, le furieux

 

Le paradoxe est que j’écris ces quelques lignes en plein confinement à cause de la pandémie de coronavirus. Je suis chez moi, avec ma compagne, à l’écart de tous. Bien sûr, comme beaucoup, je communique (mettre en commun ?) avec les autres, via les moyens de télécommunication, réseaux dits « sociaux » et téléphone. Je communique avec des gens avec qui j’ai des liens, de famille, d’activités professionnelles et autres. Rien n’est laissé au hasard de la rencontre.

Et, c’est d’abord ce que j’ai ressenti dans ma participation à cette expérience d’opéra dit participatif : une rencontre improbable.

Une rencontre d’abord avec des artistes dans l’exercice de leur création, des artistes qui conçoivent un format et vous le font partager, qui l’argumentent et le mettent en œuvre. Le plus surprenant pour moi est ce mélange d’explications rationnelles, des horaires, des questions logistiques, mais aussi des consignes, des codes formels, et de schèmes interprétatifs qui proviennent de la lecture d’un texte (Onysos, le furieux, de Laurent Gaudé) qui vient percuter l’expérience partagée des deux créatrices, scénographe et chanteuse lyrique.

Mais la rencontre, pour moi la plus forte, du point de vue de mes expériences passées, c’est celle d’un groupe de personnes inconnues, juxtaposées. Nulle présentation réciproque n’a semblé nécessaire. Une vingtaine de personnes étaient là, chacune différente en âge, sexe, surement en matière de trajectoire et d’expériences. L’instant de la prise de contact a suffi à nous mettre en mouvement, ensemble. La surprise a été pour moi que, passé un bref moment d’interactions par le biais d’un jeu, en rond, nous entrions vite dans une très grande proximité, promiscuité, sans que cela ne fasse l’objet d’une quelconque explication, autre que la description factuelle des liens et contacts que nous nous proposions de pratiquer pour faire corps, ensemble.

Aucune explication n’a été donnée, ni même demandée. Aucune réticence, ni hésitation, ne s’est manifestée, et ce même en aparté, entre les personnes pour qui c’était pourtant la première expérience en la matière. Tout à la fois, chacun a respecté les consignes de jeu et les a interprétées pour en faire sa singularité au sein d’un groupe, lui-même, singulier dans sa diversité expressive. Chacun, et c’est là le rôle spécifique, créateur, des artistes, a pu se voir attribuer un rôle adapté à ses spécificités expressives sans que cela fasse l’objet d’une délibération ; une composition dans le mouvement même du jeu. De quelle composition s’est-t-il agi ? Quelle en était la partition ? Les personnes n’étaient pas rassemblées pour interpréter des rôles prédéfinis. Elles n’en auraient pas eu les qualités habituellement requises. Les rôles se sont inventés au fur et à mesure de l’exercice d’auto composition, simplement guidée et accompagnée par les artistes garantes de la pertinence et cohérence expressives.

Bien sûr, une explication rationnelle, celle du sociologue, dira qu’il s’agissait d’interpréter les rapports de l’individu au groupe, de jouer la complexité des interactions que mettent en œuvre un collectif improbable, spontané. A plusieurs moments, au cours du spectacle, ces interactions ont fait l’objet d’une description, interprétation et explicitation. Mais, ces moments interprétatifs, explicatifs faisaient eux-mêmes parties du spectacle que donnent à voir des groupes en mouvement, sous le mode du sport, de la danse, de la guerre. Aucun de ces moments interprétés ne peut résumer à lui seul la complexité de l’alchimie de l’agir collectif.

Après que ces moments passés ensemble soient advenus, chacun est rentré dans ses propres systèmes d’interactions ; toujours le même, et un peu changé ; « Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme ».

 

Alors, pour nous aider à réfléchir sur notre humanité, voici une proposition du philosophe italien Giorgio Agamben. Son court texte parle de « distanciation sociale ».

Si l’année 2019 a été marquée par une vague mondiale de mouvements sociaux, le virus Covid-19 – motif d’état d’urgence en temps de « guerre » sanitaire – a brusquement mis fin aux manifestations. Décliné en diverses langues, le mot d’ordre « Restez à la maison » rappelle sans cesse qu’il s’agit à présent de limiter les risques de contagion. Disciplinant les existences, la « distanciation sociale » généralisée instaure une nouvelle norme de vie, dont les conséquences politiques restent à explorer. Envisageant ses effets sur la masse, à partir d’un passage d’Elias Canetti, Giorgio Agamben dépeint une volonté collective de contrôle impérieux des liens humains, dont la peur de la mort est sans doute le profond ressort.

« Il est incertain où la mort nous attende, attendons la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute subjection et contrainte. »
Michel de Montaigne

Comme l’histoire nous apprend que chaque phénomène a ou peut avoir des implications politiques, il convient d’enregistrer avec attention le nouveau concept qui a fait aujourd’hui son entrée dans le lexique politique de l’Occident : la « distanciation sociale ». Bien que le terme ait été probablement fabriqué comme un euphémisme, par rapport à la crudité de celui de « confinement » utilisé jusqu’à présent, il faut se demander ce que pourrait être un système politique le prenant pour fondement. Cela est d’autant plus urgent qu’il ne s’agit pas seulement d’une hypothèse purement théorique, s’il est vrai, comme on commence à dire ici ou là, que l’actuelle urgence sanitaire peut être considérée comme un laboratoire où se préparent les nouveaux agencements politiques et sociaux qui attendent l’humanité.

Bien que, comme il arrive à chaque fois, il y ait quelques sots pour suggérer qu’une telle situation puisse être sans aucun doute considérée comme positive et que les nouvelles technologies digitales permettent depuis longtemps de communiquer avec bonheur à distance, je ne crois pas, quant à moi, qu’une communauté fondée sur la « distanciation sociale » soit humainement et politiquement vivable. En tout cas, quelle que soit la perspective, il me semble que c’est sur ce thème que nous devrions réfléchir.

Une première considération concerne la nature vraiment singulière du phénomène que les mesures de « distanciation sociale » ont produit. Dans son chef-d’œuvre Masse et puissance, Canetti définit la masse sur laquelle la puissance se fonde par l’inversion de la peur d’être touché. Tandis que d’ordinaire les hommes ont peur d’être touchés par l’inconnu et que toutes les distances qu’ils établissent autour d’eux naissent de cette crainte, la masse est l’unique situation dans laquelle la peur s’inverse en son contraire. « Ce n’est que dans la masse que l’homme peut être délivré de la peur d’être touché… Dès qu’on s’abandonne à la masse, on n’a plus peur d’en être touché. Quiconque nous bouscule est égal à nous, nous le sentons comme nous-mêmes. D’un coup, et comme si tout se passait en un seul et même corps… Ce renversement de la peur d’être touché est propre à la masse. Le soulagement qui s’y diffuse atteint un degré d’autant plus frappant que la masse est dense ».

Je ne sais ce qu’aurait pensé Canetti de la nouvelle phénoménologie de la masse qui se présente à nous : ce que les mesures de distanciation sociale et la panique ont créé est certainement une masse – mais une masse pour ainsi dire renversée, formée d’individus qui se tiennent à tout prix à distance l’un de l’autre. Une masse non dense, donc, mais raréfiée, et qui, toutefois, est encore une masse, si celle-ci, comme Canetti le précise peu après, se définit par sa compacité et sa passivité, dans le sens où « un mouvement vraiment libre ne lui serait en aucune façon possible… celle-là attend, attend un chef, qu’il faudra lui désigner ».

Quelques pages plus loin, Canetti décrit la masse qui se forme par le biais de l’interdit : « de nombreuses personnes réunies ensemble veulent ne plus faire ce que, jusqu’à alors, elles avaient fait individuellement. L’interdit est soudain : elles se l’imposent d’elles-mêmes… dans tous les cas il frappe avec une force maximale. Il est catégorique comme un ordre ; est toutefois décisif son caractère négatif ».

Il est important de ne pas laisser échapper l’idée qu’une communauté fondée sur la distanciation sociale n’aurait rien à voir, comme on pourrait le croire naïvement, avec un individualisme poussé à l’excès : elle serait, tout à l’inverse, comme celle que nous voyons aujourd’hui autour de nous, une masse raréfiée et fondée sur un interdit, mais, justement pour cela, particulièrement compacte et passive.

Giorgio Agamben, traduction  Florence Balique, à partir du texte italien publié le 6 avril 2020 sur le site Quodlibet (https://www.quodlibet.it/giorgio-agamben-distanziamento-sociale), paru dans lundimatin#238, le 13 avril 2020

 

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« Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme.» (Laurent Gaudé, Onysos, le furieux) : une expérience d’opéra participatif

Le paradoxe est que j’écris ces quelques lignes en plein confinement à cause de la pandémie de coronavirus. Je suis chez moi, avec mon épouse, à l’écart de tous. Bien sûr, comme beaucoup je communique (mettre en commun ?) avec les autres, via les moyens de télécommunication, réseaux dits « sociaux » et téléphone. Je communique avec des gens avec qui j’ai des liens, de famille, d’activités professionnelles et autres. Rien n’est laissé au hasard de la rencontre.

Et, c’est d’abord ce que j’ai ressenti dans ma participation à cette expérience d’opéra dit participatif : une rencontre improbable.

Une rencontre d’abord avec des artistes dans l’exercice de leur création, des artistes qui conçoivent un format et vous le font partager, qui l’argumentent et le mettent en œuvre. Le plus surprenant pour moi est ce mélange d’explications rationnelles, des horaires, des questions logistiques, mais aussi des consignes, des codes formels, et de schèmes interprétatifs qui proviennent de la lecture d’un texte (Onysos, le furieux, de Laurent Gaudé) qui vient percuter l’expérience partagée des deux créatrices, scénographe et chanteuse lyrique.

Mais la rencontre, pour moi la plus forte, du point de vue de mes expériences passées, c’est celle d’un groupe de personnes inconnues, juxtaposées. Nulle présentation réciproque n’a semblé nécessaire. Une vingtaine de personnes étaient là, chacune différente en âge, sexe, surement en matière de trajectoire et d’expériences. L’instant de la prise de contact a suffi à nous mettre en mouvement, ensemble. La surprise a été pour moi que, passé un bref moment d’interactions par le biais d’un jeu, en rond, nous entrions vite dans une très grande proximité, promiscuité, sans que cela ne fasse l’objet d’une quelconque explication, autre que la description factuelle des liens et contacts que nous nous proposions de pratiquer pour faire corps, ensemble.

Aucune explication n’a été donnée, ni même demandée. Aucune réticence, ni hésitation, ne s’est manifestée, et ce même en aparté, entre les personnes pour qui c’était pourtant la première expérience en la matière. Tout à la fois, chacun a respecté les consignes de jeu et les a interprétées pour en faire sa singularité au sein d’un groupe, lui-même, singulier dans sa diversité expressive. Chacun, et c’est là le rôle spécifique, créateur, des artistes, a pu se voir attribuer un rôle adapté à ses spécificités expressives sans que cela fasse l’objet d’une délibération ; une composition dans le mouvement même du jeu. De quelle composition s’est-t-il agi ? Quelle en était la partition ? Les personnes n’étaient pas rassemblées pour interpréter des rôles prédéfinis. Elles n’en auraient pas eu les qualités habituellement requises. Les rôles se sont inventés au fur et à mesure de l’exercice d’auto composition, simplement guidée et accompagnée par les artistes garantes de la pertinence et cohérence expressives.

Bien sûr, une explication rationnelle, celle du sociologue, dira qu’il s’agissait d’interpréter les rapports de l’individu au groupe, de jouer la complexité des interactions que mettent en œuvre un collectif improbable, spontané. A plusieurs moments, au cours du spectacle, ces interactions ont fait l’objet d’une description, interprétation et explicitation. Mais, ces moments interprétatifs, explicatifs faisaient eux-mêmes parties du spectacle que donnent à voir des groupes en mouvement, sous le mode du sport, de la danse, de la guerre. Aucun de ces moments interprétés ne peut résumer à lui seul la complexité de l’alchimie de l’agir collectif.

Après que ces moments passés ensemble soient advenus, chacun est rentré dans ses propres systèmes d’interactions ; toujours le même et un peu changé ; « Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme ».

 

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Les Tiers Lieux face à la pandémie du coronavirus : un moment politique….

 

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Le monde des Tiers Lieux est donc dans l’action pour faire face à la pandémie, bravo.

On comprend que face à une telle crise, c’est l’ensemble du « corps social » qui doit se mobiliser. Et, de ce point de vue, les Tiers Lieux montrent ce qu’ils sont avant tout : la manifestation d’une prise d’initiative privée qui prend des formes sociales et économiques plurielles.

Mais, a-t-il conscience, ce monde, que, pour une large part, dans les circonstances actuelles, il supplée les défaillances organisées d’un service public de santé qui a été mis à mal par le gouvernement actuel qui priorise l’accompagnement libéral de la transformation de la société ? Les lois d’exception prises concernant le travail risquent de nous le montrer bientôt. Certes, en faisant cela, il ne fait que poursuivre, mais d’une manière plus efficace, ce qu’on fait les gouvernements précédents. Mais, n’oublions pas que ces mêmes services publics de santé étaient en grève jusqu’à aujourd’hui où leurs agents risquent leur vie.

Ces Tiers Lieux, incarnent bien cette initiative privée dont on se félicite en ces temps de crise sanitaire. Ils sont mobilisés pour suppléer l’action sanitaire. Mais quels rôles, et pour qui, sont-ils prêts à jouer dans la recomposition sociopolitique à venir ? Comment, France Tiers Lieux, comme organisation politique, dans des rapports ambigus aux institutions publiques qu’il convient de ne pas caricaturer, va-t-elle se comporter ? Mais aussi, quels seront les positions et rôles des réseaux et structures ressources qui organisent le monde des Tiers Lieux ?

La période qui va s’ouvrir lorsqu’il sera mis fin au confinement et à la période de crise aiguë ne pourra être que l’amorce de la transition qui s’annonce.

Comprendre la dynamique de développement des activités dans les Tiers Lieux : Quelques propositions

Les projets de Tiers Lieux sont nombreux. D’ores et déjà, ces lieux font partie de l’espace public. Les Institutions publiques leur apportent un soutien. Elles le font sur base du service rendu aux publics concernés ; ce qui est bien dans leurs attributions et leur rôle. Mais, qu’en est-il de ces activités, quelles sont-elles, mais, plus encore, dans quelle dynamique ces activités sont-elles développées ? La spécificité des modes de développement des activités privilégiés dans ces Tiers Lieux est de nature à concrétiser les buts et objectifs que ces lieux se donnent.

Si « Faire Tiers Lieux » c’est définir un espace – temps au sein duquel des personnes font des « choses » ensemble, de manière autonome, il faut s’interroger sur les conditions matérielles, intellectuelles et politiques d’un tel espace-temps.

Autonomie ne signifie pas autarcie, fermeture (propriété) et indépendance vis-à-vis de l’extérieur.

Mais plutôt, agir en coopération dans un écosystème de confiance, faciliter la capacité de tous et de chacun à déterminer effectivement des règles de fonctionnement et d’usage.

(D’après https://movilab.org/wiki/LaMyne)

Pour cela, il faut s’interroger sur :

  • La construction des « activités » selon les niveaux de maîtrise d’ouvrage / d’œuvre / d’usages
    • Co construction originale d’une activité par un « collectif » constituant, tout ou partie de la communauté porteuse du lieu
    • Reprise d’un « service » préexistant au développement du lieu
      • Reprise intégrale ou adaptée d’un service existant « sur le marché », et dont l’accès est éventuellement assuré par un partenaire/prestataire extérieur au lieu
      • Reprise intégrale ou aménagée d’un service « social », assuré par un opérateur extérieur tirant ses ressources de financements publics, privés, ou hybrides
    • Les ressources (les moyens, mais envisagés comme des ressources, avec leur financement, les conditions de maintenance, de pérennité, de garanties données pour des conditions d’accès)
    • Les accès aux ressources construites ou mises à disposition

 

  • Les usages et accès des espaces circonscrits :
    • Mise à disposition des activités/services, et leurs conditions d’accès et d’usages
    • Accès et usages non prescrits, laissés à libre disposition individuelle et collective

 

  • Les externalités du tiers lieu :
    • ce qu’il apporte à l’écosystème,
    • au territoire,
    • à l’environnement

 

Il s’agirait donc de mieux comprendre comment se construisent les « activités » et leurs usages. Il faudrait demander aux porteurs de projets de Tiers Lieux comment ils s’y sont pris ou comptent s’y prendre ; l’accompagnement éventuel qui peut leur être apporté ne doit-il pas se situer d’abord à ce niveau.

