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Entreprendre en communs

Une recherche collaborative sur l’entreprendre en communs suppose une prise de position critique et hors du champ de l’entrepreneuriat. C’est d’abord du cloisonnement des politiques publiques et des recherches qui se calent sur ces politiques dont il faut se départir pour développer une approche spécifique. Entreprendre en communs c’est d’abord la fabrique sociale des usages. Les exemples tirés de l’économie politique du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses. Entreprendre en communs est tout autant une affaire publique. La réflexion doit alors se porter vers un appui public à la convergence des dynamiques politiques et économiques de création d’activités et d’entreprises en communs.
A la question posée par les rencontres du RIUESS 2015, « La créativité de l’ESS est-elle soluble dans l’entrepreneuriat ? », ma réponse est non. Il me semble important de marquer une nette rupture avec le terme entrepreneuriat et ce à quoi il renvoie, tant dans en matière de recherche que d’intervention publique.
Mais il n’en demeure pas moins que l’appui institutionnel à l’action d’entreprendre est un élément déterminant de tout processus de créativité citoyenne. Souligner le caractère idéologique, et donc potentiellement normatif, du recours à des politiques publiques, régionales notamment, exprimées en terme d’ « entrepreneuriat », ne suffit pas. Pas plus qu’il suffit d’y accoler l’adjectif « social » pour en faire des politiques alternatives. Mes propositions de recherche concernent un appui institutionnel aux démarches de création d’activités et d’entreprises s’inscrivant dans une logique d’économie solidaire, alternative, et potentiellement exprimées en termes de communs. Une recherche collaborative sur l’entreprendre en communs suppose une prise de position critique et hors du champ de l’entrepreneuriat.
Les initiatives et les expériences de création d’activités qui, implicitement ou explicitement, font référence aux communs empruntent d’autres voies et s’appuient sur d’autres dispositifs que ceux relavant de l’entrepreneuriat, y compris de ceux de l’entrepreneuriat, dit, social. L’entrepreneuriat doit être vu comme constituant un champ qui structure une conception de l’action et des dispositifs publics qui sont autres que ceux que nécessite un véritable soutien institutionnel à l’entreprendre en communs. Une recherche action entreprise depuis deux ans me permet d’argumenter ce point de vue. Dans le cadre de cette recherche action, des relations étroites ont été tissées avec les acteurs déterminants de ces processus alternatifs de création d’activités dans le Nord Pas de Calais. Cela s’est traduit par une implication continue dans la plupart des événements marquants des espaces de création que sont les espaces de coworking de l’agglomération lilloise (Coroutine et Mutualab, surtout). Cela s’est également traduit par un partenariat étroit avec les principaux acteurs, initiateurs de « collectifs », comme le collectif « Catalyst » et les associations que ces acteurs se sont donnés, telles que l’association ANIS (Agir pour un Nouvel Internet Solidaire), l’association Interphaz avec qui je développe des actions de recherche et d’expérimentation financées par le programme Chercheurs-Citoyens de la région Nord Pas de Calais –Projet CREA’CIT, Créativité Citoyenne.
Toutes ces opérations de recherche concernent les pratiques de prises d’initiatives solidaires, avec une double interrogation sur les conditions d’une action participative, citoyenne, et sur les conditions de viabilité économique pour les acteurs engagés dans de telles actions.

1. Aux sources du Commun : l’Initiative, la Créativité, l’Emancipation, le Territoire
La convergence des problématiques et des logiques d’action
La logique de l’entreprendre que formalise et outille l’ « entrepreneuriat » comme champ problématique et d’action publique se présente prioritairement sous le registre de l’action économique et se distingue d’autres domaines d’action publique présentés comme relevant du « social », des actions engagées au titre de la démocratie participative, etc. Les politiques publiques, les structures et les organigrammes reproduisent ces différentiations de l’action publique. Et, les acteurs de la société civile, dans la recherche d’appuis et de soutiens à leurs initiatives, sont dans une large mesure obligés de s’y conformer. Aussi, n’est-il pas étonnant que les programmes de recherche subissent les mêmes contraintes et reproduisent les mêmes cloisonnements dans la formalisation de leurs problématiques et la définition de leurs protocoles expérimentaux. De fait, les chercheurs, dans l’organisation de leurs échanges entre eux et dans l’élaboration de leurs partenariats avec les acteurs du terrain, reproduisent les mêmes cloisonnements. Ces cloisons isolent les processus d’action économique des processus d’action politique, publique, à la participation et démocratie, à la citoyenneté, etc. L’action économique elle-même fait l’objet d’approches morcelées. Les processus de création d’activités sont séparés des problématiques d’insertion par l’activité économique, elles-mêmes distinguées d’autres formes de traitement social de l’emploi, etc. Souvent d’ailleurs, le fait d’inscrire sa démarche de recherche dans le champ global de l’économie sociale et solidaire ne garantit pas un dépassement de ces cloisonnements ; chacun des domaines et structures de l’action publique, développement économique ou politique d’action sociale, de développement citoyen, ayant désormais à cœur d’afficher une dimension ESS.
C’est d’abord de ce cloisonnement dont il nous faut nous départir pour développer une problématique spécifique de l’entreprendre en communs.
Cela nécessite de faire converger les démarches de recherche tout autant que les politiques et les dispositifs intervenant en appuis aux actions solidaires, citoyennes, porteuses de leurs processus de viabilisation économique. Ainsi des problématiques émergentes interrogent les conditions de la prise d’initiative, de la créativité sociale et économique, de l’émancipation citoyenne que suppose une prise d’initiative. Elles sont à envisager dans leurs convergences.
Dans cette perspective, on peut distinguer deux voies de renouvellement des questionnements permettant le développement d’une problématique spécifique de l’entreprendre en communs. La première voie concerne l’émergence des nouvelles formes potentielles d’action économique que recouvrent les notions d’économie collaborative, contributive, circulaire, du partage, etc., souvent appuyée sur les potentialités de l’économie numérique (Moulier Boutang, 2007). La seconde voie concerne l’issue à la crise de l’associationnisme (Laville, 2010), aux perspectives ouvertes par les potentialités de la capacitation citoyenne (Sen, 2000) et du pouvoir d’agir (Carrel, 2013).
Ce que les notions d’entrepreneuriat social, d’une part, et d’initiative citoyenne, d’autre part, isolent, les notions de « territoire », de développement durable et de transition sont potentiellement susceptibles de fédérer. Sans que cela soit toujours affiché explicitement comme tel, les problématiques émergentes exprimées en termes de territorialisation de l’action vont dans le sens d’une convergence des problématiques et des politiques publiques en appui à l’action citoyenne. C’est le sens donné à mon programme de recherche ; ce lien essentiel que je m’efforce de tisser ici.

Comprendre les processus de prise d’initiative citoyenne
Dans les réflexions sur le développement de l’ESS, quelle place est-elle réservée aux dynamiques de prise d’initiative solidaire citoyenne ?
Certes, nous ne pourrions pas aussi facilement nous questionner là-dessus si une actualité certaine n’était pas donnée à l’économie sociale et solidaire ces dernières années. Mais la question des conditions spécifiques de la prise d’initiative mérite d’être posée en tant que telle.
Des recherches montrent en quoi remplir ces conditions suppose un travail spécifique de capacitation citoyenne (ref). Cette réflexion en termes de « capacitation » à une double origine, comme peut être double et antagoniste la réflexion en termes de « libération des potentialités d’action économique », selon que l’on se situe dans la perspective de la construction d’un acteur, comme individualité libérale ou d’un acteur singulier, « libéré » des contraintes aliénantes du travail, en interactions avec ses contextes de socialisation.
Mais, comme il est trop souvent dit, il ne s’agit pas seulement de réfléchir à des processus d’acquisition de connaissances et de compétences. Comme les travaux portant sur les mouvements d’Education Populaire l’ont montré-Les travaux plus anciens étant aujourd’hui réactualisés par ceux qui portent sur les enjeux contemporains de l’associationnisme-, cette capacitation est d’abord un processus d’émancipation. Il est ensuite un processus de construction d’acteurs porteurs de droits et de potentialités d’action économique.
Aussi la réflexion sur les conditions de la prise d’initiative est faite d’explicitation et de compréhension de positions sociales, de formulation de droits à l’initiative, un processus de libération qui associe construction de justesses singulières, individuelles, et de justice sociale par l’action collective au sein d’une communauté qui se construit sa propre gouvernance.

2. Entreprendre en communs, c’est d’abord la fabrique sociale des usages
Le travail d’objectivation des besoins basé sur une économie politique des usages citoyens
L’explicitation des besoins est constitutive des propositions en économie solidaire, que les acteurs expérimentent dans leurs prises d’initiative et leurs projets.
Pour peu évidents qu’ils soient, les ressorts de la prise d’initiative sont divers. Lorsqu’ils s’activent, c’est d’abord un travail d’expression, d’objectivation et de formalisation de besoins. Ce travail peut d’ailleurs s’initier par l’expression d’un manque, formulé ou pas, dans un mode plus ou moins résigné ou indigné. Le sentiment de justice/injustice intervient dans la possible expression de ce manque, dans un mouvement qui lie, certes, la satisfaction de l’individu qui accomplit ce travail autoréflexif, mais surtout les besoins de tous, dans un travail collectif en vue d’un besoin universel. Il me semble que c’est bien là le point majeur de discrimination des processus de prise d’initiative solidaire ; la potentialité qu’ils offrent de travailler l’objectivation des besoins, la conception des usages possibles et leur constitution en biens communs.

