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Christian Mahieu Je suis chargé de recherche au CNRS au sein du LEM –Lille Economie & Management-, centre de recherche commun au CNRS et à l’Université de Lille. Je suis membre du comité de direction de la Chaire Interuniversitaire en Economie Sociale et Solidaire (https://chairess.org), créée par des universitaires des Hauts de France en partenariat avec les principaux acteurs du secteur de l’ESS. Je suis très impliqué dans l’association ANIS (www.anis.asso.fr, Usages citoyens & solidaires des TIC Innovation sociale & numérique) qui porte l’activité de plusieurs collectifs : - Catalyst (https://catalyst-initiative.org/, laboratoire des initiatives solidaires et numériques ; - Assemblée des Communs, https://lille.lescommuns.org/, un réseau de femmes et d’hommes qui s’intéressent aux pratiques collaboratives et aux initiatives collectives qu’on appelle « les communs », - Tiers Lieux Hauts de France (https://hauts.tiers-lieux.org/, cette communauté des Tiers Lieux propose, des réunions et ateliers réguliers, un site avec des ressources et une cartographie participative des tiers-lieux des Hauts de France, un accompagnement en pair-à-pair au sein du réseau, un espace pour identifier les ressources à mutualiser entre les lieux. Mes recherches portent actuellement sur les conditions de la prise d’initiative en projets collectifs, solidaires, citoyens, de la création d’activités ainsi que sur des processus de l’ « entreprendre en communs ». Impliqué dans différents collectifs qui promeuvent de différentes façons ces projets, je participe à la mise en convergence des actions de capitalisation-mutualisation-formation. Je m’intéresse aussi aux processus de création d’activités et à la construction de la viabilité économique de ces activités dans les secteurs culturels et de la création artistique. Depuis 2014, je développe un programme de recherche action, intitulé Creacit (Créativité Citoyenne), financé au titre d’un programme, dit, chercheurs-citoyens de l’ex Région Nord Pas de Calais. Ce programme s’intéresse aux pratiques, processus d’action mis en œuvre dans les situations de prises d’initiatives collectives de la part de populations éloignées de l’action sociale, politique et économique ordinaire. Sociologue de formation, j’ai une expérience des politiques et des dispositifs de la création d’activité et d’entreprise. Cette expérience a été acquise au titre de mes activités de chercheur, mais aussi du fait des responsabilités opérationnelles exercées, tant au sein du CNRS et des services du Ministère de la Recherche que dans le cadre d’un détachement au sein de l’ANVAR (devenue ensuite OSEO, puis BPU) et des dispositifs d’aide au développement économique local. J’ai travaillé avec de nombreux ministères et organismes nationaux et internationaux sur le développement économique local, le transfert de technologies et les mutations sociales et économiques. J’ai aussi une bonne expérience des processus de transformation organisationnelle et managériale ainsi que des processus d’innovation sociale et de conduite du changement. Cette expérience a été acquise en tant que chercheur auprès de nombreuses entreprises, grandes et petites, régionales et nationales. A ce titre, je me suis particulièrement intéressé aux mutations des rôles et positions des cadres, ainsi qu’à leurs parcours professionnels. Docteur en Sociologie (EHESS, Paris, 1982), je suis également titulaire d’un Master en « Ethique et Philosophie Politique » (Université de Lille3, 2012).

Conditions et évaluations des initiatives collectives :Capacités d’action, compétences politiques, L’enquête, les publics mobilisés, les dispositifs d’interactions

Quelles conditions requièrent la prise d’initiative collective et les projets en commun de la part de citoyens ? On peut s’interroger sur les capacités d’action et les compétences que ces initiatives et projets collectifs supposent.

L’objectif est ici de mieux comprendre les processus concrets par lesquels des citoyens acquièrent les capacités d’action collective leur permettant de s’impliquer et de s’engager dans des projets qui impactent leur environnement de travail et de vie.

Des recherches ont montré la portée et les limites des dispositifs institutionnels de participation (Carrel, 2013). Les politiques publiques, par exemple celles, dénommées «Ville en transition », et celles qui prônent la démocratie participative, se sont appuyées sur cette « injonction participative » (Blondiaux, 2001). Elles ont expérimenté des mécanismes délibératifs qui devaient permettre aux informations, aux arguments et expertises, de s’échanger. Ces échanges, lorsqu’ils ont été organisés, sont souvent demeurés le fait de peu de monde, et souvent de personnes aux profils sociologiques proches des porteurs de ces politiques.   Les résultats des travaux qui en ont rendus compte nous conduisent à sortir du seul champ de la démocratie délibérative et, même, de ses espaces expérimentaux. Il est essentiel d’ envisager la réalité des pratiques d’interventions sociales, de prises de parole, de prise d’initiative et de mise en action collective.

De nombreuses enquêtes l’ont montré, la construction de telles capacités et compétences dépend largement de la multiplication d’espaces, de dispositifs et d’objets de transaction qui créent les conditions du développement de la mobilisation et de la politisation des acteurs.

 

L’enquête et ses publics

La notion d’enquête à laquelle nous nous référons ici renvoie à ce qu’en disent les chercheurs et praticiens de l’intervention sociale dans la perspective ouverte par les philosophes pragmatistes américains et en particulier par John Dewey. L’enquête, au sens de Dewey (1967), et telle que la présente Joëlle Zask (2004), est avant tout un processus expérimental associant des dispositifs, des espaces de mise en œuvre de ces dispositifs, des objets à produire, en situations et par le biais de dispositifs. Par-delà les acceptions courantes de ces mots dans la vie quotidienne des acteurs, il faut envisager ici les notions d’espace, de dispositif et d’objet comme les constituants de processus d’action et d’arrangements organisant l’exercice de réflexivité de cette action par les acteurs eux-mêmes. Ainsi, la notion d’espace s’entend d’une double façon. Il s’agit ici d’une part du lieu, de la zone concernée par le problème, ou l’enjeu de l’action. Il s’agit d’autre part de la « scène » de mise en œuvre d’interactions menées au titre de la participation, un espace ouvert à la délibération, sous l’une ou l’autre de ses formes. Il en est de même avec la notion de dispositif ; tout à la fois ensemble de dispositions prises pour viser un résultat  consistant à construire un « objet » et potentialités d’interactions et de construction collective de représentations partagées de l’action (Latour, 2006).

Capacités d’agir et de connaître vont de paire et relèvent d’une même dynamique de construction. Ainsi, « placer l’accent sur le caractère expérimental de la connaissance mène à privilégier les opérations de production d’objets, par rapport aux opérations de validation des idées » (Zask, 2004, p.142). L’enquête vue sous cet angle correspond à l’effort à surmonter collectivement pour unifier les pratiques expérimentales des acteurs en situation. La situation problématique incarnée par l’objet à construire devient terrain d’enquête. La production de connaissances sur l’action suppose que le collectif porteur de l’expérimentation, associant militants associatifs et chercheurs, soit en mesure d’être le créateur et le facilitateur du dispositif d’action. Il revient à ce collectif de circonscrire un objet qui doit permettre que s’opèrent les interactions et les transactions entre les acteurs concernés. Cela suppose donc que le dispositif lui-même soit conçu en lien étroit avec les différentes catégories d’acteurs, considérés dans cette logique comme autant de « publics » (Dewey, 1967) spécifiques à construire en tant qu’acteurs collectifs.

 

Les capacités d’action citoyenne et leurs dispositifs de construction : qui, quoi, comment ?

 

Faire référence à la participation, à l’implication, a fortiori, à l’engagement et la contribution des habitants, des citoyens, ne suffit pas à comprendre les dynamiques de prise d’initiative. Pour les comprendre il faut d’abord les caractériser pour tenter de les évaluer et, dans la mesure du possible, de les mesurer.

Il convient, d’abord, d’envisager la composition sociale des personnes concernées, à différents titres, par l’initiative est l’un des aspects majeurs.

La composition sociale doit s’entendre ici sous ses aspects :

  • socio démographique et spatial (âge, sexe, habitat, modes de vie),
  • socio scolaire et qualification (niveau de formation, diplômes, expériences qualifiantes),
  • socio professionnelle (situations et parcours professionnels, emplois, contrats spécifiques, courts, aidés, etc.).

 

Se donner des critères pour préciser cette composition sociale représente un premier niveau d’objectivation de l’analyse des initiatives. Cette composition, « objective » ou tendant vers une certaine objectivité, est utile dans l’argumentation et la dynamique de la mobilisation. Il y sera alors fait référence aux personnes concernées selon des caractéristiques générales, d’habitants par exemple, ou selon des qualités conférées aux personnes et ou aux espaces sociaux concernés, quartiers pauvres, milieux populaires par exemple. Mais, elle ne suffit pas à qualifier cette dynamique.  Il faut aussi envisager la façon dont ces populations, par-delà certaines caractéristiques objectives, se représentent les regroupements, associations et « collectifs » qu’elles forment, et ce à différents niveaux d’intégration collective et de représentations d’un sens partagé de l’action. Ces populations spécifiques existent elles en elles-mêmes et/ou pour elles-mêmes ? C’est la question qui visent à expliciter la démarche d’enquête prônée par Dewey et ceux qui s’en inspirent.

Pour aller dans ce sens, en plus de la caractérisation des populations, il faut spécifier les modalités concrètes de l’action collective et les interactions qu’elle génère au sein ou entre les populations et avec les institutions et les différentes organisations sociales et économiques.

Il faut alors analyser les dispositifs d’action et d’interaction, sous différents angles :

  • les formats, créés spécifiquement ou repris de méthodes d’action existantes : les cycles et récurrences des actions entreprises, épisodiques ou éphémères, les réunions sous différentes formes d’animation, mais aussi les manifestations, les occupations, les expositions, les visites, les ballades (à la manière des balades urbaines de Jane Jacobs) ;
  • les argumentations : récits et présentations ;
  • les ritualisations : le vocabulaire type développé dans le cadre des actions ;
  • les esthétiques et symboliques qu’elles véhiculent ;
  • les supports, physiques et numériques, les écrits, les captations set reportages audio et visuels ;
  • les lieux d’expression et d’organisation,
  • les formes de régulation, décision : formalisation de groupes spécifiques, opérationnels et de pilotage, les mandats donnés, exercés, les chartes et codes sociaux définis.

 

Si l’action se donne la perspective, explicitement ou non, de la mise en commun et de l’instauration de communs, il faudra privilégier dans l’analyse des construits sociaux de l’action collective, ce que, parmi les moyens qu’ils tentent de se donner, les acteurs sont prêts à qualifier de « ressources » partagées ou partageables.

 

Une évaluation faisant explicitement référence aux biens communs ou communs donnera toute son importance à cette notion de ressource dans la dynamique collective. On pourra alors caractériser la dynamique d’action et de mobilisation selon plusieurs dimensions et en s’efforçant d’évaluer l’importance donnée à ces différentes dimensions, en termes de perspectives affichées et/ou de résultats patents ou attendus (Mahieu, 2019).

Une des caractérisations les plus claires des différentes dimensions d’une telle mise en communs est celle développée ci-contre https://unisson.lescommuns.org/

 

Les capacités d’action et les compétences qu’elles supposent

 

Mais ces dimensions représentent autant de potentialités de capacités à mettre en œuvre. A leur tour les capacités sont affaire de compétences parmi lesquelles il faut spécifier ce qui relève de compétence politique/civique (Talpin, 2007)[1]. La compétence civique peut être définie comme la capacité à maitriser les codes et les pratiques nécessaires à l’expression de ses préférences en démocratie (Talpin, 2007, p.95). Si l’on considère que la maitrise de ces codes et pratiques est nécessaire pour agir dans un espace donné, la capacitation citoyenne suppose plus encore la maitrise d’un ensemble articulé de capacités d’action et de compétences  constituant un « espace socio cognitif de capacitation ». Cet espace de capacitation peut être envisagé sous trois dimensions :

  • La première dimension est plus spécifiquement celle de la construction d’une capacité émancipatrice, capacité à faire référence et à pratiquer l’exercice des droits correspondant à la citoyenneté. Cette dimension de capacitation est celle de la construction de compétences plus spécifiquement civiques. Cela suppose que le dispositif rende ici possible des interactions qui sont autant de micro processus de qualification politique. Il s’agit ici de maîtriser différents savoirs et savoir-faire qui se construisent dans l’expérience associative, au sein du dispositif, et se mettent en forme par leur expression sur les espaces (arènes) publics auxquels les publics accèdent. La maîtrise des règles et des codes institutionnels est au centre de cette dimension capacitaire. Dimension plus spécifiquement civique, elle se centre sur la transformation des pratiques plus que sur celle, présumée, des opinions.
  • La deuxième dimension correspond davantage à des compétences actionnelles comme la maitrise à s’insérer dans une dynamique collective, à finaliser, organiser et capitaliser l’action. C’est la sociologie des régimes d’action (Thévenot, 2006) qui rend le mieux compte de ces processus d’action située. Des processus opèrent dans un monde qui n’est pas un monde objectif, ni non plus la vision subjective de chaque acteur, mais le monde à travers les « sens ordinaires » de ce qu’est le monde mobilisé par les acteurs en situation (Corcuff, 1998). Ces régimes d’action sont des régimes d’engagement. Partant du constat q’une unique forme d’engagement ne convient pas à toutes les situations, Thévenot distingue ainsi trois régimes d’engagement : le régime de justification, le régime du plan et le régime de la familiarité (Thévenot, 2006).
  • La troisième dimension concerne plus particulièrement les capacités et compétences en matière de connaissances et d’argumentations socio politiques et socio-économiques. L’argumentation en termes de besoins collectifs, d’usages partagés, d’accès égalitaire aux usages et aux ressources nécessaires pour construire ces usages se construit dans l’action au travers de situations et d’interactions entre les parties prenantes.
Quelles conditions requièrent la prise d’initiative collective et les projets en commun de la part de citoyens ? On peut s’interroger sur les capacités d’action et les compétences que ces initiatives et projets collectifs supposent.

L’objectif est ici de mieux comprendre les processus concrets par lesquels des citoyens acquièrent les capacités d’action collective leur permettant de s’impliquer et de s’engager dans des projets qui impactent leur environnement de travail et de vie.

Des recherches ont montré la portée et les limites des dispositifs institutionnels de participation (Carrel, 2013). Les politiques publiques, par exemple celles, dénommées «Ville en transition », et celles qui prônent la démocratie participative, se sont appuyées sur cette « injonction participative » (Blondiaux, 2001). Elles ont expérimenté des mécanismes délibératifs qui devaient permettre aux informations, aux arguments et expertises, de s’échanger. Ces échanges, lorsqu’ils ont été organisés, sont souvent demeurés le fait de peu de monde, et souvent de personnes aux profils sociologiques proches des porteurs de ces politiques.   Les résultats des travaux qui en ont rendus compte nous conduisent à sortir du seul champ de la démocratie délibérative et, même, de ses espaces expérimentaux. Il est essentiel d’ envisager la réalité des pratiques d’interventions sociales, de prises de parole, de prise d’initiative et de mise en action collective.

De nombreuses enquêtes l’ont montré, la construction de telles capacités et compétences dépend largement de la multiplication d’espaces, de dispositifs et d’objets de transaction qui créent les conditions du développement de la mobilisation et de la politisation des acteurs.

 

L’enquête et ses publics

La notion d’enquête à laquelle nous nous référons ici renvoie à ce qu’en disent les chercheurs et praticiens de l’intervention sociale dans la perspective ouverte par les philosophes pragmatistes américains et en particulier par John Dewey. L’enquête, au sens de Dewey (1967), et telle que la présente Joëlle Zask (2004), est avant tout un processus expérimental associant des dispositifs, des espaces de mise en œuvre de ces dispositifs, des objets à produire, en situations et par le biais de dispositifs. Par-delà les acceptions courantes de ces mots dans la vie quotidienne des acteurs, il faut envisager ici les notions d’espace, de dispositif et d’objet comme les constituants de processus d’action et d’arrangements organisant l’exercice de réflexivité de cette action par les acteurs eux-mêmes. Ainsi, la notion d’espace s’entend d’une double façon. Il s’agit ici d’une part du lieu, de la zone concernée par le problème, ou l’enjeu de l’action. Il s’agit d’autre part de la « scène » de mise en œuvre d’interactions menées au titre de la participation, un espace ouvert à la délibération, sous l’une ou l’autre de ses formes. Il en est de même avec la notion de dispositif ; tout à la fois ensemble de dispositions prises pour viser un résultat  consistant à construire un « objet » et potentialités d’interactions et de construction collective de représentations partagées de l’action (Latour, 2006).

Capacités d’agir et de connaître vont de paire et relèvent d’une même dynamique de construction. Ainsi, « placer l’accent sur le caractère expérimental de la connaissance mène à privilégier les opérations de production d’objets, par rapport aux opérations de validation des idées » (Zask, 2004, p.142). L’enquête vue sous cet angle correspond à l’effort à surmonter collectivement pour unifier les pratiques expérimentales des acteurs en situation. La situation problématique incarnée par l’objet à construire devient terrain d’enquête. La production de connaissances sur l’action suppose que le collectif porteur de l’expérimentation, associant militants associatifs et chercheurs, soit en mesure d’être le créateur et le facilitateur du dispositif d’action. Il revient à ce collectif de circonscrire un objet qui doit permettre que s’opèrent les interactions et les transactions entre les acteurs concernés. Cela suppose donc que le dispositif lui-même soit conçu en lien étroit avec les différentes catégories d’acteurs, considérés dans cette logique comme autant de « publics » (Dewey, 1967) spécifiques à construire en tant qu’acteurs collectifs.

 

Les capacités d’action citoyenne et leurs dispositifs de construction : qui, quoi, comment ?

 

Faire référence à la participation, à l’implication, a fortiori, à l’engagement et la contribution des habitants, des citoyens, ne suffit pas à comprendre les dynamiques de prise d’initiative. Pour les comprendre il faut d’abord les caractériser pour tenter de les évaluer et, dans la mesure du possible, de les mesurer.

Il convient, d’abord, d’envisager la composition sociale des personnes concernées, à différents titres, par l’initiative est l’un des aspects majeurs.

La composition sociale doit s’entendre ici sous ses aspects :

  • socio démographique et spatial (âge, sexe, habitat, modes de vie),
  • socio scolaire et qualification (niveau de formation, diplômes, expériences qualifiantes),
  • socio professionnelle (situations et parcours professionnels, emplois, contrats spécifiques, courts, aidés, etc.).

 

Se donner des critères pour préciser cette composition sociale représente un premier niveau d’objectivation de l’analyse des initiatives. Cette composition, « objective » ou tendant vers une certaine objectivité, est utile dans l’argumentation et la dynamique de la mobilisation. Il y sera alors fait référence aux personnes concernées selon des caractéristiques générales, d’habitants par exemple, ou selon des qualités conférées aux personnes et ou aux espaces sociaux concernés, quartiers pauvres, milieux populaires par exemple. Mais, elle ne suffit pas à qualifier cette dynamique.  Il faut aussi envisager la façon dont ces populations, par-delà certaines caractéristiques objectives, se représentent les regroupements, associations et « collectifs » qu’elles forment, et ce à différents niveaux d’intégration collective et de représentations d’un sens partagé de l’action. Ces populations spécifiques existent elles en elles-mêmes et/ou pour elles-mêmes ? C’est la question qui visent à expliciter la démarche d’enquête prônée par Dewey et ceux qui s’en inspirent.

Pour aller dans ce sens, en plus de la caractérisation des populations, il faut spécifier les modalités concrètes de l’action collective et les interactions qu’elle génère au sein ou entre les populations et avec les institutions et les différentes organisations sociales et économiques.

Il faut alors analyser les dispositifs d’action et d’interaction, sous différents angles :

  • les formats, créés spécifiquement ou repris de méthodes d’action existantes : les cycles et récurrences des actions entreprises, épisodiques ou éphémères, les réunions sous différentes formes d’animation, mais aussi les manifestations, les occupations, les expositions, les visites, les ballades (à la manière des balades urbaines de Jane Jacobs) ;
  • les argumentations : récits et présentations ;
  • les ritualisations : le vocabulaire type développé dans le cadre des actions ;
  • les esthétiques et symboliques qu’elles véhiculent ;
  • les supports, physiques et numériques, les écrits, les captations set reportages audio et visuels ;
  • les lieux d’expression et d’organisation,
  • les formes de régulation, décision : formalisation de groupes spécifiques, opérationnels et de pilotage, les mandats donnés, exercés, les chartes et codes sociaux définis.

 

Si l’action se donne la perspective, explicitement ou non, de la mise en commun et de l’instauration de communs, il faudra privilégier dans l’analyse des construits sociaux de l’action collective, ce que, parmi les moyens qu’ils tentent de se donner, les acteurs sont prêts à qualifier de « ressources » partagées ou partageables.

 

Une évaluation faisant explicitement référence aux biens communs ou communs donnera toute son importance à cette notion de ressource dans la dynamique collective. On pourra alors caractériser la dynamique d’action et de mobilisation selon plusieurs dimensions et en s’efforçant d’évaluer l’importance donnée à ces différentes dimensions, en termes de perspectives affichées et/ou de résultats patents ou attendus (Mahieu, 2019).