Il ne faudrait pas se contenter de généralités à ce sujet mais de leur faire exprimer leurs intentions et expériences en la matière, leur en demander des exemples concrets, comment, qui, avec quels moyens, etc.

Des cas récents de TL présentés devant le comité AAP TL MEL permettent de comprendre les logiques de construction, mise à disposition d’activités.

Deux exemples, présentés de façon schématique :

T….. E….

Faire Tiers Lieu à partir d’une offre, au départ, commerciale, menée de façon « entrepreneuriale » classique,

avec développement progressif de clientèles spécifiques devant s’agréger en communauté,

avec une gouvernance sur base d’une sarl classique formée par les deux associées,

et qui est présentée comme devant s’ouvrir, au fur et à mesure de la construction de cette communauté,

la question du changement de structure n’étant pas explicitement posée,

la formation de la communauté étant, d’une certaine façon, présentée comme un coût que le TL(?) abordera quand il aura trouvé un équilibre économie,

le rôle de la communauté n’étant pas pensé dans l’équilibre économique global du lieu

U……

Faire Tiers Lieu à partir d’une démarche basée sur un « labo d’expérimentation d’usages » porté par un Centre Social,

en rupture avec une conception d’activités sociales « en catalogue » justifiant l’agrément de financement donné par la CAF et autres financeurs publics,

le labo prend la forme d’un espace provisoire de co construction/ maitrise d’usages,

un espace virtuel provisoire, délimité par des palettes sur un parking de la résidence qui constitue le cœur du territoire visé,

un espace matériel (un local dans la résidence)

La gouvernance spécifique du TL est envisagé en parallèle et en rupture avec celle du Centre Social.

Conditions et évaluations des initiatives collectives :Capacités d’action, compétences politiques, L’enquête, les publics mobilisés, les dispositifs d’interactions

Quelles conditions requièrent la prise d’initiative collective et les projets en commun de la part de citoyens ? On peut s’interroger sur les capacités d’action et les compétences que ces initiatives et projets collectifs supposent.

L’objectif est ici de mieux comprendre les processus concrets par lesquels des citoyens acquièrent les capacités d’action collective leur permettant de s’impliquer et de s’engager dans des projets qui impactent leur environnement de travail et de vie.

Des recherches ont montré la portée et les limites des dispositifs institutionnels de participation (Carrel, 2013). Les politiques publiques, par exemple celles, dénommées «Ville en transition », et celles qui prônent la démocratie participative, se sont appuyées sur cette « injonction participative » (Blondiaux, 2001). Elles ont expérimenté des mécanismes délibératifs qui devaient permettre aux informations, aux arguments et expertises, de s’échanger. Ces échanges, lorsqu’ils ont été organisés, sont souvent demeurés le fait de peu de monde, et souvent de personnes aux profils sociologiques proches des porteurs de ces politiques.   Les résultats des travaux qui en ont rendus compte nous conduisent à sortir du seul champ de la démocratie délibérative et, même, de ses espaces expérimentaux. Il est essentiel d’ envisager la réalité des pratiques d’interventions sociales, de prises de parole, de prise d’initiative et de mise en action collective.

De nombreuses enquêtes l’ont montré, la construction de telles capacités et compétences dépend largement de la multiplication d’espaces, de dispositifs et d’objets de transaction qui créent les conditions du développement de la mobilisation et de la politisation des acteurs.

 

L’enquête et ses publics

La notion d’enquête à laquelle nous nous référons ici renvoie à ce qu’en disent les chercheurs et praticiens de l’intervention sociale dans la perspective ouverte par les philosophes pragmatistes américains et en particulier par John Dewey. L’enquête, au sens de Dewey (1967), et telle que la présente Joëlle Zask (2004), est avant tout un processus expérimental associant des dispositifs, des espaces de mise en œuvre de ces dispositifs, des objets à produire, en situations et par le biais de dispositifs. Par-delà les acceptions courantes de ces mots dans la vie quotidienne des acteurs, il faut envisager ici les notions d’espace, de dispositif et d’objet comme les constituants de processus d’action et d’arrangements organisant l’exercice de réflexivité de cette action par les acteurs eux-mêmes. Ainsi, la notion d’espace s’entend d’une double façon. Il s’agit ici d’une part du lieu, de la zone concernée par le problème, ou l’enjeu de l’action. Il s’agit d’autre part de la « scène » de mise en œuvre d’interactions menées au titre de la participation, un espace ouvert à la délibération, sous l’une ou l’autre de ses formes. Il en est de même avec la notion de dispositif ; tout à la fois ensemble de dispositions prises pour viser un résultat  consistant à construire un « objet » et potentialités d’interactions et de construction collective de représentations partagées de l’action (Latour, 2006).

Capacités d’agir et de connaître vont de paire et relèvent d’une même dynamique de construction. Ainsi, « placer l’accent sur le caractère expérimental de la connaissance mène à privilégier les opérations de production d’objets, par rapport aux opérations de validation des idées » (Zask, 2004, p.142). L’enquête vue sous cet angle correspond à l’effort à surmonter collectivement pour unifier les pratiques expérimentales des acteurs en situation. La situation problématique incarnée par l’objet à construire devient terrain d’enquête. La production de connaissances sur l’action suppose que le collectif porteur de l’expérimentation, associant militants associatifs et chercheurs, soit en mesure d’être le créateur et le facilitateur du dispositif d’action. Il revient à ce collectif de circonscrire un objet qui doit permettre que s’opèrent les interactions et les transactions entre les acteurs concernés. Cela suppose donc que le dispositif lui-même soit conçu en lien étroit avec les différentes catégories d’acteurs, considérés dans cette logique comme autant de « publics » (Dewey, 1967) spécifiques à construire en tant qu’acteurs collectifs.

 

Les capacités d’action citoyenne et leurs dispositifs de construction : qui, quoi, comment ?

 

Faire référence à la participation, à l’implication, a fortiori, à l’engagement et la contribution des habitants, des citoyens, ne suffit pas à comprendre les dynamiques de prise d’initiative. Pour les comprendre il faut d’abord les caractériser pour tenter de les évaluer et, dans la mesure du possible, de les mesurer.

Il convient, d’abord, d’envisager la composition sociale des personnes concernées, à différents titres, par l’initiative est l’un des aspects majeurs.

La composition sociale doit s’entendre ici sous ses aspects :

  • socio démographique et spatial (âge, sexe, habitat, modes de vie),
  • socio scolaire et qualification (niveau de formation, diplômes, expériences qualifiantes),
  • socio professionnelle (situations et parcours professionnels, emplois, contrats spécifiques, courts, aidés, etc.).

 

Se donner des critères pour préciser cette composition sociale représente un premier niveau d’objectivation de l’analyse des initiatives. Cette composition, « objective » ou tendant vers une certaine objectivité, est utile dans l’argumentation et la dynamique de la mobilisation. Il y sera alors fait référence aux personnes concernées selon des caractéristiques générales, d’habitants par exemple, ou selon des qualités conférées aux personnes et ou aux espaces sociaux concernés, quartiers pauvres, milieux populaires par exemple. Mais, elle ne suffit pas à qualifier cette dynamique.  Il faut aussi envisager la façon dont ces populations, par-delà certaines caractéristiques objectives, se représentent les regroupements, associations et « collectifs » qu’elles forment, et ce à différents niveaux d’intégration collective et de représentations d’un sens partagé de l’action. Ces populations spécifiques existent elles en elles-mêmes et/ou pour elles-mêmes ? C’est la question qui visent à expliciter la démarche d’enquête prônée par Dewey et ceux qui s’en inspirent.

Pour aller dans ce sens, en plus de la caractérisation des populations, il faut spécifier les modalités concrètes de l’action collective et les interactions qu’elle génère au sein ou entre les populations et avec les institutions et les différentes organisations sociales et économiques.

Il faut alors analyser les dispositifs d’action et d’interaction, sous différents angles :

  • les formats, créés spécifiquement ou repris de méthodes d’action existantes : les cycles et récurrences des actions entreprises, épisodiques ou éphémères, les réunions sous différentes formes d’animation, mais aussi les manifestations, les occupations, les expositions, les visites, les ballades (à la manière des balades urbaines de Jane Jacobs) ;
  • les argumentations : récits et présentations ;
  • les ritualisations : le vocabulaire type développé dans le cadre des actions ;
  • les esthétiques et symboliques qu’elles véhiculent ;
  • les supports, physiques et numériques, les écrits, les captations set reportages audio et visuels ;
  • les lieux d’expression et d’organisation,
  • les formes de régulation, décision : formalisation de groupes spécifiques, opérationnels et de pilotage, les mandats donnés, exercés, les chartes et codes sociaux définis.

 

Si l’action se donne la perspective, explicitement ou non, de la mise en commun et de l’instauration de communs, il faudra privilégier dans l’analyse des construits sociaux de l’action collective, ce que, parmi les moyens qu’ils tentent de se donner, les acteurs sont prêts à qualifier de « ressources » partagées ou partageables.

 

Une évaluation faisant explicitement référence aux biens communs ou communs donnera toute son importance à cette notion de ressource dans la dynamique collective. On pourra alors caractériser la dynamique d’action et de mobilisation selon plusieurs dimensions et en s’efforçant d’évaluer l’importance donnée à ces différentes dimensions, en termes de perspectives affichées et/ou de résultats patents ou attendus (Mahieu, 2019).

Une des caractérisations les plus claires des différentes dimensions d’une telle mise en communs est celle développée ci-contre https://unisson.lescommuns.org/

 

Les capacités d’action et les compétences qu’elles supposent

 

Mais ces dimensions représentent autant de potentialités de capacités à mettre en œuvre. A leur tour les capacités sont affaire de compétences parmi lesquelles il faut spécifier ce qui relève de compétence politique/civique (Talpin, 2007)[1]. La compétence civique peut être définie comme la capacité à maitriser les codes et les pratiques nécessaires à l’expression de ses préférences en démocratie (Talpin, 2007, p.95). Si l’on considère que la maitrise de ces codes et pratiques est nécessaire pour agir dans un espace donné, la capacitation citoyenne suppose plus encore la maitrise d’un ensemble articulé de capacités d’action et de compétences  constituant un « espace socio cognitif de capacitation ». Cet espace de capacitation peut être envisagé sous trois dimensions :

  • La première dimension est plus spécifiquement celle de la construction d’une capacité émancipatrice, capacité à faire référence et à pratiquer l’exercice des droits correspondant à la citoyenneté. Cette dimension de capacitation est celle de la construction de compétences plus spécifiquement civiques. Cela suppose que le dispositif rende ici possible des interactions qui sont autant de micro processus de qualification politique. Il s’agit ici de maîtriser différents savoirs et savoir-faire qui se construisent dans l’expérience associative, au sein du dispositif, et se mettent en forme par leur expression sur les espaces (arènes) publics auxquels les publics accèdent. La maîtrise des règles et des codes institutionnels est au centre de cette dimension capacitaire. Dimension plus spécifiquement civique, elle se centre sur la transformation des pratiques plus que sur celle, présumée, des opinions.
  • La deuxième dimension correspond davantage à des compétences actionnelles comme la maitrise à s’insérer dans une dynamique collective, à finaliser, organiser et capitaliser l’action. C’est la sociologie des régimes d’action (Thévenot, 2006) qui rend le mieux compte de ces processus d’action située. Des processus opèrent dans un monde qui n’est pas un monde objectif, ni non plus la vision subjective de chaque acteur, mais le monde à travers les « sens ordinaires » de ce qu’est le monde mobilisé par les acteurs en situation (Corcuff, 1998). Ces régimes d’action sont des régimes d’engagement. Partant du constat q’une unique forme d’engagement ne convient pas à toutes les situations, Thévenot distingue ainsi trois régimes d’engagement : le régime de justification, le régime du plan et le régime de la familiarité (Thévenot, 2006).
  • La troisième dimension concerne plus particulièrement les capacités et compétences en matière de connaissances et d’argumentations socio politiques et socio-économiques. L’argumentation en termes de besoins collectifs, d’usages partagés, d’accès égalitaire aux usages et aux ressources nécessaires pour construire ces usages se construit dans l’action au travers de situations et d’interactions entre les parties prenantes.
Quelles conditions requièrent la prise d’initiative collective et les projets en commun de la part de citoyens ? On peut s’interroger sur les capacités d’action et les compétences que ces initiatives et projets collectifs supposent.

L’objectif est ici de mieux comprendre les processus concrets par lesquels des citoyens acquièrent les capacités d’action collective leur permettant de s’impliquer et de s’engager dans des projets qui impactent leur environnement de travail et de vie.

Des recherches ont montré la portée et les limites des dispositifs institutionnels de participation (Carrel, 2013). Les politiques publiques, par exemple celles, dénommées «Ville en transition », et celles qui prônent la démocratie participative, se sont appuyées sur cette « injonction participative » (Blondiaux, 2001). Elles ont expérimenté des mécanismes délibératifs qui devaient permettre aux informations, aux arguments et expertises, de s’échanger. Ces échanges, lorsqu’ils ont été organisés, sont souvent demeurés le fait de peu de monde, et souvent de personnes aux profils sociologiques proches des porteurs de ces politiques.   Les résultats des travaux qui en ont rendus compte nous conduisent à sortir du seul champ de la démocratie délibérative et, même, de ses espaces expérimentaux. Il est essentiel d’ envisager la réalité des pratiques d’interventions sociales, de prises de parole, de prise d’initiative et de mise en action collective.

De nombreuses enquêtes l’ont montré, la construction de telles capacités et compétences dépend largement de la multiplication d’espaces, de dispositifs et d’objets de transaction qui créent les conditions du développement de la mobilisation et de la politisation des acteurs.

 

L’enquête et ses publics

La notion d’enquête à laquelle nous nous référons ici renvoie à ce qu’en disent les chercheurs et praticiens de l’intervention sociale dans la perspective ouverte par les philosophes pragmatistes américains et en particulier par John Dewey. L’enquête, au sens de Dewey (1967), et telle que la présente Joëlle Zask (2004), est avant tout un processus expérimental associant des dispositifs, des espaces de mise en œuvre de ces dispositifs, des objets à produire, en situations et par le biais de dispositifs. Par-delà les acceptions courantes de ces mots dans la vie quotidienne des acteurs, il faut envisager ici les notions d’espace, de dispositif et d’objet comme les constituants de processus d’action et d’arrangements organisant l’exercice de réflexivité de cette action par les acteurs eux-mêmes. Ainsi, la notion d’espace s’entend d’une double façon. Il s’agit ici d’une part du lieu, de la zone concernée par le problème, ou l’enjeu de l’action. Il s’agit d’autre part de la « scène » de mise en œuvre d’interactions menées au titre de la participation, un espace ouvert à la délibération, sous l’une ou l’autre de ses formes. Il en est de même avec la notion de dispositif ; tout à la fois ensemble de dispositions prises pour viser un résultat  consistant à construire un « objet » et potentialités d’interactions et de construction collective de représentations partagées de l’action (Latour, 2006).

Capacités d’agir et de connaître vont de paire et relèvent d’une même dynamique de construction. Ainsi, « placer l’accent sur le caractère expérimental de la connaissance mène à privilégier les opérations de production d’objets, par rapport aux opérations de validation des idées » (Zask, 2004, p.142). L’enquête vue sous cet angle correspond à l’effort à surmonter collectivement pour unifier les pratiques expérimentales des acteurs en situation. La situation problématique incarnée par l’objet à construire devient terrain d’enquête. La production de connaissances sur l’action suppose que le collectif porteur de l’expérimentation, associant militants associatifs et chercheurs, soit en mesure d’être le créateur et le facilitateur du dispositif d’action. Il revient à ce collectif de circonscrire un objet qui doit permettre que s’opèrent les interactions et les transactions entre les acteurs concernés. Cela suppose donc que le dispositif lui-même soit conçu en lien étroit avec les différentes catégories d’acteurs, considérés dans cette logique comme autant de « publics » (Dewey, 1967) spécifiques à construire en tant qu’acteurs collectifs.

 

Les capacités d’action citoyenne et leurs dispositifs de construction : qui, quoi, comment ?