Initiatives, coopération, collaboration et contribution
De fait, les initiatives prises, en rupture avec les contraintes de la subordination dans le travail et les rapports de consommation, mais aussi avec le rapport passif à l’action publique, ont souvent les principes du coopératif, du collaboratif et du contributif en perspective.
L’analyse des dispositions à la prise d’initiative suppose celle des systèmes de positions sociales dans lesquelles se trouvent ces acteurs potentiels. Une approche par les motivations ne peut se dispenser de ce premier cadrage contextuel. Les positions à déconstruire/reconstruire méritent d’être explicitées. Elles impliquent la remise en cause de rapports d’assujettissement et de domination dans les rapports de travail et, du fait de la structuration que produisent les institutions dominantes de l’économie, dans les rapports aux institutions publiques. C’est dans cette esprit que, potentiellement chez certains, les jeunes en particulier, à l’orée de leur insertion professionnelle, cette remise en cause débouche plus globalement sur l’envie de décloisonner des positions de producteur, de consommateur, de distributeur, par la valorisation de celles de contributeur. C’est en cela que, malgré l’incertitude sur les technologies de l’impression numérique, l’expérience des FabLabs ou des groupes de Makers servent d’emblème pour les collectifs du monde collaboratif à la recherche d’une perspective économico politique. Les positions adoptées se précisent un peu selon que les acteurs mettent en avant les notions de collaboration ou de contribution. Le mode collaboratif correspondra surtout à des formes économiques inspirées de l’économie du partage (sharing economy). Il pourra davantage s’accommoder d’activités plutôt complémentaires, à d’autres exprimées selon les logiques économiques dominantes, d’activités de niches, valorisées financièrement de façon marginale. Le mode contributif, quant à lui, sera davantage affiché comme une alternative et une rupture privilégiant la non division et la réintégration des activités de production, distribution, consommation, financement. Mais on ne peut que constater l’instabilité actuelle des définitions ainsi que les tensions et contradictions qui demeurent. Stiegler lui-même, parlant de Pharmakon, veut souligner que dans toute technologie comme dans toute proposition alternative qu’il y a toujours deux tendances opposées : « l’une bonne, positive, émancipatrice et l’autre négative, prédatrice »1. Il faut donc analyser la toxicité potentielle de ce qui est avancé comme proposition alternative.
Une autre de ces tensions qui président à la définition des positions économiques revendiquées dans la prise d’initiative est le fait qu’elles sont à différents niveaux d’hybridation de logiques marchandes et non marchandes. Certes, elles sont globalement nourries de positions critiques sur la domination et les excès de la marchandisation du traitement des besoins. Elles expérimentent alors des solutions économiques mixtes, souvent peu stabilisées, débouchant sur autant d’impasses et de contradictions que sur l’expérimentation de logiques de « démarchandisation ». Elles entrent alors en dialogue avec les parcours de viabilisation économique prônés par les acteurs de l’économie solidaire.
Mais, une de leurs caractéristiques communes est le fait d’être en mode « ouvert » ; l’entrée dans le collectif ne se fait pas sous le mode du ralliement et de l’adhésion, mais sous celui de la contribution ouverte. Tous sont invités à contribuer.

La plateforme Unisson : Facilitateur de Communs Libres
L’un des meilleurs exemples de ces pratiques collaboratives consistant à faciliter, démultiplier, capitaliser et aussi fournir les éléments de cadrage et d’évaluation de ces expériences en économie collaborative est celui de la plateforme Unisson (http://unisson.co), créée par des membres du collectif Catalysts.
Les contributeurs de la plateforme veulent en faire une plateforme collaborative pour aider à concevoir les initiatives explicitement prises en termes de biens communs et de contribution : « un facilitateur de communs libres ».
La liste de discussion que retrace la plateforme révèle l’ensemble des apports des contributeurs qui aboutissent à cette notion composite de « communs libres ». Cette notion se veut la fusion de deux problématiques essentielles à tout projet contributif : celle des biens communs et celle du « libre » et de la gratuité que l’on trouve dans les logiciels libres et les common licences.
Les communs libres selon Unisson
« Plus qu’un concept, les biens communs constituent un cadre de pensée pour l’action. »
(Biens) communs, Contours et repères, Résau francopohone autour des biens communs
Unisson préfère parler de « communs » pour éviter la confusion induite par la notion de bien. En effet, les communs ne sont pas forcément des biens matériels.

Les communs sont des ressources partagées entre une communauté d’utilisateurs qui déterminent eux-mêmes le cadre et les normes régulant la gestion et l’usage de leur ressource.

« Il n’y a pas de commun sans « commoners ». (…) Il n’y a pas de commun sans agir en commun. » New to the Commons ?, David Bollier
Ainsi, une ressource n’est pas commune par essence et de manière fixe. La qualité de « commun » résulte des pratiques qui environnent une ressource. Cette qualité peut être gagnée ou perdue selon l’évolution.
« Le sens actuel du commun se distingue des nombreux usages passés de cette notion, qu’ils soient philosophiques, juridiques ou théologiques : bien suprême de la cité, universalité d’essence, propriété inhérente à certaines choses, quand ce n’est pas la fin poursuivie par la création divine. Mais il est un autre fil qui rattache le commun, non à l’essence des hommes ou à la nature des choses, mais à l’activité des hommes eux-mêmes : seule une pratique de mise en commun peut décider de ce qui est « commun », réserver certaines choses à l’usage commun, produire les règles capables d’obliger les hommes. » Commun. Essai sur la révolution du XXIème siècle, Pierre Dardot et Christian Laval
Unisson souhaite le développement des communs pour qu’ils contribuent au commun le plus inclusif possible, celui qu’on nomme le commun universel (« notre bien vivre ensemble sur la planète Terre »). Or, l’application des logiques libristes facilitent à la fois la mise à l’unisson du plus grand nombre autour d’un commun, tout en le rendant potentiellement universel. C’est pourquoi Unisson s’inspire des quatre libertés fondamentales du logiciel libre (usage, étude, copie, amélioration) et insiste sur l’importance d’une recette ouverte.
« Premièrement, la liberté de copier un programme et de le redistribuer à vos voisins, qu’ils puissent ainsi l’utiliser aussi bien que vous. Deuxièmement, la liberté de modifier un programme, que vous puissiez le contrôler plutôt qu’il vous contrôle ; pour cela, le code doit vous être accessible. » Free Software Foundation,1986
Le modèle du libre invite Unisson à valoriser l’ouverture, la transparence et l’horizontalité. Cet attachement explique pourquoi Unisson se réfère au modèle de « commun libre ».
Et concrètement ?
Les communs libres sont définis par leurs logiques de fonctionnement (voir ci-dessus). Ils peuvent donc être plein de choses différentes. Dans tous les cas, les communs libres sont :
– une ressource partagée
– une gouvernance partagée et ouverte à l’ensemble de la communauté des usagers
– un cadre, des règles, des normes pouvant toujours être remis en cause et adapté
– une recette ouverte afin de permettre à d’autre de la copier ou du moins de s’en inspirer
– une ressource protégée, maintenue par ses usagers-contributeurs
Exemples de communs libres :
Un lieu que chaque occupant peut s’approprier, y proposer ce qu’il veut et participer à sa gestion.
Un projet auquel tout volontaire peut participer et consulter les documents.
Des plans d’architecture en libre accès, que chacun peut utiliser et adapter.
Une plateforme de covoiturage gratuite que chaque usager peut améliorer.
Une voiture partagée au sein d’un quartier où les habitants s’accordent des règles de ce partage ensemble et de manière transparente.
On parlera même de commun libre et universel si son accès est ouvert à tous, gratuit et son usage potentiellement bénéfique à tous. Ce serait par exemple le cas de l’eau si elle n’était pas distribuée par un acteur privé. En revanche, c’est déjà le cas pour Wikipédia.
> Creuser le sujet
> Découvrir des biens communs
La plateforme Unisson est en constant développement. L’extrait présenté ci-dessus n’en est qu’une illustration provisoire.

Une autre partie des discussions que retrace la plateforme Unisson est celle sur les formats Internet garantissant une vraie ouverture pour la plateforme. Les débats sont denses et s’alimentent d’avis pris auprès de référents dans le domaine du contributif et des communautés du libre. Des conseils sont demandés à la Peer To Peer Foundation de Michel Bauwens (http://p2pfoundation.net/), de façon à mettre en place des protocoles en « commons based peer production ».
La plateforme abrite ainsi plusieurs discussions, tant sur l’approfondissement de cette problématique des communs libres que sur les approches permettant de faciliter le développement de projets en communs libres. La priorité est donnée à l’élaboration d’ « indicateurs et tableaux de bord » pour le pilotage de projets en communs libres. Un tableau intitulé « Tableau de bord de construction d’une initiative en bien commun » reprend l’ensemble des points critiques d’un tel projet : « Ce tableau permet de soulever tous les éléments sur lesquels travailler pour développer un projet en bien commun (Unisson compris). Un ensemble d’indicateurs permet ensuite de questionner le projet par rapport aux logiques du bien commun. Les indicateurs utilisés sont décrits ici ».
Besoins du projet
Conseils méthodologiques
Enjeux
Ressources suggérées par Unisson
Mutualiser

Se mettre en lien avec des personnes qui ont un projet similaire, voire rejoindre un projet déjà existant
Trouver les ressources pertinentes (matérielles et humaines)
Plateforme listant des usages (en construction)
Repérage de biens communs

Organiser la contribution

/contribution
Identifier les tâches et les rendre accessibles
Faciliter la contribution de manière ouverte et fluide
Organiser la cohérence du travail collectif
« Sessions de contribution »
Outils Trello, Github, Transifex ou translatewiki pour les langues, etc…
Se financer
/financement
Rémunérer les contributeurs de manière équitable
Mettre en place un modèle de financement adapté (ex : prix libre)
Gittip
Faire les choix techniques

Penser les choix pour une mutualisation avec d’autres initiatives (Ex : données ouvertes, logiciel libre, API décentralisée)
Faciliter la transparence du projet
Logique de développement par API
Choix de licence juridique

Se structurer légalement
/legal
Trouver le cadre juridique adapté aux modes de fonctionnement du projet
Utiliser des structures juridiques adaptées aux biens communs (Ex : www.spi-inc.org)
S’ouvrir, rassembler et organiser le dialogue

Constituer ou prendre part à une communauté
Permettre l’expression de chacun, avec un processus de remontée de tensions
Etablir un modèle de gouvernance et d’organisation sans figer l’initiative
Utiliser une liste de discussion
Avoir une possibilité de remonter des tensions ou d’améliorer le projet avec un processus pour faire des choix (consentement, vote). Example
Partager

Permettre la duplication ou la mutualisation
Travailler en réseaux
Partager ses recettes ou « codes-sources » grâce àMovilab
Rejoindre des groupes de travail thématiques
Evaluer et évoluer
/indicateurs
Reconnaitre les points de convergences et de divergences
Garder une capacité critique sur sa propre initiative pour mieux la faire évoluer
Croiser les représentations (exemple de méthode)
Afficher un indicateur : http://movecommons.org

Gérer sa relation avec le privé et le public
/public
/prive
Etre capable de protéger le caractère « commun » d’une initiative
Savoir coopérer

Valoriser son expérience
/prestation
Faire reconnaitre la valeur des compétences développées et mises à profits, Rétribuer les biens communs constitutifs de cette valeur

(http://unisson.co ).
Le tableau met en avant les questions essentielles qu’ont à affronter les porteurs d’initiatives.
Il pointe les thématiques sur lesquelles tout projet en communs libres doit se positionner. On voit ici combien la discussion sur l’enrichissement du tableau sert à définir progressivement ce que peuvent être de tels projets en économie contributive. Des indicateurs s’en dégagent qui permettent de qualifier les projets et d’évaluer les écarts avec un type idéal de projet porté en « commun libre ». Les promoteurs et contributeurs du site ont à cœur la dynamique d’ensemble que représente le mouvement de propagation des initiatives en communs libres. Autant il leur semble essentiel d’affiner progressivement un « modèle » par expérimentations et délibérations, autant ils ont conscience que les projets de création d’activités marquent autant de situations contrastées et intermédiaires qu’il y a de projets.