Une des caractérisations les plus claires des différentes dimensions d’une telle mise en communs est celle développée ci-contre https://unisson.lescommuns.org/

 

Les capacités d’action et les compétences qu’elles supposent

 

Mais ces dimensions représentent autant de potentialités de capacités à mettre en œuvre. A leur tour les capacités sont affaire de compétences parmi lesquelles il faut spécifier ce qui relève de compétence politique/civique (Talpin, 2007)[1]. La compétence civique peut être définie comme la capacité à maitriser les codes et les pratiques nécessaires à l’expression de ses préférences en démocratie (Talpin, 2007, p.95). Si l’on considère que la maitrise de ces codes et pratiques est nécessaire pour agir dans un espace donné, la capacitation citoyenne suppose plus encore la maitrise d’un ensemble articulé de capacités d’action et de compétences  constituant un « espace socio cognitif de capacitation ». Cet espace de capacitation peut être envisagé sous trois dimensions :

  • La première dimension est plus spécifiquement celle de la construction d’une capacité émancipatrice, capacité à faire référence et à pratiquer l’exercice des droits correspondant à la citoyenneté. Cette dimension de capacitation est celle de la construction de compétences plus spécifiquement civiques. Cela suppose que le dispositif rende ici possible des interactions qui sont autant de micro processus de qualification politique. Il s’agit ici de maîtriser différents savoirs et savoir-faire qui se construisent dans l’expérience associative, au sein du dispositif, et se mettent en forme par leur expression sur les espaces (arènes) publics auxquels les publics accèdent. La maîtrise des règles et des codes institutionnels est au centre de cette dimension capacitaire. Dimension plus spécifiquement civique, elle se centre sur la transformation des pratiques plus que sur celle, présumée, des opinions.
  • La deuxième dimension correspond davantage à des compétences actionnelles comme la maitrise à s’insérer dans une dynamique collective, à finaliser, organiser et capitaliser l’action. C’est la sociologie des régimes d’action (Thévenot, 2006) qui rend le mieux compte de ces processus d’action située. Des processus opèrent dans un monde qui n’est pas un monde objectif, ni non plus la vision subjective de chaque acteur, mais le monde à travers les « sens ordinaires » de ce qu’est le monde mobilisé par les acteurs en situation (Corcuff, 1998). Ces régimes d’action sont des régimes d’engagement. Partant du constat q’une unique forme d’engagement ne convient pas à toutes les situations, Thévenot distingue ainsi trois régimes d’engagement : le régime de justification, le régime du plan et le régime de la familiarité (Thévenot, 2006).
  • La troisième dimension concerne plus particulièrement les capacités et compétences en matière de connaissances et d’argumentations socio politiques et socio-économiques. L’argumentation en termes de besoins collectifs, d’usages partagés, d’accès égalitaire aux usages et aux ressources nécessaires pour construire ces usages se construit dans l’action au travers de situations et d’interactions entre les parties prenantes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Caractériser et évaluer les « publics » par leurs capacités d’action

L’exemple de la construction collective de cartes participatives dans un quartier (Bost, Mahieu, 2017) permet de développer ce point.

Dans ce contexte d’action le dispositif consiste en la réalisation de cartes participatives de quartier (quartier de Fives, Lille). Objet de représentation, la carte est également un objet d’identification. Elle entretient un vocabulaire, favorise une appropriation et s’immisce aisément dans une discussion politique. Toute cartographie crée ainsi une orientation, stimule un sentiment d’appartenance et contribue à souligner, voire à construire une identité. Mais la cartographie, bien qu’appartenant à tous, semble s’éloigner de ceux qu’elle représente, de ceux à qui elle s’adresse : portée par les institutions, il s’agit de délimiter les espaces, d’afficher les frontières, de mettre en lumière les lignes fortes. Elle perd ainsi en force identitaire et se limite souvent à une superposition de publicités. Plusieurs organisations et réseaux du logiciel libre se sont engagés à défendre les valeurs propres à la cartographie libre, incitant à la contribution des acteurs du territoire, notamment autour d’Open Street Map. La cartographie peut alors être envisagée comme un outil de redéfinition du lien social, de participation citoyenne. Partant de ces principes, le code de cette cartographie libre devient support à la mobilisation des communautés et aux contributions concrètes des habitants.

Mais faire contribuer en ligne ou en réel est un enjeu de chaque instant. L’attachement à son environnement, à son territoire, à son quartier, à sa rue peut ainsi véhiculer une motivation pour créer une culture partagée et citoyenne.

Deux expériences de conception de cartes peuvent être brièvement présentées. Deux associations y ont été impliquées, les associations Interphaz et Nasdac à Lille : Use it et Cart’ier.

Ces deux cartes sont dites des cartes participatives, dans la mesure où elles visent à impliquer les habitants dans la réalisation d’un support qui soit à l’image de la ville qu’ils vivent, qu’ils revendiquent et qu’ils habitent. Il s’agit d’outils de compromis et non de cartes sensibles[2]. Elles visent néanmoins des publics spécifiques qui doivent arbitrer entre eux de leur vision subjective respective de leur environnement partagé. Ces cartes questionnent notamment des cercles d’implication variés qui évoluent par rapport aux habitudes de la vie associative et qui interrogent de fait une évolution des pratiques de l’engagement. Ils constituent également des cercles d’acquisition de compétences sociales et civiques différents.

 

  • Use it est un projet impulsé en Belgique par un réseau européen de jeunes backpackers âgés de 18 à 35 ans. Initié en France en 2012, il commence à essaimer dans de nombreuses autres villes françaises. La mobilisation est originale du fait qu’elle touche facilement les jeunes, conquis par l’idée de parler de leur ville à leurs voisins européens. La démarche de mobilisation avec Interphaz est atypique dans le réseau des projets de cartes participatives, dans le sens où sont impliqués en amont plusieurs cercles d’engagement, au travers de soirées participatives, de temps forts et via les réseaux sociaux.

 

  • Dans la continuité est développé un autre projet à l’échelle du quartier. Cart’ier est une carte touristique participative sur deux quartiers qui vivent une forte transformation urbaine. L’action[3] a permis d’engager un processus d’une année autour des notions de participation et de patrimoine. Quatre objectifs ont été définis au démarrage de l’action.
    • Favoriser l’appropriation d’un quartier par ses habitants
    • Fédérer une mémoire collective autour d’un patrimoine culturel à transmettre aux nouvelles générations
    • Promouvoir le patrimoine artistique et culturel d’un territoire post-industriel et délaissé
    • Générer des outils touristiques innovants et participatifs

 

Pour atteindre les objectifs, des outils de suivi de l’impact territorial de la démarche sont construits. Ces outils sont utilisés sur la durée de l’action et permettent de qualifier les indicateurs quantitatifs et qualitatifs définis préalablement. Les indicateurs qualitatifs ont concerné l’impact sur le quartier (en terme de relations, de continuité, d’envies suscitées), mais également l’impact individuel induit par ce projet tant pour les salariés que pour les personnes impliquées. Sur base de ces indicateurs ont été définis  plusieurs cercles d’acteurs, dont les compétences politiques et civiques ont évolué au fil de l’action.

L’analyse de l’action en dispositifs (ici, celui de la conception de cartes participatives) conduit à différencier les différents « publics » (Dewey, 1967) qui naissent de la dynamique-même de l’action. Six d’entre eux sont différenciés :

  • le « noyau actif » de l’association support de l’action (ici Interphaz) ;
  • les «adhérents » associatifs mobilisés dans l’action ;
  • les « engagés », participants actifs de tous (ou presque) les événements constitutifs de l’action ;
  • les « mobilisés », ceux parmi les participants réguliers acceptant d’être des démultiplicateurs de l’action autour d’eux ;
  • les « participants », ceux ayant été présents lors des actions (de certaines, mais pas de toutes) ;
  • les « passants », ceux qui ont été contactés lors de présentation publique de l’action « cartes ».

Chaque « public » et chaque personne concernée peut ainsi être envisagée à l’aune de ses déplacements (en termes de positions sociales et de représentations de l’action) dans cet espace socio cognitif de capacitation. Un approfondissement de la recherche amène à définir ces déplacements en fonction des positions sociales des personnes et des publics.

On peut qualifier les formes et niveaux de réflexivité de l’action menée au sein du dispositif d’action. On peut ainsi voir comment les acteurs mobilisés passent d’une représentation de l’action centrée sur la finalité opérationnelle (ici, la conception et mise au point de cartes de quartier) à une représentation plus large de la finalité de l’action, ouverte à l’intervention citoyenne sur le quartier et à par rapport à des catégories sociales ou des communautés sociales locales.

// Sur l’exemple de la carte Cart’ier//

 

« Publics »

Compétences civiques Compétence Actionnelles Compétences éco-politiiques
Le noyau dur = salariés des deux structures Ils appuient leurs actions sur des résultats tangibles portés par la personne morale à laquelle ils s’identifient.

 

Leurs compétences civiques sont mues par l’action.

 

 

 

Comme évoquées, leurs compétences actionnelles se confondent avec leurs compétences civiques. Les compétences socioéconomiques sont induites. Les individus sont mus par le développement de leurs compétences civiques et par l’agir en commun. Cependant leurs capacités d’entreprendre collectivement sont impactées par la gestion du projet complexe, reposant sur un système d’acteurs variés.
Adhérents associatifs = principalement les membres des Conseils d’Administration Leurs compétences civiques sont liées à la volonté d’adhérer à un projet associatif, de se retrouver dans les valeurs du collectif. Orientées vers une vision utilisatrice, ils agissent pour servir le projet associatif et développent des compétences mues par la volonté d’agir. Les adhérents contribuent financièrement à la vie de la structure. Ils y acquièrent par ailleurs des compétences qu’ils peuvent utiliser dans leurs entreprises personnelles.
Engagés = bénévoles des associations Les compétences visées sont liées à une dimension symbolique et à l’image que les adhérents attachent à la volonté d’adhérer au projet associatif. Les compétences actionnelles sont les premières mobilisées : un engagé va être mobilisé pour sa capacité à faire la buvette, à installer des kits, à aider lors de soirées. Cependant, l’individu ne vient pas pour mettre en œuvre cette dite compétence mais plutôt pour servir un projet auquel il adhère. Il y a dissociation entre les compétences visées et celles mobilisées.  
 

NB// Parmi les engagés, on retrouve également les « volontaires » de Service civique dont le statut hybride entre salariés (noyau dur) et les adhérents mériterait une étude à part entière

 

 

Mobilisés = Comité de rédaction

 

Les mobilisés se sont appuyés sur une volonté de valoriser leur territoire et de rencontrer des pairs avec qui partager une histoire et une vision du territoire. La vision temporelle est présente : ils sont mobilisés sur la durée.

 

Les mobilisés jouent le rôle d’ambassadeurs et ont une action de relais auprès des habitants non engagés.

 

Leurs compétences sociales sont développées par effet induit.

Participants   Leur mobilisation repose essentiellement sur une volonté d’action : agir pour prendre part à un projet. Dans le cadre de la carte, c’est le cas des personnes ayant participé aux balades, aux moments « cafés mémoire », à la soirée de validation Leur participation s’attache à une économie autocentrée : ils sont dans l’échange et dans la volonté de profiter de moments agréables qui leur procurent surtout des capacités émotionnelles et immédiates.
Passants   Ils jugent le projet intéressant et vont, par exemple, agir via la page Facebook (liker).

On ne peut pas parler directement de développement de compétences.

 

 

 

 

Caractériser et cartographier un espace public de proximité

Outre une réflexion sur les mobilités dans le temps et en fonction des actions dans lesquels s’investissent les individus, peut être précisé ce que ces capacités d’action citoyennes et compétences civiques produisent de positionnements sur un espace public de proximité (Laville, 1994 ; Codello-Guijarro, 2003). Nous reprenons à notre compte l’hypothèse d’une possible « constitution » de cet espace à deux niveaux, celui d’un « espace de concertation », ouvert par les premières interactions entre les publics sollicités et rassemblés,  celui d’un « espace d’intermédiation » au sein duquel des processus de création collective et de délibération avec les institutions se construisent dans des processus plus ou moins durables. Cet espace d’intermédiation voit l’émergence de « milieux (tissus) participatifs », capables de générer des actions en « interpellation citoyenne », en « délibération /co décision » et potentiellement en « création d’activités » par mutualisation de ressources et sollicitation de financements publics ou issus de la réciprocité. Dans cette mesure, peut se laisser entrevoir la création d’un espace de codécision, dans lequel il paraît possible d’interpeller la volonté politique des élus ?

En étudiant spécifiquement les cas des cartographies participatives, nous pouvons relever des évolutions dans les parcours d’acquisition de ces capacités d’action. Mais, qu’il s’agisse d’acquérir de nouvelles compétences ou d’en approfondir d’autres, la participation à l’engagement relève de plusieurs champs. D’autres analyses réflexives sur d’autres actions et dispositifs sont nécessaires. Elles devraient permettre de commencer à définir ce que sont les conditions permettant la continuité, voire la permanence de l’action ; les conditions permettant aussi sa duplication (dans d’autres contextes de quartier et d’autres compositions socio-économiques) ; les conditions permettant enfin de la grossir en enjeux décisionnels et en prolongement et approfondissement vers d’autres domaines d’action politique et économique.

 

Références bibliographiques

Blondiaux L. (2001), « Démocratie locale et participation citoyenne : la promesse et le piège »,
Mouvements, 2001/5 no18, p. 44-51.

Bost S., Mahieu C. (2017), « Construire le pouvoir et savoir d’agir : L’approche par le dispositif d’interactions, l’exemple des cartes participatives », communication au colloque « les expérimentations démocratiques aujourd’hui : convergences, fragmentations, portées politiques », organisé à Paris par le GIS Démocratie et Participation, Janvier 2017.

Carrel M. (2013), Faire participer les habitants ? Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, Paris, ENS Editions.

Codello-Guijarro  P. (2003), « Vers la construction d’un espace public de proximité », Hermès, N°36

Corcuff P. (1998), « Justification, stratégie et compassion : Apport de la sociologie des régimes d’action », Correspondances, Tunis, n°51, juin.

Dewey J. (1967), Logique, la théorie de l’enquête, Paris, Presses Universitaires de France.

Dewey J. (1915, 2005), Le public et ses problèmes, Paris, Folio Essais.

Latour B. (2006), Changer la société, Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte.

Laville J-L. (1994), L’économie solidaire, une perspective internationale, Paris, Desclée de Brouwer.

Mahieu C. (2019), « Pour entreprendre (la mise) en communs : L’accompagnement pair à pair ? », L’Imaginaire Communs, Cahiers Catalyst, n°0, à paraître.

Talpin J. (2010), « Ces moments qui façonnent les hommes, Eléments pour une approche pragmatiste de la compétence civique », Revue Française de Science Politique, Vol.60, pp. 91-115.

Thévenot L. (2006), L’action au pluriel, Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte.

Zask J. (2004), « L’enquête sociale comme inter-objectivation », in B. Karsenti et L. Quéré (eds.), La croyance et l’enquête, aux sources du pragmatisme, Paris, Editions de l’EHESS.

[1] Cf . le numéro spécial de la Revue Française de Sciences Politiques (2007, Vol 57).

[2] Sur la différence et les définitions entre cartes sensibles et cartes participatives, nous pourrons nous référer au site du www.polau.org: POLAU (Pôle des Arts Urbains) et le travail d’Elise Olmedo (Doctorante Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne).

[3] Dans ce cas, elle est portée conjointement par Interphaz et Nasdac (association culturelle du quartier) et a été cofinancée par la Fondation de France (Appel à projets Démarches Participatives).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La communauté des Tiers Lieux en Hauts de France, avec la Compagnie des Tiers Lieux

Une enquête menée auprès des acteurs porteurs de tiers lieux en gestation nous permet d’approfondir ces premières interrogations. Le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, est l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an depuis 2014. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et de soumettre le projet à la discussion des pairs. En effet, l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs  de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations.

De l’observation participante, lors de ces événements, il ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up orientent dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment.

Deux autres dynamiques sont également représentées lors de ces « Meet Up ». D’une part, des initiatives, tout autant privées, mais totalement individuelles dans un premier temps. Des particuliers font état de la disponibilité de locaux dans lesquels ils ne souhaitent pas développer des activités seuls mais en lien avec d’autres personnes qu’ils s’efforcent de rassembler autour d’eux, sans que cela s’opèrent dans le cadre de relation salariale, commerciale ou de la constitution d’une entreprise ordinaire. Ils espèrent alors que la communauté rassemblée lors de ces réunions Meet Up leur facilite la rencontre de co-porteurs d’un projet que les initiateurs isolés veulent rendre collectif. Cette logique d’action traite d’une façon originale une question que se posent les initiateurs de lieux, les communautés toutes constituées comme les porteurs de projet de lieu plus individuels, qui est celle de la garantie de la pérennité du lieu par le recours à une location mais avec un bail suffisamment long ou par l’achat de ce même lieu. Dans les deux cas, cette question fait l’objet d’intenses discussions et d’une recherche de solutions qui soient compatibles avec les finalités et les possibilités des acteurs engagés et donc autre que l’éventuel recours à un opérateur individuel, acheteur ou locataire unique. Dans tous les cas, les opérateurs de la finance solidaire sont des partenaires sollicités lors de ces assemblées. Une autre dynamique commence à se faire jour. Elle met au premier rang de l’initiative des élus locaux soucieux de voir de tels lieux se développer dans leur collectivité territoriale. Certes, ces élus locaux, présents aux Meet Up font état de l’existence d’une demande qui leur semble émaner d’acteurs de leur territoire. Mais, ils envisagent d’y répondre en empruntant d’autres chemins que les processus de l’action publique de création d’espaces spécialisés ; que ce soient par exemple des médiathèques, des Cyber centres et autres espaces dédiés au Numérique.

Ces Meet Up ont vu se fédérer aux premiers projets de Tiers Lieux, plus spécifiquement créés comme espaces de coworking des projets consistant à transformer des espaces existants en potentiels Tiers Lieux. C’est le cas d’espaces numériques et autres Cyberespaces créés dans un premier temps à l’initiative de collectivités territoriales. Plusieurs raisons, tenant notamment au désengagement des collectivités territoriales pour ces espaces, ont abouti à ce que ces espaces soient dans la nécessité de trouver des nouvelles finalités, de nouvelles activités et d’autres ressources permettant leur viabilité économique. Il en est de même avec les centres sociaux. Il en est aussi de même de lieux culturels, préalablement institués come lieux de diffusion culturelle, et qui prennent la voie d’une redéfinition de leur raison d’être.

La plateforme ouverte de partage d’expériences que constituent ces Meet Up permet cette fédération des initiatives en même temps que la mutualisation et le partage de ressources communs.

Plus récemment, la communauté des porteurs de projets de Tiers Lieux s’est constituée en association, la Compagnie des Tiers Lieux, formant réseau et se posant en ressources pour les Tiers lieux développés en Hauts de France. Elle a reçu pour cela un soutien financier de Métropole Européenne de Lille.

 

Tiers Lieux : Espaces de travail coopératif et incubateurs en communs ?

Le phénomène « Tiers Lieux » est d’abord une multiplication d’espaces nés à l’initiative d’acteurs privés, de collectifs. Créés comme espaces, dits, de coworking, friches culturelles reconverties en espaces de création artistique, ou lieux d’initiatives solidaires et citoyennes, ils rallient à leur dynamique naissante des lieux qui, par-delà les activités qu’ils développent, se veulent porteurs d’une alternative sociale. Les Tiers Lieux expérimentent de nouveaux rapports au travail, de nouvelles dynamiques entrepreneuriales, et globalement contribuent à la recomposition de l’espace public. Mais par-delà les intentions souvent affichées quelle est la réalité des transformations engagées ?

 

  1. Tiers Lieux, opérateurs de transformation sociale ?

Les tiers lieux sont d’abord apparus comme des espaces de travail partagés entre des personnes travaillant seuls, ne souhaitant ou ne pouvant travailler chez eux. Le lieu partagé doit alors leur offrir une place de travail ainsi que des moyens et services difficiles à se procurer seul (une liaison Internet gros débit, des services de reproduction, des conseils liés à leur activité). Les motivations des créateurs et utilisateurs sont alors proches de celles conduisant des salariés à recourir au télétravail. Ces situations de travail ne sont pas non plus totalement étrangères à celles qui conduisent certaines entreprises – de conseil notamment- ainsi que  certaines activités – de consultant en particulier-, de recourir transitoirement ou durablement à des espaces qualifiés de « centres d’affaires ».

Telle que la dynamique de génération de ces espaces s’est enclenchée, au début du « mouvement », un tiers lieu n’est ni un espace initié par une institution publique, ni un espace de travail privé, dans une logique de service marchand (Oldenbourg, 1999). Au départ, c’est d’abord un espace pour y travailler « seul/ensemble ». Très vite cependant on observe que l’espace de ces lieux ne peut se réduire à une simple juxtaposition de places de travail occupées par des travailleurs indépendants, les « solos » dont nous parlaient les premiers récits d’enquête sur le coworking. Travail, activités, menés individuellement et collectivement et pratiques d’espaces partagés présentent des liens plus complexes que le laissent penser les premières définitions.

Pour ceux, parmi les acteurs sociaux ayant une claire vision des activités sur lesquelles baser leur insertion professionnelle ou leur projet de création d’activités, ces lieux rompent l’isolement et peuvent initier des collaborations en lien avec leurs activités.

Pour les autres, en recherche de ce que pourrait être leur parcours professionnel dans une expérience de vie en pleine réflexion, c’est souvent l’accès à une communauté de pratiques, souvent autour des potentialités du Numérique qui sert de déclencheur. Privilégiant les activités en lien avec l’Internet, nous retrouverions certaines proximités de ces tiers lieux avec les « cyber centres » et autres lieux dédiés aux technologies numériques développés par les pouvoirs publics pour amener dans les quartiers la pratique de l’outil numérique. Des lieux se sont développés, comme lieux d’expérience collective du « faire », à l’instar du mouvement des « Makers » (Anderson, 2013) ; des lieux dédiés à fabrication, la réparation et aux processus de formation par la pédagogie du « DIY » (Do It Yourself). Ces lieux s’inspirent souvent du mouvement des « FabLabs », issu de l’expérience du MIT, et autour de l’impression 3D. Ils sont souvent associés au développement de logiciels en Open Source. De la même façon, beaucoup, parmi ces lieux, incorporent un espace de restauration, sous forme de cuisine partagée, de type cantine, « popote », ou de restaurant. Certains de ces espaces commencent à former un type générique de « café-citoyen ». On pourrait évoquer aussi d’autres lieux ouverts à des activités partagées ou faisant du partage le ressort de leur développement, sous le nom de « ressourceries », de « conciergeries de quartier », etc.  Les projets de création de tels lieux se multiplient désormais dans les agglomérations, les petites aussi, après que les grandes les aient vu fleurir.

Ceux qui s’investissent dans ces lieux révèlent des rapports tout à fait particuliers au travail, mais aussi dans la façon de lier activités de travail et engagements personnels. Le lieu lui-même se présente comme lieu tiers dans la relation, tout à la fois dans le rôle ou la fonction clef de « prétexte », ou de catalyseur dans la construction de la communauté. Ces processus d’interaction sont aussi des moments forts d’identification. Les sociologues de l’école de Chicago ont bien montré l’importance de l’appropriation de lieux dans la construction d’une identité commune, en particulier lorsque ces lieux apparaissent aux acteurs comme des appuis pour le contrôle d’un contexte qui les fait se prémunir d’un environnement perçu comme hostile tout en leur permettant de construire un sens partagé (White, 2011). Cette construction d’une identité partagée n’en coïncide cependant pas moins à la construction simultanée de fortes singularités individuelles.