 

Faire référence à la participation, à l’implication, a fortiori, à l’engagement et la contribution des habitants, des citoyens, ne suffit pas à comprendre les dynamiques de prise d’initiative. Pour les comprendre il faut d’abord les caractériser pour tenter de les évaluer et, dans la mesure du possible, de les mesurer.

Il convient, d’abord, d’envisager la composition sociale des personnes concernées, à différents titres, par l’initiative est l’un des aspects majeurs.

La composition sociale doit s’entendre ici sous ses aspects :

  • socio démographique et spatial (âge, sexe, habitat, modes de vie),
  • socio scolaire et qualification (niveau de formation, diplômes, expériences qualifiantes),
  • socio professionnelle (situations et parcours professionnels, emplois, contrats spécifiques, courts, aidés, etc.).

 

Se donner des critères pour préciser cette composition sociale représente un premier niveau d’objectivation de l’analyse des initiatives. Cette composition, « objective » ou tendant vers une certaine objectivité, est utile dans l’argumentation et la dynamique de la mobilisation. Il y sera alors fait référence aux personnes concernées selon des caractéristiques générales, d’habitants par exemple, ou selon des qualités conférées aux personnes et ou aux espaces sociaux concernés, quartiers pauvres, milieux populaires par exemple. Mais, elle ne suffit pas à qualifier cette dynamique.  Il faut aussi envisager la façon dont ces populations, par-delà certaines caractéristiques objectives, se représentent les regroupements, associations et « collectifs » qu’elles forment, et ce à différents niveaux d’intégration collective et de représentations d’un sens partagé de l’action. Ces populations spécifiques existent elles en elles-mêmes et/ou pour elles-mêmes ? C’est la question qui visent à expliciter la démarche d’enquête prônée par Dewey et ceux qui s’en inspirent.

Pour aller dans ce sens, en plus de la caractérisation des populations, il faut spécifier les modalités concrètes de l’action collective et les interactions qu’elle génère au sein ou entre les populations et avec les institutions et les différentes organisations sociales et économiques.

Il faut alors analyser les dispositifs d’action et d’interaction, sous différents angles :

  • les formats, créés spécifiquement ou repris de méthodes d’action existantes : les cycles et récurrences des actions entreprises, épisodiques ou éphémères, les réunions sous différentes formes d’animation, mais aussi les manifestations, les occupations, les expositions, les visites, les ballades (à la manière des balades urbaines de Jane Jacobs) ;
  • les argumentations : récits et présentations ;
  • les ritualisations : le vocabulaire type développé dans le cadre des actions ;
  • les esthétiques et symboliques qu’elles véhiculent ;
  • les supports, physiques et numériques, les écrits, les captations set reportages audio et visuels ;
  • les lieux d’expression et d’organisation,
  • les formes de régulation, décision : formalisation de groupes spécifiques, opérationnels et de pilotage, les mandats donnés, exercés, les chartes et codes sociaux définis.

 

Si l’action se donne la perspective, explicitement ou non, de la mise en commun et de l’instauration de communs, il faudra privilégier dans l’analyse des construits sociaux de l’action collective, ce que, parmi les moyens qu’ils tentent de se donner, les acteurs sont prêts à qualifier de « ressources » partagées ou partageables.

 

Une évaluation faisant explicitement référence aux biens communs ou communs donnera toute son importance à cette notion de ressource dans la dynamique collective. On pourra alors caractériser la dynamique d’action et de mobilisation selon plusieurs dimensions et en s’efforçant d’évaluer l’importance donnée à ces différentes dimensions, en termes de perspectives affichées et/ou de résultats patents ou attendus (Mahieu, 2019).

Une des caractérisations les plus claires des différentes dimensions d’une telle mise en communs est celle développée ci-contre https://unisson.lescommuns.org/

 

Les capacités d’action et les compétences qu’elles supposent

 

Mais ces dimensions représentent autant de potentialités de capacités à mettre en œuvre. A leur tour les capacités sont affaire de compétences parmi lesquelles il faut spécifier ce qui relève de compétence politique/civique (Talpin, 2007)[1]. La compétence civique peut être définie comme la capacité à maitriser les codes et les pratiques nécessaires à l’expression de ses préférences en démocratie (Talpin, 2007, p.95). Si l’on considère que la maitrise de ces codes et pratiques est nécessaire pour agir dans un espace donné, la capacitation citoyenne suppose plus encore la maitrise d’un ensemble articulé de capacités d’action et de compétences  constituant un « espace socio cognitif de capacitation ». Cet espace de capacitation peut être envisagé sous trois dimensions :

  • La première dimension est plus spécifiquement celle de la construction d’une capacité émancipatrice, capacité à faire référence et à pratiquer l’exercice des droits correspondant à la citoyenneté. Cette dimension de capacitation est celle de la construction de compétences plus spécifiquement civiques. Cela suppose que le dispositif rende ici possible des interactions qui sont autant de micro processus de qualification politique. Il s’agit ici de maîtriser différents savoirs et savoir-faire qui se construisent dans l’expérience associative, au sein du dispositif, et se mettent en forme par leur expression sur les espaces (arènes) publics auxquels les publics accèdent. La maîtrise des règles et des codes institutionnels est au centre de cette dimension capacitaire. Dimension plus spécifiquement civique, elle se centre sur la transformation des pratiques plus que sur celle, présumée, des opinions.
  • La deuxième dimension correspond davantage à des compétences actionnelles comme la maitrise à s’insérer dans une dynamique collective, à finaliser, organiser et capitaliser l’action. C’est la sociologie des régimes d’action (Thévenot, 2006) qui rend le mieux compte de ces processus d’action située. Des processus opèrent dans un monde qui n’est pas un monde objectif, ni non plus la vision subjective de chaque acteur, mais le monde à travers les « sens ordinaires » de ce qu’est le monde mobilisé par les acteurs en situation (Corcuff, 1998). Ces régimes d’action sont des régimes d’engagement. Partant du constat q’une unique forme d’engagement ne convient pas à toutes les situations, Thévenot distingue ainsi trois régimes d’engagement : le régime de justification, le régime du plan et le régime de la familiarité (Thévenot, 2006).
  • La troisième dimension concerne plus particulièrement les capacités et compétences en matière de connaissances et d’argumentations socio politiques et socio-économiques. L’argumentation en termes de besoins collectifs, d’usages partagés, d’accès égalitaire aux usages et aux ressources nécessaires pour construire ces usages se construit dans l’action au travers de situations et d’interactions entre les parties prenantes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Caractériser et évaluer les « publics » par leurs capacités d’action

L’exemple de la construction collective de cartes participatives dans un quartier (Bost, Mahieu, 2017) permet de développer ce point.

Dans ce contexte d’action le dispositif consiste en la réalisation de cartes participatives de quartier (quartier de Fives, Lille). Objet de représentation, la carte est également un objet d’identification. Elle entretient un vocabulaire, favorise une appropriation et s’immisce aisément dans une discussion politique. Toute cartographie crée ainsi une orientation, stimule un sentiment d’appartenance et contribue à souligner, voire à construire une identité. Mais la cartographie, bien qu’appartenant à tous, semble s’éloigner de ceux qu’elle représente, de ceux à qui elle s’adresse : portée par les institutions, il s’agit de délimiter les espaces, d’afficher les frontières, de mettre en lumière les lignes fortes. Elle perd ainsi en force identitaire et se limite souvent à une superposition de publicités. Plusieurs organisations et réseaux du logiciel libre se sont engagés à défendre les valeurs propres à la cartographie libre, incitant à la contribution des acteurs du territoire, notamment autour d’Open Street Map. La cartographie peut alors être envisagée comme un outil de redéfinition du lien social, de participation citoyenne. Partant de ces principes, le code de cette cartographie libre devient support à la mobilisation des communautés et aux contributions concrètes des habitants.

Mais faire contribuer en ligne ou en réel est un enjeu de chaque instant. L’attachement à son environnement, à son territoire, à son quartier, à sa rue peut ainsi véhiculer une motivation pour créer une culture partagée et citoyenne.

Deux expériences de conception de cartes peuvent être brièvement présentées. Deux associations y ont été impliquées, les associations Interphaz et Nasdac à Lille : Use it et Cart’ier.

Ces deux cartes sont dites des cartes participatives, dans la mesure où elles visent à impliquer les habitants dans la réalisation d’un support qui soit à l’image de la ville qu’ils vivent, qu’ils revendiquent et qu’ils habitent. Il s’agit d’outils de compromis et non de cartes sensibles[2]. Elles visent néanmoins des publics spécifiques qui doivent arbitrer entre eux de leur vision subjective respective de leur environnement partagé. Ces cartes questionnent notamment des cercles d’implication variés qui évoluent par rapport aux habitudes de la vie associative et qui interrogent de fait une évolution des pratiques de l’engagement. Ils constituent également des cercles d’acquisition de compétences sociales et civiques différents.

 

  • Use it est un projet impulsé en Belgique par un réseau européen de jeunes backpackers âgés de 18 à 35 ans. Initié en France en 2012, il commence à essaimer dans de nombreuses autres villes françaises. La mobilisation est originale du fait qu’elle touche facilement les jeunes, conquis par l’idée de parler de leur ville à leurs voisins européens. La démarche de mobilisation avec Interphaz est atypique dans le réseau des projets de cartes participatives, dans le sens où sont impliqués en amont plusieurs cercles d’engagement, au travers de soirées participatives, de temps forts et via les réseaux sociaux.

 

  • Dans la continuité est développé un autre projet à l’échelle du quartier. Cart’ier est une carte touristique participative sur deux quartiers qui vivent une forte transformation urbaine. L’action[3] a permis d’engager un processus d’une année autour des notions de participation et de patrimoine. Quatre objectifs ont été définis au démarrage de l’action.
    • Favoriser l’appropriation d’un quartier par ses habitants
    • Fédérer une mémoire collective autour d’un patrimoine culturel à transmettre aux nouvelles générations
    • Promouvoir le patrimoine artistique et culturel d’un territoire post-industriel et délaissé
    • Générer des outils touristiques innovants et participatifs

 

Pour atteindre les objectifs, des outils de suivi de l’impact territorial de la démarche sont construits. Ces outils sont utilisés sur la durée de l’action et permettent de qualifier les indicateurs quantitatifs et qualitatifs définis préalablement. Les indicateurs qualitatifs ont concerné l’impact sur le quartier (en terme de relations, de continuité, d’envies suscitées), mais également l’impact individuel induit par ce projet tant pour les salariés que pour les personnes impliquées. Sur base de ces indicateurs ont été définis  plusieurs cercles d’acteurs, dont les compétences politiques et civiques ont évolué au fil de l’action.

L’analyse de l’action en dispositifs (ici, celui de la conception de cartes participatives) conduit à différencier les différents « publics » (Dewey, 1967) qui naissent de la dynamique-même de l’action. Six d’entre eux sont différenciés :

  • le « noyau actif » de l’association support de l’action (ici Interphaz) ;
  • les «adhérents » associatifs mobilisés dans l’action ;
  • les « engagés », participants actifs de tous (ou presque) les événements constitutifs de l’action ;
  • les « mobilisés », ceux parmi les participants réguliers acceptant d’être des démultiplicateurs de l’action autour d’eux ;
  • les « participants », ceux ayant été présents lors des actions (de certaines, mais pas de toutes) ;
  • les « passants », ceux qui ont été contactés lors de présentation publique de l’action « cartes ».

Chaque « public » et chaque personne concernée peut ainsi être envisagée à l’aune de ses déplacements (en termes de positions sociales et de représentations de l’action) dans cet espace socio cognitif de capacitation. Un approfondissement de la recherche amène à définir ces déplacements en fonction des positions sociales des personnes et des publics.

On peut qualifier les formes et niveaux de réflexivité de l’action menée au sein du dispositif d’action. On peut ainsi voir comment les acteurs mobilisés passent d’une représentation de l’action centrée sur la finalité opérationnelle (ici, la conception et mise au point de cartes de quartier) à une représentation plus large de la finalité de l’action, ouverte à l’intervention citoyenne sur le quartier et à par rapport à des catégories sociales ou des communautés sociales locales.

// Sur l’exemple de la carte Cart’ier//

 

« Publics »

Compétences civiques Compétence Actionnelles Compétences éco-politiiques
Le noyau dur = salariés des deux structures Ils appuient leurs actions sur des résultats tangibles portés par la personne morale à laquelle ils s’identifient.

 

Leurs compétences civiques sont mues par l’action.

 

 

 

Comme évoquées, leurs compétences actionnelles se confondent avec leurs compétences civiques. Les compétences socioéconomiques sont induites. Les individus sont mus par le développement de leurs compétences civiques et par l’agir en commun. Cependant leurs capacités d’entreprendre collectivement sont impactées par la gestion du projet complexe, reposant sur un système d’acteurs variés.
Adhérents associatifs = principalement les membres des Conseils d’Administration Leurs compétences civiques sont liées à la volonté d’adhérer à un projet associatif, de se retrouver dans les valeurs du collectif. Orientées vers une vision utilisatrice, ils agissent pour servir le projet associatif et développent des compétences mues par la volonté d’agir. Les adhérents contribuent financièrement à la vie de la structure. Ils y acquièrent par ailleurs des compétences qu’ils peuvent utiliser dans leurs entreprises personnelles.
Engagés = bénévoles des associations Les compétences visées sont liées à une dimension symbolique et à l’image que les adhérents attachent à la volonté d’adhérer au projet associatif. Les compétences actionnelles sont les premières mobilisées : un engagé va être mobilisé pour sa capacité à faire la buvette, à installer des kits, à aider lors de soirées. Cependant, l’individu ne vient pas pour mettre en œuvre cette dite compétence mais plutôt pour servir un projet auquel il adhère. Il y a dissociation entre les compétences visées et celles mobilisées.  
 

NB// Parmi les engagés, on retrouve également les « volontaires » de Service civique dont le statut hybride entre salariés (noyau dur) et les adhérents mériterait une étude à part entière

 

 

Mobilisés = Comité de rédaction

 

Les mobilisés se sont appuyés sur une volonté de valoriser leur territoire et de rencontrer des pairs avec qui partager une histoire et une vision du territoire. La vision temporelle est présente : ils sont mobilisés sur la durée.

 

Les mobilisés jouent le rôle d’ambassadeurs et ont une action de relais auprès des habitants non engagés.

 

Leurs compétences sociales sont développées par effet induit.

Participants   Leur mobilisation repose essentiellement sur une volonté d’action : agir pour prendre part à un projet. Dans le cadre de la carte, c’est le cas des personnes ayant participé aux balades, aux moments « cafés mémoire », à la soirée de validation Leur participation s’attache à une économie autocentrée : ils sont dans l’échange et dans la volonté de profiter de moments agréables qui leur procurent surtout des capacités émotionnelles et immédiates.
Passants   Ils jugent le projet intéressant et vont, par exemple, agir via la page Facebook (liker).

On ne peut pas parler directement de développement de compétences.

 

 

 

 

Caractériser et cartographier un espace public de proximité

Outre une réflexion sur les mobilités dans le temps et en fonction des actions dans lesquels s’investissent les individus, peut être précisé ce que ces capacités d’action citoyennes et compétences civiques produisent de positionnements sur un espace public de proximité (Laville, 1994 ; Codello-Guijarro, 2003). Nous reprenons à notre compte l’hypothèse d’une possible « constitution » de cet espace à deux niveaux, celui d’un « espace de concertation », ouvert par les premières interactions entre les publics sollicités et rassemblés,  celui d’un « espace d’intermédiation » au sein duquel des processus de création collective et de délibération avec les institutions se construisent dans des processus plus ou moins durables. Cet espace d’intermédiation voit l’émergence de « milieux (tissus) participatifs », capables de générer des actions en « interpellation citoyenne », en « délibération /co décision » et potentiellement en « création d’activités » par mutualisation de ressources et sollicitation de financements publics ou issus de la réciprocité. Dans cette mesure, peut se laisser entrevoir la création d’un espace de codécision, dans lequel il paraît possible d’interpeller la volonté politique des élus ?