3. Vers une économie politique de la contribution
Pour qualifier cette dynamique en alternative économique et politique plusieurs questions essentielles demeurent.
La première d’entre elles concerne le financement des contributions et de leur rétribution. C’est évidemment une question essentielle pour garantir cette dynamique.
Mais il apparaît tout à fait clairement que les porteurs d’initiatives dissocient assez largement leur propre situation, et la rémunération de leur contribution, du développement du projet lui-même si celui-ci correspond à une dynamique collective de nouveaux usages. Il n’en demeure pas moins que les porteurs d’initiatives, contributeurs en communs libres, à la recherche de leur justesse personnelle, même s’ils se situent dans un modèle de développement singulier autre que leur enrichissement personnel, ils visent aussi une juste rétribution que leur garantisse une autonomie.
La mesure les contributions à l’aune d’une prestation marchande est une première réponse globale à cette question de la rémunération des contributeurs. Dans ces situations de financement de projets et de créations d’activités en communs libres, mais avec services marchands associés, les contributeurs sont des prestataires indépendants. Ils adoptent alors des statuts d’entrepreneurs ou d’auto-entrepreneurs, développés en parallèle des projets. Cette solution est souvent retenue, associée à toute une gamme de structures de portage collectif d’emplois salariés ou indépendants créés dans la dernière période, souvent dans un esprit coopératif, par exemple avec les CAE (Coopératives d’Activités et d’Emploi). Les projets et les entreprises qui en résultent se construisent alors indépendamment des structures d’indépendants de leurs principaux porteurs et contributeurs. Cette dynamique sera peu compréhensible par les institutions économiques et politiques majoritaires qui n’y retrouveront que difficilement les impacts en termes de création d’emplois qui leur servent d’indicateurs majeurs. Ou, tout au moins, il sera difficile de se livrer au calcul simple exprimé sous l’angle de la création d’emplois associée à la création d’entreprises. Certes, on pourra constater que les contributeurs, en tant qu’indépendants, ne relèvent pas du chômage. Mais, pour les acteurs économiques et institutionnels majeurs sur l’espace public, il sera difficile de voir dans ces entreprises, sans emplois directement associés, une alternative économique à l’analyse qu’ils font de la crise économique actuelle.
Mais, comme l’indique le tableau Unisson, on peut constater l’émergence de solutions plus ambitieuses, plus radicales dans l’esprit d’une économie politique de la contribution.
En effet, si les expérimentations ne sont pas que des activités complémentaires à des formes d’entreprises et d’emplois classiques, mais cherchent leurs propres modèles économiques et leurs propres financements, des solutions radicalement innovantes doivent être trouvées. Ces solutions, conformes aux principes d’un modèle contributif, ouvert et non propriétaire, doivent se dégager de fonctionnements marchands, mais aussi de ceux qui gouvernent les biens publics, avec les formes d’emplois publics. Les choix des initiateurs du collectif Unisson que représente la plateforme du même nom sont alors en faveur de plateformes de financement tout à fait spécifiques qui permettent des échanges contributions / rétributions basés sur les principes du don. La plateforme Gittip (www.gittip.com) est ici le meilleur exemple. Elle représente certes une plateforme de « crowdfunding », mais il s’agit ici d’un type de plateforme tout à fait particulier.
Le crowdfunding commence à être bien connu dans la mesure où il est compatible avec toute sorte de projets et de financements ; la différence étant la démultiplication de petits apports venant de particuliers qui peuvent venir financer tout type de projet, marchand ou non marchand. Le fait de rémunérer des contributions en rémunérant directement des individus, et pas seulement des entreprises, n’est pas une spécificité de Gittip. D’autres plateformes le font, y compris avec des modèles fortement associés à des entreprises de l’économie marchande, et parfois même avec les plus marchandes des marchandes. Un des meilleurs exemples est ici Quirky (www.quirky.com) avec l’utilisation qu’en fait le groupe Auchan pour financer sa « boîte à idées », et donc rémunérer les contributions de ses clients au développement de la gamme de produits vendus.
Mais, avec Gittip d’abord, puis Liberapay ensuite, la particularité est de financer plutôt des projets personnels et singuliers, et de permettre la rémunération des acteurs créateurs en communs libres. Ainsi, la plateforme « support and thank your favorite people and projects and communities with small cash gifts ». Elle se veut “a way to give small weekly cash gifts to people you love”. Chacun est invité à contribuer en donnant mensuellement de l’argent, mais aussi en participant au développement de la plateforme elle-même, du fait de son mode de développement en open source et common licences. A l’inverse, les acteurs et autres porteurs d’initiatives en projets contributifs peuvent venir s’y financer directement, en définissant eux-mêmes ce qu’ils souhaitent prélever. Des règles ajustées collectivement sont là pour empêcher qu’un individu s’accapare l’ensemble des financements ou fasse des prélèvements indus. Mais, le système est basé sur la confiance que donne l’appartenance à une communauté qui se constitue dans l’édification de ces règles. Les créateurs en mode contributif présentent alors leurs réalisations pour justifier leurs prélèvements, par exemple, s’agissant de l’un d’entre eux : « I am making the world better by contributing on : (suit une liste de projets et de contributions, toutes argumentées en économie politique contributive) » (www.gittip.com).
Avec ce type de proposition commence à se dessiner les contours d’un revenu contributif dont parle Stiegler (Intervention orale lors de OuiShare Fest Paris 2014).
Une autre question importante est celle du lien qui s’opère entre les initiatives, centrées sur la définition d’usages et leur construction en biens communs, et les milieux sociaux, les communautés qui les portent. C’est aussi celle de leur impact sur les espaces publics locaux et sur les potentialités de recomposition de l’action et de l’institution publiques. Enfin, la question que soulèvent ces initiatives en économie politique contributives c’est aussi celle d’une approche non formelle mais très concrète de la participation/délibération/décision publique susceptible de transformer en profondeur la démocratie et la citoyenneté.
Les initiatives contributives ont en commun de laisser beaucoup de place à des moments collectifs de conception et de création collective. Ces moments, tout en étant centrés directement sur la conception et le développement des activités, par le traitement collectif de besoins pensés en usages et en mise en commun des usagers, accordent une place importante à la délibération sur les finalités de ces activités, leurs contributions à une transformation sociétale dans des terminologies sur lesquelles tous ne s’accordent pas mais qui prônent le développement durable, l’action citoyenne et l’intervention sur l’espace public. Elles interrogent beaucoup l’action publique et, en premier lieu, les acteurs publics locaux. Le traitement collectif des besoins et la conception des usages se prolongent dans une reconsidération de l’espace public local, exprimée en termes de territoire. On voit alors que ces initiatives territorialisées rencontrent alors les problématiques émergentes de la démocratie directe, de la participation citoyenne et de la citoyenneté numérique. On assiste à un renouvellement de l’imaginaire politique, dans la mesure où l’action publique se trouve sollicitée par cet actif collectif, avancé au titre d’une citoyenneté réaffirmée. Bernard Stiegler considère d’ailleurs que « l’économie contributive doit d’abord viser le maintien du milieu qui lui donne naissance » (Stiegler, propos tenus lors de OuiShare Fest Paris 2014).
Les outils de la construction de projets en communs libres sont aussi ceux de la délibération participative renouvelée par son lien avec la construction des usages. De nombreux auteurs, sites et collectifs se mobilisent pour développer ensemble ces outils participatifs. Des plateformes rendent compte et discutent des expériences. Des outils dits « en intelligence collective » sont mis au point et débattus sur des forums portés par des plateformes virtuelles (par exemple, anim.fr, sur la plateforme Imagination for People). La question de la discussion/délibération sort du cadre formel de la théorie et de l’éthique de la discussion souvent mise au service d’une participation réduite à l’acceptation/aménagement de la décision politique publique en biens publics. Ce qui s’expérimente concerne la co construction de biens communs potentiellement institués en biens publics, sans que ce soit l’autorité publique qui soit à l’origine de la démarche de « communalisation délibérative ». L’initiative vient alors des communautés du territoire et l’action publique, se calant dessus pour engager, ou non, un processus d’institution qui fait passer, pour tout ou partie, le bien commun construit en bien public.
Ce nécessaire rapport aux milieux peut-il cependant se satisfaire de la virtualité de liens qui passent d’abord souvent par des plateformes collaboratives ? Certes, on peut considérer avec Shirley Turkle (1995) que la vie sur l’écran est réelle. Mais, pour beaucoup, les liens sont d’autant plus forts qu’ils sont non seulement réels mais incarnés dans des appartenances de communautés territorialisées et de proximité. C’est tout le sens des expériences de création d’activité sur les espaces de coworking. Le paradoxe est ici que les processus de création de relations d’usages au travers des outils numériques collaboratifs pourraient n’être qu’instrumentaux et transitoires ; les acteurs s’en remettant ensuite à des interactions directes sous le sceau d’une citoyenneté  renouvelée. Certains collectifs se font les animateurs de processus de réappropriation de projets de développement local en mode contributif par des communautés locales, à l’image des TAZ (Zone Autonome Temporaire) d’Hakin Bey (1985).