Le phénomène tiers lieux relèvent de deux dynamiques spécifiques. La première est la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials, de Digital Natives, de génération Y, celles et ceux nés après 1995. La seconde correspond à une dynamique de changement des rapports au travail et à la création d’activités, vécue en réaction à une expérience professionnelle préalable critiquée par les personnes qui mettent en avant l’exploration de ce qui peut faire « commun » entre les acteurs impliqués et engagés dans ces lieux. Cette perspective du commun se centre sur les modalités concrètes d’une gouvernance partagée qui obligent à préciser des règles d’usage et des attributs de droit de propriété. Cela place les processus de discussion construction du commun dans un mode d’argumentation et de délibération sur des règles partagées dont on peut voir qu’elles constituent souvent ce que les porteurs de projet de lieux appellent l’ADN du lieu.

L’observation de la création des lieux nous montre que plusieurs dynamiques différenciées co existent. Dans certains cas, le lieu potentiel préexiste à la constitution d’une communauté mobilisée ; ou plus exactement, la communauté se constitue dans la découverte partagée des potentialités d’un lieu. Ces situations sont bien connues dans le cas du mouvement d’occupation des friches urbaines. Cette dynamique ne fait alors que reprendre des processus de mobilisation, expérimentation, occupation des friches culturelles initiées au cours des années «1980 » et « 1990 » (Lextrait, Kahn, 2005).

 

La communauté des Tiers Lieux en Hauts de France, avec la Compagnie des Tiers Lieux

Une enquête menée auprès des acteurs porteurs de tiers lieux en gestation nous permet d’approfondir ces premières interrogations. Le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, est l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an depuis 2014. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et de soumettre le projet à la discussion des pairs. En effet, l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs  de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations. De l’observation participante, lors de ces événements, il ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up orientent dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment.

Deux autres dynamiques sont également représentées lors de ces « Meet Up ». D’une part, des initiatives, tout autant privées, mais totalement individuelles dans un premier temps. Des particuliers font état de la disponibilité de locaux dans lesquels ils ne souhaitent pas développer des activités seuls mais en lien avec d’autres personnes qu’ils s’efforcent de rassembler autour d’eux, sans que cela s’opèrent dans le cadre de relation salariale, commerciale ou de la constitution d’une entreprise ordinaire. Ils espèrent alors que la communauté rassemblée lors de ces réunions Meet Up leur facilite la rencontre de co-porteurs d’un projet que les initiateurs isolés veulent rendre collectif. Cette logique d’action traite d’une façon originale une question que se posent les initiateurs de lieux, les communautés toutes constituées comme les porteurs de projet de lieu plus individuels, qui est celle de la garantie de la pérennité du lieu par le recours à une location mais avec un bail suffisamment long ou par l’achat de ce même lieu. Dans les deux cas, cette question fait l’objet d’intenses discussions et d’une recherche de solutions qui soient compatibles avec les finalités et les possibilités des acteurs engagés et donc autre que l’éventuel recours à un opérateur individuel, acheteur ou locataire unique. Dans tous les cas, les opérateurs de la finance solidaire sont des partenaires sollicités lors de ces assemblées.   Une autre dynamique commence à se faire jour. Elle met au premier rang de l’initiative des élus locaux soucieux de voir de tels lieux se développer dans leur collectivité territoriale. Certes, ces élus locaux, présents aux Meet Up font état de l’existence d’une demande qui leur semble émaner d’acteurs de leur territoire. Mais, ils envisagent d’y répondre en empruntant d’autres chemins que les processus de l’action publique de création d’espaces spécialisés ; que ce soient par exemple des médiathèques, des Cyber centres et autres espaces dédiés au Numérique.

Ces Meet Up ont vu se fédérer aux premiers projets de Tiers Lieux, plus spécifiquement créés comme espaces de coworking des projets consistant à transformer des espaces existants en potentiels Tiers Lieux. C’est le cas d’espaces numériques et autres Cyberespaces créés dans un premier temps à l’initiative de collectivités territoriales. Plusieurs raisons, tenant notamment au désengagement des collectivités territoriales pour ces espaces, ont abouti à ce que ces espaces soient dans la nécessité de trouver des nouvelles finalités, de nouvelles activités et d’autres ressources permettant leur viabilité économique. Il en est de même avec les centres sociaux. Il en est aussi de même de lieux culturels, préalablement institués come lieux de diffusion culturelle, et qui prennent la voie d’une redéfinition de leur raison d’être.

La plateforme ouverte de partage d’expériences que constituent ces Meet Up permet cette fédération des initiatives en même temps que la mutualisation et le partage de ressources communs.

Plus récemment, la communauté des porteurs de projets de Tiers Lieux s’est constituée en association, la Compagnie des Tiers Lieux, formant réseau et se posant en ressources pour les Tiers lieux développés en Hauts de France. Elle a reçu pour cela un soutien financier de Métropole Européenne de Lille.

 

  1. Le rapport au travail, l’expérience du travail coopératif, de la coopération économique et de la réciprocité

Un questionnement sur le sens du travail est la plupart du temps à l’origine de l’intérêt porté aux Tiers Lieux. Par bien des aspects, les tiers lieux peuvent être examinés sous l’angle des rapports de coopération qui s’y expérimentent. Le paradoxe est ici que l’extension du marché et des échanges marchands qu’il suppose, à l’ensemble des activités sociales semble aller de pair, dans les représentations qui se font jour dans l’espace public, avec une valorisation de la coopération dans les relations sociales. Certes, ce que supposent de rapports de travail de type véritablement coopératif n’est pas vraiment explicité. Cela conforte toutes les ambiguïtés dans la mise en avant du terme de collaboration, notamment associé dans l’économie dite collaborative (Carballa, Coriat, 2017).

De fait, la mise en œuvre des activités dans les tiers lieux, coïncide souvent avec une conception du travail qui remet en cause cette théorie économique orthodoxe qui veut que le travail n’ait d’autre valeur que le salaire. Le clivage qui pouvait perdurer, même s’il est de plus en plus questionné, au sein du monde des associations, entre salariat et bénévolat, est de fait mis en cause dans les contextes expérimentaux des tiers lieux. S’ouvre ainsi un débat sur d’éventuelles rémunérations pour ce qui est désormais identifié comme des contributions à l’œuvre commune. Cette distinction entre bénévolat et salariat prend son sens au regard de la valeur d’échange attribuée au travail, distinction qui sera centrale pour envisager la viabilité économique des tiers lieux.

Elle n’épuise pas le sens donné au travail sous l’angle de sa valeur d’usage que l’on peut appréhender sous trois dimensions spécifiques : une dimension de l’ordre de l’expressif, un caractère public et une nature politique (Ferreras, 2007).

Au regard de cette dimension expressive, il est le support et producteur de sens dans la vie de celui qui travaille. Cette dimension va à l’encontre des réductions instrumentalisantes du travail et confère une forme explicitement publique et politique du travail dans l’espace public. Mais, ces rapports au travail, exprimés au travers des activités, ne se comprennent que dans le cadre d’une prise de position éthico-politique. Dans de nombreux cas, ils débouchent sur des activités d’utilité sociale et des prises de position dans l’espace public.

Le travail ne peut pas non plus être réduit aux tâches dont il permet la réalisation. La conception et la mise en œuvre, par les personnes qui s’investissent dans les tiers lieux, de leurs projets et activités montrent de profonds décalages entre niveaux de formation, statut d’emploi et situations de travail par rapport aux normes de travail existantes. Certains assurent des tâches d’intérêt général relevant de la gestion collective des lieux où ils développent souvent leurs projets et activités. Ces tâches sont revendiquées comme telles et pas seulement parce que les organisations sont émergentes et fragiles. Elles sont affirmées comme un changement dans le rapport au travail professionnel et domestique et comme une prise de position vis-à-vis de la division sociale et sexuelle du travail (Ferreras, 2007, p. 62). Le travail a aussi une dimension publique. Certes il est encore largement assimilé à la sphère privée, mais il s’opère souvent dans ou en relation avec l’espace public et ce quelle que soit la définition que l’on donne à la sphère publique.

Les relations de travail qui caractérisent ces activités, participent d’un régime d’interaction démocratique de plus en plus revendiqué comme tel par les acteurs eux-mêmes (idem, p.96). Les enquêtes le montrent, les acteurs des tiers lieux sont vigilants sur le traitement des personnes par rapport à un projet démocratique d’égalité de traitement de tous comme citoyens et par rapport à de possibles discriminations. L’institution du « social » avait déjà marqué une première étape dans la sortie du travail de la seule sphère privée, dans une pensée opposant régime public et régime privé, les activités développées au sein des tiers lieux mettent le travail au cœur des interactions citoyennes.

Les modes de conception et de mise en œuvre des activités au sein des tiers lieux montrent (Ferreras, idem, p. 129 et suivantes) que le travail qu’elles supposent a bien une nature politique. Chacune des activités proposées et des situations de travail générées est l’objet d’une prise de position par rapport à une insertion et à un positionnement au sein de collectifs d’action. Alors ce travail est indissociable d’opérations de jugement éthico-politique. Le recours fréquent aux outils de travail collaboratif/coopératif montre l’impact du délibératif au cœur même du travail d’élaboration des projets. Mais il s’exerce parce que les acteurs déploient leur singularité en osmose avec les collectifs d’action auxquels ils participent. Ces collectifs sont les acteurs essentiels des processus de sélection des options, d’argumentation, de validation et de formalisation des jugements. En fait, là où une analyse classique du travail mobiliserait les notions de tâche et de compétence, l’analyse du travail de ces contextes de tiers lieux privilégie les micro processus de jugement (sélection, argumentation, validation,). Toute dynamique de capitalisation, mutualisation et diffusion des expériences qui y sont menées y trouvera ses ressorts. C’est pour cela que l’instauration de rapports de coopération représente un enjeu, souvent un objectif affiché en tant que tel, mais pas toujours un résultat atteint.

En effet, les tiers lieux sont loin de n’être caractérisés que par des rapports de coopération. Par bien des côtés, les situations de travail « en solo », au fondement de l’engouement pour les espaces de coworking, parmi les premiers tiers lieux, pouvaient même nous montrer les coworkers comme une nouvelle figure du travailleur indépendant comme passager clandestin de dispositifs apparemment collectifs. Cela pouvait même illustrer ce que certains décrivent comme le résultat d’une véritable « épidémie de solitude » (Laurent, 2018). De nombreux travaux empiriques ont établi que des acteurs sociaux, dans des jeux similaires à ceux qui s’exercent au sein des tiers lieux, se comportent dans 30% des cas comme des passagers clandestins, ceux qui tirent parti des dispositifs collectifs sans s’impliquer dans des processus coopératifs, comme des coopérateurs conditionnels dans 50% des cas et pour 20% d’entre eux comme des « altruistes » coopératifs (Laurent, 2018, p.129).

On pourrait montrer en quoi les expériences de travail coopératif, lorsqu’elles sont menées en tant que telles, renvoient à des modes de valorisation économique qui privilégient des rapports de réciprocité (Cordonnier, 1997). De la même façon, on pourrait argumenter que les tiers lieux peuvent être interpréter sous l’angle des espaces de réciprocité relationnelle que forment les communautés qui en sont à l’origine (Mahieu, 2018a).

 

 

  1. Les lieux d’un « entreprendre en communs »

L’organisation de la réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Un vocabulaire s’invente pour caractériser ces pratiques (par exemple  « Sprint », ou « Minga » lorsqu’il s’agit de travailler collectivement sur les projets individuels). Une autre question est celle des choix dans les modalités de gouvernance interne de ces lieux. Plusieurs logiques s’expérimentent. Certains lieux adoptent le modèle de l’association, parfois celles des nouvelles structures portées par l’ESS, les SCOP ou plus récemment les SCIC. D’autres expérimentent des modes de décision recourant à des outils, souvent des logiciels libres, par exemple le système Loomio. Dans tous les cas, des questions se posent quant aux rapports établis entre les modalités de la gouvernance du lieu avec celles de chacune des activités développées par les porteurs de projets hébergés. Ces questions ne trouvent pas toujours des réponses et même ne sont pas toutes explicitées. Elles peuvent alors être réduites à l’application des seuls modèles organisationnels et décisionnels qui font aujourd’hui déjà l’objet d’un outillage méthodologique.

Un lien est à établir entre cette diversité de modalités d’action, d’organisation et de gouvernance et les positions ou postures de ceux qui en sont les initiateurs, les protagonistes engagés et les utilisateurs à leur différent degré d’implication. Mais l’apparente unité des éléments de langage qui semble présider aux débats masque des pratiques professionnelles et des comportements politiques notablement différents.

Les processus d’incubation opérant dans ces lieux renouvellent les logiques de l’ « entreprendre ». Ces logiques doivent être envisagées sous l’angle de la transformation des individus qui s’y engagent et construisent leur singularité personnelle (Martucelli, 2010). Elles doivent tout autant l’être sous l’angle de la dynamique des projets individuels et collectifs de création d’activités qui s’y révèlent.

Les tiers lieux sont des lieux importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs dont elles sont membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques d’incubation et de création d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés (Burret, 2015).

Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail en commun sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, menés personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie « contributive » ou « collaborative », «  en communs », mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette (Mahieu, 2018b).

On comprend alors que les acteurs porteurs de ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

 

 

En guise de conclusion : Les tiers lieux, constitutifs d’un espace public alternatif ?

Déjà, au regard de leurs processus d’incubation, les tiers lieux sont des supports de socialisation. Ce sont aussi des plateformes permettant le développement d’un capital informationnel pour leurs usagers (Burret, 2016). Mais, plus encore que le développement d’espaces de socialisation, la mise en réseaux des tiers lieux ne traduit-elle pas l’émergence d’un sous espace public spécifique ?

Cette mise en réseaux participe-t-elle d’un espace public au sens d’un contexte de légitimation politique, d’une communauté politique et d’une scène d’appui du politique ? Plus précisément, il s’agirait d’un espace public oppositionnel et d’un sous espace public dominé (Fraser, 1992). Définir un tel espace, c’est définir un agir en communs fait de modalités d’action collective et de pratiques de citoyenneté économique en cohérence. Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets. Ces acteurs se positionnent en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux. Mais ces derniers ne s’identifient pas forcément et, à coup sûr, immédiatement comme acteurs collectifs, et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent parfois entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent. C’est tout l’enjeu social et politique que pourrait représenter le développement des tiers lieux.

 

Bibliographie

 

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Entrepreneuriat étudiant et tiers lieux : Lorsque la dynamique de création d’activités des étudiants rejoint celle des tiers lieux…

Relayant des politiques publiques nationales et européennes, l’université affirme donc comme l‘une de ses missions d’encourager les étudiants à devenir entrepreneurs et donc, pour cela, de les aider dans leur démarche de création d’entreprises.

Pour cela, des ressources sont mobilisées, financées dans le cadre de dispositifs publics, locaux, nationaux, voire européens. Des espaces ont ainsi été dédiés à l’accueil et à un début d’accompagnement de projet dans des locaux universitaires. A l’échelle de la Métropole de Lille, cela s’est traduit par la création d’espaces dédiés, appelés HubHouses, sur les différents campus de l’Université.

Aujourd’hui, ceux qui impulsent ces politiques et portent ces dispositifs de financement au sein des institutions et des collectivités territoriales (la MEL, par exemple) ainsi que les responsables des espaces universitaires d’appui à la création d’entreprises s’interrogent sur l’opportunité de faire converger ces dispositifs par la mise en place d’espaces communs et en réseau ainsi que la volonté d’instaurer une culture commune à ces espaces.

Pour cela, ce qui fait le succès actuel des Tiers Lieux est envisagé pour donner une nouvelle raison d’être à des espaces HubHouses qui visent à soutenir une dynamique de création d’activités.

Plusieurs raisons sont avancées par ceux qui tentent de les animer. Un atelier de réflexion les réunissant a ainsi débouché sur plusieurs constats.

Le créateur se retrouverait seul dans son projet de création. Cela ne devrait pas étonné ceux qui, dans l’animation de ces espaces, valorisent des positions et postures sociales, celle de l’entrepreneur notamment, qui privilégient l’acteur individuel dans des rapports de compétition.

De la même façon, ils se préoccupent des difficultés qu’éprouvent ces mêmes individus à avoir un accès rapide et à faibles coûts de transaction à des informations pertinentes.

En effet, on pourrait penser que leurs problèmes pourraient se réduire à de l’accès à des informations ou la recherche de complémentarités dans les  connaissances et les compétences à mobiliser dans leurs projets. Et pour cela il faudrait du réseau et plus encore de la proximité pour assurer ces complémentarités. Les appuis publics et leurs dispositifs d’aide à ces dynamiques individuelles semblent ne plus être suffisamment opérants face à la transformation des conditions de création d’activités. Ces conditions ne supposent elles pas, dans nombre de cas, de rencontrer les attentes de « publics » clients qui se pensent de moins en moins comme des clients mais de plus en plus comme des usagers partenaires ?

De fait, les étudiants sont présents dans les tiers lieux existants. Les raisons en sont diverses.

Ils pratiquent les tiers lieux à l’occasion de stages, puis en situation de chercheurs coworkers, puis en tant que porteurs de projets hébergés dans des lieux, puis de porteurs / créateurs de lieux.

Que vont-ils y chercher ?

Certes, on pourrait montrer qu’ils y cherchent des espaces et des conditions de travail que, ni les locaux universitaires, ni leurs propres espaces de vie et de logement, ne leur offrent parfois. On aurait pu montrer, il y a encore quelques temps, qu’ils y cherchaient des moyens matériels de communication qui leur faisaient défaut : du haut débit, différents services d’aide à la création, etc.

Mais, en fait, on montrerait aisément que ces créateurs, acteurs économiques en devenir, dans leurs mise en relations, recherchent avant tout, certes des échanges de connaissances et compétences, mais surtout des interactions créatrices de capacités d’action partagées.

Ce sont alors des problèmes de coopération qui se posent et qu’il faut analyser en tant que tels, entre acteurs investis dans des activités qui ne peuvent se contenter de transactions et de relations économiques simplifiées et tarifées. Il s’agit ici d’échanges d’une autre nature, celle de la coopération.

Il ne s’agit de dire ici que la forme organisationnelle et économique ne pourrait être que la structure de type coopérative, et que l’on assimilerait de plus à la société coopérative de production. Mise exclusivement en avant celle-ci représenterait une espèce de nouvelle norme, alternative aux structures classiques de l’entreprise, et aux formes d’organisation de type associative. La priorité mise à des rapports de coopération ne prédétermine pas le type de trajectoire organisationnelle que les porteurs de projets, institués en  acteurs économiques, se donnent. Les configurations peuvent être de ce point de vue très diversifiées.

Plutôt que de se polariser sur la question de la structure institutionnalisée de l’organisation économique résultat de l’action de création d’activités trouvant sa viabilité économique, il conviendrait de s’interroger sur d’autres questions préalables qui conditionnent les processus de création.

Il faudrait aller envisager, par-delà la question de la crise de l’emploi, celle de la crise du travail, du rapport au travail. Cette crise du rapport au travail est aussi celle de l’engagement et donc de ce qui se joue dans les processus de création. A cette crise du travail correspond celles de la capitalisation et du financement, la crise de l’utilité sociale de ce qui est créé.  La question de la responsabilité est au cœur des processus de création. Comment concilier anonymat (dans les SA) et responsabilité limitée (dans les sociétés du même nom) au moment où se pose la question des « entreprises à mission » qui n’est que l’une des manifestations de la crise de l’affectio societatis. La question déborde le simple ralliement à l’une ou l’autre des alternatives proposées par l’économie sociale et solidaire (l’ESS).

On pourrait montrer que ce qui discrimine particulièrement les tiers lieux et les projets qu’ils hébergent est en tout premier lieu l’importance qu’ils accordent, pratiquement et pas seulement dans les discours, à des réponses par la coopération ; des démarches et processus qui se fondent  sur le partage de ressources,  la mise en commun, la gestion démocratique des processus de coopération pour la création d’activités.

Face à cela, les modèles de la création entrepreneuriale hébergée par les universités pourraient sembler réducteurs.

 

Faut-il créer des espaces « entrepreneuriat étudiant » mutualisé entre les institutions universitaires et dédiés aux étudiants entreprenants ?

Ou ne faut-il pas renforcer la capacité d’entreprendre des tiers lieux, existants ou en développement, qui sont déjà sur cette dynamique de création d’activité, en facilitant l’insertion d’étudiants dans les communautés entrepreneuriales que constituent ces tiers lieux ?

Une des difficultés à traiter est le phasage et la temporalité des projets de création par rapport à la temporalité des situations d’étudiants.

Une autre est celle de la validation des parcours de formation et de la valorisation professionnelle des étudiants en rapport avec les projets et activités créées, développés au sein de ces communautés entrepreneuriales. On voit que le débouché professionnel et socioéconomique pourrait être assez diversifié. Cela pourrait être celle de l’acteur économique autonome, en position indépendante, pas forcément en posture d’entrepreneur, mais dans une interdépendance de nature coopérative avec d’autres acteurs et d’autres arrangements/organisations économiques.

Dans tous les cas, Tiers Lieux et Université doivent envisager la nature de leurs partenariats.

 

 

 

Accompagnement et création d’activités, les appuis publics à l’entreprendre et à la mise en communs : Enjeux et tensions

Introduction

De nouvelles pratiques de création d’activités et d’ « entreprendre » émergent. Elles mettent en avant des formes d’accompagnement des individus et des projets qui se veulent collectives ou destinées à des collectifs. Parfois, elles correspondent à un déni de l’accompagnement individualisé ou d’un accompagnement qui ne concernerait qu’une seule personne, même porteuse principale d’un projet. Elles font aussi parfois référence à des rapports, dits, de pairs à pairs  dans lesquels les « collectifs » seraient les accompagnateurs d’autres. Les notions mises en avant seront celles du partage de l’expérience et de la mutualisation des ressources. Mais ces pratiques émergentes ont à se caler avec des logiques d’appuis publics à la création d’activités qui perdurent. Certes, les dispositifs en appui aux formes de l’entreprendre et les logiques d’accompagnement qui les mettent en œuvre connaissent des transformations sous la pression de ces nouvelles pratiques. Mais, par-delà les intentions d’appuyer d’autres parcours de création, par exemple ceux qui prônent des démarches alternatives au titre d’une économie solidaire ou basé sur des communs, les dispositifs institués et leurs formes d’accompagnement persistent. Les projets porteurs de finalités alternatives (solidarité, ressources en communs…) doivent alors prendre les chemins sinueux d’un parcours qui les fera ruser avec les objectifs et les contraintes de ces dispositifs d’appui, en utiliser certaines modalités, rendant possible des financements par exemple, tout en tentant de les réadapter à leurs finalités. Souvent, par-delà les intentions affichés, la force normative des dispositifs les fera prendre un autre chemin que celui envisagé au moment de la prise d’initiative. Mais dans le même temps, l’ensemble des formes d’appui à l’entreprendre qui s’est instituée depuis les années 1980 au titre de l’ « entrepreneuriat » n’est pas sans connaître de notables transformations face aux conditions nouvelles de la création d’activités dans une crise du rapport au travail, du financement par capitalisation, et dans un contexte où la question de la responsabilité sociale des entreprises est davantage posée, à défaut d’être majoritairement entendue.