En étudiant spécifiquement les cas des cartographies participatives, nous pouvons relever des évolutions dans les parcours d’acquisition de ces capacités d’action. Mais, qu’il s’agisse d’acquérir de nouvelles compétences ou d’en approfondir d’autres, la participation à l’engagement relève de plusieurs champs. D’autres analyses réflexives sur d’autres actions et dispositifs sont nécessaires. Elles devraient permettre de commencer à définir ce que sont les conditions permettant la continuité, voire la permanence de l’action ; les conditions permettant aussi sa duplication (dans d’autres contextes de quartier et d’autres compositions socio-économiques) ; les conditions permettant enfin de la grossir en enjeux décisionnels et en prolongement et approfondissement vers d’autres domaines d’action politique et économique.

 

Références bibliographiques

Blondiaux L. (2001), « Démocratie locale et participation citoyenne : la promesse et le piège »,
Mouvements, 2001/5 no18, p. 44-51.

Bost S., Mahieu C. (2017), « Construire le pouvoir et savoir d’agir : L’approche par le dispositif d’interactions, l’exemple des cartes participatives », communication au colloque « les expérimentations démocratiques aujourd’hui : convergences, fragmentations, portées politiques », organisé à Paris par le GIS Démocratie et Participation, Janvier 2017.

Carrel M. (2013), Faire participer les habitants ? Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, Paris, ENS Editions.

Codello-Guijarro  P. (2003), « Vers la construction d’un espace public de proximité », Hermès, N°36

Corcuff P. (1998), « Justification, stratégie et compassion : Apport de la sociologie des régimes d’action », Correspondances, Tunis, n°51, juin.

Dewey J. (1967), Logique, la théorie de l’enquête, Paris, Presses Universitaires de France.

Dewey J. (1915, 2005), Le public et ses problèmes, Paris, Folio Essais.

Latour B. (2006), Changer la société, Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte.

Laville J-L. (1994), L’économie solidaire, une perspective internationale, Paris, Desclée de Brouwer.

Mahieu C. (2019), « Pour entreprendre (la mise) en communs : L’accompagnement pair à pair ? », L’Imaginaire Communs, Cahiers Catalyst, n°0, à paraître.

Talpin J. (2010), « Ces moments qui façonnent les hommes, Eléments pour une approche pragmatiste de la compétence civique », Revue Française de Science Politique, Vol.60, pp. 91-115.

Thévenot L. (2006), L’action au pluriel, Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte.

Zask J. (2004), « L’enquête sociale comme inter-objectivation », in B. Karsenti et L. Quéré (eds.), La croyance et l’enquête, aux sources du pragmatisme, Paris, Editions de l’EHESS.

[1] Cf . le numéro spécial de la Revue Française de Sciences Politiques (2007, Vol 57).

[2] Sur la différence et les définitions entre cartes sensibles et cartes participatives, nous pourrons nous référer au site du www.polau.org: POLAU (Pôle des Arts Urbains) et le travail d’Elise Olmedo (Doctorante Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne).

[3] Dans ce cas, elle est portée conjointement par Interphaz et Nasdac (association culturelle du quartier) et a été cofinancée par la Fondation de France (Appel à projets Démarches Participatives).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La communauté des Tiers Lieux en Hauts de France, avec la Compagnie des Tiers Lieux

Une enquête menée auprès des acteurs porteurs de tiers lieux en gestation nous permet d’approfondir ces premières interrogations. Le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, est l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an depuis 2014. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et de soumettre le projet à la discussion des pairs. En effet, l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs  de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations.

De l’observation participante, lors de ces événements, il ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up orientent dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment.

Deux autres dynamiques sont également représentées lors de ces « Meet Up ». D’une part, des initiatives, tout autant privées, mais totalement individuelles dans un premier temps. Des particuliers font état de la disponibilité de locaux dans lesquels ils ne souhaitent pas développer des activités seuls mais en lien avec d’autres personnes qu’ils s’efforcent de rassembler autour d’eux, sans que cela s’opèrent dans le cadre de relation salariale, commerciale ou de la constitution d’une entreprise ordinaire. Ils espèrent alors que la communauté rassemblée lors de ces réunions Meet Up leur facilite la rencontre de co-porteurs d’un projet que les initiateurs isolés veulent rendre collectif. Cette logique d’action traite d’une façon originale une question que se posent les initiateurs de lieux, les communautés toutes constituées comme les porteurs de projet de lieu plus individuels, qui est celle de la garantie de la pérennité du lieu par le recours à une location mais avec un bail suffisamment long ou par l’achat de ce même lieu. Dans les deux cas, cette question fait l’objet d’intenses discussions et d’une recherche de solutions qui soient compatibles avec les finalités et les possibilités des acteurs engagés et donc autre que l’éventuel recours à un opérateur individuel, acheteur ou locataire unique. Dans tous les cas, les opérateurs de la finance solidaire sont des partenaires sollicités lors de ces assemblées. Une autre dynamique commence à se faire jour. Elle met au premier rang de l’initiative des élus locaux soucieux de voir de tels lieux se développer dans leur collectivité territoriale. Certes, ces élus locaux, présents aux Meet Up font état de l’existence d’une demande qui leur semble émaner d’acteurs de leur territoire. Mais, ils envisagent d’y répondre en empruntant d’autres chemins que les processus de l’action publique de création d’espaces spécialisés ; que ce soient par exemple des médiathèques, des Cyber centres et autres espaces dédiés au Numérique.

Ces Meet Up ont vu se fédérer aux premiers projets de Tiers Lieux, plus spécifiquement créés comme espaces de coworking des projets consistant à transformer des espaces existants en potentiels Tiers Lieux. C’est le cas d’espaces numériques et autres Cyberespaces créés dans un premier temps à l’initiative de collectivités territoriales. Plusieurs raisons, tenant notamment au désengagement des collectivités territoriales pour ces espaces, ont abouti à ce que ces espaces soient dans la nécessité de trouver des nouvelles finalités, de nouvelles activités et d’autres ressources permettant leur viabilité économique. Il en est de même avec les centres sociaux. Il en est aussi de même de lieux culturels, préalablement institués come lieux de diffusion culturelle, et qui prennent la voie d’une redéfinition de leur raison d’être.

La plateforme ouverte de partage d’expériences que constituent ces Meet Up permet cette fédération des initiatives en même temps que la mutualisation et le partage de ressources communs.

Plus récemment, la communauté des porteurs de projets de Tiers Lieux s’est constituée en association, la Compagnie des Tiers Lieux, formant réseau et se posant en ressources pour les Tiers lieux développés en Hauts de France. Elle a reçu pour cela un soutien financier de Métropole Européenne de Lille.

 

Tiers Lieux : Espaces de travail coopératif et incubateurs en communs ?

Le phénomène « Tiers Lieux » est d’abord une multiplication d’espaces nés à l’initiative d’acteurs privés, de collectifs. Créés comme espaces, dits, de coworking, friches culturelles reconverties en espaces de création artistique, ou lieux d’initiatives solidaires et citoyennes, ils rallient à leur dynamique naissante des lieux qui, par-delà les activités qu’ils développent, se veulent porteurs d’une alternative sociale. Les Tiers Lieux expérimentent de nouveaux rapports au travail, de nouvelles dynamiques entrepreneuriales, et globalement contribuent à la recomposition de l’espace public. Mais par-delà les intentions souvent affichées quelle est la réalité des transformations engagées ?

 

  1. Tiers Lieux, opérateurs de transformation sociale ?

Les tiers lieux sont d’abord apparus comme des espaces de travail partagés entre des personnes travaillant seuls, ne souhaitant ou ne pouvant travailler chez eux. Le lieu partagé doit alors leur offrir une place de travail ainsi que des moyens et services difficiles à se procurer seul (une liaison Internet gros débit, des services de reproduction, des conseils liés à leur activité). Les motivations des créateurs et utilisateurs sont alors proches de celles conduisant des salariés à recourir au télétravail. Ces situations de travail ne sont pas non plus totalement étrangères à celles qui conduisent certaines entreprises – de conseil notamment- ainsi que  certaines activités – de consultant en particulier-, de recourir transitoirement ou durablement à des espaces qualifiés de « centres d’affaires ».

Telle que la dynamique de génération de ces espaces s’est enclenchée, au début du « mouvement », un tiers lieu n’est ni un espace initié par une institution publique, ni un espace de travail privé, dans une logique de service marchand (Oldenbourg, 1999). Au départ, c’est d’abord un espace pour y travailler « seul/ensemble ». Très vite cependant on observe que l’espace de ces lieux ne peut se réduire à une simple juxtaposition de places de travail occupées par des travailleurs indépendants, les « solos » dont nous parlaient les premiers récits d’enquête sur le coworking. Travail, activités, menés individuellement et collectivement et pratiques d’espaces partagés présentent des liens plus complexes que le laissent penser les premières définitions.

Pour ceux, parmi les acteurs sociaux ayant une claire vision des activités sur lesquelles baser leur insertion professionnelle ou leur projet de création d’activités, ces lieux rompent l’isolement et peuvent initier des collaborations en lien avec leurs activités.

Pour les autres, en recherche de ce que pourrait être leur parcours professionnel dans une expérience de vie en pleine réflexion, c’est souvent l’accès à une communauté de pratiques, souvent autour des potentialités du Numérique qui sert de déclencheur. Privilégiant les activités en lien avec l’Internet, nous retrouverions certaines proximités de ces tiers lieux avec les « cyber centres » et autres lieux dédiés aux technologies numériques développés par les pouvoirs publics pour amener dans les quartiers la pratique de l’outil numérique. Des lieux se sont développés, comme lieux d’expérience collective du « faire », à l’instar du mouvement des « Makers » (Anderson, 2013) ; des lieux dédiés à fabrication, la réparation et aux processus de formation par la pédagogie du « DIY » (Do It Yourself). Ces lieux s’inspirent souvent du mouvement des « FabLabs », issu de l’expérience du MIT, et autour de l’impression 3D. Ils sont souvent associés au développement de logiciels en Open Source. De la même façon, beaucoup, parmi ces lieux, incorporent un espace de restauration, sous forme de cuisine partagée, de type cantine, « popote », ou de restaurant. Certains de ces espaces commencent à former un type générique de « café-citoyen ». On pourrait évoquer aussi d’autres lieux ouverts à des activités partagées ou faisant du partage le ressort de leur développement, sous le nom de « ressourceries », de « conciergeries de quartier », etc.  Les projets de création de tels lieux se multiplient désormais dans les agglomérations, les petites aussi, après que les grandes les aient vu fleurir.

Ceux qui s’investissent dans ces lieux révèlent des rapports tout à fait particuliers au travail, mais aussi dans la façon de lier activités de travail et engagements personnels. Le lieu lui-même se présente comme lieu tiers dans la relation, tout à la fois dans le rôle ou la fonction clef de « prétexte », ou de catalyseur dans la construction de la communauté. Ces processus d’interaction sont aussi des moments forts d’identification. Les sociologues de l’école de Chicago ont bien montré l’importance de l’appropriation de lieux dans la construction d’une identité commune, en particulier lorsque ces lieux apparaissent aux acteurs comme des appuis pour le contrôle d’un contexte qui les fait se prémunir d’un environnement perçu comme hostile tout en leur permettant de construire un sens partagé (White, 2011). Cette construction d’une identité partagée n’en coïncide cependant pas moins à la construction simultanée de fortes singularités individuelles.

Le phénomène tiers lieux relèvent de deux dynamiques spécifiques. La première est la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials, de Digital Natives, de génération Y, celles et ceux nés après 1995. La seconde correspond à une dynamique de changement des rapports au travail et à la création d’activités, vécue en réaction à une expérience professionnelle préalable critiquée par les personnes qui mettent en avant l’exploration de ce qui peut faire « commun » entre les acteurs impliqués et engagés dans ces lieux. Cette perspective du commun se centre sur les modalités concrètes d’une gouvernance partagée qui obligent à préciser des règles d’usage et des attributs de droit de propriété. Cela place les processus de discussion construction du commun dans un mode d’argumentation et de délibération sur des règles partagées dont on peut voir qu’elles constituent souvent ce que les porteurs de projet de lieux appellent l’ADN du lieu.

L’observation de la création des lieux nous montre que plusieurs dynamiques différenciées co existent. Dans certains cas, le lieu potentiel préexiste à la constitution d’une communauté mobilisée ; ou plus exactement, la communauté se constitue dans la découverte partagée des potentialités d’un lieu. Ces situations sont bien connues dans le cas du mouvement d’occupation des friches urbaines. Cette dynamique ne fait alors que reprendre des processus de mobilisation, expérimentation, occupation des friches culturelles initiées au cours des années «1980 » et « 1990 » (Lextrait, Kahn, 2005).

 

La communauté des Tiers Lieux en Hauts de France, avec la Compagnie des Tiers Lieux

Une enquête menée auprès des acteurs porteurs de tiers lieux en gestation nous permet d’approfondir ces premières interrogations. Le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, est l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an depuis 2014. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et de soumettre le projet à la discussion des pairs. En effet, l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs  de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations. De l’observation participante, lors de ces événements, il ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up orientent dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment.

Deux autres dynamiques sont également représentées lors de ces « Meet Up ». D’une part, des initiatives, tout autant privées, mais totalement individuelles dans un premier temps. Des particuliers font état de la disponibilité de locaux dans lesquels ils ne souhaitent pas développer des activités seuls mais en lien avec d’autres personnes qu’ils s’efforcent de rassembler autour d’eux, sans que cela s’opèrent dans le cadre de relation salariale, commerciale ou de la constitution d’une entreprise ordinaire. Ils espèrent alors que la communauté rassemblée lors de ces réunions Meet Up leur facilite la rencontre de co-porteurs d’un projet que les initiateurs isolés veulent rendre collectif. Cette logique d’action traite d’une façon originale une question que se posent les initiateurs de lieux, les communautés toutes constituées comme les porteurs de projet de lieu plus individuels, qui est celle de la garantie de la pérennité du lieu par le recours à une location mais avec un bail suffisamment long ou par l’achat de ce même lieu. Dans les deux cas, cette question fait l’objet d’intenses discussions et d’une recherche de solutions qui soient compatibles avec les finalités et les possibilités des acteurs engagés et donc autre que l’éventuel recours à un opérateur individuel, acheteur ou locataire unique. Dans tous les cas, les opérateurs de la finance solidaire sont des partenaires sollicités lors de ces assemblées.   Une autre dynamique commence à se faire jour. Elle met au premier rang de l’initiative des élus locaux soucieux de voir de tels lieux se développer dans leur collectivité territoriale. Certes, ces élus locaux, présents aux Meet Up font état de l’existence d’une demande qui leur semble émaner d’acteurs de leur territoire. Mais, ils envisagent d’y répondre en empruntant d’autres chemins que les processus de l’action publique de création d’espaces spécialisés ; que ce soient par exemple des médiathèques, des Cyber centres et autres espaces dédiés au Numérique.

Ces Meet Up ont vu se fédérer aux premiers projets de Tiers Lieux, plus spécifiquement créés comme espaces de coworking des projets consistant à transformer des espaces existants en potentiels Tiers Lieux. C’est le cas d’espaces numériques et autres Cyberespaces créés dans un premier temps à l’initiative de collectivités territoriales. Plusieurs raisons, tenant notamment au désengagement des collectivités territoriales pour ces espaces, ont abouti à ce que ces espaces soient dans la nécessité de trouver des nouvelles finalités, de nouvelles activités et d’autres ressources permettant leur viabilité économique. Il en est de même avec les centres sociaux. Il en est aussi de même de lieux culturels, préalablement institués come lieux de diffusion culturelle, et qui prennent la voie d’une redéfinition de leur raison d’être.

La plateforme ouverte de partage d’expériences que constituent ces Meet Up permet cette fédération des initiatives en même temps que la mutualisation et le partage de ressources communs.

Plus récemment, la communauté des porteurs de projets de Tiers Lieux s’est constituée en association, la Compagnie des Tiers Lieux, formant réseau et se posant en ressources pour les Tiers lieux développés en Hauts de France. Elle a reçu pour cela un soutien financier de Métropole Européenne de Lille.

 

  1. Le rapport au travail, l’expérience du travail coopératif, de la coopération économique et de la réciprocité

Un questionnement sur le sens du travail est la plupart du temps à l’origine de l’intérêt porté aux Tiers Lieux. Par bien des aspects, les tiers lieux peuvent être examinés sous l’angle des rapports de coopération qui s’y expérimentent. Le paradoxe est ici que l’extension du marché et des échanges marchands qu’il suppose, à l’ensemble des activités sociales semble aller de pair, dans les représentations qui se font jour dans l’espace public, avec une valorisation de la coopération dans les relations sociales. Certes, ce que supposent de rapports de travail de type véritablement coopératif n’est pas vraiment explicité. Cela conforte toutes les ambiguïtés dans la mise en avant du terme de collaboration, notamment associé dans l’économie dite collaborative (Carballa, Coriat, 2017).