4. Des initiatives en communs
Les formes d’hybridation des principes collaboratifs et contributifs rencontrent la problématique des biens communs.
A la recherche d’un argumentaire d’action pertinent, les acteurs de l’économie politique collaborative/contributive commencent à le trouver grâce à la notion de biens communs qu’acteurs et chercheurs contribuent aujourd’hui à mieux définir (Bollier, 2014 ; Dardot, Laval, 2014 ; Coriat, 2015). De nombreux ouvrages s’efforcent de mieux problématiser et théoriser une approche qui trouve son aliment dans les expérimentations et les initiatives citoyennes. Les notions avant d’être avancés comme des concepts sont présentés comme émergeant du terrain des mobilisations. On pourrait même considérer que certaines approches menées précédemment au titre de la théorie des biens communs auraient pu ne pas nourrir ce phénomène de l’économie politique contributive. Il a fallu une redécouverte des « communs » pour qu’une nouvelle problématique rencontre les expérimentations en cours et fournisse une argumentation désormais en plein développement (Coriat, 2013, 2015).
Cette argumentation a des répercussions sur la question des droits, de propriété notamment, en lien avec les processus de création d’activités et d’entreprises. Le débat ancien sur la gouvernance des biens communs l’avait déjà montré, aujourd’hui cette question revient en force dans les débats sur les initiatives contributives et citoyennes. Rifkin parle de passage d’une logique de propriété à une logique d’usages de biens (2014).
Le bien commun se construit dans la dynamique même de l’entreprendre, ce n’est pas une ressource préexistante, et dans le même temps il permet la construction/consolidation du collectif qui en est à l’origine.
En plus qu’il n’y a pas de bien commun que dans des ressources existantes à se partager ou pour lesquelles il faudrait garantir un égal accès et une préservation collective, François Flahaut montre que l’on ne peut dissocier le bien commun du contexte et même du collectif qui lui donne naissance. Il parle à ce propos de « bien commun vécu » : « L’ « ambiance », l’ « atmosphère » qui règne dans un groupe plus ou moins nombreux constitue un bien commun vécu par les membres de ce groupe. Ce type de bien commun, intangible mais très réel, répond aux mêmes critères que les autres (libre accès et non-rivalité) ; plus un troisième critère : non seulement le fait d’être plusieurs ne diminue pas le bien-être vécu par chacun, mais le fait d’être plusieurs est la condition nécessaire pour que ce bien se produise » (Flahaut, 2011, p.118).
Elinor Ostrom proposait déjà de partir de la notion de « groupe d’usagers » (User group) entendu comme «  a set of individuals that makes (or has claim to make) use of a particular common pool resource » (Ostrom, 1986, p.607, cité par Coriat, 2013, p.11). Elle ne se contentait pas de mettre en avant ces « users groups » mais aussi soulignait leurs modes d’organisation (UGO, pour Users groups organisations) en tant que supports et conditions d’existence d’un commun. Pour Ostrom, comme le souligne Coriat : « un commun c’est d’abord et avant tout une communauté d’acteurs » (Coriat, 2013, p.11).
Construit au cœur du collectif dans une dynamique collective de l’entreprendre, le bien commun n’est pas appropriable individuellement. Mais cette non appropriation du bien commun construit n’est alors pas un renoncement à un bien mais la construction/réception d’un bien commun tangible. Et c’est bien cela que montrent les expériences de génération et accélération collective de projets qui s’opèrent dans les dispositifs de soutien collectifs à l’entreprendre collaboratif/contributif. C’est cela que mettent en avant les collectifs, tel le collectif « Catalyst ».
L’appropriation collective se construit au cœur des initiatives et construit les acteurs dans leurs capacités à les porter en projets, et dans ces nouvelles positions par rapport à la propriété. La réflexion n’est ici pas uniquement et même principalement juridique, elle porte sur le processus collectif de création d’usages possibles pour soi-même parce que pour autrui. De plus, comme le souligne Flahaut (idem, p.133) : « le bien commun se réalise à travers des biens communs ». C’est bien à ce type d’individuation singulariste et de fabrique sociale de positions sociales en logique contributive que l’on assiste alors.
Expérimentations en économie collaborative/contributive et conceptualisation en termes de biens communs vont de pair. Chercheurs et acteurs se retrouvent alors dans cette perspective. C’est ce à quoi font référence David Bollier et Silke Helfrich (Commonsblog), parlant de travaux menés dans le cadre d’une université d’été allemande sur les biens communs, tenue en juin 2012 à Bechstedt, Allemagne, et qui ont débouché sur huit points de référence pour la mise en commun des biens élaborés à partir des travaux d’Ostrom.
“There is no master inventory of commons” : C’est effectivement impossible dans la mesure où un commun surgit quand une communauté décide de gérer une ressource de façon collective ; tout dépend donc de la logique d’action de la communauté.
“The commons is not a resource” : C’est une ressource mais associée à une communauté précise et aux protocoles, aux règles et aux valeurs partagés par la communauté.
“There is no commons without communing”: Ce qui prime ce sont les pratiques collectives de mise en commun.
Bollier poursuit cette synthèse sur les commons en mettant en avant la logique d’ouverture (de non enclosure), les luttes que cela suppose pour les commoners (les acteurs associés en communs) de trouver de nouvelles solutions institutionnelles légales, juridiques (en rapport à l’évolution des droits de propriété), la reconnaissance de nouvelles formes de communs à tous les niveaux de la vie sociale (Bollier, 2014, p.175 à 177).
Mais, le débat se nourrit de nouvelles convergences de problématique reliées aux mobilisations et aux expérimentations précédentes ainsi que les débuts de théorisation qui en résultent, par exemple avec les débats sur l’économie des logiciels libres et de la gratuité. Elles sont aussi au cœur des débats/controverses et portées par des plateformes numériques avec tous les outils permettant les nouvelles pratiques elles-mêmes collaboratives/contributives.

5. Entreprendre en communs : Le commun d’abord !
Quelle est la situation de l’ « entreprendre » ?
Les initiatives qui prennent le chemin de la création d’activités, portées par des collectifs associatifs, se confrontent rapidement à la double question de la viabilité économique des activités créées, et de la salarisation éventuelle des porteurs de projets débouchant de l’initiative.
S’agissant de la viabilité économique d’activités individuelles ou mise en œuvre de façon collective, plusieurs chemins sont alors empruntés. Il y a celui de la viabilisation individuelle de certains porteurs, en autoentreprises, ou autres statuts de free-lance (d’intermittents, dans certains domaines culturels), plus ou moins articulés avec des structures qui en assurent la gestion, des CAE –Coopératives d’Activités et d’Emploi-, par exemple.
Autre chemin, celui de la structuration de l’activité sur un mode marchand, mais dans le cadre d’une coopérative. Plus récemment, la SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) pourra être privilégiée. Dans la même logique associative et solidaire, la priorité pourra être donnée à une structure d’association en la rendant compatible avec un fonctionnement marchand, ou pseudo marchand, en partie marchand, tout en sollicitant l’un ou l’autre financement public ou, privé, « collaboratif » via le crowdfunding, par exemple. Plusieurs difficultés sont à envisager. La logique de création d’emplois en lien direct avec une création d’activités bute sur le coût de l’emploi complet, durable, et ne peut souvent se réaliser que par le recours à des emplois aidés. D’autre part, une autre limite apparait dans le fait que les salariés issus de ses processus de création d’activités convertis immédiatement en emplois sont dessaisis de la gouvernance des structures créées ; un salarié ne pouvant siéger au conseil d’administration d’une association.
Ces difficultés renforcent les processus de création d’activités qui adoptent la logique entrepreneuriale de la capitalisation. Et finalement, plus que les conceptions de départ des processus de création d’activités, en l’absence de propositions permettant la viabilisation économique des activités créées, ce sont les dispositifs classiques de l’entrepreneuriat qui s’imposent.
Cependant l’expérience de création d’activités viables économiquement dans le domaine du numérique libre et dans l’exploitation des licences libres nous montre un autre chemin possible.

L’entreprendre, Le Commun d’abord !
La réflexion engagée avec les collectifs qui privilégient une approche « en communs » se base sur l’expérience de la création d’activités dans le domaine du logiciel libre et de l’open source pour définir les premiers éléments d’une problématique de l’entreprendre en communs.
Au sein du collectif porteur de la plateforme Unisson et de la dynamique encommuns.org s’est formalisée une problématique que résume le schéma suivant2 :

Cette problématique peut se résumer par cette injonction : « le commun d’abord ! »

Le commun, réponse à un besoin et expression d’une égalité de traitement ou d’une inégalité perçue comme juste
Cela signifie que la démarche de créativité citoyenne qui s’amorce au cœur de ces initiatives en communs prend appui sur l’expression d’un besoin. C’est ce besoin qui sera à l’origine d’une réflexion sur les usages d’un bien ou d’un service qu’il convient de conforter, de partager, de développer, ou d’adapter. Dès le départ, la réflexion ne se focalise pas sur le produit et/ou le service en tant que tel mais sur les usages qui en sont faits.
On peut aussi observer que cette expression de besoin s’opère dans un mélange d’attentes et de désirs, mais aussi de jugements sur les inégalités d’accès aux usages. Ces inégalités pourront être perçues comme plus ou moins injustes et se traduire en autant de revendications. L’action collective de construction du commun a donc dès le départ une double dimension, une dimension technico économique de construction d’une solution qui doit permettre de créer des usages en réponse à un besoin, mais aussi une dimension socio politique de délibération sur les conditions d’accès à ces usages. Ainsi, dès le départ, la démarche de construction ne peut se réduire à un projet technico économique de création de produit ou de service. La démarche intègre une dimension de délibération citoyenne ; que cet aspect soit reconnu ou non par les acteurs eux-mêmes ou par les représentants de l’action publique qui peuvent être sollicités à l’un ou l’autre des moments de maturation de cette démarche.
Les outils d’aide à la construction d’un projet de commun, que ce soit ceux exprimés en termes d’analyse de la valeur ou du « design de service », outils qui pourraient se révéler utiles dans le processus de création collective, ne pourront être mobilisés que dans la cadre de processus de démocratie participative et délibérative qui ont eux-mêmes leurs propres outils de facilitation.
La démarche globale, Le commun d’abord !, aura alors à en assurer la convergence avec les outils de créativité technico économique des usages.

Construire le commun pertinent et solidaire
Ce principe de base étant posé, une double question se pose : d’une part, le commun en cours de construction est-il pertinent, par rapport à d’autres démarches similaires et simultanées qui pourraient se faire jour sur le même territoire ou sur un territoire proche ; d’autre part, le commun que les acteurs se proposent de construire répond-t-il à des critères de justice et de solidarité ?
En effet, il importe de vérifier que les communs éventuellement en construction ne se font pas concurrence. Il importe aussi que l’on s’assure que celui sur lequel porteront les appuis de facilitation et d’institution sera le plus à même de répondre durablement au besoin exprimé. Il faudra aussi vérifier que la réponse la plus pertinente donne aussi toutes les garanties de solidarité et de se prémunir du danger d’égoïsme du commun. C’est pour cela que la confrontation des projets exprimés dans les différents modèles économiques alternatifs avec les éléments organisationnels, politiques et éthiques de l’ESS est essentielle et que des liens forts doivent être tissés entre les acteurs de ces deux mondes. Cette confrontation, rendue possible au sein des organisations et des dispositifs communs aux différents secteurs porteurs d’une alternative économique et politique, doit permettre de distinguer des projets qui jouent transitoirement le commun pour déboucher sur autant d’appropriations privées différées ; ce que les théoriciens des communs appellent les dangers d’  « enclosure ». Mais, dans le même temps, ces nouvelles pratiques de construction d’initiatives « portées en communs » viennent questionner les acteurs traditionnels de l’ESS et leurs organisations. Et, il faut bien constater que tout cela contribue à une dynamisation des secteurs de l’ESS.