Comment comprendre les tensions qui se font jour ? Comment cela modifie-t-il les logiques des appuis à l’entreprendre et les dispositifs d’accompagnement qui les mettent en œuvre ? Quels sont les effets de ces transformations sur ces dispositifs et sur ceux qui en sont les promoteurs et les opérateurs ? En quoi les pratiques émergentes de création d’activité modifient-elles les dispositifs existants ou suscitent-elles des dispositifs alternatifs ?

 

Les paradoxes de l’ « accompagnement »

La notion d’ « accompagnement » est désormais mise en avant pour tous les dispositifs en appuis des démarches de création d’activités. De fait elle joue un rôle clef dans la prise d’initiatives solidaires et les projets collectifs. On pourrait n’y voir que la transmission de compétences et de méthodologies pour des populations déficitaires de capacités d’action collective et de projection dans de nouvelles activités. Ce serait ne pas comprendre le rôle que jouent ces méthodes et compétences en appui à l’entreprendre que de ne voir que cette dimension méthodologique, technique.

L’accompagnement est une mise en forme du projet d’entreprendre. C’est le choix d’un agencement socio organisationnel et d’une modélisation économique. C’est aussi un mode de positionnement sociologique dans un univers professionnel et de reconnaissance dans l’espace public. Par-delà les argumentaires par lesquels les dispositifs d’accompagnement sont institués et financés, toujours au nom d’une neutralité axiologique, ils jouent un rôle majeur dans la construction des individus et des collectifs en tant qu’acteurs économiques.

La notion d’ « accompagnement » est centrale pour tous ceux qui s’intéressent à l’action publique. Elle a supplanté celle d’assistance et d’animation. Son recours s’étend des contextes qui l’ont vue émerger à propos des situations de formation vers de nouveaux contextes et de nouvelles catégories sociales cibles ; les populations en difficulté, ou, tout au moins, en profonde transition sociale ou socioprofessionnelle. Cette notion croise celles d’initiative et de prise d’initiative. On peut même considérer que toute initiative solidaire n’est perceptible, et ne peut impacter l’espace public, que dans la mesure où il y a accompagnement ; que cet accompagnement concerne le ou les porteurs de cette initiative ou le projet qui lui correspond. S’interroger sur les formes prises par cet accompagnement en revient à s’interroger sur les processus de prises d’initiative eux-mêmes. Comment interpréter l’importance donnée à ces notions, quels enjeux cela recouvre-t-il ?

Alors que de nombreuses initiatives, qualifiées de solidaires et de citoyennes, se font jour, leur dynamique et leurs contenus peuvent varier. Mais ce terme d’initiative souligne le fait que des personnes entrent en interactions, se rencontrent, se lient pour porter collectivement un projet, une action projetée, s’efforcent de se faire reconnaître dans cet acte collectif, se donnent un minimum d’organisation collective, formelle ou informelle, cherchent à financer cette action, etc. Les acteurs publics et les medias en soulignent l’impact dans l’espace public. Ces initiatives, quel qu’en soit l’objet, sont présentées comme émergentes et comme des réponses fragiles à la perte de lien social, à l’individualisation et à la destruction des grands systèmes de socialisation. Elles sont aussi décrites comme toujours susceptibles d’être remises en cause. Parfois le lien est fait avec d’autres contextes d’émergence de telles initiatives, plus anciens, par exemple à l’origine du mouvement associatif, ou ailleurs dans le monde.

Que recouvre le phénomène « accompagnement » ? Quelles en sont les pratiques concrètes ? Quels dispositifs permettent-ils de les rendre possible, de les activer, de les financer ? Quels sont les profils, les positions, les postures, les parcours de ceux dont c’est l’activité principale ou qui en font métier ?

Il apparaît bien que l’on a affaire à un phénomène important, ne serait-ce que du point de vue des financements qu’il mobilise. Il occupe une place déterminante pour assurer le déploiement d’une forme d’action publique et pour rendre possible des dynamiques d’actions collectives. Il a de fortes répercussions sur les types d’engagement des citoyens, sur leurs comportements et leurs pratiques dans l’espace public. Il peut être appréhendé sous ses trois aspects : les pratiques générées, les dispositifs qui rendent possibles ces pratiques, les acteurs qui en sont les créateurs et les opérateurs. Une sociologie du, ou des, monde(s) de l’accompagnement est alors indispensable à la compréhension des dynamiques socio politiques qui se jouent sur cet espace. Il faut alors s’interroger sur les paradoxes et les enjeux auxquels ces pratiques d’accompagnement correspondent. Ainsi, le moindre de ces paradoxes et enjeux n’est-il pas de recourir à de l’accompagnement pour participer à la construction d’une autonomie par l’action collective et de l’émancipation par rapport à des droits qui ont de la difficulté à se voir reconnus et à se mettre en œuvre ? Un autre de ces paradoxes n’est-il pas celui qui voit dans des dispositifs financés par les institutions le moyen d’une autre logique d’institution ? Au moment où les questions du travail, de l’emploi, mais aussi celles de la création d’activités et d’entreprises, occupent le devant de la scène publique mais où les actions collectives peinent à se structurer et à se fédérer, comme cela a pu se faire dans le passé, il devient urgent de mieux comprendre les dynamiques socio politiques dans lesquelles les pratiques d’accompagnement interviennent.

 

Extension des mondes de l’accompagnement : les bases d’un consensus

Si les pratiques prolifèrent c’est parce que les dispositifs qui les promeuvent et les financent sont eux-mêmes nombreux. Ces dispositifs sont portés par des agents en charge de leur conception, de leur financement et de leur supervision. Ils sont mis en œuvre par une diversité d’acteurs sociaux dont c’est le métier et/ou la raison d’être, souvent ce qui constitue aussi, soit l’emploi, soit l’essentiel de leur revenu.

Elles sont prépondérantes dans les politiques de soutien à la création d’entreprise qui sont en fait souvent prioritairement des politiques de lutte contre le chômage par la création individuelle de son propre emploi.

Nous les retrouvons à l’œuvre dans les politiques de l’action sociale avec les pratiques de l’action sociale, assistance sociale, celles des CAF (caisses d’allocations familiales) et des Départements. Nous les retrouvons aussi mobilisées dans les nouvelles politiques d’emploi.

Ainsi, l’accompagnement est partout. La notion est désormais indissociable de toute politique publique. Elle résiste même aux  dénonciations dont font l’objet certaines politiques en direction des plus défavorisés au nom du refus de l’assistance. Elle fait consensus. Dire cela, c’est déjà signifier que, des politiques publiques sont nécessaires, qu’elles le sont du fait de la crise de certains processus de socialisation qui assuraient une qualité d’interactions et de liens sociaux que les politiques publiques outillées de dispositifs d’accompagnement s’efforcent de recomposer. Parler de consensus, c’est alors dire qu’un constat a mimima est partagé par la grande majorité, que les pratiques qui la mettent en œuvre se généralisent et ne sont plus alors objet de discussions. L’accompagnement, ses différentes formulations, les pratiques dont elles sont l’objet, les acteurs qui les mettent en œuvre, constituent  un champ idéologique et politique inscrit dans l’espace public.

Les métaphores du « cheminement », du « partage du pain, en chemin… », tiennent lieu de problématique, voire de théorie. Elle s’enracine dans une mise en perspective de la relation pédagogique. Proche alors de la relation établie dans les actions de formation, nourrie des développements sur les dispositifs de formation action, elle se dégage de l’inculcation pour aller vers du développement autonome. Il s’agirait alors d’une nouvelle pédagogie de la norme et de l’institution. L’accompagnement serait alors le produit des transformations en parallèle des politiques éducatives et des institutions de formation. Il serait aussi le produit des politiques publiques visant la jeunesse, de l’éducation à l’animation.

Une autre de ces évidences, de nature à différencier tout accompagnement de pratiques de développement personnel ou de « coaching », serait son caractère collectif. Le processus d’accompagnement ciblerait et agirait en relation avec un groupe, un collectif et non plus avec des individus juxtaposés, au titre d’un « public » cible, comme dans nombre d’actions générées dans le cadre de politiques publiques. Ce qui est alors mis au compte de l’accompagnement se ressource de pratiques et de développements théoriques déjà largement développés au titre de la pratique de la dynamique des groupes et de toute une psychosociologie de la relation. Le monde de l’accompagnement permet alors un approfondissement de ces techniques, de ces développements idéologico pratiques exprimés en termes de facilitation, d’intelligence collective, etc.

Les dispositifs d’accompagnement sont variés, ou tendent à se diversifier. A ceux de l’entrepreneuriat, promus à partir des années 1980 et qui ont depuis outillés le « monde » de la création d’entreprise, se sont ajoutés ceux de l’entrepreneuriat dit social, puis ceux qui visent à soutenir la création d’activités, souvent impulsés par des processus associatifs, mise en tension par la nécessité désormais requise de déboucher urgemment sur une valorisation marchande des activités et des emplois créés.

Plus récemment, des dispositifs d’accompagnement à la création d’activités s’expérimentent qui s’émancipent de ces objectifs de valorisation marchande exclusive et à court terme. Ils s’inscrivent dans des politiques destinées à promouvoir un « entreprendre autrement », visant prioritairement des populations éloignées des conditions socio-économiques de l’entrepreneuriat mises en avant précédemment. Ils visent une viabilité économique des activités créées, dans un renouvellement de l’argumentation, en matière de financement, de mobilisation de ressources et d’ouverture des logiques de valorisation économique. Ces dispositifs sont souvent associés à des politiques publiques axées sur le développement des quartiers et des territoires, dits, en transition, par exemple. On les retrouve dans les actions sur les quartiers prioritaires « politique de la ville »,  sur le thème de la « ville renouvelée », avec des financements qui  associent les collectivités territoriales à la Caisse des Dépôts et Consignations.

Ces dispositifs s’ajoutent ainsi à ceux de l’entrepreneuriat classique qui continuent de mobiliser la majorité du financement en soutien. Ces derniers continuent de représenter la face instituée et légitimée du soutien public à une création d’activités indissociable du modèle économique de l’entreprise capitalisée par des formes capitalistes ordinaires, mais dont les structures, pour évidentes et « naturelles » qu’elles soient présentées, n’en constituent pas moins un moment daté de l’histoire sociale et économique.

Mais, par bien des aspects, les modèles d’organisation et de structuration des « entreprises » sous-jacents à la création d’entreprise apparaissent pour le moins déstabilisés et en forte évolution. L’urgence de nouveaux rapports au travail s’exprime. La mise en avant de rapports qui, pour beaucoup, quelle que soit leur argumentation, renvoient à la coopération, en est la raison majeure. De plus, la faible création d’emplois ordinaires par défaillance du « marché de l’emploi » nécessite de construire des solutions hors marché. On constate la même déstabilisation des positions socio professionnelles notamment de ceux qui, au travers de ces dispositifs, tentent de se professionnaliser sur la mise à disposition sociale de ces dispositifs d’accompagnement.

Ainsi, en même temps que se diversifie la gamme des dispositifs d’appui aux parcours de création d’activités et les positions sociales de ceux qui en assurent la mise en œuvre en lien avec des populations elles-mêmes diversifiées, le discours et leurs référentiels concernant l’accompagnement font l’objet de notables approfondissements.

 

Les milieux et contextes de l’accompagnement, les mondes de la création d’activité, des champs différents : normalisation, fixation et transgression

Peut-on parler d’accompagnement sans faire référence au contexte dans lequel ses pratiques spécifiques interviennent ?

On constate une diversité de contextes constituant autant de « milieux » entrepreneuriaux, différents. Peut-on séparer les processus de création d’activités de ces contextes qui les voient éclore ? Certes, on peut voir ces processus comme une succession de relations inter individuelles d’aide et de soutien. Mais, ne risque-t-on pas alors de ne pas comprendre la dynamique qui initie la prise d’initiative et la construction progressive d’activités ? Cette dynamique s’opère par tout un ensemble de mise en interactions entre des individus participant à des fonctionnements collectifs de différents niveaux d’intégration et d’engagement.

Parler de « milieux » c’est une autre façon de parler d’  « écosystème ». La notion d’écosystème souvent employée, y compris par les acteurs et décideurs des politiques publiques, prend en considération l’existence de relations entre une diversité d’acteurs. Mais elle est peu souvent utilisée, par ces mêmes acteurs, pour qualifier la nature de ces mêmes relations. Ces relations relèvent-elles de la coopération, de la domination de certains sur les autres, voire de relations de prédation ? On peut même faire l’hypothèse qu’elle est mobilisée pour créer les conditions d’une cohabitation des acteurs en vue de les engager dans un projet collectif partagé, sur une base territoriale par exemple, tout en n’explicitant pas la nature de rapports qui peuvent être de domination ou de subordination, ou en les réduisant et normalisant en relations contractuels et transactions marchandes. Parler de « milieux », ou on pourrait parler de « champ » pour reprendre le concept de Pierre Bourdieu, permet de faire l’hypothèse que ces relations sont explicitées et potentiellement reconstruites, ou pas, sur d’autres bases, privilégiant des rapports de coopération, de co construction ou de co création, par exemple.

Faire référence à des contextes, c’est avancer l’hypothèse que ces milieux créent leur environnement socio technique et institutionnel par la fabrique de leurs systèmes de relations et de positions socioéconomiques. Ce contexte est alors fait de liens, relations, de lieux d’interactions et coopérations, de dispositifs d’aide et d’accès à des ressources (matérielles, immatérielles, financières).

Chaque contexte est créé, et se donne à voir, au sein de l’espace public. A ce titre, il relève autant de logiques privées, relevant des systèmes d’action des acteurs sociaux, que publiques, en lien avec les  modes d’action publique et les dispositifs institutionnels spécifiques.

Les dispositifs dans lesquels opèrent des pratiques d’accompagnement sont censés ne pas intervenir sur le contenu des projets de création et n’apporter que des méthodes et des compétences neutres de tout enjeu social. Mais, de fait, ils sont outillés et argumentés pour faire coïncider des dynamiques d’action avec des modes d’organisation sociale et de valorisation économique spécifique, peu souvent explicités en tant que tels. Ainsi, ceux présentés comme relevant de l’entrepreneuriat véhiculent une logique d’action qui démarre par la mise en situation d’un « créateur » porteur d’une idée de produit/service susceptible de trouver une valorisation exclusivement marchande – Ce à quoi on identifie souvent le « modèle économique » – et dans le cadre d’une structuration juridique immédiate. La dynamique de création des activités s’inscrit dans une représentation de l’entreprise et de l’entrepreneur.

Ces dispositifs d’appuis à l’entrepreneuriat sont organisés à partir d’une représentation centrale de ce que doit être l’arrangement socio organisationnel « entreprise » et d’un mode de valorisation économique exclusive qui relèvent d’une normalisation socio –économique. Il s’agit bien d’un effet de normalisation qui est une simplification au nom d’une efficacité socio-économique à court terme.

Mais cet effet peut se révéler contradictoire avec certaines conditions spécifiques visées par les projets initiaux. C’est le cas lorsque ceux-ci sont développés sur base d’initiatives solidaires dont l’arrangement socio organisationnel généré par la démarche collective et la viabilisation économique supposent des démarches de construction d’acteurs économiques plus complexes et plus longues.

Une analyse tout à fait comparable s’impose s’agissant des politiques et des dispositifs d’aide à l’insertion professionnelle. Il faudrait envisager alors les conditions de mise en œuvre des modalités de l’ « insertion par l’activité économique » (IAE). C’est le cas avec les modalités déjà anciennes des entreprises d’insertion, bien reconnues au titre de l’économie sociale et solidaire (ESS), avec une création d’entreprise spécifique susceptible de trouver une rentabilité tout en intégrant des contrats d’emplois aidés. Mais, on pourrait regarder sous le même angle les créations d’entreprises, dites, inversées, les entreprises à but d’emploi (EBE), créées récemment dans le cadre du projet expérimental, dit « Territoire Zéro Chômeur » (TZC). Dans ce type de projets, portés en partenariat entre les institutions d’indemnisation du chômage, les collectivités territoriales et le secteur associatif, des emplois « normaux », en CDI, sont créés d’abord pour des chômeurs de longue durée qui doivent ensuite être accompagnés pour trouver des activités marchandes rentables pour faire perdurer l’entreprise. Dans les deux cas, le caractère très nouveau et innovant des dispositifs n’est vraisemblablement pas sans impact sur les personnes concernées qui retrouvent ainsi des capacités d’existence et d’action économiques. Néanmoins, la création d’entreprise et la formalisation des emplois créés demeurent dans les mêmes normes entrepreneuriales.

L’accompagnement des projets associatifs qui visent à la création d’activités pose les mêmes questions et sont confrontés aux mêmes enjeux. Les pratiques d’accompagnement interviennent dans une tension entre des processus de création correspondant à des objectifs d’utilité sociale, de modes coopératif de travail, parfois à des expérimentations en modes contributifs de rémunération des personnes impliquées, en lien avec la mise en question du bénévolat dans les associations, et les normes d’action induites par les dispositifs d’appui entrepreneuriaux financés par les institutions publiques.

Les processus de création et les appuis, dispositifs et modes d’accompagnement, qu’ils requièrent ne sont pas seulement plus complexes, parce que concernant plus d’acteurs dans de nouvelles interactions, et plus longs. Ils supposent aussi que soient transgressées et modifiées des logiques argumentatives. Ces logiques concernent les acteurs visés par les dispositifs. Le créateur n’est plus le sujet individualisé du parcours de création. Il est un acteur réinséré dans un contexte, une communauté, un collectif. Ces processus alternatifs impactent les arrangements organisationnels ; par exemple associant les usagers et les producteurs dans le développement des activités. Ils concernent enfin la valorisation économique ; par le recours à des modèles de réciprocité pour l’exploitation mutualisée de ressources comme base d’une valorisation associant des transactions marchandes à d’autres mode de financement et de revenus.

On voit que, face à cette complexité, le mode « start up » de création d’activité représente l’efficacité entrepreneuriale maximum, celle qui correspond le mieux aux logiques argumentatives basées sur une valorisation consistant à « écrémer » la valeur marchande immédiatement disponible sans se préoccuper d’autres constructions (arrangements sociaux sur base d’utilité sociale reconnue, viabilisation économique par la réciprocité sur base de ressources partagées). Le paradoxe est que ce mode, ou tout au moins cette appellation, à défaut de son mode d’action, est repris dans certaines initiatives de création d’activités développés par des communautés d’acteurs sur des bassins d’usages et de ressources spécifiques. On en a l’exemple avec un programme appelé « start up de territoire », dans les Hauts de France.

On pourrait analyser finement les parcours de création développés sous les modes de l’économie sociale et solidaire (ESS) avec les labels de l’entrepreneuriat dit social ou de l’entreprendre autrement, dans ce qu’ils relèvent de normalisation simplification des modèles de création et ce qu’ils introduisent d’ouvertures transgressifs dans les arrangements sociaux et les modes de valorisation.

Il y a nécessité de transgresser les modèles de création d’activités parce que les modèles de l’entrepreneuriat sont plus que prégnants, ils sont « fixants » pour reprendre les analyse d’Armand Hatchuel et de Benoit Weil à propos des régimes d’innovation.

L’entrepreneuriat peut alors être perçu comme un commun de la connaissance opératoire de création d’entreprise, fixant, et donc rendant difficiles d’autres modes de création en émergence. Le recours à des notions de « modèle économique» pourrait aller dans ce sens, comme celles de gouvernance et d’innovation sociale, si les enjeux n’en sont pas explicités.

L’utopie de l’entreprendre autrement, en communs par exemple, représenterait alors une issue possible. L’idée utopique socialise l’étrange et ouvre à la construction d’un commun de la connaissance, alternatif. Le brainstorming et autres exercices d’intelligence collective peuvent correspondre à des opérations de fixation, ou de restauration de la fixation, tout aussi bien qu’à des opérations disruptives de création d’alternatives. Mais, il n’y a pas de commun renouvelé sans altérité, sans une organisation de la dé fixation.

Qu’est ce qui s’expérimente dans les initiatives solidaires comme formes alternatives de viabilité économique, que les communs fixés au titre de la rationalité économique ne conduisent pas à leur normalisation ?

L’initiative présente un double aspect. D’un côté, c’est la banalité, l’évidence de la pratique réelle ; ce n’est pas autre chose que ce qui se pratique déjà, mais qui est inconnue, au sens où elle est connue de ceux qui la pratiquent, mais pas reconnue, qui ne participe pas au commun ordinaire légitime. D’un autre côté, c’est une création, le fruit d’une exploration qui nécessité une création, une dé fixation, une rupture, une prise de position, un processus émancipatoire vis-à-vis du commun.

S’il y a initiative, c’est qu’il y a un « pas de côté » du point de vue des pratiques dites économiques, une surprise qui fait dissensus. L’initiative suppose l’exercice du droit à l‘expérimentation.

Il n’y a pas initiative s’il n’y a pas d’écosystème créatif. Le recours à la notion d’innovation, et donc d’écosystème innovant, peut avoir un effet « fixant ». Il faut donc explorer les régimes fixants et les régimes d’altérité. Etudier les fixations, c’est aussi fabriquer un nouveau langage pour dire les choses explorées, inattendues, élément pour un nouveau corpus symbolique.

On pourrait faire l’hypothèse que l’économie et l’institution de la réciprocité pourraient être au centre de ce nouveau corpus symbolique.

 

Les tiers lieux, creusets d’un nouvel entreprendre ?

Les tiers lieux sont des espaces importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs auxquels elles participent. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques de création et d’incubation d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas pour autant de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés.

Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail collaboratif sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, mené personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie contributive ou collaborative, commune, mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette.

Lorsque ces caractéristiques sont actives, les tiers lieux concernés forment autant de points d’appuis à un nouvel « entreprendre » qui impacte autant les acteurs  porteurs de ces projets que les usagers ciblés. On comprend alors que ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

 

Pratiques transgressives : l’accompagnement pair-à-pair

Le collectif, incubateur transformationnel émancipateur

Ces pratiques qui se font jour, notamment dans les tiers lieux, ne se présentent cependant pas, ou peu, comme autant de dispositifs d’accompagnement ; ou tout au moins elles ne font pas référence aux dispositifs de l’entrepreneuriat. Elles se mettent en œuvre souvent dans des contextes et lieux spécifiques de socialisation alternative, des tiers lieux, mais aussi des lieux publics, lieux culturels ou de sociabilité (des cafés citoyens, notamment). Elles relèvent des « résidants » plus ou moins permanents de ces lieux, ou de ceux qui en font des bases appuis de d’expression et de développement de projets.