De fait, la mise en œuvre des activités dans les tiers lieux, coïncide souvent avec une conception du travail qui remet en cause cette théorie économique orthodoxe qui veut que le travail n’ait d’autre valeur que le salaire. Le clivage qui pouvait perdurer, même s’il est de plus en plus questionné, au sein du monde des associations, entre salariat et bénévolat, est de fait mis en cause dans les contextes expérimentaux des tiers lieux. S’ouvre ainsi un débat sur d’éventuelles rémunérations pour ce qui est désormais identifié comme des contributions à l’œuvre commune. Cette distinction entre bénévolat et salariat prend son sens au regard de la valeur d’échange attribuée au travail, distinction qui sera centrale pour envisager la viabilité économique des tiers lieux.

Elle n’épuise pas le sens donné au travail sous l’angle de sa valeur d’usage que l’on peut appréhender sous trois dimensions spécifiques : une dimension de l’ordre de l’expressif, un caractère public et une nature politique (Ferreras, 2007).

Au regard de cette dimension expressive, il est le support et producteur de sens dans la vie de celui qui travaille. Cette dimension va à l’encontre des réductions instrumentalisantes du travail et confère une forme explicitement publique et politique du travail dans l’espace public. Mais, ces rapports au travail, exprimés au travers des activités, ne se comprennent que dans le cadre d’une prise de position éthico-politique. Dans de nombreux cas, ils débouchent sur des activités d’utilité sociale et des prises de position dans l’espace public.

Le travail ne peut pas non plus être réduit aux tâches dont il permet la réalisation. La conception et la mise en œuvre, par les personnes qui s’investissent dans les tiers lieux, de leurs projets et activités montrent de profonds décalages entre niveaux de formation, statut d’emploi et situations de travail par rapport aux normes de travail existantes. Certains assurent des tâches d’intérêt général relevant de la gestion collective des lieux où ils développent souvent leurs projets et activités. Ces tâches sont revendiquées comme telles et pas seulement parce que les organisations sont émergentes et fragiles. Elles sont affirmées comme un changement dans le rapport au travail professionnel et domestique et comme une prise de position vis-à-vis de la division sociale et sexuelle du travail (Ferreras, 2007, p. 62). Le travail a aussi une dimension publique. Certes il est encore largement assimilé à la sphère privée, mais il s’opère souvent dans ou en relation avec l’espace public et ce quelle que soit la définition que l’on donne à la sphère publique.

Les relations de travail qui caractérisent ces activités, participent d’un régime d’interaction démocratique de plus en plus revendiqué comme tel par les acteurs eux-mêmes (idem, p.96). Les enquêtes le montrent, les acteurs des tiers lieux sont vigilants sur le traitement des personnes par rapport à un projet démocratique d’égalité de traitement de tous comme citoyens et par rapport à de possibles discriminations. L’institution du « social » avait déjà marqué une première étape dans la sortie du travail de la seule sphère privée, dans une pensée opposant régime public et régime privé, les activités développées au sein des tiers lieux mettent le travail au cœur des interactions citoyennes.

Les modes de conception et de mise en œuvre des activités au sein des tiers lieux montrent (Ferreras, idem, p. 129 et suivantes) que le travail qu’elles supposent a bien une nature politique. Chacune des activités proposées et des situations de travail générées est l’objet d’une prise de position par rapport à une insertion et à un positionnement au sein de collectifs d’action. Alors ce travail est indissociable d’opérations de jugement éthico-politique. Le recours fréquent aux outils de travail collaboratif/coopératif montre l’impact du délibératif au cœur même du travail d’élaboration des projets. Mais il s’exerce parce que les acteurs déploient leur singularité en osmose avec les collectifs d’action auxquels ils participent. Ces collectifs sont les acteurs essentiels des processus de sélection des options, d’argumentation, de validation et de formalisation des jugements. En fait, là où une analyse classique du travail mobiliserait les notions de tâche et de compétence, l’analyse du travail de ces contextes de tiers lieux privilégie les micro processus de jugement (sélection, argumentation, validation,). Toute dynamique de capitalisation, mutualisation et diffusion des expériences qui y sont menées y trouvera ses ressorts. C’est pour cela que l’instauration de rapports de coopération représente un enjeu, souvent un objectif affiché en tant que tel, mais pas toujours un résultat atteint.

En effet, les tiers lieux sont loin de n’être caractérisés que par des rapports de coopération. Par bien des côtés, les situations de travail « en solo », au fondement de l’engouement pour les espaces de coworking, parmi les premiers tiers lieux, pouvaient même nous montrer les coworkers comme une nouvelle figure du travailleur indépendant comme passager clandestin de dispositifs apparemment collectifs. Cela pouvait même illustrer ce que certains décrivent comme le résultat d’une véritable « épidémie de solitude » (Laurent, 2018). De nombreux travaux empiriques ont établi que des acteurs sociaux, dans des jeux similaires à ceux qui s’exercent au sein des tiers lieux, se comportent dans 30% des cas comme des passagers clandestins, ceux qui tirent parti des dispositifs collectifs sans s’impliquer dans des processus coopératifs, comme des coopérateurs conditionnels dans 50% des cas et pour 20% d’entre eux comme des « altruistes » coopératifs (Laurent, 2018, p.129).

On pourrait montrer en quoi les expériences de travail coopératif, lorsqu’elles sont menées en tant que telles, renvoient à des modes de valorisation économique qui privilégient des rapports de réciprocité (Cordonnier, 1997). De la même façon, on pourrait argumenter que les tiers lieux peuvent être interpréter sous l’angle des espaces de réciprocité relationnelle que forment les communautés qui en sont à l’origine (Mahieu, 2018a).

 

 

  1. Les lieux d’un « entreprendre en communs »

L’organisation de la réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Un vocabulaire s’invente pour caractériser ces pratiques (par exemple  « Sprint », ou « Minga » lorsqu’il s’agit de travailler collectivement sur les projets individuels). Une autre question est celle des choix dans les modalités de gouvernance interne de ces lieux. Plusieurs logiques s’expérimentent. Certains lieux adoptent le modèle de l’association, parfois celles des nouvelles structures portées par l’ESS, les SCOP ou plus récemment les SCIC. D’autres expérimentent des modes de décision recourant à des outils, souvent des logiciels libres, par exemple le système Loomio. Dans tous les cas, des questions se posent quant aux rapports établis entre les modalités de la gouvernance du lieu avec celles de chacune des activités développées par les porteurs de projets hébergés. Ces questions ne trouvent pas toujours des réponses et même ne sont pas toutes explicitées. Elles peuvent alors être réduites à l’application des seuls modèles organisationnels et décisionnels qui font aujourd’hui déjà l’objet d’un outillage méthodologique.

Un lien est à établir entre cette diversité de modalités d’action, d’organisation et de gouvernance et les positions ou postures de ceux qui en sont les initiateurs, les protagonistes engagés et les utilisateurs à leur différent degré d’implication. Mais l’apparente unité des éléments de langage qui semble présider aux débats masque des pratiques professionnelles et des comportements politiques notablement différents.

Les processus d’incubation opérant dans ces lieux renouvellent les logiques de l’ « entreprendre ». Ces logiques doivent être envisagées sous l’angle de la transformation des individus qui s’y engagent et construisent leur singularité personnelle (Martucelli, 2010). Elles doivent tout autant l’être sous l’angle de la dynamique des projets individuels et collectifs de création d’activités qui s’y révèlent.

Les tiers lieux sont des lieux importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs dont elles sont membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques d’incubation et de création d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés (Burret, 2015).

Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail en commun sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, menés personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie « contributive » ou « collaborative », «  en communs », mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette (Mahieu, 2018b).

On comprend alors que les acteurs porteurs de ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

 

 

En guise de conclusion : Les tiers lieux, constitutifs d’un espace public alternatif ?

Déjà, au regard de leurs processus d’incubation, les tiers lieux sont des supports de socialisation. Ce sont aussi des plateformes permettant le développement d’un capital informationnel pour leurs usagers (Burret, 2016). Mais, plus encore que le développement d’espaces de socialisation, la mise en réseaux des tiers lieux ne traduit-elle pas l’émergence d’un sous espace public spécifique ?

Cette mise en réseaux participe-t-elle d’un espace public au sens d’un contexte de légitimation politique, d’une communauté politique et d’une scène d’appui du politique ? Plus précisément, il s’agirait d’un espace public oppositionnel et d’un sous espace public dominé (Fraser, 1992). Définir un tel espace, c’est définir un agir en communs fait de modalités d’action collective et de pratiques de citoyenneté économique en cohérence. Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets. Ces acteurs se positionnent en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux. Mais ces derniers ne s’identifient pas forcément et, à coup sûr, immédiatement comme acteurs collectifs, et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent parfois entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent. C’est tout l’enjeu social et politique que pourrait représenter le développement des tiers lieux.

 

Bibliographie

 

Anderson C., Makers: The New Industrial Revolution, London, Randon House Business, 2013.

Burret A. (2015), Tiers Lieux, et plus si affinités, Paris, Editions FYP.

Carballa B., Coriat B. (2017), « Communs et économie collaborative », dans  « Dictionnaire des biens communs », sous la direction de M. Cornu, F. Orsi, J. Rochfeld, Paris, PUF.

Cordonnier L. (1997), Coopération et réciprocité, Paris, PUF.

Ferreras I. (2007), Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des services, Paris, Presses de Sciences Po.

Fraser N. (1992), “Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy”, in Calhoun G. (ed.), Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Ma, the MIT Press.

Laurent E. (2018), L’impasse collaborative, Pour une véritable économie de la coopération, Paris, Les Liens qui Libèrent.

Lextrait  F. et Kahn F. (2005), Nouveaux territoires de l’art, Paris, Editions Sujet/Objet.

Mahieu C. (2018a), « Communauté, espace de réciprocité relationnelle : Espace public, économique, dans une économie des communs », https://christianmahieu.initiative.place/

Mahieu C. (2018b), « Pour entreprendre (la mise) en communs : L’accompagnement pair à pair ?», https://christianmahieu.initiative.place/

Martuccelli D. (2010), La société singulariste, Paris, Armand Colin.

Oldenbourg  R. (1999), The great good place, New York, Marlowe & Company.

White H. (2011), Identité et contrôle : une théorie de l’émergence des formations sociales, Paris, Editions de l’EHESS.

Entrepreneuriat étudiant et tiers lieux : Lorsque la dynamique de création d’activités des étudiants rejoint celle des tiers lieux…

Relayant des politiques publiques nationales et européennes, l’université affirme donc comme l‘une de ses missions d’encourager les étudiants à devenir entrepreneurs et donc, pour cela, de les aider dans leur démarche de création d’entreprises.

Pour cela, des ressources sont mobilisées, financées dans le cadre de dispositifs publics, locaux, nationaux, voire européens. Des espaces ont ainsi été dédiés à l’accueil et à un début d’accompagnement de projet dans des locaux universitaires. A l’échelle de la Métropole de Lille, cela s’est traduit par la création d’espaces dédiés, appelés HubHouses, sur les différents campus de l’Université.

Aujourd’hui, ceux qui impulsent ces politiques et portent ces dispositifs de financement au sein des institutions et des collectivités territoriales (la MEL, par exemple) ainsi que les responsables des espaces universitaires d’appui à la création d’entreprises s’interrogent sur l’opportunité de faire converger ces dispositifs par la mise en place d’espaces communs et en réseau ainsi que la volonté d’instaurer une culture commune à ces espaces.

Pour cela, ce qui fait le succès actuel des Tiers Lieux est envisagé pour donner une nouvelle raison d’être à des espaces HubHouses qui visent à soutenir une dynamique de création d’activités.

Plusieurs raisons sont avancées par ceux qui tentent de les animer. Un atelier de réflexion les réunissant a ainsi débouché sur plusieurs constats.

Le créateur se retrouverait seul dans son projet de création. Cela ne devrait pas étonné ceux qui, dans l’animation de ces espaces, valorisent des positions et postures sociales, celle de l’entrepreneur notamment, qui privilégient l’acteur individuel dans des rapports de compétition.

De la même façon, ils se préoccupent des difficultés qu’éprouvent ces mêmes individus à avoir un accès rapide et à faibles coûts de transaction à des informations pertinentes.

En effet, on pourrait penser que leurs problèmes pourraient se réduire à de l’accès à des informations ou la recherche de complémentarités dans les  connaissances et les compétences à mobiliser dans leurs projets. Et pour cela il faudrait du réseau et plus encore de la proximité pour assurer ces complémentarités. Les appuis publics et leurs dispositifs d’aide à ces dynamiques individuelles semblent ne plus être suffisamment opérants face à la transformation des conditions de création d’activités. Ces conditions ne supposent elles pas, dans nombre de cas, de rencontrer les attentes de « publics » clients qui se pensent de moins en moins comme des clients mais de plus en plus comme des usagers partenaires ?

De fait, les étudiants sont présents dans les tiers lieux existants. Les raisons en sont diverses.

Ils pratiquent les tiers lieux à l’occasion de stages, puis en situation de chercheurs coworkers, puis en tant que porteurs de projets hébergés dans des lieux, puis de porteurs / créateurs de lieux.

Que vont-ils y chercher ?

Certes, on pourrait montrer qu’ils y cherchent des espaces et des conditions de travail que, ni les locaux universitaires, ni leurs propres espaces de vie et de logement, ne leur offrent parfois. On aurait pu montrer, il y a encore quelques temps, qu’ils y cherchaient des moyens matériels de communication qui leur faisaient défaut : du haut débit, différents services d’aide à la création, etc.

Mais, en fait, on montrerait aisément que ces créateurs, acteurs économiques en devenir, dans leurs mise en relations, recherchent avant tout, certes des échanges de connaissances et compétences, mais surtout des interactions créatrices de capacités d’action partagées.

Ce sont alors des problèmes de coopération qui se posent et qu’il faut analyser en tant que tels, entre acteurs investis dans des activités qui ne peuvent se contenter de transactions et de relations économiques simplifiées et tarifées. Il s’agit ici d’échanges d’une autre nature, celle de la coopération.

Il ne s’agit de dire ici que la forme organisationnelle et économique ne pourrait être que la structure de type coopérative, et que l’on assimilerait de plus à la société coopérative de production. Mise exclusivement en avant celle-ci représenterait une espèce de nouvelle norme, alternative aux structures classiques de l’entreprise, et aux formes d’organisation de type associative. La priorité mise à des rapports de coopération ne prédétermine pas le type de trajectoire organisationnelle que les porteurs de projets, institués en  acteurs économiques, se donnent. Les configurations peuvent être de ce point de vue très diversifiées.

Plutôt que de se polariser sur la question de la structure institutionnalisée de l’organisation économique résultat de l’action de création d’activités trouvant sa viabilité économique, il conviendrait de s’interroger sur d’autres questions préalables qui conditionnent les processus de création.

Il faudrait aller envisager, par-delà la question de la crise de l’emploi, celle de la crise du travail, du rapport au travail. Cette crise du rapport au travail est aussi celle de l’engagement et donc de ce qui se joue dans les processus de création. A cette crise du travail correspond celles de la capitalisation et du financement, la crise de l’utilité sociale de ce qui est créé.  La question de la responsabilité est au cœur des processus de création. Comment concilier anonymat (dans les SA) et responsabilité limitée (dans les sociétés du même nom) au moment où se pose la question des « entreprises à mission » qui n’est que l’une des manifestations de la crise de l’affectio societatis. La question déborde le simple ralliement à l’une ou l’autre des alternatives proposées par l’économie sociale et solidaire (l’ESS).

On pourrait montrer que ce qui discrimine particulièrement les tiers lieux et les projets qu’ils hébergent est en tout premier lieu l’importance qu’ils accordent, pratiquement et pas seulement dans les discours, à des réponses par la coopération ; des démarches et processus qui se fondent  sur le partage de ressources,  la mise en commun, la gestion démocratique des processus de coopération pour la création d’activités.

Face à cela, les modèles de la création entrepreneuriale hébergée par les universités pourraient sembler réducteurs.

 

Faut-il créer des espaces « entrepreneuriat étudiant » mutualisé entre les institutions universitaires et dédiés aux étudiants entreprenants ?