Identifier les collectifs porteurs et les communautés d’usage
Si chaque commun est le résultat d’une construction sociale collective, les usages qu’il permet vont au-delà du collectif qui le porte au départ. On pourrait aussi dire que collectif et communauté d’usages sont en permanente évolution. S’il y a identité de l’un et de l’autre il y a risque d’égoïsme ou d’appropriation du commun.
Distinguer ces deux notions de collectif porteur et de communauté d’usages permet aussi de traiter la question du rapport du commun à l’espace public et celle du processus d’institution dont il peut faire l’objet. Le commun doit se positionner sur l’espace public, faire sa « publicité ». Se positionner suppose aussi d’envisager le niveau et la forme d’institution qui lui seront le plus adaptés. L’appui à l’entreprendre en communs doit être une aide au traitement de ces questions ; ce que ne traite pas l’entrepreneuriat ordinaire, ni même l’entrepreneuriat social. Cette question sera au cœur de nos travaux ultérieurs, en particulier ceux du projet chercheurs-citoyens CREACIT.

Le commun tel qu’il est construit, démocratiquement, donne son sens aux activités économiques induites
La construction du commun ne signifie pas que des activités économiques, y compris marchandes, ne puissent pas en être induites, au contraire. On peut même dire que la construction collective du commun est une entreprise collective de création économique dans la mesure où le commun coïncide à un écosystème économico politique qui a sa cohérence.
De nombreux exemples tirés de l’économie politique du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses.
D’un part un commun peut donner lieu à des activités portées par des structures et dans des modes économiques différents. D’autre part les mêmes entreprises, au sens où il s’agit d’entités ayant une unité de stratégie et de fonctionnement, peuvent présenter une diversité de modèles et des formes hybrides de ces modèles.
Un commun pourra générer des activités portées par des individus autonomes à statut d’indépendants ou par des entités relevant de différentes structures, associatives, coopératives, entrepreneuriales. Il pourra générer des activités rémunérées, strictement marchandes ou marchandes régulées, des activités financées par du crédit public, par du crédit mutualisé, par des dons privés, etc.
Le point particulier de ce type de créativité collective est de n’envisager les activités économiques, sous leurs différentes formes et modes de viabilisation, que dans leurs interrelations avec un commun dont la gouvernance globale demeure spécifique par rapport à celle des entités économiques induites. Ainsi, les appellations mais aussi les formes d’appropriation seront nécessairement distinguées pour éviter toute confusion et limiter les effets d’enclosure.
On pourrait montrer que cette réflexion sur les niveaux de gouvernance des communs et de leurs activités induites ne fait que reprendre et approfondir des travaux économiques dont on a redécouvert la portée avec le retour en grâce des théories sur les communs, après la reconnaissance des travaux d’Ostrom et de ceux qui leur ont donné une suite. On pourrait aussi montrer que cette réflexion a son pendant avec celle que se fait jour concernant les niveaux et les formes de gouvernance des grandes entités économiques que sont les entreprises du contexte économique capitaliste dont nous héritons.

6. Entreprendre en communs dans l’espace public
Entreprendre en communs est une affaire publique
Cette affirmation ne fait que reprendre l’idée développée précédemment selon laquelle l’action d’entreprendre ne relève pas d’une logique d’action économique qui serait à distinguer d’autres dynamiques d’action relevant de de l’action politique. C’est ici que les réflexions sur la création d’activités doivent construire une argumentation économique qui soit en phase avec les positions mobilisatrices exprimées en termes de pouvoir d’agir. L’action est ici tout autant économique que politique. Trop souvent les dynamiques d’action sont cloisonnées du fait de la prégnance des représentations de l’économie et des cloisonnements opérés par les institutions, leurs politiques et leurs dispositifs.
L’entreprendre en communs suppose de ré envisager l’espace public et la façon dont se positionnent les systèmes d’acteurs sur cet espace. Les expériences en cours montrent que des créations alternatives sont possibles et qu’elles peuvent désormais s’appuyer sur des collectifs, des réseaux, qu’elles peuvent bénéficier de soutien, y compris financiers, et d’appuis publics. Il n’en demeure pas moins que ces soutiens et ces appuis sont présentés et perçus comme résultant de politiques minoritaires, au mieux complémentaires, toujours en décalage avec ceux censés représenter les voies majoritaires d’une action économique vis-à-vis de laquelle les pouvoirs politiques contribuent pourtant de façon souvent déterminante.
Les représentations de l’action économique semblent dominées par la conception que celle-ci relèverait surtout d’acteurs privés, seuls à même d’assurer la viabilité des activités de par la vertu du fonctionnement des marchés alors que le financement public semble, d’une part, ne pas apporter cette garantie d’efficacité économique, et, d’autre part, connaître une inéluctable diminution. L’ « entrepreneuriat », comme idéologie de l’entreprendre, s’inscrit dans ce type de formatage des représentations de l’efficacité, avec son vocabulaire de la rentabilité et de la compétitivité.
Il serait révélateur de montrer en quoi l’action économique est déjà largement le fait conjoint des pouvoirs politiques et des acteurs privés au travers de tous les dispositifs de l’économie mixte, ou au travers de la commande publique.
Cette question des représentations de l’économie et des pratiques d’action économique qui en découlent suppose de s’interroger sur la prégnance des représentations alternatives en matière d’action économique et des dispositifs susceptibles de confronter, de décomposer/recomposer ces systèmes de représentations. Cela suppose que soit réexaminé l’espace public qui abrite ces systèmes de dispositions, positions, les controverses et les conflits que l’expression et la confrontation des représentations mettent en scène.
Cela conduit à envisager ce en quoi pourrait consister un espace public, lui-même, alternatif, comme sous espace public dominé pour reprendre les propositions faites par Nancy Fraser en la matière (2005).

L’entreprendre en communs : un sous espace public dominé
Il est de fait qu’on n’a jamais autant parlé de lieux et de territorialisation de la prise d’initiative et de la création d’activité.
Partout dans le monde, de nouveaux lieux éclosent dénommés « tiers lieux » en référence à l’appellation donnée historiquement par Oldenbourg (1989).
Ils sont principalement vus sous deux aspects.
Le premier aspect concerne les rapports très particuliers que les participants à ces lieux manifestent quant à leurs rapports au travail et aux relations dans le travail. L’accent est alors mis sur la dimension coworking de ces lieux. Sous un second aspect, ces lieux commencent à être vus comme des lieux de production et particulièrement de fabrication. On insiste alors sur le succès de l’impression 3D qui y occupe souvent la vedette et rend possible une fabrication de laboratoire (FabLab) au sein de « Makerspaces », etc. Ces deux aspects sont importants et méritent des recherches approfondies.
Mais, j’aborde ici un autre aspect que recouvrent ces tiers lieux, tout au moins certains d’entre eux. Les tiers lieux, et les acteurs qui s’en servent comme point d’appui à leurs démarches de création d’activités, expérimentent des dynamiques collectives de formalisation d’usages et de création d’activités induites en s’appropriant une problématique émergente centrée sur la notion de « commun ».
Commençant à fournir les éléments constitutifs d’une économie politique de construction d’usages et d’activités constitués en communs, ces tiers lieux constituent désormais les bases infrastructurelles d’un monde de production en communs.
Les tiers lieux porteurs de cette logique d’agir collectif apparaissent alors tout à la fois comme des espaces d’incubation d’activités – pour reprendre des termes bien connus des appuis publics et privés fournis à des processus de création d’activités-, mais aussi, et surtout, comme des espaces de création de capacités individuelles et collectives à un « entreprendre alternatif ».
A ces premiers tiers lieux, espaces potentiels d’émancipation et d’action économique alternative, il faut ajouter les espaces de mobilisations que sont d’autres lieux alternatifs, comme les lieux culturels autogérés qui concentrent de nombreuses pratiques de création artistique et culturelle. Ces lieux sont tout à la fois des espaces pour des centres de ressources pour les artistes qui y mutualisent leurs pratiques, des lieux de production, de programmation des œuvres créées, des lieux de « résidence » pour des créateurs  « invités », etc.
Il faudrait aussi envisager dans la même représentation en termes de sous espace public dominé les lieux faisant l’objet de pratiques mobilisatrices et occupationnelles, en tout premier place il faut envisager les pratiques qui se développent sur les espaces laissés en « friches » et qui sont l’objet du débat public d’aménagement.

Un nouvel imaginaire instituant : le « territoire » et les lieux, liens, physiques et numériques
Cette nouvelle problématique de l’espace public dominé doit aussi être mise en relation avec les contraintes et les potentialités que représente l’actualité forte donnée dans la dernière période à la notion de territoire. Cette notion de territoire est désormais l’angle de reconception de nombreuses politiques publiques. En ce sens elle est désormais incontournable. C’est tout l’enjeu actuel de la création et de l’institution des PTCE (pôles territoriaux de coopération économique).
De même que l’on n’a jamais autant parlé des tiers lieux, on a jamais autant parlé des potentialités des plateformes numériques. Ainsi, sur l’espace public lillois, la convergence des initiatives alternatives est le fait d’acteurs associatifs et institutionnels, mais s’appuie aussi sur l’existence de plateformes collaboratives : « encommuns.org » qui fait converger toutes les expériences de création d’activités « en communs » et « Unisson » qui permet de mettre en commun les leçons tirées de ces expériences et les appuis méthodologiques qui s’en dégagent.
La plateforme Unisson : Facilitateur de Communs Libres
L’un des meilleurs exemples de ces pratiques collaboratives consistant à faciliter, démultiplier, capitaliser et aussi fournir les éléments de cadrage et d’évaluation de ces expériences en « entreprendre en communs » est celui de la plateforme Unisson (http://unisson.co), créée par des membres du collectif Catalysts, et en premier lieu de l’un d’entre eux, Simon Sarazin.
Les contributeurs de la plateforme veulent en faire une plateforme collaborative pour aider à concevoir les initiatives explicitement prises en termes de biens communs et de contribution : « un facilitateur de communs libres » (encommuns.org).