Le mode d’entrée et d’interprétation de ces pratiques est moins la spécificité des projets que la dynamique et les interactions produites au sein de « collectifs » qui jouent un rôle d’  « incubateur » de processus de création d’activités.

 

 

L’accent mis sur les ressources dans une économie du développement durable

On peut faire l’hypothèse que ce qui pousse les acteurs à se réunir pour créer de nouvelles activités n’est pas, d’abord, ou surtout, un désir et une volonté d’expérimenter un nouveau mode de création. Il pourrait s’agir aussi, et peut être surtout de faire face à des difficultés de réalisation de besoins (espace de travail, alimentation alternative, accès à des données et des connaissances,…). Aussi, n’est-ce pas d’abord pour une raison idéologique que la question de l’accès à des ressources se trouverait posée. Et elle se trouverait alors posée, associée à celle du partage de ces ressources. La création d’activités suppose l’accès à des ressources et un accès individualisé n’est pas aisément envisageable ; l’acteur individuel ne pouvant y avoir aisément accès par le biais de relations sociales, par don, par héritage, par exemple. Malgré certaines possibilités offertes par les dispositifs d’aide à la création, il ne peut pas non plus y avoir accès par une transaction financière ou un prêt, à défaut de cautionnements sociaux. De fait, l’accès aux ressources nécessaires à la création, développement, pérennité des activités à créer, se trouverait posée dans un système de relations qui met les acteurs en contacts directs, hors des relations instituées et reconnues ; les relations dites de « pair à pair » devenant ainsi une sorte de nécessité et pas, d’abord ou seulement, une volonté de se tenir en dehors des fonctionnements institués par l’économie politique des rapports sociaux.

 

Partager des ressources pour construire des activités, un cheminement en communs

La création d’activités ne peut se passer des capitaux, financiers, mais aussi sociaux, culturels et symboliques, formés par ces ressources. Un accès réaliste pourrait ne passer que par la facilitation que représentent le partage et la mutualisation des ressources. Et, non seulement le partage et la mutualisation de ces ressources, mais aussi des  processus permettant de les constituer, de les gérer, de les maintenir et d’en assurer la pérennité.

A partir du moment où les processus de création d’activités sont initiés et rendus possibles par du partage ou de la mise en commun de ressources, on comprend que la question de l’utilité des activités créées, en biens et services, soient envisagée collectivement. Cette question, elle aussi, ne relèverait pas alors d’un seul point de vue idéologique et de représentations de la valeur éthique ou morale de ces biens et services visés, mais aussi des processus de construction des activités qui permettent d’y avoir accès.

L’enjeu social, et l’effet « dé fixant » de ces processus de création d’activités, pour et par des usages mis en commun, poserait alors d’une autre façon la question de l’utilité sociale. Celle-ci est surtout posée de façon substantive, en lien avec les caractéristiques des biens et services eux-mêmes. C’est par exemple le cas lorsqu’il s’agit de caractériser des biens alimentaires, avec la notion de « bio » par exemple. Ce qui est mis en avant ce sont les qualités du bien et pas la relation établie entre producteurs et consommateurs, et son éventuelle transformation. La question de l’utilité sociale peut alors être posée, associée à des processus entrepreneuriaux de création d’activité, en dehors de toute approche de ressources mutualisées, dont on sait qu’elle est centrale dans les approches qui mettent en avant la notion de biens communs ou de communs. C’est le cas dans les processus de création relevant de l’entrepreneuriat social.

Dans une autre approche, en communs, la question de l’utilité sociale se pose au cœur des processus mutualisés d’accès et de mise à disposition de ressources. Elle se complexifie pour aborder des processus socialisés où il s’agit de construire des usages, de les expérimenter, de les tester, et pas seulement d’adapter des services rémunérateurs à des usages existants ; ce qui oblige à une construction dans la durée et dans l’ouverture des interactions et des intermédiations. Parler de processus socialisés ne veut pas dire que ce sont des processus collectifs au sens où ils rassembleraient obligatoirement des groupes nombreux. Ces processus peuvent ne concerner que très peu d’acteurs, voire même des individualités. Mais ils inscrivent la construction des utilités envisagées dans un contexte de relations et d’interactions qu’il leur faut qualifier socialement. Certes, cela peut paraître complexe et prendre du temps. Mais, cela en revient à mettre en évidence que la prise en compte de la complexité, et de la réduction/résolution de cette complexité, n’existent que par rapport à des choix et des priorités qui s’opèrent par les processus d’institution qui sont là où on les met pour les réduire. On pourra faire le choix d’une complexité des montages financiers dans un système qui donne prime à la capitalisation financière et à la valorisation exclusive marchande et à court terme, et privilégier la simplification que représente l’optimisation/standardisation des relations marchandes normées. Mais, on pourrait faire le choix d’une temporalité acceptée, même si elle pourra alors être facilitée, voire « optimisée », correspondant à la qualité des processus relationnels construits dans cette perspective de mutualisation de ressources pour la création d’utilités sociales. On comprend alors que les processus de construction s’inscrivent dans des temporalités et des intermédiations que sont celles d’un accompagnement misant sur le « pair à pair ». C’est ce qui s’expérimente dans certains lieux qui rendent possible ces formes d’accompagnement qui ne sont pas toujours identifiées comme telles et reconnues, et donc faiblement financées par les pouvoirs publics.

 

Les écarts à la norme, fixante, du projet…

Mais cette reconnaissance par les pouvoirs publics est obscurcie par les modes d’intervention de l’action publique et le vocabulaire utilisés.

C’est au regard des exigences de ces processus complexes de création en communs et en pairs à pairs qu’il faut envisager le rôle normalisateur et fixant que joue la notion même de projet, notion incontournable de toute prise en compte des initiatives de création d’activité. La critique souvent faite aux appuis institutionnels donnés à ces initiatives est qu’ils tendent à individualiser ces processus et ne les prendre en compte qu’au travers de leurs porteurs principaux. Mais, la critique est rarement exprimée concernant l’effet normalisateur de la catégorie opérationnelle de projet, tant elle semble incontournable par son apparente neutralité. De plus, l’effet principalement normalisateur pourrait ne pas être là où on le pense immédiatement, dans l’apparent isolement d’un preneur d’initiative. Les individualités à l’œuvre dans ces initiatives sont indissociables des collectifs dont elles sont les membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Mais ces processus complexes ne seront susceptibles d’être « appuyés », « accompagnés », qu’à partir du moment où ils s’expriment au travers d’un « projet » de création. La nécessité affichée par ces dispositifs d’appuis institués de circonscrire rapidement le « projet », de la même façon qu’il faudra pour cela définir le « modèle économique », aura un effet normalisateur et réducteur de complexité. Certes, les acteurs pourront générer une stratégie de « traduction » et quasi dissimulation de la dynamique souhaitée pour se mettre en conformité avec les exigences formelles des dispositifs d’aide.  Les risques sont grands que la dynamique collective de création en pâtisse. La prise de risque de l’entreprendre en communs n’est pas toujours là où on la situe traditionnellement, dans les processus entrepreneuriaux.

 

Le recours aux outils méthodes de travail collaboratif et d’intelligence collective

Le recours à des outils, dits, collaboratifs est-il susceptible, en lui-même, de caractériser une logique d’accompagnement alternative, en pair-à-pair ? Présentées comme méthodes innovantes ce ne sont souvent que des reformulations d’outils de dynamique de groupe. On peut faire ici l’hypothèse que le caractère le plus innovant de ces démarches, serait surement, plus que la sophistication des outils du travail de création collective, le temps pris et le soin apporté à des moments d’interactions et de conception d’usages, associés à des moments et dispositifs permettant un travail d’identification et de construction de ressources en communs. La « fabrique des usages » et la « mise en communs » étant à l’œuvre, envisagées comme telles, les outils collaboratifs et les méthodes de type sociocratie et stigmergie prennent alors tout leur sens.

 

Le tournant contributif

Un autre aspect essentiel à prendre en considération, dans ces processus originaux de création, est la position/posture sociale des acteurs qui y sont investis.

Les dispositifs d’appuis à l’entrepreneuriat, bien que faisant référence à un développement induit par la création d’entreprises, ont été conçus et financés dans la perspective d’une création d’activités devant assurer au moins l’emploi du créateur. La justification de ces dispositifs était, et demeure, d’obtenir de la création d’emplois. On retrouve cette même préoccupation dans les dispositifs destinés aux étudiants. Et cet objectif de création d’autoentreprises n’est pas sans écho auprès de jeunes populations dont les possibilités d’insertion professionnelle peuvent apparaître réduites. De plus, ces dispositifs mettent en avant des processus d’autonomisation par rapport aux modes du travail et de l’insertion professionnelle dont on sait la résonance auprès des catégories de jeunes entrant dans la vie active.

Et, dans un contexte qui peut apparaître comme un manque d’emplois auquel s’ajoutent des dysfonctionnements dans le marché du travail, la question de l’emploi imprègne les contextes d’expérimentation de nouveaux processus de création d’activités. D’ailleurs, les dispositifs publics continuent de vouloir évaluer leur impact socio-économique par la mesure de la création nette d’emplois ; les aides sont accordées sur base de perspectives en ETP (équivalents temps plein).

Dans le même temps, les démarches « ouvertes » de création d’activités associant fabrique d’usages et mise en communs de ressources partagées comme base des processus de création d’activités pour lesquels les acteurs s’efforcent de trouver des formes renouvelées de viabilité économique, les mobilisent dans une diversité de situations et de positions.

On y trouve, associés et coopérants dans ces processus, des salariés directement employés, soit par la structure définitive ou transitoire qui porte les activités en cours de création –C’est le cas lorsqu’il y a un financement FIDESS apporté par France Active, par exemple-, soit par une structure assurant le portage et l’accompagnement du projet de création. Mais on y trouve également associés des acteurs dans une diversité de positions et d’appellations : des bénévoles, des volontaires (notamment du fait du succès de certains dispositifs d’ « emplois », comme les services civiques), mais aussi d’autres qui trouvent à se financer sur les moyens accordés aux projets de création tout en étant dans une diversité de situations de prestations, d’accompagnement, etc. ou du fait qu’ils bénéficient d’indemnités au titre de la solidarité : les personnes indemnisées au titre de Pôle Emploi, sous régime général ou statut d’intermittence.

C’est sur ces bases que s’ouvre une problématique de la contribution permettant de comprendre les logiques de rémunération rétribution de travaux menés dans des processus de création d’activités selon ces nouvelles modalités de valorisation économique.

Dans les processus émergents de fabrique des usages, sur base de ressources circonscrites et gouvernées pour cela, les positions sociales et les statuts d’emploi se mélangent. Les acteurs économiques étant potentiellement placés à égalité dans les processus collaboratifs, les frontières s’estompent, ou, tout au moins, les distinctions anciennes sont mises en question. Des acteurs souvent en transitions professionnelles, sont tout autant à la recherche d’une autonomie de rémunération qu’à la recherche d’un statut d’emploi. Ils sont intéressés par une rémunération sur base de leurs contributions à des projets de création qui leur garantisse une solidarité collective ; ce que permettent les contrats d’emploi en CAE (coopérative d’activités et d’emploi), ou, pour certaines activités, le statut d’intermittent lorsqu’il est utilisé sur base d’une régulation annuelle. Mais ces positionnements ne concernent pas les acteurs les plus engagés dans des dispositifs expérimentaux de rémunération sur base de contribution. Les questions posées par la « valorisation des activités des bénévoles » dans les projets associatifs relèvent de cette même logique de déstabilisation des formes sociales de reconnaissance et de rétribution des activités.

De ce point de vue, il serait pertinent de montrer en quoi, dans ces processus expérimentaux de création d’activités, les « salariés » opèrent dans des rapports à l’emploi statutaire qui se complexifient. Il faudrait regarder comment y sont mobilisés les emplois sous contrats aidés, les volontaires, en services civiques. Il faudrait regarder comment s’opère le rapport aux indemnités chômage et aux différentes aides sociales, plus ou moins combinées avec des rémunérations hors statuts d’emploi. Un exemple des effets paradoxaux de ces combinaisons de ressources que nous montre une enquête de terrain est que des personnes sollicitées pour « bénéficier » d’un CDI par l’Entreprise à but d’emploi opérant dans le cadre de l’expérimentation « territoire zéro chômeur », en tant que chômeur de longue durée, disent ne pas vouloir prendre cet emploi statutaire parce que n’ayant pas la disponibilité suffisante, étant trop occupées à travailler par ailleurs…

De la même façon, les acteurs que l’on pourrait identifier comme des « indépendants », ne se pensent pas comme des consultants, ni même des prestataires, dont ils ne reprennent pas le vocabulaire pour qualifier leurs contributions. Ils mettent en avant le fait de contribuer à un ensemble d’initiatives, dans des modes d’engagement variables, et donc de réaliser une diversité d’activités selon des modes de coopération eux-mêmes très différenciés. Ils n’en ont pas moins à cœur d’opérer une recomposition singulière de ces contributions dans le cadre d’un projet très personnel.

Il faudrait aussi analyser finement ce qui ressort de l’engagement dans ces dispositifs de création et d’accompagnement des « techniciens », des « chargés de mission » et autres salariés des collectivités territoriales et des dispositifs institués. Il faudrait dissocier ce qui relève de leurs contributions dans le cadre de leurs rôles institutionnels et de celles qui relèvent d’un engagement plus personnel dans les projets qu’ils soutiennent et accompagnent.

 

Enjeux sous-jacents aux appuis à l’entreprendre

L’expérimentation de nouvelles formes d’entreprendre est désormais une réalité. Tout à la fois, ces expérimentations les font se conformer aux dispositifs d’appuis et aux logiques d’accompagnement existantes. Mais aussi, elles les font évoluer, et en suscitent même d’autres qui élargissent le champ des explorations et expérimentations. Dans ces nouveaux contextes sociaux et institutionnels de l’entreprendre, les représentations de l’action portées par les acteurs et leurs pratiques se confrontent et s’ajustent aux modèles d’action et aux appuis existants. Mais elles proposent des modalités nouvelles qu’elles tentent de faire reconnaître, notamment en vue de leur financement au titre des appuis publics à la création d’activité et au développement économique.

Cet aspect semble pris en compte par ceux qui mettent en avant la force, voire la permanence, des systèmes de représentation de l’action, notamment en matière d’action économique. Il est alors fait référence, notamment, à des cartes cognitives permettant de constater une juxtaposition de systèmes de représentations souvent rassemblées par des notions consensuelles mais peu explicitées en termes d’enjeux de transformation. Faire référence au « collaboratif », à l’« innovation sociale » ne dit rien, ou peu, de ces enjeux.

Chaque initiative se trouve confrontée à trois domaines d’enjeux.

Le premier concerne les rapports au travail tels qu’exprimés dans les processus de création d’activités et dans la mise en œuvre projetée et expérimentée de ces activités.

On peut examiner ces rapports au travail, les représentations exprimées par les acteurs concernés et les pratiques réelles mises en œuvre, au regard de deux tendances affichées et pratiquées : une moindre spécialisation et division du travail ; un moindre adossement aux fonctionnements dominants de ce qu’il est convenu d’appeler le marché du travail, et donc la valorisation de solutions de reconnaissance et de rémunération « hors marché ».

Le deuxième enjeu concerne les conditions sociales et écologiques des processus de création d’activités, leurs mises en relation et en perspective les uns par rapport aux autres.

Dans quelle mesure se préoccupe-t-on d’utilités sociales, de construction de ressources durables et génératrices d’usages régulés en droits, et de conception/production/mise à disposition des biens et services d’usage qui soient dans la perspective définie au cœur des processus préliminaires. On voit alors que la question des projets d’entreprendre, qu’ils soient individuels et collectifs, suppose un traitement préliminaire qui ne peut qu’être socialisé à l’échelle de communautés. On peut ainsi mieux apprécier les processus en interactions d’acteurs débouchant sur des projets plus ou moins individualisés. On peut ainsi comprendre les processus d’incubation d’activités prenant les formes de projets reliés dans le temps ou dans leurs éléments constitutifs. On pourrait montrer en quoi cela relève d’une sorte de « permaculture » de projets ; les projets s’abritant et se protégeant les uns les autres en symbiose et en partage de ressources. On pourrait aussi montrer ce qui relève d’une sorte de « compostage » de projets, les projets suspendus ou abandonnés pouvant être repris, recyclés, dans de nouvelles interactions d’acteurs.

Le troisième enjeu concerne les processus de valorisation économique.

Les questions qu’il faudra envisager seront alors nombreuses. C’est tout d’abord celle de l’ouverture des perspectives de valorisation à d’autres qu’à la seule valorisation marchande aux conditions standard du marché, par exemple les conditions prises en considération dans les traités européens, un marché qui serait « purifié » de régulations sociales, solidaires, etc. Sous un autre angle c’est la question de la combinaison opérée entre ces logiques (marchande, redistributrice, réciprocitaire) pour construire des modèles économiques plurielles, ouverts à des évolutions possibles. C’est aussi la question du prima éventuel donné, ou non, immédiatement ou à terme, à la réciprocité dans ces combinaisons. Cela suppose alors de remettre en cause le prima donné traditionnellement, soit à la redistribution, dans un modèle de financement public dominant, soit au marché, dans un modèle économique qui semblera « normal » aux acteurs et pourra à lui seul représenté la totalité de la perspective de valorisation. Il faudra regarder les spécifications données aux combinaisons de ces différents processus de valorisation selon les activités de production, de construction des accès aux biens et services, ce qui relève de la distribution dans les formes marchandes standard, de gestion des activités et de protection des acteurs à l’œuvre dans ces processus. Il faudra aussi appréhender les  transitions et les temporalités envisagées dans la combinaison de ces processus de valorisation ; les coalitions locales et nationales entre les organisations porteuses de la valorisation économique des activités exploitant les mêmes ressources, plus ou moins mises en communs, etc.

Comprendre les initiatives collectives dans leurs spécificités et la singularité de leur parcours peut se faire en les analysant sous l’angle de chacun des enjeux pris séparément. Mais, il est particulièrement intéressant d’envisager les initiatives dans un même mouvement et au regard de la résultante que forme les directions prises pour chacun des trois enjeux. On pourrait ainsi envisager, sous l’angle de ces trois enjeux, séparément et simultanément, les processus de création qu’elles activent, les appuis qu’elles sollicitent, les interactions sociales qu’elles valorisent, les formes qu’elles se donnent au titre de leur organisation collective et des rétributions qu’elles sont capables de générer, les arbitrages entre logiques de valorisation qu’elles font pour modéliser la viabilité économique des activités créées.

L’espace socio-économique de l’entreprendre

Rapport au travail

Division/recomposition

Marché / Contribution

Valorisations économiques

Ouverture/pluralité/Combinaison

Prima/Modèles économiques

 

Utilités/Ressources/Activités

 

Comment les initiatives, et les projets qu’elles induisent, se positionnent-ils dans cet espace ? Et surtout, comment se positionnent-ils à différents moments de leur déploiement dans ce système d’axes formant un espace des possibles au sein duquel se déplacent les pratiques, en conformité et en décalage avec les représentations que les acteurs s’en font ?

Il faut prendre en compte que les initiatives et les projets qui les mettent en œuvre évoluent dans le temps, en même temps qu’ils cheminent dans l’espace formé de ces trois enjeux. Les choix, de valorisation économique par exemple, peuvent n’être que transitoires, pour tester les possibilités, en attendant que d’autres rapports, de réciprocité par exemple, soient construits, que les acteurs y soient acquis, que les institutions publiques adaptent leurs dispositifs d’appuis, etc. Dans d’autres cas, ça pourra être la déviation par rapport à des visées de départ, ou la réorientation des projets par blocage des processus de mise en communs. L’analyse est à faire en rapport avec les contextes spatio temporels de ces initiatives, facilitant un exercice de réflexivité dans l’action. C’est à ce niveau qu’un accompagnement de pairs à pairs prend tout son sens.

Cela en revient à avancer deux hypothèses. D’une part,  on suppose, de la part de tout ou partie des acteurs, une identification des enjeux et des choix à opérer dans le cheminement même de l’action. Les acteurs auraient alors des capacités d’interprétation et d’argumentation de l’action face à des normes existantes et des alternatives plus ou moins explicitées et affirmées. D’autre part, il serait possible d’interpréter des systèmes d’action et de représentations de l’action par rapport à ces trois enjeux structurants de l’action économique ainsi que d’identifier leurs positions et parcours dans cet espace.

 

Mise en perspective des dispositifs d’appuis à l’entreprendre

On voir alors qu’il serait possible de qualifier les différentes normes (somme d’argumentations formalisées et de dispositions pratiques) que représentent les dispositifs d’appuis à l’entreprendre selon leur position dans l’espace socio-économique de l’entreprendre.

On pourrait y qualifier le modèle entrepreneurial, ordinaire, ou sa variante « sociale », celle qui introduit la question de l’utilité sociale comme visée dans la conception des biens et services développés.

On pourrait spécifier ce qui relève d’un « entreprendre autrement », comme viabilisation de projets collectifs initiés dans un cadre associatif.

Se distinguerait ce qui commence à relever spécifiquement d’un entreprendre en communs, porté par des démarches de co construction, en pairs à pairs, de séquences de création portant sur les utilités, les usages, les ressources à construire, rendre accessible et à mobiliser, et portant ensuite sur la création d’activités viabilisées économiquement dans une pluralité de modèles économiques ouverts.

Serait également possible de différencier plusieurs parcours de création au sein de ce qui commence à se structurer autour de possibles démarches d’entrepreneuriat territorial.  Ces parcours seraient différenciés selon les niveaux d’identification des enjeux et selon les choix faits en matière de  mutualisation et de standardisation des processus de création. Pourrait être distinguées les voies  de la mise en communs de ressources dans une gouvernance partagée, par exemple lorsque des démarches de type PTCE (pole territorial de coopération économique) relevant de l’ESS débordent les coopérations sur les ressources existantes pour être créatrices de ressources et d’activités économiques induites. Cette voie serait à distinguer de celle qualifiée de « start up de territoire », prenant son origine dans des logiques entrepreneuriales classiques, par exemple à partir d’une reprise d’entreprises existantes, de l’identification de bassins d’usages possibles, mais dans des démarches qui ne mettent pas en avant la construction/mutualisation de ressources partagées et gouvernées dans une logique coopérative, mais limitent leur ambition à la coordination de projets entrepreneuriaux classiques, avec un appui public partagé entre les projets et, éventuellement une labellisation commune de ces projets sur un territoire donné.