Ou ne faut-il pas renforcer la capacité d’entreprendre des tiers lieux, existants ou en développement, qui sont déjà sur cette dynamique de création d’activité, en facilitant l’insertion d’étudiants dans les communautés entrepreneuriales que constituent ces tiers lieux ?

Une des difficultés à traiter est le phasage et la temporalité des projets de création par rapport à la temporalité des situations d’étudiants.

Une autre est celle de la validation des parcours de formation et de la valorisation professionnelle des étudiants en rapport avec les projets et activités créées, développés au sein de ces communautés entrepreneuriales. On voit que le débouché professionnel et socioéconomique pourrait être assez diversifié. Cela pourrait être celle de l’acteur économique autonome, en position indépendante, pas forcément en posture d’entrepreneur, mais dans une interdépendance de nature coopérative avec d’autres acteurs et d’autres arrangements/organisations économiques.

Dans tous les cas, Tiers Lieux et Université doivent envisager la nature de leurs partenariats.

 

 

 

Accompagnement et création d’activités, les appuis publics à l’entreprendre et à la mise en communs : Enjeux et tensions

Introduction

De nouvelles pratiques de création d’activités et d’ « entreprendre » émergent. Elles mettent en avant des formes d’accompagnement des individus et des projets qui se veulent collectives ou destinées à des collectifs. Parfois, elles correspondent à un déni de l’accompagnement individualisé ou d’un accompagnement qui ne concernerait qu’une seule personne, même porteuse principale d’un projet. Elles font aussi parfois référence à des rapports, dits, de pairs à pairs  dans lesquels les « collectifs » seraient les accompagnateurs d’autres. Les notions mises en avant seront celles du partage de l’expérience et de la mutualisation des ressources. Mais ces pratiques émergentes ont à se caler avec des logiques d’appuis publics à la création d’activités qui perdurent. Certes, les dispositifs en appui aux formes de l’entreprendre et les logiques d’accompagnement qui les mettent en œuvre connaissent des transformations sous la pression de ces nouvelles pratiques. Mais, par-delà les intentions d’appuyer d’autres parcours de création, par exemple ceux qui prônent des démarches alternatives au titre d’une économie solidaire ou basé sur des communs, les dispositifs institués et leurs formes d’accompagnement persistent. Les projets porteurs de finalités alternatives (solidarité, ressources en communs…) doivent alors prendre les chemins sinueux d’un parcours qui les fera ruser avec les objectifs et les contraintes de ces dispositifs d’appui, en utiliser certaines modalités, rendant possible des financements par exemple, tout en tentant de les réadapter à leurs finalités. Souvent, par-delà les intentions affichés, la force normative des dispositifs les fera prendre un autre chemin que celui envisagé au moment de la prise d’initiative. Mais dans le même temps, l’ensemble des formes d’appui à l’entreprendre qui s’est instituée depuis les années 1980 au titre de l’ « entrepreneuriat » n’est pas sans connaître de notables transformations face aux conditions nouvelles de la création d’activités dans une crise du rapport au travail, du financement par capitalisation, et dans un contexte où la question de la responsabilité sociale des entreprises est davantage posée, à défaut d’être majoritairement entendue.

Comment comprendre les tensions qui se font jour ? Comment cela modifie-t-il les logiques des appuis à l’entreprendre et les dispositifs d’accompagnement qui les mettent en œuvre ? Quels sont les effets de ces transformations sur ces dispositifs et sur ceux qui en sont les promoteurs et les opérateurs ? En quoi les pratiques émergentes de création d’activité modifient-elles les dispositifs existants ou suscitent-elles des dispositifs alternatifs ?

 

Les paradoxes de l’ « accompagnement »

La notion d’ « accompagnement » est désormais mise en avant pour tous les dispositifs en appuis des démarches de création d’activités. De fait elle joue un rôle clef dans la prise d’initiatives solidaires et les projets collectifs. On pourrait n’y voir que la transmission de compétences et de méthodologies pour des populations déficitaires de capacités d’action collective et de projection dans de nouvelles activités. Ce serait ne pas comprendre le rôle que jouent ces méthodes et compétences en appui à l’entreprendre que de ne voir que cette dimension méthodologique, technique.

L’accompagnement est une mise en forme du projet d’entreprendre. C’est le choix d’un agencement socio organisationnel et d’une modélisation économique. C’est aussi un mode de positionnement sociologique dans un univers professionnel et de reconnaissance dans l’espace public. Par-delà les argumentaires par lesquels les dispositifs d’accompagnement sont institués et financés, toujours au nom d’une neutralité axiologique, ils jouent un rôle majeur dans la construction des individus et des collectifs en tant qu’acteurs économiques.

La notion d’ « accompagnement » est centrale pour tous ceux qui s’intéressent à l’action publique. Elle a supplanté celle d’assistance et d’animation. Son recours s’étend des contextes qui l’ont vue émerger à propos des situations de formation vers de nouveaux contextes et de nouvelles catégories sociales cibles ; les populations en difficulté, ou, tout au moins, en profonde transition sociale ou socioprofessionnelle. Cette notion croise celles d’initiative et de prise d’initiative. On peut même considérer que toute initiative solidaire n’est perceptible, et ne peut impacter l’espace public, que dans la mesure où il y a accompagnement ; que cet accompagnement concerne le ou les porteurs de cette initiative ou le projet qui lui correspond. S’interroger sur les formes prises par cet accompagnement en revient à s’interroger sur les processus de prises d’initiative eux-mêmes. Comment interpréter l’importance donnée à ces notions, quels enjeux cela recouvre-t-il ?

Alors que de nombreuses initiatives, qualifiées de solidaires et de citoyennes, se font jour, leur dynamique et leurs contenus peuvent varier. Mais ce terme d’initiative souligne le fait que des personnes entrent en interactions, se rencontrent, se lient pour porter collectivement un projet, une action projetée, s’efforcent de se faire reconnaître dans cet acte collectif, se donnent un minimum d’organisation collective, formelle ou informelle, cherchent à financer cette action, etc. Les acteurs publics et les medias en soulignent l’impact dans l’espace public. Ces initiatives, quel qu’en soit l’objet, sont présentées comme émergentes et comme des réponses fragiles à la perte de lien social, à l’individualisation et à la destruction des grands systèmes de socialisation. Elles sont aussi décrites comme toujours susceptibles d’être remises en cause. Parfois le lien est fait avec d’autres contextes d’émergence de telles initiatives, plus anciens, par exemple à l’origine du mouvement associatif, ou ailleurs dans le monde.

Que recouvre le phénomène « accompagnement » ? Quelles en sont les pratiques concrètes ? Quels dispositifs permettent-ils de les rendre possible, de les activer, de les financer ? Quels sont les profils, les positions, les postures, les parcours de ceux dont c’est l’activité principale ou qui en font métier ?

Il apparaît bien que l’on a affaire à un phénomène important, ne serait-ce que du point de vue des financements qu’il mobilise. Il occupe une place déterminante pour assurer le déploiement d’une forme d’action publique et pour rendre possible des dynamiques d’actions collectives. Il a de fortes répercussions sur les types d’engagement des citoyens, sur leurs comportements et leurs pratiques dans l’espace public. Il peut être appréhendé sous ses trois aspects : les pratiques générées, les dispositifs qui rendent possibles ces pratiques, les acteurs qui en sont les créateurs et les opérateurs. Une sociologie du, ou des, monde(s) de l’accompagnement est alors indispensable à la compréhension des dynamiques socio politiques qui se jouent sur cet espace. Il faut alors s’interroger sur les paradoxes et les enjeux auxquels ces pratiques d’accompagnement correspondent. Ainsi, le moindre de ces paradoxes et enjeux n’est-il pas de recourir à de l’accompagnement pour participer à la construction d’une autonomie par l’action collective et de l’émancipation par rapport à des droits qui ont de la difficulté à se voir reconnus et à se mettre en œuvre ? Un autre de ces paradoxes n’est-il pas celui qui voit dans des dispositifs financés par les institutions le moyen d’une autre logique d’institution ? Au moment où les questions du travail, de l’emploi, mais aussi celles de la création d’activités et d’entreprises, occupent le devant de la scène publique mais où les actions collectives peinent à se structurer et à se fédérer, comme cela a pu se faire dans le passé, il devient urgent de mieux comprendre les dynamiques socio politiques dans lesquelles les pratiques d’accompagnement interviennent.

 

Extension des mondes de l’accompagnement : les bases d’un consensus

Si les pratiques prolifèrent c’est parce que les dispositifs qui les promeuvent et les financent sont eux-mêmes nombreux. Ces dispositifs sont portés par des agents en charge de leur conception, de leur financement et de leur supervision. Ils sont mis en œuvre par une diversité d’acteurs sociaux dont c’est le métier et/ou la raison d’être, souvent ce qui constitue aussi, soit l’emploi, soit l’essentiel de leur revenu.

Elles sont prépondérantes dans les politiques de soutien à la création d’entreprise qui sont en fait souvent prioritairement des politiques de lutte contre le chômage par la création individuelle de son propre emploi.

Nous les retrouvons à l’œuvre dans les politiques de l’action sociale avec les pratiques de l’action sociale, assistance sociale, celles des CAF (caisses d’allocations familiales) et des Départements. Nous les retrouvons aussi mobilisées dans les nouvelles politiques d’emploi.

Ainsi, l’accompagnement est partout. La notion est désormais indissociable de toute politique publique. Elle résiste même aux  dénonciations dont font l’objet certaines politiques en direction des plus défavorisés au nom du refus de l’assistance. Elle fait consensus. Dire cela, c’est déjà signifier que, des politiques publiques sont nécessaires, qu’elles le sont du fait de la crise de certains processus de socialisation qui assuraient une qualité d’interactions et de liens sociaux que les politiques publiques outillées de dispositifs d’accompagnement s’efforcent de recomposer. Parler de consensus, c’est alors dire qu’un constat a mimima est partagé par la grande majorité, que les pratiques qui la mettent en œuvre se généralisent et ne sont plus alors objet de discussions. L’accompagnement, ses différentes formulations, les pratiques dont elles sont l’objet, les acteurs qui les mettent en œuvre, constituent  un champ idéologique et politique inscrit dans l’espace public.

Les métaphores du « cheminement », du « partage du pain, en chemin… », tiennent lieu de problématique, voire de théorie. Elle s’enracine dans une mise en perspective de la relation pédagogique. Proche alors de la relation établie dans les actions de formation, nourrie des développements sur les dispositifs de formation action, elle se dégage de l’inculcation pour aller vers du développement autonome. Il s’agirait alors d’une nouvelle pédagogie de la norme et de l’institution. L’accompagnement serait alors le produit des transformations en parallèle des politiques éducatives et des institutions de formation. Il serait aussi le produit des politiques publiques visant la jeunesse, de l’éducation à l’animation.

Une autre de ces évidences, de nature à différencier tout accompagnement de pratiques de développement personnel ou de « coaching », serait son caractère collectif. Le processus d’accompagnement ciblerait et agirait en relation avec un groupe, un collectif et non plus avec des individus juxtaposés, au titre d’un « public » cible, comme dans nombre d’actions générées dans le cadre de politiques publiques. Ce qui est alors mis au compte de l’accompagnement se ressource de pratiques et de développements théoriques déjà largement développés au titre de la pratique de la dynamique des groupes et de toute une psychosociologie de la relation. Le monde de l’accompagnement permet alors un approfondissement de ces techniques, de ces développements idéologico pratiques exprimés en termes de facilitation, d’intelligence collective, etc.

Les dispositifs d’accompagnement sont variés, ou tendent à se diversifier. A ceux de l’entrepreneuriat, promus à partir des années 1980 et qui ont depuis outillés le « monde » de la création d’entreprise, se sont ajoutés ceux de l’entrepreneuriat dit social, puis ceux qui visent à soutenir la création d’activités, souvent impulsés par des processus associatifs, mise en tension par la nécessité désormais requise de déboucher urgemment sur une valorisation marchande des activités et des emplois créés.

Plus récemment, des dispositifs d’accompagnement à la création d’activités s’expérimentent qui s’émancipent de ces objectifs de valorisation marchande exclusive et à court terme. Ils s’inscrivent dans des politiques destinées à promouvoir un « entreprendre autrement », visant prioritairement des populations éloignées des conditions socio-économiques de l’entrepreneuriat mises en avant précédemment. Ils visent une viabilité économique des activités créées, dans un renouvellement de l’argumentation, en matière de financement, de mobilisation de ressources et d’ouverture des logiques de valorisation économique. Ces dispositifs sont souvent associés à des politiques publiques axées sur le développement des quartiers et des territoires, dits, en transition, par exemple. On les retrouve dans les actions sur les quartiers prioritaires « politique de la ville »,  sur le thème de la « ville renouvelée », avec des financements qui  associent les collectivités territoriales à la Caisse des Dépôts et Consignations.

Ces dispositifs s’ajoutent ainsi à ceux de l’entrepreneuriat classique qui continuent de mobiliser la majorité du financement en soutien. Ces derniers continuent de représenter la face instituée et légitimée du soutien public à une création d’activités indissociable du modèle économique de l’entreprise capitalisée par des formes capitalistes ordinaires, mais dont les structures, pour évidentes et « naturelles » qu’elles soient présentées, n’en constituent pas moins un moment daté de l’histoire sociale et économique.

Mais, par bien des aspects, les modèles d’organisation et de structuration des « entreprises » sous-jacents à la création d’entreprise apparaissent pour le moins déstabilisés et en forte évolution. L’urgence de nouveaux rapports au travail s’exprime. La mise en avant de rapports qui, pour beaucoup, quelle que soit leur argumentation, renvoient à la coopération, en est la raison majeure. De plus, la faible création d’emplois ordinaires par défaillance du « marché de l’emploi » nécessite de construire des solutions hors marché. On constate la même déstabilisation des positions socio professionnelles notamment de ceux qui, au travers de ces dispositifs, tentent de se professionnaliser sur la mise à disposition sociale de ces dispositifs d’accompagnement.

Ainsi, en même temps que se diversifie la gamme des dispositifs d’appui aux parcours de création d’activités et les positions sociales de ceux qui en assurent la mise en œuvre en lien avec des populations elles-mêmes diversifiées, le discours et leurs référentiels concernant l’accompagnement font l’objet de notables approfondissements.

 

Les milieux et contextes de l’accompagnement, les mondes de la création d’activité, des champs différents : normalisation, fixation et transgression

Peut-on parler d’accompagnement sans faire référence au contexte dans lequel ses pratiques spécifiques interviennent ?

On constate une diversité de contextes constituant autant de « milieux » entrepreneuriaux, différents. Peut-on séparer les processus de création d’activités de ces contextes qui les voient éclore ? Certes, on peut voir ces processus comme une succession de relations inter individuelles d’aide et de soutien. Mais, ne risque-t-on pas alors de ne pas comprendre la dynamique qui initie la prise d’initiative et la construction progressive d’activités ? Cette dynamique s’opère par tout un ensemble de mise en interactions entre des individus participant à des fonctionnements collectifs de différents niveaux d’intégration et d’engagement.

Parler de « milieux » c’est une autre façon de parler d’  « écosystème ». La notion d’écosystème souvent employée, y compris par les acteurs et décideurs des politiques publiques, prend en considération l’existence de relations entre une diversité d’acteurs. Mais elle est peu souvent utilisée, par ces mêmes acteurs, pour qualifier la nature de ces mêmes relations. Ces relations relèvent-elles de la coopération, de la domination de certains sur les autres, voire de relations de prédation ? On peut même faire l’hypothèse qu’elle est mobilisée pour créer les conditions d’une cohabitation des acteurs en vue de les engager dans un projet collectif partagé, sur une base territoriale par exemple, tout en n’explicitant pas la nature de rapports qui peuvent être de domination ou de subordination, ou en les réduisant et normalisant en relations contractuels et transactions marchandes. Parler de « milieux », ou on pourrait parler de « champ » pour reprendre le concept de Pierre Bourdieu, permet de faire l’hypothèse que ces relations sont explicitées et potentiellement reconstruites, ou pas, sur d’autres bases, privilégiant des rapports de coopération, de co construction ou de co création, par exemple.

Faire référence à des contextes, c’est avancer l’hypothèse que ces milieux créent leur environnement socio technique et institutionnel par la fabrique de leurs systèmes de relations et de positions socioéconomiques. Ce contexte est alors fait de liens, relations, de lieux d’interactions et coopérations, de dispositifs d’aide et d’accès à des ressources (matérielles, immatérielles, financières).