7. Infrastructures des entreprises en commun
Pourquoi parler d’infrastructures ? Il y a plusieurs raisons à cela.
Les initiatives se multiplient et commencent à être aidées dans leur émergence et leur développement. Elles débouchent sur une viabilité économique pour ceux qui les portent et, de ce point de vue, elles commencent à représenter une alternative professionnelle et personnelle pour ceux qui s’y engagent.
Les autres dynamiques de création d’activités économiques, celles qui débouchent sur des entreprises capitalistes ordinaires, bénéficient de politiques publiques qui y allouent des moyens, financiers notamment. En synergie avec ces politiques publiques, des organisations publiques, quasi publiques et même privées se positionnent pour aider, accompagner les créateurs d’entreprises. Tout cela a permis le développement d’une problématique d’action publique et de recherche sur le thème de l’ « entrepreneuriat ». Cet univers de l’entrepreneuriat, ses organismes, ses financements, ses dispositifs d’appui et d’accompagnement, ses congrès, salons et conférences, ses diplômes universitaires et ses actions de recherche développement dédiées, forme les « infrastructures », conditions générales d’émergence et de développement, sur lesquelles ces processus de création, les activités et les entreprises créées peuvent s’appuyer.
C’est à l’émergence de conditions générales similaires s’agissant des processus et activités spécifiques aux économies alternatives qu’il est désormais nécessaire de réfléchir.
De fait, le début de reconnaissance institutionnelle dont les initiatives solidaires alternatives sont l’objet montre que la question se pose.
Cette question des infrastructures est révélatrice des enjeux qui se font jour dans l’espace public à propos de l’action économique et des orientations à donner aux politiques publiques en la matière. Dans quelle mesure les initiatives potentiellement porteuses d’une alternative économique peuvent-elles s’appuyer sur des dispositifs et des moyens générés dans le cadre de politiques publiques ? Cette question concerne le devenir des expérimentations menées sous les diverses appellations données aux économies alternatives, mais elle concerne bien évidemment les projets qui s’inscrivent dans la mouvance de ce qui s’appelle l’économie sociale et solidaire, le secteur de l’ESS.
Parler de soutien public aux initiatives alternatives solidaires suppose que ces initiatives puissent, soit bénéficier des dispositifs existants pour les processus de création d’entreprises ordinaires, et pour cela éventuellement de les adapter, ou soit que des dispositifs spécifiques soient créés pour elles. Dans les deux cas, cela suppose que soient reconnues des formes spécifiques de créations d’activités économiques. Cela ne va pas de soi.
Il s’agira de caractériser cette logique infrastructurelle comme un ensemble de moyens, de ressources, d’outils numériques (des plateformes collaboratives dans une infrastructure numérique en mode ouvert et gratuit), de dispositifs socio cognitifs, mais surtout de positions et postures sociales spécifiques, de capacités individuelles et singulières qui se créent dans les interactions finalisées par l’entreprendre en communs.
Mais s’agissant plus particulièrement des initiatives collaboratives, contributives, en communs, l’action publique en soutien suppose d’autres formes et contenus de politiques publiques.

8. Action et appui publics aux communs
Vers un appui public à la convergence des dynamiques politiques et économiques de création d’activités et d’entreprises en communs
Le périmètre d’action collective et d’initiatives à prendre en considération pour une action publique d’incitation, de soutien et de développement doit être envisagé sur la totalité du champ d’action : aussi bien le niveau de l’initiative collective et de l’association, porteuse de communs que le niveau de la création des activités de viabilisation économique.
Aussi il apparaît essentiel dans la conception d’une telle action publique que les politiques et les dispositifs ne séparent pas les projets et les démarches de création selon qu’elles concernent des processus de mobilisation et de capacitation collective citoyenne ou des processus de création d’activités. Or, il est à noter que les politiques publiques, les services sollicités pour les concevoir et les animer et les dispositifs conçus pour les mettre en œuvre sont nettement séparés. Les uns relèvent de la politique de citoyenneté, de la participation citoyenne, les autres du développement économique et de l’entrepreneuriat. C’est à ce titre qu’un entrepreneuriat social qui serait séparé dans le mode de traitement de l’action citoyen des dispositifs d’accompagnement des dispositifs de soutien à la prise d’initiative et de pouvoir d’agir citoyen ne ferait que s’inscrire dans une logique économique et politique dominante.
De ce point de vue, les politiques et les dispositifs d’action publique dédiés à l’ESS, sans cependant éviter totalement les dissociations entre action politique action économique, sont plus souvent ouvertes à la recomposition des modes d’action politique et économique.
Une analyse fine des dispositifs dits d’ « accompagnement » nous montrerait les enjeux de cette intégration des démarches d’action. Ces dispositifs sont nombreux et sont souvent indissociables des initiatives auxquelles, d’un certain point de vue, ils donnent naissance, puisque cette naissance est souvent conditionnée par l’inscription dans un dispositif d’accompagnement qui est aussi un dispositif essentiel de financement de l’initiative.
Dans l’optique définie par la problématique présentée ci-dessus, il faudrait analyser les dispositifs d’accompagnement des projets présentés comme relevant de l’ESS. Parmi ceux-ci il faudrait donc en premier lieu s’interroger sur les dispositifs FIDESS et les DLA (dispositif local d’accompagnement). Il faudrait aussi analyser ceux conçus en direction des jeunes, de type CLAP –Comités Locaux d’Aide au Projet-, par exemple ; mais aussi les dispositifs d’espace de projets innovants, développés par exemple dans les universités du Nord de France avec le soutien de la Région et appelés HubHouses. Une enquête en cours sur ces dispositifs nous montre le risque qui pèse sur les acteurs, tant les porteurs de projets que les « accompagnateurs » de voir la mise en œuvre de ces programmes d’appui se resserrer sur une vision restrictive de l’économique, ne serait-ce que par une finalisation économique précipitée et exclusivement exprimée en « issues positives » réduites à l’accès à l’emploi.

Le sens d’un nouveau type d’appui à l’entreprendre en communs
Il ressort de cette architecture de création économico politique « en communs » que les appuis collectifs, pris en charge par des acteurs publics ou privés, sont alors globalement d’un autre type que ceux requis par la création d’entreprises marchandes ordinaires.
L’appui doit permettre d’expliciter les différents niveaux de créativité qui s’expriment et qui requièrent des aides spécifiques. Il n’est pas incompatible avec la réutilisation adaptée de certaines séquences d’aides et de certains outils de l’entrepreneuriat ordinaire. Mais il ne peut s’y réduire.
Les collectifs porteurs d’initiatives en communs mettent en avant des dispositifs dits d’accélération de projets pour permettre la maturation et la multiplication des projets. Les premières propositions en la matière sont bien le symptôme de ce que requière la créativité collective en communs. Mais, faute d’expliciter ces différents niveaux de création, celui du commun lui-même et celui des activités économiques induites, elles risquent de ne pas se démarquer de l’entrepreneuriat. L’appui proposé se réduira alors à l’incubation d’un projet réduit à une idée de produit ou de service, qui devra trouver ses formes adaptées de rémunération marchande. Ce modèle de l’incubation demeure cependant pertinent si on s’en sert pour concevoir et optimiser certaines activités, mais en relation à un modèle d’aide à la conception d’ensemble d’un écosystème économico politique.
Ce nouveau modèle d’appui, alternatif à celui de l’entrepreneuriat, je propose de le dénommer « catalyse ». Et, il faudra alors en spécifier les dispositifs d’aide qui le constitueraient. Ces aides recouvriraient l’ensemble du spectre de l’aide à la création d’activités que constitue l’entrepreneuriat. Pour une part elles pourraient être communes aux deux modèles, même si elles interviennent dans des logiques et à des moments différents de l’action des porteurs d’initiatives et de projets. Il en est ainsi de certains dispositifs d’incubation dans la mesure où ils permettraient de faciliter la création de certaines activités induites s’exprimant dans des logiques d’économie marchande.
Ainsi, il ne saurait être question de rejeter en bloc les logiques de l’entrepreneuriat. D’ailleurs, en elles-mêmes, et dans la mesure où la création d’entreprise est aussi et toujours une recherche des points creux et des points de rupture dans les modèles économiques précédents, les logiques de l’entrepreneuriat sont déjà porteuses d’une certaine alternative ; les travaux de Zalio (2009) le montrent aisément. De la même façon, les travaux d’ Hélène Vérin (1982) sur l’origine du mot entreprise, et bien d’autres attachés à analyser d’autres formes d’entreprises que celles strictement capitalistes, nous montrent que l’entrepreneuriat pourrait être réinterprété pour le rendre compatible avec une logique de création en communs.
Il n’en demeure pas moins que l’entrepreneuriat a acquis un tout autre statut que celui d’une neutralité axiologique quand bien même il se présente comme simple appui technique à une création d’activités et quand bien même il se présente comme social. Il importe donc de marquer la différence. Ce qui est à construire comme logique et dispositif d’appui à une forme d’entreprendre en communs suppose de s’interroger simultanément et complémentairement sur la convergence des dispositifs d’appui à la viabilisation économique avec ceux de la délibération et de la participation démocratique ; ainsi que de leur mobilisation sélective au sein d’une nouvelle architecture d’action publique ou d’action privée mais appuyée sur un encadrement institutionnel public.

Conclusion

Cette logique d’appui à la créativité économique citoyenne demeure à élaborer. Il s’agit d’abord de capitaliser et critiquer les formes qui émergent des expérimentations en la matière. Aux différentes propositions d’aides à l’incubation de projets de création d’activités et d’entreprises marchandes, y compris d’entreprises marchandes à finalités sociales, pourraient alors s’ajouter des propositions d’aides à la catalyse de projets de communs et d’écosystèmes économico politiques d’activités induites dans une logique de communs.

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Pour poursuivre :

https://forum.lescommuns.org/t/entreprendre-en-communs/205

Vers des Assemblées et Chambres des Communs ?

« Construire dans l’action l’assemblée des communs (Lille/Hauts de France) », c’est ainsi que se dénomme une initiative d’acteurs sociaux du Nord de la France, en fin 2015. Depuis lors, cette initiative a été reprise par plusieurs villes et régions au point que plusieurs sites sont venus rejoindre ceux créés tout d’abord à partir de l’expérience lilloise. Les groupes « Facebook », « Assemblées des Communs de Lille », puis « Assemblées des Communs Francophones », restituent une expérience de plus d’un an déjà. Ainsi, le 23 juin 2016 s’est tenue à Lille, la neuvième Assemblée, en un an d’existence.
L’idée de départ de cette initiative lilloise est la reprise dans le milieu des tiers lieux lillois d’un début de définition donnée par Michel Bauwens au titre de la « Peer to Peer Foundation » qu’il a créée depuis quelques années. Dans le « wiki » porté par la plateforme développée par cette P2P Foundation, l’assemblée des communs est ainsi définie1 :
« Les assemblées sont constituées à l’échelle locale des « porteurs de communs » que sont par exemple les tiers-lieux, ainsi que d’autres projets alternatifs, solidaires… »
Elles se donnent comme objectif :
De répertorier et diffuser les actions liées aux communs, d’aider à mettre en lien les communs, etc…
De gérer la relation aux collectivités et institutions pour définir au cas par cas le cadre de ses actions et des actions de la collectivité (sur la réappropriation de l’espace public par exemple). L’enjeu étant de faire respecter le pacte démocratique.
De coordonner et populariser l’accès, la défense contre les enclosures et le développement des communs sur leur territoire, en élaborant puis en faisant vivre démocratiquement une charte sociale des communs…
De donner des avis sur les communs qu’elle protège et de tracer les choix des élus politiques qui ont signé le pacte démocratique.
D’animer le débat sur les questions des communs, d’organiser des événements et rencontres sur le sujet qui la concerne.
De faire le lien avec la Chambre des Communs qui organise les activités économiques autour des communs. Cette chambre permet d’établir une relation coopérative gagnant – gagnant. Pour cela, elle demande aux acteurs économiques de participer à la rémunération des communs en contrepartie de l’utilisation des ressources et savoirs partagés issus des communs
II faut légitimer cette assemblée et lui donnant un cadre et des missions claires et en les intégrant dans un nouveau pacte signé par les élus. Chaque assemblée pourrait commencer par un acte un peu symbolique d’assemblée constituante, en charge de :
Définir sa gouvernance
Définir son rôle et les limites de ce rôle (Communs de la connaissance (éducation, culture), Communs des ressources naturelles (agriculture, écologie, énergie), Communs de l’espace public et la mobilité (urbanisme, ruralité, etc…), Communs de la santé et du bien-vivre (intergénérationnel, accès aux soins, …)…
Ecrire une sorte de texte fondateur) : repartir de l’exemple en Italie avec la charte des communs urbains et la charte autour de la santé
Depuis 2015, des assemblées des communs commencent à se constituer sur les territoires francophones :
Site francophone : http://assembleedescommuns.org/
Wiki francophone : http://assemblee.encommuns.org/