Mais ces différents parcours, tout à la fois, se distinguent et s’interpénètrent, rivalisant et se partageant les dispositifs d’appuis publics. Certains, les processus entrepreneuriaux classiques, peuvent aussi être vus comme des moments standardisés de processus d’entreprendre plus large et plus long du point de vue de l’espace socio-économique visé.

Quand bien même ils sont avancés dans l’apparente neutralité de l’action économique, la référence à ces dispositifs d’appuis n’est pas sans connotation idéologico politique. Mais les interprétations que s’en font les acteurs ne semblent pas bloquées par ces connotations. De fait, les expérimentations  se mènent par-delà les positions idéologiques et contribuent à les transformer.

Les mondes de l’entreprendre et leurs accompagnements se cherchent et cherchent de nouveaux chemins de transition.

 

 

 

 

 

Communauté, espace de réciprocité relationnelle : Espace public, économique, dans une économie des communs

La question de la communauté, ou des communautés, est essentielle dans les modes de construction d’activités auxquels on fait référence en parlant d’économie solidaire (plus encore que sociale), voire d’économie des communs (ou par et pour les communs). On pourrait reprendre ici le terme d’ « association », au sens plus global et historique, même si la loi dite « 1901 » pourrait sembler avoir qualifiée une fois pour toutes tout principe d’association.

En effet, cette question concerne la construction des modèles économiques et pas seulement la gouvernance. Elle ne relève pas seulement de considérations éthico politiques, mais bien de celles qui concernent la viabilité économique des activités construites. Si cette construction se veut dans une logique vraiment alternative à l’entrepreneuriat ordinaire, même « social », la communauté doit être regardée sous l’angle d’un espace de réciprocité relationnelle et des règles que les différents acteurs (producteurs et/ou collectifs d’usagers) se donnent, y compris en référence aux droits à instaurer et développer pour cela.

Différents niveaux de communautés, vues comme groupes socioéconomiques ou collectifs de travail ou d’usages, partageant tel ou tel accès à des ressources, tout cela n’est pas incompatible avec l’appartenance à une communauté nationale, celle-là garante d’un même niveau de droits et de devoirs relevant de la citoyenneté. C’est même l’inverse ; c’est bien le principe de citoyenneté économique, institué dans les fonctionnements publics qui crée les conditions pour que les communs se développent. Comme le souligne B. Coriat : « Les communs ont besoin de l’Etat pour se développer ; car il doit créer les ressources (à commencer par les ressources juridiques) dont les commoners (les producteurs des biens communs) ont besoin pour exister » (Coriat, 2016). Prise en ce sens la référence à une communauté n’a rien à voir avec une structuration communautariste de la société. Comment alors appréhender cette notion de communauté ? Quel sens lui donner en référence, ici, aux communs ?

 

  1. Comment faire ?

Une problématique en termes de « parties prenantes » semble convenir, à premier abord. Elle paraît correspondre à l’analyse de ces contextes que beaucoup s’accordent désormais à qualifier d’ « écosystèmes », sans bien prendre en compte les relations entre espèces et types d’êtres vivants qu’ils supposent ; des relations faites parfois de coopération, mais souvent de prédation. De fait, parler de parties prenantes renvoie à des relations envisagées comme potentiellement contractuelles qui débouchent implicitement sous cette référence sur des relations « naturellement » marchandes.

Sans faire ici une critique systématique et exhaustive de ce que la problématique à construire à ce niveau devrait être, il faut évoquer ce que la notion de « champ », telle que développée par Pierre Bourdieu, apporterait à l’analyse de ces communautés. Quelle serait l’apport d’une telle problématique pour comprendre les processus de construction de telles communautés ?

Mais quelle communauté/association construire alors que les processus de positions et postures sociales peuvent être analysées au travers des rapports de domination qu’ils incorporent ? Dans les démarches qui se revendiquent d’une dynamique coopérative, solidaire et d’un entreprendre qui serait autre, la référence au collectif, au « commun », sans forcément s’inscrire dans une théorie des communs est aujourd’hui souvent avancée. Il est fait état de rapports sociaux qui seraient « autres », sans souvent plus d’explicitation qu’une référence globale à la solidarité, au partage, ou tout simplement à une humanité pacifiée, au titre de la « vie bonne » dont parlait Aristote, au « bien commun » des tenants du libéralisme économique souhaitant reconstruire un principe d’intérêt général, ou tout simplement une référence aux principes républicains de Liberté, Egalité, Fraternité, sans que cela suppose d’exercice de droits réellement exercés dans une citoyenneté active. Tout cela n’explicite pas des rapports automatiquement réciprocitaires malgré les énoncés en ce sens des acteurs engagés dans l’action collective. S’il s’agit de faire prédominer des rapports de réciprocité à des relations de pouvoir, dont on sait qu’elles sont sous tendues par des rapports d’inégalités face à l’action économique (rapports marchands, mais plus encore accès aux capitaux financiers, culturels, symboliques), alors fabriquer et « spatialiser » des rapports de réciprocité suppose de déconstruire préalablement ces rapports de domination. Déconstruire pourrait alors signifier expliciter, émanciper, équilibrer, et pour cela délibérer, argumenter et ajuster.

 

  1. La communauté comme espace de réciprocité relationnelle

Envisager la communauté comme « espace de réciprocité relationnelle » en revient à donner un statut particulier aux relations de réciprocité qui s’instaure au sein de cette communauté et dans les relations avec les autres. La communauté est alors envisagée comme porteuse de ressources partagées, génératrices d’activités dont les usages répondent à des besoins et des utilités sociales.

Dans quelle mesure ces activités sont-elles construites autrement que sous des logiques marchandes ? Sont-elles construites dans un équilibrage des logiques de valorisation qui donne un rôle pivot à la réciprocité, au cœur des fonctionnements économiques ?

Condition de la construction de la communauté en espace de réciprocité relationnelle, ce rôle pivot doit être construit en amont de la définition même de l’activité. L’un conditionne l’autre et réciproquement. Mais, de la même façon, c’est la création d’une telle communauté qui garantit l’impulsion réciprocitaire et que la réciprocité peut subordonner les deux autres types de valorisation économiques que sont le marché et la redistribution, pour reprendre les catégories de Polanyi (Temple, 1997 ;  Gardin, 2006 ; Servet, 2007). Rôle pivot de la réciprocité et construction de la communauté sont ainsi dans une dynamique en miroir. S’agissant des activités elles-mêmes et de leurs contenus en produits, services, usages, accès, la création d’un tel espace suppose une construction conjointe de l’ « offre » et de la « demande », dans des rapports entre producteurs et usagers eux-mêmes transformés. Cet espace est alors fondé sur une intercompréhension mutuelle des acteurs économiques qui font de la réciprocité leur valeur commune.

Ainsi la réciprocité ne dépend-t-elle pas de la nature des biens et services fournis mais des modalités de constitution de cet espace réciprocitaire, des types d’implication des usagers et des contributions volontaires qui produisent également ces biens et services (Gardin, 2006). Ces biens et services ainsi construits auront des effets sur la mobilisation du marché et de la redistribution pour conforter ces activités. Vu l’ampleur de la transformation des systèmes d’action et de représentation symbolique que supposent ces engagements, on comprend qu’à court terme soient mobilisés les modèles économiques marchands traditionnels, parfois même modulés par des régulations que l’acteur public peut faire intervenir sous la pression des initiatives solidaires.

Plus précisément il faut donc examiner davantage les modalités de réalisation des échanges que les productions (en produits et services) elles-mêmes. On voit alors que l’approche par l’identification à court terme des « modèles économiques », qui est toujours une exigence des pouvoirs publics, révèle son incapacité à se distancier des logiques spécifiquement et exclusivement marchandes.

Ainsi, l’évaluation de l’impulsion réciprocitaire ne repose pas sur la nature des biens finaux mais de l’analyse des modalités de constitution de ces biens, d’implication des usagers, de leurs contributions aux initiatives solidaires en communs, puis de celle des modalités de mobilisation des marchés selon leur modération par de la redistribution. Dans l’hypothèse d’une économie qui ferait jouer un rôle pivot à des rapports de réciprocité, cette évaluation est première par rapport à celle que l’on peut faire de la morphologie de l’action en communs.

De la même façon, cadrant avec la même hypothétique évaluation de cette action, le commun s’envisage en priorité au regard de ses communautés d’usages et de leurs échanges pour comprendre la nature des activités, leurs productions en produits et services. Cela permet de comprendre les contributions des coalitions d’acteurs économiques vivant des, et autour des, communs. Cette hypothèse du prima donné à la réciprocité suppose aussi d’envisager les différents rapports à la redistribution opérée par les pouvoirs publics, et ce sous différentes formes : régulations tutélaires des marchés, conventions, concertations, négociations, agréments, politiques de l’« listes », solvabilisation des usagers par des dispositifs publics, aménagement des appels d’offre, avec clauses sociales.

 

  1. La réciprocité, principe unificateur ?

Dans quelle mesure, au sein de la communauté porteuse de l’initiative en commun, la réciprocité, dans l’une ou l’autre de ses expressions, est-elle affirmée comme un principe unificateur des logiques de valorisation économique ? C’est dans la mesure de cette affirmation que la fédération de projets centrés sur ce principe pourrait constituer une réelle alternative au « donnant/donnant » marchand qui caractérise les économies occidentales capitalistes marchandes.

Cet aspect est plus déterminant comme structuration des représentations symboliques de l’action économique que celui qui relève de la morphologie spécifique des organisations, même si ces organisations reposent sur des principes de coopération et de gouvernance démocratique, en communs.

Le prima donné à ce principe ne va pas de soi. Il s’oppose à l’intériorisation des formes exclusivement marchandes, et la naturalisation de ces formes, dans les représentations de ce qui « fait économie » et donc des modèles économiques au travers desquels on voudrait évaluer la viabilité économique des activités construites.

La construction d’un espace réciprocitaire suppose l’engagement des associés au commun. Mais cet engagement, qui correspond à l’adoption d’un système des règles, peut n’être perçu qu’au travers de contraintes relationnelles auxquelles ce système correspond. Et de ce point de vue, il faut envisager les effets perçus comme libérateurs des systèmes de relations contraintes que peut représenter le marché, avec l’effet de naturalisation de ces échanges marchands qui, hormis le rapport aux moyens financiers et monétaires, semblent placer tout acteur sur le même plan d’égalité et de neutralité du point de vue des systèmes de relations. Le désencastrement des activités économiques, et de leur valorisation, d’avec les institutions traditionnelles serait-il signe de liberté, entre égaux ? Les travaux des anthropologues, avec et autour de Marcel Mauss, l’ont montré (Mauss, 2007 ; Godelier, 1996 ; Caillé, 2007 ; Caillé et al., 2010), autant « donner », peut faire partie de nos évidences normatives, autant « rendre » ouvre la question de la nature de l’obligation sous-jacente et son rapport à la liberté (Hénaff, 2010, p.73).

Ainsi les rapports de réciprocité relèvent de l’échange. Ils procèdent du devoir de rendre dans une construction globale de l’échange qui articule donner, recevoir, rendre. Mais ce qui fait sortir ces rapports d’échange du donnant/donnant marchand, c’est le double décalage qui intervient dans les modalités du « rendre ».

Ce décalage s’opère sous l’angle de la temporalité et de l’intermédiation.

On sait l’importance du temps et du décalage entre les actions constituant la trilogie de l’échange « donner, recevoir et rendre ». La valorisation des activités dans une perspective solidaire, en communs, est souvent envisagée sous l’angle de la réciprocité différée (Hénaff, 2010, p. 82-83).

Le rapport au temps est ici essentiel. L’immédiateté d’une évaluation qui ne se préoccupe pas des conditions spécifiques de la création des activités ne peut conduire qu’à un alignement de cette évaluation sur les principes marchands les plus stricts. Une telle évaluation qui semble immédiate et naturelle, exprimée en prix de marché, ne fait pas le détour socio politique de la fabrique sociale que suppose la construction de l’échange. Les modèles instantanéistes et naturalisant de l’évaluation économique (sous l’appellation instituée de « modèles économiques ») sont caractéristiques de la prégnance sociale, cognitive, symbolique d’un agir économique marchand capitaliste (Bourdieu,   1980, 2015). L’échange en réciprocité intervient sans fixation préalable du moment du rendu. Le fait que des échanges marchands puissent s’opérer « à terme » ne les rend pas réciprocitaires. Le terme peut être différé, sa temporalité en est fixé au moment de l’échange. Les échanges réciprocitaires, pivots d’une autre économie, sont autres choses. Pierre Bourdieu nous les laissent penser lorsqu’il met en garde, parlant du don, contre les modèles instantanéisants, « faisant disparaître la spécificité du don, à savoir qu’il y a un intervalle interposé ; rendre sur le champ la même chose qu’on a reçue, ou autre chose mais équivalent, c’est détruire ce qui fait la logique du don, le fait qu’il se déroule dans le temps» (Bourdieu, 2015, p.272 ; 1980, p.2167-189).

Ce décalage de l’échange en réciprocité par rapport à l’échange marchand est aussi le fait des systèmes de relations et des intermédiations. Ces relations ne sont pas que la somme de rapports bilatéraux. La structure en est toujours ternaire (Temple, Chabal, 1995). L’autre, le tiers, les tiers constituent le milieu dans lequel interviennent des intermédiations. Le milieu est toujours antérieur à l’affirmation de l’individu ou de l’opérateur individualisé qui s’exprime dans le rapport marchand, exclusivement bilatéral, alors que le système de relations impactant les activités ne peut s’y réduire. Se référer à la réciprocité, les évaluations dont elle pourrait faire l’objet, c’est se référer à ce qui fait tenir ensemble la communauté. De la même façon, on ne peut réduire ces intermédiations à une somme de prestations individualisées d’intermédiaires, professionnalisés comme tels. Toute relation est inter médiée pour permettre une reconnaissance mutuelle qui ne dépende pas d’un rapport bilatéral exclusif comme dans l’échange marchand qui fait de ce dernier le moteur des évaluations sociales autant qu’économiques. Intermédiations et réciprocité participent d’une nouvelle façon de problématiser la question de la reconnaissance (Honneth, 2010).

Ce décalage de l’échange en réciprocité par rapport à l’échange marchand est donc le fait des processus d’évaluation des « intermédialités », au cœur des intermédiations (Méchoulan, 2003) qui président à l’échange, et des évaluations faisant intervenir différents principes de grandeur. L’évaluation relève en effet d’autres contenus que le prix (en valeur d’échange, en travail) et même d’autres principes d’évaluation. Parmi ceux-ci l’évaluation en termes d’utilité sociale pourra jouer un rôle clef. Cette question des usages sociaux, partagés, se positionnant au centre de la construction des échanges réciprocitaires ne sera pas sans influer sur les règles présidant à ces échanges et, plus globalement, sur le Droit. Et l’on pourra constater une transformation vers plus de poids juridique donné aux droits des usages sur ceux centrés sur les formes de la propriété, notamment sur la propriété privée individuelle exclusive.

On voit alors que la construction sociale des règles de réciprocité, et leur institution symbolique en principe unificateur, est à envisager dans toute sa complexité.

Cette intégration des logiques de valorisation sous domination du principe de réciprocité peut-elle s’exercer localement, dans un espace socio-économique qui serait réservé aux organisations spécifiques travaillant en réciprocité, dans un « tiers secteur » marginalisé, en retrait des fonctionnements économiques dominants ? Cette expérience de priorisation du principe de réciprocité ne peut pas se concevoir autrement que comme un contexte d’action économique, au mieux en développement ; un contexte qui le voit s’affronter aux autres modèles de valorisation et dans lequel il cherche, en s’agglomérant, en se capitalisant, à s’affirmer comme une alternative dans les formes, mais surtout dans les modèles et les argumentations, de l’action économique ?

 

  1. Espace public : des interactions spécifiques du politique et de l’économique

Prioriser le principe de réciprocité suppose un impact déterminant dans l’espace public sous l’angle des représentations socioéconomiques et éthico politiques, et pas seulement au regard du droit mais aussi de la symbolique et du langage.

Pour Dacheux et Laville (2003) « l’économique et le politique sont dans des interactions étroites qui ne sont pas sans effets sur la configuration de l’espace public » (2003, p.9). Reprenant une critique de la notion d’espace public (Calhoun, 1992 ; Fraser, 1992), ils relient cette notion à la définition initiale qu’ils donnent de l’économie solidaire comme «l’ensemble des expériences visant à démocratiser l’économie à partir d’engagements citoyens ». Il s’agit alors de pratiques de citoyenneté économique bien différentes de l’agir économique dominant. Avec Dacheux et Laville, nous interrogeons le développement d’activités économiques qui rendent possible l’atteinte d’objectifs politiques et permettent en particulier la constitution d’espace de discussion et de débat sur la manière de répondre à des besoins sociaux. Nous questionnons aussi les rapports qu’entretiennent les «communs » et l’économie sociale et solidaire  avec le « marché » et avec le secteur public. Du fait des interactions entre l’économique et le politique ces rapports doivent être examinés au regard de ce qu’ils provoquent sur l’espace public. Mais cet espace public, comment le définir succinctement ? Il est tout à la fois lieu de légitimation politique, lieu d’émergence et de fondation de possibles communautés politiques ; certaines de ces communautés y apparaissant sous la forme de sous espaces dominés ou faiblement légitimés. En effet, l’espace public « ne se réduit pas à l’espace institutionnel » (Dacheux, Laville, 2003, p.10). C’est un espace « potentiel, ouvert à tous les acteurs ; ce n’est pas une donnée a-historique, mais une construction sociale toujours en évolution » (idem). C’est sur cet espace que l’on traite des questions relevant de la collectivité par l’affrontement des visions différentes et contrastées du bien commun et de l’intérêt général. Le traitement politique des questions relevant de la collectivité se veut universel, au fondement des institutions, mais il est profondément inégalitaire puisque tous n’y accèdent pas ou n’y ont pas le même poids politique. Il n’en demeure pas moins que cet espace concourt à une certaine pacification qui s’inscrit dans des compromis permettant de substituer l’action politique, démocratique, à la violence physique.

Reprenant à notre compte la conception développée par Dacheux et Laville concernant l’économie solidaire, nous faisons ici l’hypothèse que l’action en communs, action de création collective de communs, relèvent des mêmes expériences en économie solidaire « qui conçoivent leur action politique à travers la prise en charge d’activités économiques, ce qui suppose d’identifier et de mobiliser une pluralité de registres économiques » (2003, p.11). L’agir en communs mobiliserait alors les mêmes principes économiques, pluriels, qui sont ceux de l’économie solidaire : ceux du marché auquel, il faut ajouter la redistribution et la réciprocité (Polanyi, 1983). Mais, ce sont aussi les formes de propriété qui sont également plurielles ; les derniers travaux sur les communs l’ont bien montré (Coriat, 2015). Ainsi, les traits qui caractérisent les réalisations en économie solidaire, construites en interactions du politique et de l’économique, sont aussi ceux que l’on retrouve dans l’agir en communs. Dacheux et Laville les présentent comme une « impulsion réciprocitaire dans des espaces publics de proximité » -C’est-à-dire la recherche explicite et prioritaire, par l’activité économique construite, d’effets positifs pour la collectivité en termes sociaux et environnementaux-, et comme une hybridation entre les principes économiques –Ici, c’est plus qu’un mixage, c’est un équilibrage dans la mobilisation des ressources dans le but de respecter, dans la durée, la logique du projet initial, porteurs de communs- (2003, p.12). Cet équilibrage suppose alors de subordonner la captation de ressources marchandes à celles permettant le respect des principes -redistribution et réciprocité- qui assurent la garantie du commun en économie solidaire.

Définir ainsi un agir en communs suppose des modalités d’action collective et des pratiques de citoyenneté économique en cohérence sur l’espace public. Les pratiques individuelles et collectives de résistance, contestation, construction, proposition, projection doivent être examinées dans cette perspective.

Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets, se positionnant en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux qui eux-mêmes ne s’identifient pas comme acteurs collectifs et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social par rapport à leurs parents, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent.

 

  1. Comment alors analyser la construction des activités, en vue de leur pertinence socio politique et de leur viabilité économique ?

Se démarquant alors de toute approche de type « entrepreneuriale, il s’agit d’analyser la viabilité économique d’activités, en construction ou en usages, qui mettent en avant une logique de valorisation intégratrice basée sur des principes de réciprocité.

Dire cela ne signifie pas que ces activités ne seront pas accessibles au travers de règles d’échanges marchands. Mais la valorisation marchande sera à examiner de près dans la mesure où, dans le champ constitué par l’écosystème concerné et dans la mesure des rapports de force établis entre les acteurs de ce champ,  l’organisation des échanges aura fait l’objet d’une régulation, en lien avec les pouvoirs publics et les autres acteurs opérant dans l’écosystème. Appuyer, accompagner, par des dispositifs publics d’aide financière et de conseil, les pratiques de l’entreprendre demande donc de se mettre en compréhension des échanges et de leur construction sociale, et de permettre aux acteurs engagés au sein de la communauté de partager cette compréhension.

Cette compréhension doit alors intervenir sous l’angle des modalités de ces échanges. Il s’agit alors de se représenter et de se positionner dans des systèmes de relations, de liens sociaux, des règles d’usage des ressources et des « produits » (biens et services).

Ils auront alors à envisager les transformations que ces échanges supposent du point de vue des processus de financement, de production, de distribution et consommation, en conformité ou en décalage avec les rapports sociaux qui les caractérisent habituellement dans le cadre des règles marchandes ordinaires.

 

  1. Vers de nouvelles régulations des échanges économiques vers une institution de la réciprocité ?

D’ores et déjà, dans la valorisation des activités résultant de ces dynamiques d’initiatives solidaires, en communs, et donc dans leur évaluation, des perspectives différentes se font jour.

Tout d’abord, des formes de coopération entre producteurs se développent, portées par les potentialités de la production en communs et renforcées par les potentialités du numérique et de l’Internet. La multiplication des organisations collectives sous structures de SCIC (société coopérative d’intérêts collectifs) en est ici le reflet majeur. La production par les pairs basée sur les communs (Benkler, 2006 ; Bauwens, Kostakis, 2017) ouvre la voie à de nouvelles opportunités de création et de distribution de valeur. Cette notion de « Pair à Pair » (Cf. les travaux de la Peer to Peer Foundation), si on la relie à celle de contribution (Stiegler, 2015), présente une autre perspective d’évaluation des projets de création d’activités solidaires en communs.