Chaque contexte est créé, et se donne à voir, au sein de l’espace public. A ce titre, il relève autant de logiques privées, relevant des systèmes d’action des acteurs sociaux, que publiques, en lien avec les  modes d’action publique et les dispositifs institutionnels spécifiques.

Les dispositifs dans lesquels opèrent des pratiques d’accompagnement sont censés ne pas intervenir sur le contenu des projets de création et n’apporter que des méthodes et des compétences neutres de tout enjeu social. Mais, de fait, ils sont outillés et argumentés pour faire coïncider des dynamiques d’action avec des modes d’organisation sociale et de valorisation économique spécifique, peu souvent explicités en tant que tels. Ainsi, ceux présentés comme relevant de l’entrepreneuriat véhiculent une logique d’action qui démarre par la mise en situation d’un « créateur » porteur d’une idée de produit/service susceptible de trouver une valorisation exclusivement marchande – Ce à quoi on identifie souvent le « modèle économique » – et dans le cadre d’une structuration juridique immédiate. La dynamique de création des activités s’inscrit dans une représentation de l’entreprise et de l’entrepreneur.

Ces dispositifs d’appuis à l’entrepreneuriat sont organisés à partir d’une représentation centrale de ce que doit être l’arrangement socio organisationnel « entreprise » et d’un mode de valorisation économique exclusive qui relèvent d’une normalisation socio –économique. Il s’agit bien d’un effet de normalisation qui est une simplification au nom d’une efficacité socio-économique à court terme.

Mais cet effet peut se révéler contradictoire avec certaines conditions spécifiques visées par les projets initiaux. C’est le cas lorsque ceux-ci sont développés sur base d’initiatives solidaires dont l’arrangement socio organisationnel généré par la démarche collective et la viabilisation économique supposent des démarches de construction d’acteurs économiques plus complexes et plus longues.

Une analyse tout à fait comparable s’impose s’agissant des politiques et des dispositifs d’aide à l’insertion professionnelle. Il faudrait envisager alors les conditions de mise en œuvre des modalités de l’ « insertion par l’activité économique » (IAE). C’est le cas avec les modalités déjà anciennes des entreprises d’insertion, bien reconnues au titre de l’économie sociale et solidaire (ESS), avec une création d’entreprise spécifique susceptible de trouver une rentabilité tout en intégrant des contrats d’emplois aidés. Mais, on pourrait regarder sous le même angle les créations d’entreprises, dites, inversées, les entreprises à but d’emploi (EBE), créées récemment dans le cadre du projet expérimental, dit « Territoire Zéro Chômeur » (TZC). Dans ce type de projets, portés en partenariat entre les institutions d’indemnisation du chômage, les collectivités territoriales et le secteur associatif, des emplois « normaux », en CDI, sont créés d’abord pour des chômeurs de longue durée qui doivent ensuite être accompagnés pour trouver des activités marchandes rentables pour faire perdurer l’entreprise. Dans les deux cas, le caractère très nouveau et innovant des dispositifs n’est vraisemblablement pas sans impact sur les personnes concernées qui retrouvent ainsi des capacités d’existence et d’action économiques. Néanmoins, la création d’entreprise et la formalisation des emplois créés demeurent dans les mêmes normes entrepreneuriales.

L’accompagnement des projets associatifs qui visent à la création d’activités pose les mêmes questions et sont confrontés aux mêmes enjeux. Les pratiques d’accompagnement interviennent dans une tension entre des processus de création correspondant à des objectifs d’utilité sociale, de modes coopératif de travail, parfois à des expérimentations en modes contributifs de rémunération des personnes impliquées, en lien avec la mise en question du bénévolat dans les associations, et les normes d’action induites par les dispositifs d’appui entrepreneuriaux financés par les institutions publiques.

Les processus de création et les appuis, dispositifs et modes d’accompagnement, qu’ils requièrent ne sont pas seulement plus complexes, parce que concernant plus d’acteurs dans de nouvelles interactions, et plus longs. Ils supposent aussi que soient transgressées et modifiées des logiques argumentatives. Ces logiques concernent les acteurs visés par les dispositifs. Le créateur n’est plus le sujet individualisé du parcours de création. Il est un acteur réinséré dans un contexte, une communauté, un collectif. Ces processus alternatifs impactent les arrangements organisationnels ; par exemple associant les usagers et les producteurs dans le développement des activités. Ils concernent enfin la valorisation économique ; par le recours à des modèles de réciprocité pour l’exploitation mutualisée de ressources comme base d’une valorisation associant des transactions marchandes à d’autres mode de financement et de revenus.

On voit que, face à cette complexité, le mode « start up » de création d’activité représente l’efficacité entrepreneuriale maximum, celle qui correspond le mieux aux logiques argumentatives basées sur une valorisation consistant à « écrémer » la valeur marchande immédiatement disponible sans se préoccuper d’autres constructions (arrangements sociaux sur base d’utilité sociale reconnue, viabilisation économique par la réciprocité sur base de ressources partagées). Le paradoxe est que ce mode, ou tout au moins cette appellation, à défaut de son mode d’action, est repris dans certaines initiatives de création d’activités développés par des communautés d’acteurs sur des bassins d’usages et de ressources spécifiques. On en a l’exemple avec un programme appelé « start up de territoire », dans les Hauts de France.

On pourrait analyser finement les parcours de création développés sous les modes de l’économie sociale et solidaire (ESS) avec les labels de l’entrepreneuriat dit social ou de l’entreprendre autrement, dans ce qu’ils relèvent de normalisation simplification des modèles de création et ce qu’ils introduisent d’ouvertures transgressifs dans les arrangements sociaux et les modes de valorisation.

Il y a nécessité de transgresser les modèles de création d’activités parce que les modèles de l’entrepreneuriat sont plus que prégnants, ils sont « fixants » pour reprendre les analyse d’Armand Hatchuel et de Benoit Weil à propos des régimes d’innovation.

L’entrepreneuriat peut alors être perçu comme un commun de la connaissance opératoire de création d’entreprise, fixant, et donc rendant difficiles d’autres modes de création en émergence. Le recours à des notions de « modèle économique» pourrait aller dans ce sens, comme celles de gouvernance et d’innovation sociale, si les enjeux n’en sont pas explicités.

L’utopie de l’entreprendre autrement, en communs par exemple, représenterait alors une issue possible. L’idée utopique socialise l’étrange et ouvre à la construction d’un commun de la connaissance, alternatif. Le brainstorming et autres exercices d’intelligence collective peuvent correspondre à des opérations de fixation, ou de restauration de la fixation, tout aussi bien qu’à des opérations disruptives de création d’alternatives. Mais, il n’y a pas de commun renouvelé sans altérité, sans une organisation de la dé fixation.

Qu’est ce qui s’expérimente dans les initiatives solidaires comme formes alternatives de viabilité économique, que les communs fixés au titre de la rationalité économique ne conduisent pas à leur normalisation ?

L’initiative présente un double aspect. D’un côté, c’est la banalité, l’évidence de la pratique réelle ; ce n’est pas autre chose que ce qui se pratique déjà, mais qui est inconnue, au sens où elle est connue de ceux qui la pratiquent, mais pas reconnue, qui ne participe pas au commun ordinaire légitime. D’un autre côté, c’est une création, le fruit d’une exploration qui nécessité une création, une dé fixation, une rupture, une prise de position, un processus émancipatoire vis-à-vis du commun.

S’il y a initiative, c’est qu’il y a un « pas de côté » du point de vue des pratiques dites économiques, une surprise qui fait dissensus. L’initiative suppose l’exercice du droit à l‘expérimentation.

Il n’y a pas initiative s’il n’y a pas d’écosystème créatif. Le recours à la notion d’innovation, et donc d’écosystème innovant, peut avoir un effet « fixant ». Il faut donc explorer les régimes fixants et les régimes d’altérité. Etudier les fixations, c’est aussi fabriquer un nouveau langage pour dire les choses explorées, inattendues, élément pour un nouveau corpus symbolique.

On pourrait faire l’hypothèse que l’économie et l’institution de la réciprocité pourraient être au centre de ce nouveau corpus symbolique.

 

Les tiers lieux, creusets d’un nouvel entreprendre ?

Les tiers lieux sont des espaces importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs auxquels elles participent. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques de création et d’incubation d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas pour autant de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés.

Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail collaboratif sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, mené personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie contributive ou collaborative, commune, mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette.

Lorsque ces caractéristiques sont actives, les tiers lieux concernés forment autant de points d’appuis à un nouvel « entreprendre » qui impacte autant les acteurs  porteurs de ces projets que les usagers ciblés. On comprend alors que ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

 

Pratiques transgressives : l’accompagnement pair-à-pair

Le collectif, incubateur transformationnel émancipateur

Ces pratiques qui se font jour, notamment dans les tiers lieux, ne se présentent cependant pas, ou peu, comme autant de dispositifs d’accompagnement ; ou tout au moins elles ne font pas référence aux dispositifs de l’entrepreneuriat. Elles se mettent en œuvre souvent dans des contextes et lieux spécifiques de socialisation alternative, des tiers lieux, mais aussi des lieux publics, lieux culturels ou de sociabilité (des cafés citoyens, notamment). Elles relèvent des « résidants » plus ou moins permanents de ces lieux, ou de ceux qui en font des bases appuis de d’expression et de développement de projets.

Le mode d’entrée et d’interprétation de ces pratiques est moins la spécificité des projets que la dynamique et les interactions produites au sein de « collectifs » qui jouent un rôle d’  « incubateur » de processus de création d’activités.

 

 

L’accent mis sur les ressources dans une économie du développement durable

On peut faire l’hypothèse que ce qui pousse les acteurs à se réunir pour créer de nouvelles activités n’est pas, d’abord, ou surtout, un désir et une volonté d’expérimenter un nouveau mode de création. Il pourrait s’agir aussi, et peut être surtout de faire face à des difficultés de réalisation de besoins (espace de travail, alimentation alternative, accès à des données et des connaissances,…). Aussi, n’est-ce pas d’abord pour une raison idéologique que la question de l’accès à des ressources se trouverait posée. Et elle se trouverait alors posée, associée à celle du partage de ces ressources. La création d’activités suppose l’accès à des ressources et un accès individualisé n’est pas aisément envisageable ; l’acteur individuel ne pouvant y avoir aisément accès par le biais de relations sociales, par don, par héritage, par exemple. Malgré certaines possibilités offertes par les dispositifs d’aide à la création, il ne peut pas non plus y avoir accès par une transaction financière ou un prêt, à défaut de cautionnements sociaux. De fait, l’accès aux ressources nécessaires à la création, développement, pérennité des activités à créer, se trouverait posée dans un système de relations qui met les acteurs en contacts directs, hors des relations instituées et reconnues ; les relations dites de « pair à pair » devenant ainsi une sorte de nécessité et pas, d’abord ou seulement, une volonté de se tenir en dehors des fonctionnements institués par l’économie politique des rapports sociaux.

 

Partager des ressources pour construire des activités, un cheminement en communs

La création d’activités ne peut se passer des capitaux, financiers, mais aussi sociaux, culturels et symboliques, formés par ces ressources. Un accès réaliste pourrait ne passer que par la facilitation que représentent le partage et la mutualisation des ressources. Et, non seulement le partage et la mutualisation de ces ressources, mais aussi des  processus permettant de les constituer, de les gérer, de les maintenir et d’en assurer la pérennité.

A partir du moment où les processus de création d’activités sont initiés et rendus possibles par du partage ou de la mise en commun de ressources, on comprend que la question de l’utilité des activités créées, en biens et services, soient envisagée collectivement. Cette question, elle aussi, ne relèverait pas alors d’un seul point de vue idéologique et de représentations de la valeur éthique ou morale de ces biens et services visés, mais aussi des processus de construction des activités qui permettent d’y avoir accès.

L’enjeu social, et l’effet « dé fixant » de ces processus de création d’activités, pour et par des usages mis en commun, poserait alors d’une autre façon la question de l’utilité sociale. Celle-ci est surtout posée de façon substantive, en lien avec les caractéristiques des biens et services eux-mêmes. C’est par exemple le cas lorsqu’il s’agit de caractériser des biens alimentaires, avec la notion de « bio » par exemple. Ce qui est mis en avant ce sont les qualités du bien et pas la relation établie entre producteurs et consommateurs, et son éventuelle transformation. La question de l’utilité sociale peut alors être posée, associée à des processus entrepreneuriaux de création d’activité, en dehors de toute approche de ressources mutualisées, dont on sait qu’elle est centrale dans les approches qui mettent en avant la notion de biens communs ou de communs. C’est le cas dans les processus de création relevant de l’entrepreneuriat social.

Dans une autre approche, en communs, la question de l’utilité sociale se pose au cœur des processus mutualisés d’accès et de mise à disposition de ressources. Elle se complexifie pour aborder des processus socialisés où il s’agit de construire des usages, de les expérimenter, de les tester, et pas seulement d’adapter des services rémunérateurs à des usages existants ; ce qui oblige à une construction dans la durée et dans l’ouverture des interactions et des intermédiations. Parler de processus socialisés ne veut pas dire que ce sont des processus collectifs au sens où ils rassembleraient obligatoirement des groupes nombreux. Ces processus peuvent ne concerner que très peu d’acteurs, voire même des individualités. Mais ils inscrivent la construction des utilités envisagées dans un contexte de relations et d’interactions qu’il leur faut qualifier socialement. Certes, cela peut paraître complexe et prendre du temps. Mais, cela en revient à mettre en évidence que la prise en compte de la complexité, et de la réduction/résolution de cette complexité, n’existent que par rapport à des choix et des priorités qui s’opèrent par les processus d’institution qui sont là où on les met pour les réduire. On pourra faire le choix d’une complexité des montages financiers dans un système qui donne prime à la capitalisation financière et à la valorisation exclusive marchande et à court terme, et privilégier la simplification que représente l’optimisation/standardisation des relations marchandes normées. Mais, on pourrait faire le choix d’une temporalité acceptée, même si elle pourra alors être facilitée, voire « optimisée », correspondant à la qualité des processus relationnels construits dans cette perspective de mutualisation de ressources pour la création d’utilités sociales. On comprend alors que les processus de construction s’inscrivent dans des temporalités et des intermédiations que sont celles d’un accompagnement misant sur le « pair à pair ». C’est ce qui s’expérimente dans certains lieux qui rendent possible ces formes d’accompagnement qui ne sont pas toujours identifiées comme telles et reconnues, et donc faiblement financées par les pouvoirs publics.

 

Les écarts à la norme, fixante, du projet…

Mais cette reconnaissance par les pouvoirs publics est obscurcie par les modes d’intervention de l’action publique et le vocabulaire utilisés.

C’est au regard des exigences de ces processus complexes de création en communs et en pairs à pairs qu’il faut envisager le rôle normalisateur et fixant que joue la notion même de projet, notion incontournable de toute prise en compte des initiatives de création d’activité. La critique souvent faite aux appuis institutionnels donnés à ces initiatives est qu’ils tendent à individualiser ces processus et ne les prendre en compte qu’au travers de leurs porteurs principaux. Mais, la critique est rarement exprimée concernant l’effet normalisateur de la catégorie opérationnelle de projet, tant elle semble incontournable par son apparente neutralité. De plus, l’effet principalement normalisateur pourrait ne pas être là où on le pense immédiatement, dans l’apparent isolement d’un preneur d’initiative. Les individualités à l’œuvre dans ces initiatives sont indissociables des collectifs dont elles sont les membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Mais ces processus complexes ne seront susceptibles d’être « appuyés », « accompagnés », qu’à partir du moment où ils s’expriment au travers d’un « projet » de création. La nécessité affichée par ces dispositifs d’appuis institués de circonscrire rapidement le « projet », de la même façon qu’il faudra pour cela définir le « modèle économique », aura un effet normalisateur et réducteur de complexité. Certes, les acteurs pourront générer une stratégie de « traduction » et quasi dissimulation de la dynamique souhaitée pour se mettre en conformité avec les exigences formelles des dispositifs d’aide.  Les risques sont grands que la dynamique collective de création en pâtisse. La prise de risque de l’entreprendre en communs n’est pas toujours là où on la situe traditionnellement, dans les processus entrepreneuriaux.