La dynamique créée autour de cette première assemblée, puis de celles créées en France, est manifeste.
Les réunions se tiennent sous la forme d’une assemblée plénière qui fait le point sur les « communs » représentés, puis sur l’actualité des événements cadrant avec cette logique d’action et de mobilisation. Ensuite, s’ouvre une session faite d’ateliers tenus en parallèle sur les différentes thématiques permettant de faire avancer chacun des communs dans leur construction et leur institution, et l’ensemble du mouvement de fédération et d’institution des communs, par exemple un atelier sur le « code social » de l’assemblée des communs.

En fait, comme le précisent les acteurs investis dans ce projet d’assemblée des communs (cf. les sites et pages Facebook qui en rendent compte), il faut considérer que, dans le contexte lillois mais aussi dans les autres expériences françaises, il s’agit davantage d’une assemblée de préfiguration de ce que pourrait être une assemblée des communs. Et, c’est bien normal au vu de la nouveauté des communs construits et de la réalité des communautés supposées correspondre à ces communs.
Il s’agit plutôt d’un groupe projet, certes composée d’innovateurs constructeurs de communs, mais principalement et, peut-être transitoirement, dans une posture de techniciens en développement de projets et d’outils d’accompagnement de ce que pourrait être une assemblée des communs.
Sur base d’un compromis politique assez flou et mal défini, les premières tâches entreprises sont essentiellement tournées vers la conception d’une infrastructure technique de la part de personnes maitrisant les technologies web open source.
La conception du cadre politique et son infrastructure de gouvernance démocratique n’est pas encore véritablement posée, dans les termes d’une assemblée constituante.
Les outils présentés comme initiant un début de construction de modalités de gouvernance sont davantage des outils de gestion de projet. C’est le cas de l’outil Loomio. Ils sont davantage des outils de conception, ou d’aide à la résolution de problèmes de conception que des supports d’une délibération démocratique qui n’est pas encore vraiment problématisée en tant que telle. Une gouvernance démocratique qui garantisse la libre expression de tous et la décision démocratique peut-elle se réduire à un assemblage d’outils, de plus s’interfaçant quasiment automatiquement ? Le fait que ces outils soient développés en open source ne change rien à l’affaire. Une gouvernance démocratique peut-elle se dispenser de la délibération au sein d’une communauté dont la composition suppose d’être réfléchie et légitimée, et de dispositifs de délibération qui permettent le travail d’argumentation et de décision, éventuellement en différé et en assemblée virtuelle dans certains cas, mais aussi en direct.
Cette possible confusion entre outils de conception de projet et outils de délibération démocratique entraine des ambiguïtés dans le développement des plateformes censées être des supports à la « publicité » et au développement des assemblées des communs. Elle risque de faire passer les considérations techniques avant les besoins de conception des modalités de délibération et décision démocratiques. Ces modalités passent par la définition d’un cadre et d’une ligne éditoriale qui garantisse le sens d’une gouvernance qui ne se réduise pas à un pilotage technique aux mains de spécialistes.
Dans un tel cadre les questions qu’une gouvernance qui se veut démocratique oblige à se poser portent davantage sur les conditions de la participation des communs à l’Assemblée, pour quelle délibération démocratique : quels communs sont-ils représentés, par qui et au terme de quelle discussion interne aux communs, par quels dispositifs délibératifs, argumentatifs, décisionnels, la gouvernance s’exerce-t-elle ?
Toutes ces questions sont abordées lors de ces assemblées ou dans les différents débats portés par les sites et leurs pages « wiki ». Il en est ainsi par exemple de la question du « pacte démocratique » que suppose ne fédération des assemblées des communs pour les rédacteurs mobilisés par cette perspective.
Mais si une dynamique semble s’affirmer quels en seront les débouchés, notamment en lien avec les débats qui se font jour au sein des institutions publiques et dans ce qu’exprime la crise de l’action publique.

http://wiki.lescommuns.org/wiki/Assemblée_des_Communs_de_Lille

Tiers Lieux : Espaces de travail libéré et incubateurs en communs

Introduction

Le phénomène « Tiers Lieux » est d’abord une multiplication d’espaces nés à l’initiative d’acteurs privés, de collectifs. Créés comme espaces, dits, de coworking, friches culturelles reconverties en espaces de création artistique ou lieux d’initiatives solidaires et citoyennes, ils rallient à leur dynamique naissante des lieux qui par-delà les activités qu’ils développent se veulent porteurs d’une alternative sociale.
Un tiers lieu n’est ni un espace initié par une institution publique, ni un espace de travail privé, dans une logique de service marchand (Oldenbourg, 1999). Dès le départ, c’est un espace conçu comme partagé par des personnes louant, selon différentes modalités, une « place », pour y travailler « seul/ensemble ». En observant ces lieux, on ne peut cependant les réduire à une simple juxtaposition de places de travail occupées par des travailleurs indépendants, les « solos » dont nous parlaient les premiers récits d’enquête sur le coworking. Travail et activités, menés individuellement et collectivement, présentent des liens plus complexes que le laissent penser les premières définitions.
Les tiers lieux sont apparus comme des espaces de travail partagés entre des personnes travaillant seuls, ne souhaitant ou ne pouvant travailler chez eux. Le lieu partagé doit alors leur offrir une place de travail ainsi que des moyens et services difficiles à se procurer seul (une liaison Internet gros débit, des services de reproduction, des conseils liés à leur activité). Les motivations des créateurs et utilisateurs sont alors proches de celles conduisant des salariés à recourir au télétravail. Ces situations de travail ne sont pas non plus totalement étrangères à celles qui conduisent certaines entreprises – de conseil notamment- ainsi que certaines activités – de consultant en particulier-, de recourir transitoirement ou durablement à des espaces qualifiés de « centres d’affaires ».
Pour ceux parmi les acteurs sociaux ayant une claire vision des activités sur lesquelles baser leur insertion professionnelle ou leur projet de création d’activités, ces lieux rompent l’isolement et peuvent initier des collaborations en lien avec leurs activités.
Pour les autres, en recherche de ce que pourrait être leur parcours professionnel dans une expérience de vie en pleine réflexion, c’est souvent l’accès à une communauté de pratiques, souvent autour des potentialités du Numérique qui sert de déclencheur. Privilégiant les activités en lien avec l’Internet, nous retrouverions certaines proximités de ces tiers lieux avec les « cyber centres » et autres lieux dédiés aux technologies numériques développés par les pouvoirs publics pour se garantir de la fracture numérique et amener dans les quartiers la pratique de l’outil numérique. Plus récemment, se sont développés, des lieux d’expérience collective du « faire » ; ce que les USA ont d’abord testés au titre du mouvement des « Makers » (Anderson, 2013). Il s’agit alors de lieux dédiés à fabrication, la réparation et aux processus de formation par la pédagogie du « DIY » (Do It Yourself). Ces lieux s’inspirent souvent du mouvement des « FabLabs », issu de l’expérience du MIT, et autour de l’impression 3D. Ils sont souvent associés au développement de logiciels en Open Source. De la même façon, se créent des lieux associant plusieurs activités, mais centrés sur un espace de restauration ouvert à des activités associatives, culturelles, etc. Ces espaces commencent à former un type générique de « café-citoyen ». On pourrait évoquer aussi d’autres lieux ouverts à des activités partagées ou faisant du partage le ressort de leur développement, sous le nom de « ressourceries », de « conciergeries de quartier », etc. Les projets de création de tels lieux se multiplient désormais dans les agglomérations, les petites aussi, après que les grandes les aient vu fleurir.