Parler de relation Pair à Pair, c’est relever le fait que les rapports entre producteurs, consommateurs, distributeurs, se transforment pour ouvrir à de nouvelles relations entre les individus et les collectifs qui sont autant de nouveaux espaces d’interaction et d’intermédiations. Les initiatives solidaires et les communs nous montrent la multiplication des espaces de co création, d’innovation ouverte, de coproduction, des fonctionnements « en circuits courts » ou « circulaires » ; toutes formes de coopération ouverte (Bauwens, Kostakis, 2017). Toutes les activités qui en découlent ont besoin de leur justification, argumentation spécifique. En décalage avec les formes  capitalistes et marchandes d’évaluation des activités en travail, elles nécessitent une évaluation spécifique qui ne peut être qu’un principe de réciprocité intégrant comme l’un de ses critères celui de la valeur de la contribution, « à chacun selon ses contributions » (Bauwens, Kostakis, 2017, p.76).

Cette notion de contribution n’est pas nouvelle. Elle n’est pas sans rappeler la place qu’a tenue le « bénévolat » dans le développement des activités associatives. La nommer contribution, en lien avec des dispositifs qui commencent à en faire l’évaluation, voire la comptabilité, marque la naissance d’un processus d’institution de la valeur produite (Cf. les ateliers tenus sur ce thème pendant l’événement Roumics, en novembre 2017, à Roubaix, à l’initiative du collectif Catalyst et de l’association Anis, www.roumics.com ).

On pourrait montrer comment cette importance donnée à la contribution dans une logique de réciprocité vient potentiellement redéfinir les règles marchandes et celles de la redistribution, dans la mesure de leur subordination à des accords négociés basés sur des préoccupations civiques citoyennes.

On voit ainsi que, dans les projets en communs, pour les qualifier, on retiendra des critères morphologiques et structurels qui sont autant de conditions de possibilité d’un agir économique en communs. Les critères de définition ne manquent pas, ni même les outils permettant une évaluation de ce point de vue (http://unisson.co/).

Mais, si l’on se place du point de vue des logiques de valorisation et d’évaluation des activités en communs, ces éléments sont loin d’être suffisants.

Ils devront être enrichis d’autres éléments d’évaluation des contenus en réciprocité. Une attention toute particulière devra être réservée aux expériences portant sur la définition de « licences de réciprocité » (http://coopdescommuns.org/tag/coalition-entreprenariale/) pour qualifier les échanges au sein des communs ou des « coalitions entrepreneuriales » (Bauwens, Kostakis, 2017, p. 36-37) qui rassemblent des organisations en communs et des opérateurs publics et privés.

Au regard de l’importance donnée à la construction des règles d’échanges, des accès aux ressources, des usages, des coopérations nouées, de leurs valeurs en contributions, on comprend qu’une importance soit souvent donnée, dans les initiatives solidaires et les processus de mise en communs, à la définition des « codes sociaux ». C’est alors une autre façon de parler de la question de la constitution des communautés et de leur engagement en communs, souvent avant même de préciser les conditions de viabilité économique des activités créées. Face à la prégnance de l’immédiateté des dispositifs dominants d’évaluation par les modèles économiques de l’entrepreneuriat, ce décalage dans les priorités sera préjudiciable aux initiatives solidaires et pourra rendre difficile leur soutien par les pouvoirs publics.

Ainsi, les expérimentations qui se font jour, mettant en avant explicitement des évaluations en termes de réciprocité, seront-elles à examiner plus spécifiquement. Il sera particulièrement important de voir en quoi ces expérimentations impactent les écosystèmes qui les voient éclore ainsi que l’action publique. Les mondes de l’économie sociale et solidaire (ESS), et ceux, plus émergents, des communs pourraient trouver là matière à des interrogations convergentes et des actions en commun.

Le changement d’échelles que revendiquent les acteurs mobilisés dans ces mondes ne pourrait s’opérer que par un début d’institution de la réciprocité comme principe intégrateur de l’action économique.

 

  1. Concrètement, comprendre les dynamiques en jeu pour appuyer les pratiques

Mais, dans ces approches expérimentales, le risque est alors de demeurer général, intentionnel, au risque de l’incantation dogmatique. Si ces modélisations alternatives ne mettent pas en lumière des processus concrets de valorisation réciprocitaire, validés par les acteurs sociaux au sein de leurs communautés, et présentant un début de légitimation institutionnelle, l’entreprendre peut correspondre aux chemins de l’entrepreneuriat ordinaire, au mieux qualifiés de social.

Une réelle alternative passe par la stabilisation d’un langage d’action économique spécifique arguant des pratiques appréciées socialement comme telles. Quoi qu’en pensent les acteurs, les modèles économiques relèvent de l’idéologique, et plus profondément encore du symbolique, sous-jacent aux fonctionnements institutionnels. C’est ce qui se joue au sein des communautés qui se constituent en communs.

 

 

 

 

Références

Bauwens M., Kostakis V. (2017), Manifeste pour une véritable économie collaborative, Paris, Editions Charles Léopold Mayer.

Benkler Y. (2006), The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, New York, Yale University Press.

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Editions de Minuit.

Bourdieu P. (2015), Sociologie générale, volume 1, Paris, Raisons d’agir.

Caillé A. (2000, 2007), Anthropologie du don, Paris, La Découverte.

Calhoun C. (ed.)(1992), Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Mass., The MIT Press.

Coriat B. (ed.) (2015), Le retour des communs, La crise de l’idéologie propriétaire, Paris, Les Liens qui Libèrent.

Coriat B. (2016), « Ne lisons pas les communs avec les clés du passé », entretien avec B. Coriat, https://www.contretemps.eu/ne-lisons-pas-les-communs-avec-les-cles-du-passe–entretien-avec-benjamin-coriat/ », Contretemps, 15 janvier.

Dacheux E., Laville J-L. (2003), « Penser les interactions entre le politique et l’économique », Hermès, n°36, p.9-17.

Fraser N. (1992), “Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy”, in C. Calhoun, Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Mass., The MIT Press.

Gardin L. (2006),  Les initiatives solidaires, la réciprocité face au marché et à l’Etat, Paris, Editions érès.

Godelier M. (1996), L’énigme du don, Paris, Fayard, Champs Essais.

Hénaff M. (2010), « Mauss et l’invention de la réciprocité », in A. Caillé, P. Chanial, K. Hart, Marcel, Revue du MAUSS, n°36.

Honneth A. (2010), La lutte pour la reconnaissance, Paris, Les éditions du CERF.

Mauss M. (2007, 2012), L’essai sur le don, Paris, PUF.

Méchoulan E. (2003), « Intermédialités : le temps des illusions perdues », Intermédialités, n°1, p.9-27. http://id.erudit.org/iderudit/1023522ar .

Polanyi K. (1983), La Grande Transformation, Paris, Editions Gallimard.

Servet J-M. (2007), « Le principe de réciprocité chez Karl Polanyi, contribution à une définition de l’économie solidaire », Revue Tiers Monde, 2007/2, n°190.

Stiegler B. (2015), La société automatique 1 L’avenir du travail, Paris, Fayard.

Temple D. (1997), « L’économie de réciprocité », Revue du Mauss, n°10, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=notions&id_mot=28.

Temple D., Chabal M. (1995), La réciprocité et la naissance des valeurs humaines, Paris, L’Harmattan.

 

Institution de la réciprocité : Introduction

Quelques premières réflexions sur une démarche commune de recherche

Peut-on faire un bilan d’activités de « communs », construits et se définissant comme tels ?

Quelques-uns, peu, entrent dans cette catégorie. On peut les analyse en tant que tels, en se basant sur la grille proposée par EeC.

Mais, ne doit-on pas aussi s’intéresser aux processus en cours de mise en communs et à leur cheminement comme communs ?

Dans ce cas, il est aussi important de comprendre l’  « agir collectif », les formes d’organisations facilitatrices de ces communs émergents ?

Il faut alors comprendre les milieux incubateurs de ces communs en construction, les interactions de ces milieux, les acteurs économiques « privés », mais aussi avec les dispositifs publics et institutionnels.

Les terrains d’expérimentations à investiguer :

  • Des dynamiques de « lieux », Tiers Lieux, qui sont des communs et des incubateurs de Communs
  • Des initiatives solidaires locales qui s’organisent pour créer des activités (services de proximité, notamment), s’organisent en commun, expérimentent des formes de valorisation économique de ces activités, sous la forme de contribution/rétribution, sous la forme d’entreprise inversée et d’emploi (ex. Projet Territoire Zéro Chômeur)… Il faut alors regarder en quoi cela diffère d’autres initiatives plus anciennes du type Régie de Quartier ou Ressourcerie.
  • Des processus de mise en communs « sectoriels »

 

La fabrique des mobilités, mutualisation et partage de ressources entre acteurs économiques dans le secteur des mobilités,

AVEC (Arts Visuels en Communs), création d’une « filière » Arts Visuels en Hauts de France…

 

  • Des plateformes collaboratives/coopératives (notamment celles liées à la question de la mobilité…)
  • Des démarches de type « PTCE » (pole territorial de coopération économique), sur base d’une dynamique territoriale de repérage d’initiatives et de pratiques solidaires cherchant leur viabilisation économique, de création d’activités qui cherchent des formes hybridées de financement et de valorisation,
  • Des entreprises en communs, en tant que telles, celles portant statuts de SCIC, ou insérées dans des relations de réciprocité avec des communs.

 

D’un point de vue plus opérationnel, on pourrait choisir d’enquêter plusieurs écosystèmes  et milieux spécifiques :

Celui qui s’affiche explicitement en communs

  • une ou deux CAE parmi les six existants actuellement en Hauts de France ;
  • l’expérience Assemblée des Communs/ Chambre des communs ;
  • la communauté des tiers lieux Hauts de France

Celui qui est plus étroitement lié à l’ESS

  • plusieurs SCIC ;
  • une ou deux expériences territoriales de « fabrique d’initiatives solidaires » ;

Celui qui met en avant des problématiques plus éloignées

  • les approches sectorielles de mise en communs : Fabrique des mobilités et Arts Visuels en communs ;

 

 

Ainsi, on enquêterait non seulement sur les organisations économiques (projets et structures), mais aussi sur les collectifs, associations ou réseaux d’acteurs correspondant à l’écosystème considéré. On enquêterait aussi sur les acteurs (agents  techniques et élus politiques) des appuis publics qui interviennent au sein de ces écosystèmes.

 

 

 

 

 

 

 

 

Initiatives solidaires, en communs :

Éléments d’une institution de la réciprocité ?

 

Du point de vue organisationnel et morphologique on voit assez bien comment évaluer ce qui se donnerait à voir comme un commun. En tant que structure, système de gouvernance, règles de droit, les critères de définition de ce qui fait, ou pourrait faire, commun existent. Mais est-ce suffisant pour caractériser ce qui pourrait faire alternative dans une économie autour des communs ?

Il faut faire l’hypothèse que non.

Des communs, ou organisations économiques se construisant dans une logique de commun, pourraient-ils se développer dans une économie parallèle ? Au mieux, ils auraient à différencier et hybrider les logiques de valorisation des activités qu’ils développent.

Aussi, par de là l’analyse des structures, des règles juridiques et des modes de gouvernance, il faut faire une analyse précise de la construction des activités du point de vue des logiques de valorisation sous-jacentes.

Dans quelle mesure ces activités sont-elles construites autrement que sous des logiques marchandes ? Sont-elles construites dans un équilibrage des logiques de valorisation qui donne un rôle pivot à la réciprocité, au cœur des fonctionnements économiques ?

 

Quelle importance donnée à la réciprocité ?

On voit alors que cela suppose que ce rôle ait été construit en amont de la définition même de l’activité par la construction préalable de la communauté en espace de réciprocité relationnelle. C’est la création d’une telle communauté qui garantit l’impulsion réciprocitaire et que la réciprocité peut subordonner les deux autres types de valorisation économiques que sont le marché et la redistribution pour reprendre les catégories de Polanyi (Temple, 1997 ;  Gardin, 2006 ; Servet, 2007).

Mais la création d’un tel espace suppose une construction conjointe de l’ « offre » et de la « demande », dans des rapports entre producteurs et usagers eux-mêmes transformés. Cet espace est alors fondé sur une intercompréhension mutuelle des acteurs économiques qui font de la réciprocité leur valeur commune.

Ainsi la réciprocité ne dépend-t-elle pas de la nature des biens et services fournis mais des modalités de constitution de cet espace réciprocitaire, des types d’implication des usagers et des contributions volontaires qui produisent également ces biens et services (Gardin, 2006). Ces biens et services ainsi construits auront des effets sur la mobilisation du marché et de la redistribution pour conforter ces activités. Vu l’ampleur de la transformation des systèmes d’action et de représentation symbolique que suppose ces engagements, on comprend qu’à court terme soient mobilisés les modèles économiques marchands traditionnels, parfois même modulés par des régulations que l’acteur public peut faire intervenir sous la pression des initiatives solidaires.

Plus précisément il faut donc examiner davantage les modalités de réalisation des échanges que les productions (en produits et services) elles-mêmes. On voit alors que l’approche par l’identification à court terme des « modèles économiques », qui est toujours une exigence des pouvoirs publics, révèle son incapacité à se distancier des logiques spécifiquement et exclusivement marchandes.

Ainsi, l’évaluation de l’impulsion réciprocitaire ne repose pas sur la nature des biens finaux mais de l’analyse des modalités de constitution, d’implication des usagers, de leurs contributions aux initiatives solidaires en communs, puis de celle des modalités de mobilisation des marchés selon leur modération par de la redistribution. Cette évaluation est première par rapport à celle que l’on peut faire de la morphologie de l’action en communs.

De la même façon, dans l’évaluation de cette action, il faut envisager le commun en priorité, ses communautés d’usages et leurs échanges pour comprendre la nature des activités, leurs productions en produits et services. Il faut examiner les contributions des coalitions d’acteurs économiques vivant des et autour des communs. Il faut aussi envisager les différents rapports à la redistribution opérée par les pouvoirs publics, et ce sous différentes formes : régulations tutélaires des marchés, conventions, concertations, négociations, agréments, politiques de l’ « listes », solvabilisation des usagers par des dispositifs publics, aménagement des appels d’offre, avec clauses sociales.

 

La réciprocité, principe unificateur ?

Dans quelle mesure, au sein de la communauté porteuse de l’initiative en commun, la réciprocité, dans l’une ou l’autre de ses expressions, est-elle affirmée comme un principe unificateur des logiques de valorisation économique ? C’est dans la mesure de cette affirmation que la fédération de projets centrés sur ce principe pourrait constituer une réelle alternative au « donnant/donnant » marchand qui caractérise les économies occidentales capitalistes marchandes.

Cet aspect est plus déterminant comme structuration des représentations symboliques de l’action économique que celle qui relève de la morphologie spécifique des organisations  même si ces organisations reposent sur des principes de coopération et de gouvernance démocratique, en communs.

Le prima donné à ce principe ne va pas de soi. Il s’oppose à l’intériorisation des formes marchandes, et naturalisation de ces formes, dans les représentations de ce qui fait économie et donc des modèles économiques au travers desquels on voudrait évaluer la viabilité économique des activités construites.

La construction d’un espace réciprocitaire suppose l’engagement des associés au commun. Mais cet engagement qui correspond à l’adoption d’un système des règles peut n’être perçu qu’au travers de contraintes relationnelles auxquelles ce système correspond. Et de ce point de vue, il faut envisager les effets libérateurs des systèmes de relations contraintes que peut représenter le marché, avec l’effet de naturalisation de ces échanges marchands qui, hormis le rapport aux moyens monétaires, semblent placer tout acteur sur le même plan d’égalité et de neutralité du point de vue des systèmes de relations. Le désencastrement des activités économiques et de leur valorisation d’avec les institutions traditionnelles serait-il signe de liberté, entre égaux ? Les travaux des anthropologues, avec et autour de Marcel Mauss, l’ont montré (Mauss, 2007 ; Godelier, 1996 ; Caillé, 2007 ; Caillé et al., 2010), autant « donner », peut faire partie de nos évidences normatives, autant « rendre » ouvre la question de la nature de l’obligation sous-jacente et son rapport à la liberté (Hénaff, 2010, p.73). On voit alors que la construction sociale des règles de réciprocité, et leur institution symbolique en principe unificateur, est à envisager dans toute sa complexité.

Cette intégration des logiques de valorisation sous domination du principe de réciprocité peut-elle s’exercer localement, dans un espace socio-économique qui serait réservé aux organisations spécifiques travaillant en réciprocité, dans un tiers secteur marginalisé, en retrait des fonctionnements économiques dominants ? Cette expérience de priorisation du principe de réciprocité ne peut pas se concevoir autrement que comme un contexte d’action économique, au mieux en développement ; un contexte qui le voit s’affronter aux autres modèles de valorisation et dans lequel il cherche en s’agglomérant, en se capitalisant, à s’affirmer comme une alternative dans les formes, mais surtout dans les modèles et les argumentations, de l’action économique ?

 

Comment alors analyser la construction des activités, en vue de leur pertinence socio politique et de leur viabilité économique ?

Se démarquant alors de toute approche de type « entrepreneuriale, il s’agit d’analyser la viabilité économique d’activités, en construction ou en usages, qui mettent en avant une logique de valorisation intégratrice basée sur des principes de réciprocité.

Dire cela ne signifie pas que ces activités ne seront pas accessibles au travers de règles d’échanges marchands. Mais la valorisation marchande sera à examiner de près dans la mesure où, dans le champ constitué par l’écosystème concerné et dans la mesure des rapports de force établis entre les acteurs de ce champ,  l’organisation des échanges aura fait l’objet d’une régulation en lien avec les pouvoirs publics et les autres acteurs opérant dans l’écosystème.

Cela suppose donc de se mettre en compréhension des échanges et de leur construction sociale, et d’aider les acteurs à partager cette compréhension.

Sous l’angle des modalités de ces échanges :

Les relations et liens sociaux, les règles d’usage des ressources et des « produits » (biens et services),

En examinant les transformations que ces échanges supposent du point de vue des processus de financement, de production, de distribution et consommation, en conformité ou en décalage avec les rapports sociaux qui les caractérisent habituellement dans le cadre des règles marchandes ordinaires,

Sous l’angle de leurs temporalités :

On sait l’importance du temps et du décalage entre les actions constituant la trilogie de l’échange « donner, recevoir et rendre ». La valorisation des activités dans une perspective solidaire, en communs, est souvent envisagée sous l’angle de la réciprocité différée (Hénaff, 2010, p. 82-83).

Le rapport au temps est ici essentiel. L’immédiateté d’une évaluation qui ne se préoccupe pas des conditions spécifiques de la création des activités ne peut conduire qu’à un alignement de cette évaluation sur les principes marchands les plus stricts. Une telle évaluation qui semble immédiate et naturelle, exprimée en prix de marché, ne fait pas le détour socio politique de la fabrique sociale que suppose la construction de l’échange. Les modèles instantanéistes et naturalisant de l’évaluation économique (sous l’appellation instituée de « modèles économiques ») sont caractéristiques de la prégnance sociale, cognitive, symbolique d’un agir économique marchand capitaliste (Bourdieu,   1980, 2015).

 

Vers de nouvelles régulations des échanges économiques vers une institution de la réciprocité ?

D’ores et déjà, dans la valorisation des activités résultant de ces dynamiques d’initiatives solidaires, en communs, et donc dans leur évaluation, de nouvelles perspectives se font jour.

Tout d’abord, des formes nouvelles de coopération entre producteurs se développent portées par les potentialités de la production en communs et renforcées par les potentialités du numérique et de l’Internet. C’est toute la question de la collaboration et de l’économie dite collaborative. La production par les pairs basée sur les communs (Benkler, 2006 ; Bauwens, Kostakis, 2017) ouvre la voie à de nouvelles opportunités de création et de distribution de valeur. Cette notion de Pair à Pair, si on la relie à celle de contribution, nous offre une autre perspective d’évaluation des projets de création d’activités solidaires en communs.

Parler de relation Pair à Pair, c’est relever le fait que les rapports entre producteurs, consommateurs, distributeurs, se transforment pour ouvrir à de nouvelles relations entre les individus et les collectifs qui sont autant de nouveaux espaces d’interaction et d’intermédiations. Les initiatives solidaires et les communs nous montrent la multiplication des espaces de co création, d’innovation ouverte, de coproduction, des fonctionnements « en circuits courts » ou « circulaires » ; toutes formes de coopération ouverte (Bauwens, Kostakis, 2017). Toutes les activités qui en découlent ont besoin de leur justification, argumentation spécifique. En décalage avec les formes  capitalistes et marchandes d’évaluation des activités en travail, elles nécessitent une évaluation spécifique qui ne peut être qu’un principe de réciprocité intégrant comme l’un de ses critères celui de la valeur de la contribution, « à chacun selon ses contributions » (Bauwens, Kostakis, 2017, p.76).

Cette notion de contribution n’est pas nouvelle. Elle n’est pas sans rappeler la place qu’a tenu le « bénévolat » dans le développement des activités associatives. La nommer contribution, en lien avec des dispositifs qui commencent à en faire l’évaluation, voire la comptabilité, marque la naissance d’un processus d’institution de la valeur produite.

On pourrait montrer comment cette importance donnée à la contribution dans une logique de réciprocité vient potentiellement redéfinir les règles marchandes et celles de la redistribution, dans la mesure de leur subordination à des accords négociés basés sur des préoccupations civiques citoyennes.

On voit ainsi que dans les projets en communs, pour les qualifier, on retiendra des critères morphologiques et structurels qui sont autant de conditions de possibilité d’un agir économique en communs. Les critères de définition ne manquent pas, ni même les outils permettant une évaluation de ce point de vue (http://unisson.co/).

Mais, si l’on se place du point de vue des logiques de valorisation et d’évaluation des activités en communs, ces éléments sont loin d’être suffisants.

Ils devront être enrichis d’autres éléments d’évaluation des contenus en réciprocité. Une attention toute particulière devra être réservée aux expériences portant sur la définition de « licences de réciprocité » (http://coopdescommuns.org/tag/coalition-entreprenariale/) pour qualifier les échanges au sein des communs ou des « coalitions entrepreneuriales » (Bauwens, Kostakis, 2017, p. 36-37) qui rassemblent des organisations en communs et des opérateurs publics et privés.