 

Le recours aux outils méthodes de travail collaboratif et d’intelligence collective

Le recours à des outils, dits, collaboratifs est-il susceptible, en lui-même, de caractériser une logique d’accompagnement alternative, en pair-à-pair ? Présentées comme méthodes innovantes ce ne sont souvent que des reformulations d’outils de dynamique de groupe. On peut faire ici l’hypothèse que le caractère le plus innovant de ces démarches, serait surement, plus que la sophistication des outils du travail de création collective, le temps pris et le soin apporté à des moments d’interactions et de conception d’usages, associés à des moments et dispositifs permettant un travail d’identification et de construction de ressources en communs. La « fabrique des usages » et la « mise en communs » étant à l’œuvre, envisagées comme telles, les outils collaboratifs et les méthodes de type sociocratie et stigmergie prennent alors tout leur sens.

 

Le tournant contributif

Un autre aspect essentiel à prendre en considération, dans ces processus originaux de création, est la position/posture sociale des acteurs qui y sont investis.

Les dispositifs d’appuis à l’entrepreneuriat, bien que faisant référence à un développement induit par la création d’entreprises, ont été conçus et financés dans la perspective d’une création d’activités devant assurer au moins l’emploi du créateur. La justification de ces dispositifs était, et demeure, d’obtenir de la création d’emplois. On retrouve cette même préoccupation dans les dispositifs destinés aux étudiants. Et cet objectif de création d’autoentreprises n’est pas sans écho auprès de jeunes populations dont les possibilités d’insertion professionnelle peuvent apparaître réduites. De plus, ces dispositifs mettent en avant des processus d’autonomisation par rapport aux modes du travail et de l’insertion professionnelle dont on sait la résonance auprès des catégories de jeunes entrant dans la vie active.

Et, dans un contexte qui peut apparaître comme un manque d’emplois auquel s’ajoutent des dysfonctionnements dans le marché du travail, la question de l’emploi imprègne les contextes d’expérimentation de nouveaux processus de création d’activités. D’ailleurs, les dispositifs publics continuent de vouloir évaluer leur impact socio-économique par la mesure de la création nette d’emplois ; les aides sont accordées sur base de perspectives en ETP (équivalents temps plein).

Dans le même temps, les démarches « ouvertes » de création d’activités associant fabrique d’usages et mise en communs de ressources partagées comme base des processus de création d’activités pour lesquels les acteurs s’efforcent de trouver des formes renouvelées de viabilité économique, les mobilisent dans une diversité de situations et de positions.

On y trouve, associés et coopérants dans ces processus, des salariés directement employés, soit par la structure définitive ou transitoire qui porte les activités en cours de création –C’est le cas lorsqu’il y a un financement FIDESS apporté par France Active, par exemple-, soit par une structure assurant le portage et l’accompagnement du projet de création. Mais on y trouve également associés des acteurs dans une diversité de positions et d’appellations : des bénévoles, des volontaires (notamment du fait du succès de certains dispositifs d’ « emplois », comme les services civiques), mais aussi d’autres qui trouvent à se financer sur les moyens accordés aux projets de création tout en étant dans une diversité de situations de prestations, d’accompagnement, etc. ou du fait qu’ils bénéficient d’indemnités au titre de la solidarité : les personnes indemnisées au titre de Pôle Emploi, sous régime général ou statut d’intermittence.

C’est sur ces bases que s’ouvre une problématique de la contribution permettant de comprendre les logiques de rémunération rétribution de travaux menés dans des processus de création d’activités selon ces nouvelles modalités de valorisation économique.

Dans les processus émergents de fabrique des usages, sur base de ressources circonscrites et gouvernées pour cela, les positions sociales et les statuts d’emploi se mélangent. Les acteurs économiques étant potentiellement placés à égalité dans les processus collaboratifs, les frontières s’estompent, ou, tout au moins, les distinctions anciennes sont mises en question. Des acteurs souvent en transitions professionnelles, sont tout autant à la recherche d’une autonomie de rémunération qu’à la recherche d’un statut d’emploi. Ils sont intéressés par une rémunération sur base de leurs contributions à des projets de création qui leur garantisse une solidarité collective ; ce que permettent les contrats d’emploi en CAE (coopérative d’activités et d’emploi), ou, pour certaines activités, le statut d’intermittent lorsqu’il est utilisé sur base d’une régulation annuelle. Mais ces positionnements ne concernent pas les acteurs les plus engagés dans des dispositifs expérimentaux de rémunération sur base de contribution. Les questions posées par la « valorisation des activités des bénévoles » dans les projets associatifs relèvent de cette même logique de déstabilisation des formes sociales de reconnaissance et de rétribution des activités.

De ce point de vue, il serait pertinent de montrer en quoi, dans ces processus expérimentaux de création d’activités, les « salariés » opèrent dans des rapports à l’emploi statutaire qui se complexifient. Il faudrait regarder comment y sont mobilisés les emplois sous contrats aidés, les volontaires, en services civiques. Il faudrait regarder comment s’opère le rapport aux indemnités chômage et aux différentes aides sociales, plus ou moins combinées avec des rémunérations hors statuts d’emploi. Un exemple des effets paradoxaux de ces combinaisons de ressources que nous montre une enquête de terrain est que des personnes sollicitées pour « bénéficier » d’un CDI par l’Entreprise à but d’emploi opérant dans le cadre de l’expérimentation « territoire zéro chômeur », en tant que chômeur de longue durée, disent ne pas vouloir prendre cet emploi statutaire parce que n’ayant pas la disponibilité suffisante, étant trop occupées à travailler par ailleurs…

De la même façon, les acteurs que l’on pourrait identifier comme des « indépendants », ne se pensent pas comme des consultants, ni même des prestataires, dont ils ne reprennent pas le vocabulaire pour qualifier leurs contributions. Ils mettent en avant le fait de contribuer à un ensemble d’initiatives, dans des modes d’engagement variables, et donc de réaliser une diversité d’activités selon des modes de coopération eux-mêmes très différenciés. Ils n’en ont pas moins à cœur d’opérer une recomposition singulière de ces contributions dans le cadre d’un projet très personnel.

Il faudrait aussi analyser finement ce qui ressort de l’engagement dans ces dispositifs de création et d’accompagnement des « techniciens », des « chargés de mission » et autres salariés des collectivités territoriales et des dispositifs institués. Il faudrait dissocier ce qui relève de leurs contributions dans le cadre de leurs rôles institutionnels et de celles qui relèvent d’un engagement plus personnel dans les projets qu’ils soutiennent et accompagnent.

 

Enjeux sous-jacents aux appuis à l’entreprendre

L’expérimentation de nouvelles formes d’entreprendre est désormais une réalité. Tout à la fois, ces expérimentations les font se conformer aux dispositifs d’appuis et aux logiques d’accompagnement existantes. Mais aussi, elles les font évoluer, et en suscitent même d’autres qui élargissent le champ des explorations et expérimentations. Dans ces nouveaux contextes sociaux et institutionnels de l’entreprendre, les représentations de l’action portées par les acteurs et leurs pratiques se confrontent et s’ajustent aux modèles d’action et aux appuis existants. Mais elles proposent des modalités nouvelles qu’elles tentent de faire reconnaître, notamment en vue de leur financement au titre des appuis publics à la création d’activité et au développement économique.

Cet aspect semble pris en compte par ceux qui mettent en avant la force, voire la permanence, des systèmes de représentation de l’action, notamment en matière d’action économique. Il est alors fait référence, notamment, à des cartes cognitives permettant de constater une juxtaposition de systèmes de représentations souvent rassemblées par des notions consensuelles mais peu explicitées en termes d’enjeux de transformation. Faire référence au « collaboratif », à l’« innovation sociale » ne dit rien, ou peu, de ces enjeux.

Chaque initiative se trouve confrontée à trois domaines d’enjeux.

Le premier concerne les rapports au travail tels qu’exprimés dans les processus de création d’activités et dans la mise en œuvre projetée et expérimentée de ces activités.

On peut examiner ces rapports au travail, les représentations exprimées par les acteurs concernés et les pratiques réelles mises en œuvre, au regard de deux tendances affichées et pratiquées : une moindre spécialisation et division du travail ; un moindre adossement aux fonctionnements dominants de ce qu’il est convenu d’appeler le marché du travail, et donc la valorisation de solutions de reconnaissance et de rémunération « hors marché ».

Le deuxième enjeu concerne les conditions sociales et écologiques des processus de création d’activités, leurs mises en relation et en perspective les uns par rapport aux autres.

Dans quelle mesure se préoccupe-t-on d’utilités sociales, de construction de ressources durables et génératrices d’usages régulés en droits, et de conception/production/mise à disposition des biens et services d’usage qui soient dans la perspective définie au cœur des processus préliminaires. On voit alors que la question des projets d’entreprendre, qu’ils soient individuels et collectifs, suppose un traitement préliminaire qui ne peut qu’être socialisé à l’échelle de communautés. On peut ainsi mieux apprécier les processus en interactions d’acteurs débouchant sur des projets plus ou moins individualisés. On peut ainsi comprendre les processus d’incubation d’activités prenant les formes de projets reliés dans le temps ou dans leurs éléments constitutifs. On pourrait montrer en quoi cela relève d’une sorte de « permaculture » de projets ; les projets s’abritant et se protégeant les uns les autres en symbiose et en partage de ressources. On pourrait aussi montrer ce qui relève d’une sorte de « compostage » de projets, les projets suspendus ou abandonnés pouvant être repris, recyclés, dans de nouvelles interactions d’acteurs.

Le troisième enjeu concerne les processus de valorisation économique.

Les questions qu’il faudra envisager seront alors nombreuses. C’est tout d’abord celle de l’ouverture des perspectives de valorisation à d’autres qu’à la seule valorisation marchande aux conditions standard du marché, par exemple les conditions prises en considération dans les traités européens, un marché qui serait « purifié » de régulations sociales, solidaires, etc. Sous un autre angle c’est la question de la combinaison opérée entre ces logiques (marchande, redistributrice, réciprocitaire) pour construire des modèles économiques plurielles, ouverts à des évolutions possibles. C’est aussi la question du prima éventuel donné, ou non, immédiatement ou à terme, à la réciprocité dans ces combinaisons. Cela suppose alors de remettre en cause le prima donné traditionnellement, soit à la redistribution, dans un modèle de financement public dominant, soit au marché, dans un modèle économique qui semblera « normal » aux acteurs et pourra à lui seul représenté la totalité de la perspective de valorisation. Il faudra regarder les spécifications données aux combinaisons de ces différents processus de valorisation selon les activités de production, de construction des accès aux biens et services, ce qui relève de la distribution dans les formes marchandes standard, de gestion des activités et de protection des acteurs à l’œuvre dans ces processus. Il faudra aussi appréhender les  transitions et les temporalités envisagées dans la combinaison de ces processus de valorisation ; les coalitions locales et nationales entre les organisations porteuses de la valorisation économique des activités exploitant les mêmes ressources, plus ou moins mises en communs, etc.

Comprendre les initiatives collectives dans leurs spécificités et la singularité de leur parcours peut se faire en les analysant sous l’angle de chacun des enjeux pris séparément. Mais, il est particulièrement intéressant d’envisager les initiatives dans un même mouvement et au regard de la résultante que forme les directions prises pour chacun des trois enjeux. On pourrait ainsi envisager, sous l’angle de ces trois enjeux, séparément et simultanément, les processus de création qu’elles activent, les appuis qu’elles sollicitent, les interactions sociales qu’elles valorisent, les formes qu’elles se donnent au titre de leur organisation collective et des rétributions qu’elles sont capables de générer, les arbitrages entre logiques de valorisation qu’elles font pour modéliser la viabilité économique des activités créées.

L’espace socio-économique de l’entreprendre

Rapport au travail

Division/recomposition

Marché / Contribution

Valorisations économiques

Ouverture/pluralité/Combinaison

Prima/Modèles économiques

 

Utilités/Ressources/Activités

 

Comment les initiatives, et les projets qu’elles induisent, se positionnent-ils dans cet espace ? Et surtout, comment se positionnent-ils à différents moments de leur déploiement dans ce système d’axes formant un espace des possibles au sein duquel se déplacent les pratiques, en conformité et en décalage avec les représentations que les acteurs s’en font ?

Il faut prendre en compte que les initiatives et les projets qui les mettent en œuvre évoluent dans le temps, en même temps qu’ils cheminent dans l’espace formé de ces trois enjeux. Les choix, de valorisation économique par exemple, peuvent n’être que transitoires, pour tester les possibilités, en attendant que d’autres rapports, de réciprocité par exemple, soient construits, que les acteurs y soient acquis, que les institutions publiques adaptent leurs dispositifs d’appuis, etc. Dans d’autres cas, ça pourra être la déviation par rapport à des visées de départ, ou la réorientation des projets par blocage des processus de mise en communs. L’analyse est à faire en rapport avec les contextes spatio temporels de ces initiatives, facilitant un exercice de réflexivité dans l’action. C’est à ce niveau qu’un accompagnement de pairs à pairs prend tout son sens.

Cela en revient à avancer deux hypothèses. D’une part,  on suppose, de la part de tout ou partie des acteurs, une identification des enjeux et des choix à opérer dans le cheminement même de l’action. Les acteurs auraient alors des capacités d’interprétation et d’argumentation de l’action face à des normes existantes et des alternatives plus ou moins explicitées et affirmées. D’autre part, il serait possible d’interpréter des systèmes d’action et de représentations de l’action par rapport à ces trois enjeux structurants de l’action économique ainsi que d’identifier leurs positions et parcours dans cet espace.

 

Mise en perspective des dispositifs d’appuis à l’entreprendre

On voir alors qu’il serait possible de qualifier les différentes normes (somme d’argumentations formalisées et de dispositions pratiques) que représentent les dispositifs d’appuis à l’entreprendre selon leur position dans l’espace socio-économique de l’entreprendre.

On pourrait y qualifier le modèle entrepreneurial, ordinaire, ou sa variante « sociale », celle qui introduit la question de l’utilité sociale comme visée dans la conception des biens et services développés.

On pourrait spécifier ce qui relève d’un « entreprendre autrement », comme viabilisation de projets collectifs initiés dans un cadre associatif.

Se distinguerait ce qui commence à relever spécifiquement d’un entreprendre en communs, porté par des démarches de co construction, en pairs à pairs, de séquences de création portant sur les utilités, les usages, les ressources à construire, rendre accessible et à mobiliser, et portant ensuite sur la création d’activités viabilisées économiquement dans une pluralité de modèles économiques ouverts.

Serait également possible de différencier plusieurs parcours de création au sein de ce qui commence à se structurer autour de possibles démarches d’entrepreneuriat territorial.  Ces parcours seraient différenciés selon les niveaux d’identification des enjeux et selon les choix faits en matière de  mutualisation et de standardisation des processus de création. Pourrait être distinguées les voies  de la mise en communs de ressources dans une gouvernance partagée, par exemple lorsque des démarches de type PTCE (pole territorial de coopération économique) relevant de l’ESS débordent les coopérations sur les ressources existantes pour être créatrices de ressources et d’activités économiques induites. Cette voie serait à distinguer de celle qualifiée de « start up de territoire », prenant son origine dans des logiques entrepreneuriales classiques, par exemple à partir d’une reprise d’entreprises existantes, de l’identification de bassins d’usages possibles, mais dans des démarches qui ne mettent pas en avant la construction/mutualisation de ressources partagées et gouvernées dans une logique coopérative, mais limitent leur ambition à la coordination de projets entrepreneuriaux classiques, avec un appui public partagé entre les projets et, éventuellement une labellisation commune de ces projets sur un territoire donné.

Mais ces différents parcours, tout à la fois, se distinguent et s’interpénètrent, rivalisant et se partageant les dispositifs d’appuis publics. Certains, les processus entrepreneuriaux classiques, peuvent aussi être vus comme des moments standardisés de processus d’entreprendre plus large et plus long du point de vue de l’espace socio-économique visé.

Quand bien même ils sont avancés dans l’apparente neutralité de l’action économique, la référence à ces dispositifs d’appuis n’est pas sans connotation idéologico politique. Mais les interprétations que s’en font les acteurs ne semblent pas bloquées par ces connotations. De fait, les expérimentations  se mènent par-delà les positions idéologiques et contribuent à les transformer.

Les mondes de l’entreprendre et leurs accompagnements se cherchent et cherchent de nouveaux chemins de transition.