Au regard de l’importance donnée à la construction des règles d’échanges, des accès aux ressources, des usages, des coopérations nouées, de leurs valeurs en contributions, on comprend qu’une importance soit souvent donnée, dans les initiatives solidaires et les processus de mise en communs, à la définition des « codes sociaux ». C’est alors une autre façon de parler de la question de la constitution des communautés et de leur engagement en communs, souvent avant même de préciser les conditions de viabilité économique des activités créées. Face à la prégnance de l’immédiateté des dispositifs dominants d’évaluation par les modèles économiques de l’entreprenariat, ce décalage dans les priorités sera préjudiciable aux initiatives solidaires et pourra rendre difficile leur soutien par les pouvoirs publics.

Ainsi, les expérimentations qui se font jour mettant en avant explicitement des évaluations en termes de réciprocité seront-elles à examiner plus spécifiquement. Il sera particulièrement important de voir en quoi ces expérimentations impactent les écosystèmes qui les voient éclore ainsi que l’action publique. Les mondes de l’ESS et ceux plus émergents des communs pourraient trouver la matière à des interrogations convergentes et des actions en commun.

Le changement d’échelles auquel  aspirent les acteurs mobilisés dans ces mondes ne pourrait s’opérer que par un début d’institution de la réciprocité comme principe intégrateur de l’action économique.

 

Références

Bauwens M., Kostakis V. (2017), Manifeste pour une véritable économie collaborative, Paris, Editions Charles Léopold Mayer.

Benkler Y. (2006), The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, New York, Yale University Press.

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Editions de Minuit.

Bourdieu P. (2015), Sociologie générale, volume 1, Paris, Raisons d’agir.

Caillé A. (2000, 2007), Anthropologie du don, Paris, La Découverte.

Gardin L. (2006),  Les initiatives solidaires, la réciprocité face au marché et à l’Etat, Paris, Editions érès.

Godelier M. (1996), L’énigme du don, Paris, Fayard, Champs Essais.

Hénaff M. (2010), « Mauss et l’invention de la réciprocité », in A. Caillé, P. Chanial, K. Hart, Marcel, Revue du MAUSS, n°36.

Mauss M. (2007, 2012), L’essai sur le don, Paris, PUF.

Servet J-M. (2007), « Le principe de réciprocité chez Karl Polanyi, contribution à une définition de l’économie solidaire », Revue Tiers Monde, 2007/2, n°190.

Temple D. (1997), « L’économie de réciprocité », Revue du Mauss, n°10, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=notions&id_mot=28.

Agir en commun pour agir en communs ?

On parle de plus en plus des « biens communs » ou des « communs ». Que faut-il en penser ? Que cela peut-il représenter pour ceux qui s’engagent dans des démarches d’économie solidaire ? En quoi ces notions peuvent-elles conforter leur prise d’initiative ? Qu’apportent-elles à l’économie solidaire ?

L’économie solidaire ne se veut pas seulement « secteur économique » regroupant des entreprises spécifiques (relevant de la loi d’août 2014), des coopératives, des associations. Elle ne se cantonne pas dans des activités de services collectifs (aux personnes, environnement, cadre de vie, etc.), dans l’insertion par l’économique, dans les nouveaux modes d’échanges (commerce équitable, finances solidaires, réseaux d’échanges non monétaires). Elle peut concerner potentiellement tous les secteurs économiques et sociaux. Mais surtout, elle revendique d’être un « mouvement », une façon de fédérer des modes d’action collective basés sur la coopération dans le travail, la solidarité pour la citoyenneté économique. Ceux qui mettent en avant les notions de bien commun, ou de commun, dans leur prise d’initiative, ont-ils d’autres perspectives ? Expriment-ils une autre sensibilité, et s’engagent-ils dans un autre cheminement que celui que s’est donnée l’économie solidaire comme mouvement ? Pour répondre à ces questions, il faut s’entendre sur ce que représentent les communs.

La référence à la notion de « bien commun » met l’accent sur l’existence de ressources (souvent naturelles et limitées, mais pas seulement…) nécessaires à la vie de tous et dont l’accès et l’usage doivent être démocratiquement régulés et contrôlés. Si l’on considère qu’ils doivent l’être à égalité de droits pour tous (les citoyens), ils seront alors qualifiés de « biens publics ». La notion de « commun » renvoie davantage, quant à elle, à l’action volontaire et consciente de construction d’une ressource dont les règles d’accès et d’usages font l’objet d’une formalisation et régulation sociales spécifiques.

Ainsi, le commun, avant même d’être le contexte de la création d’activités dont il faudra construire la viabilité économique, est d’abord un enjeu d’« utilité sociale ». Il répond à un besoin, en exprimant une volonté de régulation d’accès et d’usages d’une ressource, que cette ressource soit matérielle, intellectuelle, informationnelle, de la connaissance.

Agir pour « entreprendre  en communs » suppose d’établir les conditions permettant à la ressource partagée de répondre au besoin exprimé. Pour cela il faudra la développer, en garantir la durabilité. La création d’activités prend alors tout son sens. L’enjeu n’est ici pas seulement technique, il est tout autant social qu’économique, relève autant de la justice de l’échange social que du financement de la ressource. L’enjeu a aussi une dimension socio politique de délibération sur les conditions d’accès à ces usages. Ainsi, dès le départ, l’ « entreprise » en communs ne peut se réduire à un projet technico économique de création de produit ou de service.

Mais alors, des questions se posent. Le commun en cours de construction est-il pertinent, par rapport à d’autres démarches similaires et simultanées qui pourraient se faire jour sur le même territoire ou sur un territoire proche ? Le commun envisagé répond-t-il non seulement à des critères de justice et de solidarité, mais aussi de durabilité écologique ? Comment distinguer, parmi les projets, ceux qui jouent transitoirement le commun pour déboucher sur autant d’appropriations privées différées ? Ces nouvelles initiatives en communs viennent questionner et dynamiser l’économie solidaire. Le commun définit, démocratiquement, donne son sens aux activités sociales construites, au travail fourni et aux échanges économiques auxquels il donne lieu.

On voit combien une économie de ressources partagées, en communs, est proche d’une économie solidaire, plurielle, associant des formes d’échanges relevant de valorisations marchandes (sur base de fonctionnements de marchés diversement régulés, comme tout marché, par les pouvoirs publics), de règles de redistribution publique, mais surtout de comportements sociaux de réciprocité qui donnent tout leur sens à l’ « entreprise ». Mais, si la réciprocité ne prime pas dans les rapports sociaux et n’ordonne pas le poids des valeurs associées aux logiques d’échange, alors, malgré une référence faite au commun, le risque est grand que l’économie des communs « ne sombre dans les eaux froides du calcul égoïste », comme dirait K. Marx…

 

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De nombreux exemples tirés de l’économie du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses.

D’un part un commun peut donner lieu à des activités portées par des structures et dans des modes économiques différents. D’autre part les mêmes organisations économiques à statuts juridiques spécifiques (ce que l’on appelle les entreprises dans l’économie dominante…), au sens où il s’agit d’entités ayant une unité de stratégie et de fonctionnement, peuvent présenter une diversité de modèles et des formes hybrides de ces modèles.

Un commun pourra générer des activités portées par des individus autonomes, par exemple des entrepreneurs salariés, au sein d’une Coopérative d’Activités et d’Emploi (CAE), ou par des entités relevant de différentes structures, associatives, coopératives, entrepreneuriales. Il pourra générer des activités rémunérées, strictement marchandes ou marchandes régulées, des activités financées par du crédit public, par du crédit mutualisé, par des dons privés, etc.

Le point particulier de ce type de créativité collective est de n’envisager les activités économiques, sous leurs différentes formes et modes de viabilisation, que dans leurs interrelations avec un commun dont la gouvernance globale demeure spécifique par rapport à celle des entités économiques induites. Ainsi, les appellations mais aussi les formes d’appropriation seront nécessairement distinguées pour éviter toute confusion et limiter les effets d’enclosure.

Cette réflexion sur les niveaux de gouvernance des communs et de leurs activités induites ne fait que reprendre et approfondir des travaux économiques dont on a redécouvert la portée avec le retour en grâce des théories sur les communs, après la reconnaissance des travaux d’Ostrom et de ceux qui leur ont donné une suite.

 

 

Arts Visuels En Communs, introduction

Les propos tenus lors des Comités Techniques le montrent, dans la construction de la « filière », des approches différentes se font jour. Elles sont plus ou moins perçues et/ou exprimées en tant que telles.

On évoque la nécessaire structuration mais sans en définir les finalités. Certes, on peut considérer que cela pourra se définir « en marchant » et qu’il faut d’abord que les acteurs se découvrent et se connaissent. On pourrait considérer aussi que la démarche filière a maintenant deux ans et qu’il faut lui donner une perspective et des objectifs communs.

La démarche filière trouve son origine dans la mobilisation du CRAC à propos de la politique culturelle régionale. Il n’est donc pas étonnant que soit privilégié un fonctionnement que je qualifie de « Commission Arts Visuels ». Une telle logique conduit à privilégier une forme originale de représentation de la filière/secteur Arts Visuels dans une perspective de concertation, voire de co construction, de la politique régionale, ainsi que d’animation et de régulation de sa mise en œuvre. La structuration alors recherchée se situe dans cette perspective de rapports exclusifs avec l’institution régionale et de co construction de la politique régionale.

Mais, la finalité pourrait être aussi, au-delà de cette fonction de représentation et de concertation, de construire ce que l’on pourrait appeler la « maison commune » des arts visuels en région (AVEC, Arts Visuels En Communs).

La perspective serait alors davantage de construire des ressources communes aux acteurs et d’en faire les bases d’une gouvernance autonome, solidaire et coopérative. Les institutions publiques, la Région et d’autres, pourraient s’y associer. C’est d’ailleurs ce qui se construit déjà, aussi. Lorsqu’on considère qu’une étude faisant « état des lieux » devra permettre un « diagnostic partagé » de la maison Arts Visuels en région, que cela devrait déboucher sur un « Observatoire », on commence à définir les premières briques de cette maison. Il en est de même lorsqu’on aborde la question d’un site commun pouvant aller vers une plateforme rendant visible à tous les activités spécifiques, les ressources potentiellement à partager.

Si on continue le chemin dans ce sens, on va déboucher sur de nouvelles questions, celles du financement et de la valorisation des ressources et des activités. Il faudra alors être créatif pour se dégager d’une alternative simplificatrice entre l’adossement  exclusif sur le financement public et le recours au marché.

Une filière Arts Visuels ainsi structurée ne devrait pas renoncer à interpeller les niveaux institutionnels et politiques sur les conditions d’existence pour la création faites aux artistes et autres professionnels indépendants, ainsi que celles des salariés des structures collectives de la filière.

Mais d’une façon volontaire, et par la coopération des acteurs entre eux, il faudrait envisager les contributions de chacun dans la construction des ressources communes et définir les conditions d’accès à ces mêmes ressources, pour les acteurs de la maison commune et pour les publics partenaires. L’élaboration d’une charte des valeurs pourrait y trouver sa base.

Chaque acteur d’une filière ainsi structurée doit trouver sa place dans des rapports économiques qui peuvent être marchands, mais maîtrisés et régulés. La question des chaînes de valeur se trouverait posée, mais ici passée au crible de la solidarité. La filière, ainsi conçue en « Maison Commune », pourrait se montrer créative en élaborant aussi de nouveaux rapports de réciprocité entre ces partenaires associés.

 

Médiation, Intermédiation à l’âge de la créativité diffuse

L’introduction d’un séminaire proposé par ALLISS  (Alliance Science Société) développait l’idée suivante en guise de définition des activités de médiation/intermédiation que ce soit dans le domaine scientifique et de la recherche ou que ce soit dans les domaines culturels et artistiques.

« La notion « d’inter-médiation » est l’occasion, pour les organisateurs du séminaire, d’inviter les participants à analyser des pratiques effectives de médiation pour dégager un fond commun à ces différentes pratiques, à la fois de manière trans-sectorielle et à l’intérieur de chaque secteur. Il s’agit aussi d’interroger la manière dont se passent ces mises en relation entre des experts, des praticiens, des acteurs, et des intermédiaires ainsi que la construction d’un langage partagé. L’idée est de mieux comprendre ce qu’est l’inter-médiation, la caractériser, et identifier dans quels champs elle est – ou peut devenir – une profession ».

L’intermédiation est-elle seulement, et même d’abord, une question d’intermédiaires, professionnalisés ? Est-ce une question de transactions (échange et transmission de contenus dans des formats reconnus, de connaissances…) entre des acteurs aux positions sociales établies, ou est-ce une question qui relève de la construction collective, commune, d’un espace d’interactions[1], d’un « milieu » au sein duquel se construisent des intermédiations relevant de processus collectifs de co création ?

Pour apporter quelques éléments de réponse à ces questions, je ne reprendrai pas l’exemple des intermédiations en matière de recherche, mais plutôt celles qui concernent la création artistique.

Si on prend en considération ce que l’on pourrait appeler le travail créatif-intellectuel [2], on verra que les similitudes sont fortes.

L’occasion est fournie par le souhait exprimé par les acteurs participant d’un écosystème des arts plastiques visuels en région Hauts de France de former une « filière » de façon à répondre aux attentes des pouvoirs publics régionaux qui veulent « aider » les acteurs culturels à se développer et à contribuer à l’ « attractivité » du territoire. Ces acteurs se réunissent depuis deux ans pour faire ce travail d’interconnaissance de leurs positions, de leurs activités, de leurs ressources communes à partager, à gouverner.

La « demande » exprimée par les pouvoirs publics est toute à la fois claire et ambigüe. Il y a l’idée de considérer ce « secteur » des arts visuels comme une « branche économique », comme une autre. Cette demande est faite de la même façon aux autres secteurs culturels (le spectacle vivant, les musiques classiques et actuelles, le livre, etc.). On encouragera les acteurs à explorer l’économie du secteur, les chaînes de valeur, les produits, les transactions…. Cette demande n’est pas rejetée par les acteurs, mais fait l’objet d’une réélaboration qui tient compte de la réalité des relations et des intermédiations complexes qui caractérisent cet écosystème.

En effet, on comprend vite qu’on ne peut pas aborder la notion de filière avec une représentation industrielle avec des processus bien spécifiés et professionnalisés de financement, de production, de diffusion/commercialisation d’œuvres. Et on ne peut pas non plus en rester à une représentation des activités polarisée par, d’une part, le (ou les) marché(s) de l’art et, d’autre part, l’intervention publique.

La complexité que suppose l’exploration de cet écosystème n’est pas celle de la multiplication des acteurs et de leurs positionnements pour des contenus ou des produits inchangés. Cette complexité provient de la multiplication/diversification des processus d’interactions et d’intermédiations ainsi que des contenus artistiques que ces intermédiations produisent. Le paradoxe est ici qu’au moment où la fragilisation des positions artistes apparait avec plus de netteté, nous pourrions vivre une « époque de créativité diffuse »[3], une époque de co-création élargie à une diversité d’acteurs, un contexte qui, plus globalement s’agissant des processus de valorisation générés notamment avec les potentialités du recours aux technologies cognitives et créatives, correspondrait à « un nouveau régime d’interactions » [4]. Vue sous cet angle,  l’activité artistique englobe une diversité de processus politiques, sociaux, économiques, culturels. Les processus de création, en arts visuels, tout autant que dans d’autres domaines de création, montrent une diversité de positions de co-création, mais aussi d’intermédiations qui sont autant de « milieux sociaux » dans lesquels les positions des acteurs ne peuvent être envisagées à l’aune de la mesure des compétences et des caractéristiques de métiers traditionnelles. Mais ce qui complique beaucoup la compréhension d’un écosystème de la création artistique, est le fait que cette époque de créativité diffuse est aussi celle de la diffusion massive de produits culturels, de la possible spéculation sur les œuvres du fait d’une économie financiarisée de la rente, du saisissement par les entrepreneurs du capitalisme de la « figure même du créateur »[5]. De nouvelles figures de créatifs émergent dans des processus artistiques ouverts à de nouvelles interactions sociales, solidaires[6], et on ne peut que constater l’intégration du « créatif » dans le cœur des processus de valorisation de l’économie dominante[7].

A cela il faut ajouter l’analyse qui doit être faite de l’extension du travail créatif-intellectuel [8] et de ses conséquences sur les transformations des métiers et positions intellectuels, métiers et positions que l’on trouve souvent associés aux expérimentations menées dans ces processus de créativité diffuse. En plus des divers métiers artistiques, les projets de création associent ainsi de plus en plus une diversité de ces métiers ; des architectes, des sociologues, des développeurs en informatique, etc.

La question de la place des intermédiations dans ces processus de création doit être regardée avec plus d’attention encore. On peut constater la multiplication des intermédiations que l’on pourrait qualifier de traditionnelles et qui sont bien repérées dans leurs rôles de diffusion et de valorisation de l’art (visuel, actuel) en région. Des études[9] qui leur ont été consacrées, il en ressort des topographies des « mondes de l’art » spécifiques aux régions et aux grandes agglomérations. Ces topographies distinguent le monde institutionnel, « constitué du fond régional d’art contemporain (FRAC), de l’école des beaux-arts et de lieux labellisés dédiés à l’art contemporain (musées, centres d’art, etc.) », du monde marchand, « constitué de galeries proposant des œuvres d’art »[10]. Un autre monde est envisagé, désigné « mondes intermédiaires », mais peu repéré dans la spécificité des intermédiations qui en résultent. Ces intermédiations sont créatrices de milieux territorialisés de co-création artistique. Les prendre en compte suppose de percevoir l’irruption des processus d’action sociale et solidaire à l’intérieur des processus de création. Et l’on comprend que ceux qui œuvrent dans de tels processus puissent s’adresser à d’autres institutions que celles de l’art et de la culture (la DRAC et les services art et culture des collectivités territoriales, notamment) et se tourner vers d’autres politiques comme celles en charge de la Ville, ou du soutien à la participation citoyenne ou à l’ESS. Comprendre ces intermédiations nouvelles suppose de prendre en considération le forme réseau du travail artistique dans ces contextes de créativité diffuse ; formes faites d’appariements singuliers d’acteurs et de métiers divers, de fonctionnements « rhizomiques » qui peuvent déboucher sur des modalités, elles –mêmes renouvelées, d’engagements artistiques, parfois loin des formes idéalisées des positions « artiste ». Cela suppose aussi de s’intéresser aux formes de valorisation économique dans lesquels opèrent ces processus d’intermédiation et aux conditions concrètes de construction de leur viabilité économique. Cette recherche de viabilité peut prendre le chemin de l’action pour la constitution et la reconnaissance de nouvelles formes d’action publique et de nouveaux appuis publics dans le cadre de nouvelles politiques culturelles co construites avec les acteurs des secteurs art et culture, comme cela s’est engagé avec l’action du CRAC en région Hauts de France. Elle peut aussi prendre le chemin d’un entrepreneuriat alternatif de l’activité artistique et culturelle,  éventuellement appuyé par les dispositifs de l’ESS. Le processus de la reconnaissance sociale des réseaux est alors indissociable de la reconnaissance des milieux sociaux qui les portent. On voit alors que ces milieux ne sont pas de simples lieux de coordination fonctionnelle, mais des lieux de coopération et de contributions, certes dans des modes d’organisation plus ou moins hiérarchisés et dominés, ou potentiellement égalitaires ; ce qui n’est pas sans poser de problème compte tenu des approches qui pourraient en être faites en termes de différences d’intérêts ou de différentiels de notoriété. Sous cet angle, ils renforcent la nécessité d’un repérage des espaces, des lieux, des situations dans lesquels s’opèrent ces processus de création spécifiques aux arts, plastiques, visuels.

Si l’on voulait approfondir les questions liées à ce contexte spécifique de la création artistique, il faudrait approfondir un travail d’observation et d’analyse déjà initié au moment où ont été développées les expérimentations et les réflexions ayant donné naissance au mouvement des « Nouveaux Territoires de l’Art », à la fin des années 1990.

Cela revient à s’intéresser aux espaces et friches artistiques et à faire converger le travail d’observation de ces phénomènes en région avec celui engagée par certains collectifs pluridisciplinaires de chercheurs/acteurs artistiques tels ceux rassemblés au sein de la coordination nationale des lieux intermédiaires (CNIL) ou de l’Institut de Coopération pour la Culture[11]. Il faudrait également articuler plus étroitement ces problématiques avec celles qui se développent aux points de convergence des potentialités offertes par la dimension alternative de l’économie numérique collaborative avec les développements actuels de l’ESS qui se nourrit de nouvelles initiatives en « communs »[12].

 

Alors qu’en est-il de ces intermédiations en matière d’activités de recherche ? Ces éléments ne sont-ils pas à reprendre et à adapter aux spécificités de ces autres travaux créatifs intellectuels producteurs de connaissances, pour qui et avec qui ?

[1] Je reprends ici l’orthographe du mot telle qu’elle est pratiquée dans la sociologie interactionniste et pragmatique.

[2] Moulier-Boutang Y. (2007), Le capitalisme cognitif La nouvelle Grande Transformation, Editions Amsterdam, Paris.

[3] P. Nicolas-Le Strat, 1998, p.27

[4] Colin N., Verdier H. (2012), L’âge de la multitude, Entreprendre et gouverner après la révolution numérique, Armand Colin, Paris.

[5] P. Nicolas-Le Strat, idem, p. 28.

[6] Sans réduire la question à ce que décrit Paul Ardenne à ce sujet, c’est aussi la question de l’art « contextuel », cf. P. Ardenne, Un art contextuel, Flammarion, Paris, 2002.

[7] C’est toute la question des « industries Créatives » (R. Caves, Creatives Industries, Harvard University Press, 2000) et des potentialités de développement économique que les pouvoirs publics mettent en avant dans la région Hauts de France.

[8] Moulier-Boutang Y. (2007), Le capitalisme cognitif La nouvelle Grande Transformation, Editions Amsterdam, Paris.

[9] De Vrièse M., Martin B., Melin C., Mouveau N., Sagot-Duvauroux D. (2011), « Diffusion et valorisation de l’art actuel en région », Culture études, n°1, janvier.

 

[10] de Vrièse et al., idem, p.2.

[11] Une reprise plus précise de ces travaux viendrait ici conforter l’argumentation. Parmi les auteurs inspirant sur ces questions : Desgoutte J. (2016), Commun(S) Vers une poétique des Lieux Intermédiaires, ARTfactories/Autre(s)pARTs ; Henry P. (2014), Un nouveau référentiel pour la culture, Editions de l’attribut, Toulouse.

 

[12] Cette question mériterait également un développement, parmi les références : Dardot P., Laval C. (2014), Commun Essai sur la révolution au XXIème siècle, La Découverte, Paris ; Coriat B. (ed.) (2015), Le retour des communs La crise de l’idéologie propriétaire, Les Liens qui Libèrent, Paris.