1. Tiers Lieux et transformations des rapports de travail
Chacun de ces types d’espaces mériterait d’être analysé dans ses spécificités et ses originalités. Tous, au travers les représentations que s’en font leurs promoteurs et développeurs, ne relèvent pas totalement d’une dynamique commune de développement et de reconnaissance réciproque par les utilisateurs, les populations concernées et les institutions publiques qui sont souvent amenées à les soutenir.
Les premières analyses tirées de l’observation des pratiques des acteurs dans ces lieux ont souligné plusieurs aspects. Le premier est bien évidemment celui des rapports tout à fait particuliers, au travail mais aussi ceux liant activités de travail et engagements personnels, que manifestent, dans ces lieux, les « coworkers » et autres occupant de ces lieux alternatifs. L’accent est alors mis sur les particularités des interactions sociales qui s’y développent (Azam et al., 2015, p.88). Les analyses restituent alors des processus concrets permettant la construction ou le renforcement des collectifs ou communautés à l’initiative de ces lieux. Le lieu lui-même est alors présenté comme lieu tiers dans la relation (idem, p.92), tout à la fois dans le rôle ou la fonction clef de « prétexte », ou de catalyseur des séquences de cette construction (idem, p.89). Ces processus d’interaction sont aussi des moments forts d’identification. De nombreux travaux, ceux des sociologues de l’école de Chicago notamment, ont bien montré l’importance de l’appropriation des lieux dans la construction d’une identité commune, en particulier lorsque ces lieux apparaissent aux acteurs comme des appuis pour le contrôle d’un contexte qui les fait se prémunir d’un environnement perçu comme hostile tout en leur permettant de construire un sens partagé (White, 2011, p.43, cité par Azam et al., 2015, p.94). Nous verrons plus loin que cette construction d’une identité partagée coïncide ici à la construction simultanée de fortes singularités individuelles.
Poussant plus avant l’analyse, certains ont tenté de caractériser en quoi ces lieux pouvaient être envisagés comme des « laboratoires du changement social » (Berrebi-Hoffmann et al., 2015). Le changement que ces lieux incarnent et permettent est alors qualifié d’ « invention d’un nouveau monde » ; invention elle-même présentée comme la manifestation de cet essor de la société en réseau théorisée par Manuel Castells dès 1996. Pour ce dernier, ce qui s’opère c’est bien « l’épuisement des modèles organisationnels fondés sur les principes de hiérarchie au profit de formes de coopérations horizontales, promotion du travail en réseau et de la production flexible, développement de cités informationnelles et de communautés virtuelles » (idem, p.1).
Deux aspects méritent un examen plus approfondi des dispositifs d’action collective permettra de préciser. Le premier est la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials ou de génération Next, de Digital Natives, de génération Y ou d’Igeneration, celles et ceux nés après 1995 (idem, p.10). Second aspect, cette dynamique de changement impulsée par cette génération est avant tout une exploration de ce qui peut faire « commun » entre les acteurs impliqués et engagés dans ces lieux. Cette réflexion ouvre un horizon d’analyses futures dans la mesure où cette perspective du commun se centre sur les modalités concrètes d’une gouvernance partagée qui obligent à préciser des règles d’usage et des attributs de droit de propriété. Cela place les processus de discussion construction du commun dans un mode d’argumentation et de délibération sur des règles partagées plutôt que sur des caractéristiques intrinsèques du bien (Berrebi-Hoffmann et al., 2015, p.8).
Une enquête menée auprès des acteurs porteurs de tiers lieux en gestation nous permet d’approfondir ces premières interrogations. Le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, est l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an depuis 2014. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés par contacts individuels ou lors d’ « Apéro Catalyst » tenus régulièrement dans l’un ou l ‘autre tiers lieu du Nord de la France, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et se soumettre le projet à la discussion des pairs ou de tout autre personne intéressée par ce type d’initiative. Nous verrons plus loin que l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations. De l’observation participante, lors de ces événements, il ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up oriente dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment. Plusieurs dynamiques différenciées co existent. Dans plusieurs cas le lieu potentiel préexiste à la constitution d’une communauté mobilisée ; ou plus exactement, la communauté se constitue dans la découverte partagée des potentialités d’un lieu. Ces situations sont bien connues dans le cas du mouvement d’occupation des friches urbaines. Cette dynamique ne fait alors que reprendre des processus de mobilisation, expérimentation, occupation des friches culturelles initiées au cours des années «80 » et « 90 » (Lextrait, 2005).
L’organisation de la réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Un vocabulaire s’invente pour caractériser ces pratiques (par exemple « Sprint », ou « Minga » lorsqu’il s’agit de travailler collectivement sur les projets individuels).
Une autre question est celle des choix dans les modalités de gouvernance interne de ces lieux. Plusieurs logiques s’expérimentent. Certains lieux adoptent le modèle de l’association, parfois celles des nouvelles structures portées par l’ESS, les SCOP ou plus récemment les SCIC. D’autres expérimentent des modes de décision recourant à des outils, souvent des logiciels libres, par exemple le système Loomio.
Dans tous les cas, des questions se posent quant aux rapports établis entre les modalités de la gouvernance du lieu avec celles de chacune des activités développées par les porteurs de projets hébergés. Ces questions ne trouvent pas toujours des réponses et même ne sont pas toutes explicitées. Elles peuvent alors être réduites à l’application des seuls modèles organisationnels et décisionnels qui font aujourd’hui déjà l’objet d’un outillage méthodologique.
Un lien est à établir entre cette diversité de modalités d’action, d’organisation et de gouvernance et les positions ou postures de ceux qui en sont les initiateurs, les protagonistes engagés et les utilisateurs à leur différent degré d’implication. Mais l’apparente unité des éléments de langage qui semble présider aux débats masque des pratiques professionnelles et des comportements politiques notablement différents.
Dans cette perspective de transformation sociale que présentent les lieux dont les animateurs se revendiquent du « mouvement » des tiers lieux, deux aspects pourtant fondamentaux mais peu souvent mis en avant doivent être évoqués.
Deux autres dynamiques sont également représentées lors de ces « Meet Up ». D’une part, des initiatives, tout autant privées, mais totalement individuelles dans un premier temps. Des particuliers font état de la disponibilité de locaux dans lesquels ils ne souhaitent pas développer des activités seuls mais en lien avec d’autres personnes qu’ils s’efforcent de rassembler autour d’eux, sans que cela s’opèrent dans le cadre de relation salariale, commerciale ou de la constitution d’une entreprise ordinaire. Ils espèrent alors que la communauté rassemblée lors de ces réunions Meet Up leur facilite la rencontre de co-porteurs d’un projet que les initiateurs isolés veulent rendre collectif. Cette logique d’action traite d’une façon originale une question que se posent les initiateurs de lieux, les communautés toutes constituées comme les porteurs de projet de lieu plus individuels, qui est celle de la garantie de la pérennité du lieu par le recours à une location mais avec un bail suffisamment long ou par l’achat de ce même lieu. Dans les deux cas, cette question fait l’objet d’intenses discussions et d’une recherche de solutions qui soient compatibles avec les finalités et les possibilités des acteurs engagés et donc autre que l’éventuel recours à un opérateur individuel, acheteur ou locataire unique. Dans tous les cas, les opérateurs de la finance solidaire sont des partenaires sollicités lors de ces assemblées.
Une autre dynamique commence à se faire jour. Elle met au premier rang de l’initiative des élus locaux soucieux de voir de tels lieux se développer dans leur collectivité territoriale. Certes, ces élus locaux, présents aux Meet Up font état de l’existence d’une demande qui leur semble émaner d’acteurs de leur territoire. Mais, ils envisagent d’y répondre en empruntant d’autres chemins que les processus de l’action publique de création d’espaces spécialisés ; que ce soient par exemple des médiathèques, des Cybercentres et autres espaces dédiés au Numérique.

2. Les lieux d’un « entreprendre en communs »
Les processus d’incubation opérant dans ces lieux renouvellent les logiques de l’ « entreprendre ». Ces logiques doivent être envisagées sous l’angle de la transformation des individus qui s’y engagent et construisent leur singularité personnelle (Martucelli, 2010). Elles doivent tout autant l’être sous l’angle de la dynamique des projets individuels et collectifs de création d’activités qui s’y révèlent.
Les tiers lieux sont des lieux importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs dont elles sont membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques d’incubation et de création d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés (Burret, 2015).
Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail collaboratif sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, menés personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie contributive ou collaborative, commune, mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette.
Lorsque ces caractéristiques sont actives, les tiers lieux concernés forment autant de points d’appuis à un nouvel « entreprendre » qui impacte autant les acteurs porteurs de ces projets que les usagers ciblés. On comprend alors que ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

3. Les tiers lieux, constitutifs d’un espace public alternatif ?
Déjà, au regard de leurs processus d’incubation, les tiers lieux sont des supports de socialisation. Ce sont aussi des plateformes permettant le développement d’un capital informationnel pour leurs usagers (Burret, 2016). Mais, plus encore que le développement d’espaces de socialisation, la mise en réseaux des tiers lieux ne traduit-elle pas l’émergence d’un sous espace public spécifique ?
Cette mise en réseaux participe-t-elle d’un espace public au sens d’un contexte de légitimation politique, d’une communauté politique et d’une scène d’appui du politique ? Plus précisément, il s’agirait d’un espace public oppositionnel et d’un sous espace public dominé (Fraser, 1992). Définir un tel espace, c’est définir un agir en communs fait de modalités d’action collective et de pratiques de citoyenneté économique en cohérence. Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets. Ces acteurs se positionnent en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux. Mais ces derniers ne s’identifient pas forcément et, à coup sûr, immédiatement comme acteurs collectifs, et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent parfois entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent. C’est tout l’enjeu social et politique que pourrait représenter le développement des tiers lieux.

Bibliographie

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BERREBI-HOFFMANN I., BUREAU M-C. et LALLEMENT M., « Présentation. Des laboratoires du changement social », Recherches sociologiques et anthropologiques, 2015, vol.46, n°2, pp.1-19.

BURRET A., Tiers Lieux, et plus si affinités, Paris, Editions FYP, 2015.

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CORIAT B. (ed.), Le retour des communs : La crise de l’idéologie propriétaire, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2015.

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WHITE H., Identité et contrôle : une théorie de l’émergence des formations sociales, Paris, Editions de l’EHESS, 2011.

L’Espace Public de l’Agir en Communs

Introduction

Ce qu’il est convenu d’appeler les initiatives collectives, solidaires, citoyennes, se multiplient. Elles le font sous des « labels » différents faisant référence au mouvement associatif, à l’Economie Sociale et Solidaire, de plus en plus désormais en référence à la notion de commun. Elles mobilisent des personnes sur de nombreux thèmes à enjeux : l’alimentation, avec la valorisation des modes alternatifs de culture, le bio, les circuits courts ; la création d’espaces dédiés au coworking et/ou à l’accompagnement de projets solidaires ; les questions de mobilité ; les modes collaboratifs, et donc les services et connaissances partagées supportés par le Net ; la culture et les pratiques artistiques relevant de la créativité diffuse ; etc.
Elles ne se contentent pas d’émerger simultanément. Les acteurs qui en sont les porteurs les présentent souvent comme relevant d’une dynamique d’ensemble. Ils insistent alors sur une convergence, certes lente et difficile, mais bien réelle, de ces initiatives et des projets sur lesquels elles débouchent. Cette représentation d’une dynamique convergente des projets collectifs, solidaires révèle ce qui semble bien former un consensus qu’il faut interroger dans la mesure où il s’exprime et s’organise dans des logiques différentes.
Ces initiatives portent sur des objets, des contenus en usages collectifs ou services, différents. Elles se développent par des processus d’action eux-mêmes différenciés. La plus part s’appuient sur des dispositifs, publics et privés, qui les « aident », les « accompagnent », plus ou moins intensément et sur des durées plus ou moins longues. Ces initiatives s’inscrivent, ou se font inscrire, dans des problématiques, mais surtout dans des « labellisations de projet », que ce soit sous la référence de l’économie sociale et solidaire (ESS), sous celle de l’innovation numérique et de l’innovation sociale, sous celles également des économies collaborative, du partage, etc., sous celle des communs. Les acteurs, porteurs de projets eux-mêmes, perçoivent ces différences, sans forcément les renvoyer à des inscriptions différentes dans les courants idéologico politiques antérieurs, ni les expliciter en termes de contextes socio-économiques spécifiques. Mais, tout à la fois, ils se reconnaissent comme relevant, globalement, de la même dynamique d’ensemble et sont réticents face à cette potentialité de convergence des initiatives. Sans que nous puissions ici développer ce point, d’autres contextes nationaux européens nous montreraient vraisemblablement d’autres trajectoires de fédération des projets et de convergence des mouvements, se donnant y compris une expression politique directe, ce qui ne se fait pas en France.
Comment envisager ces initiatives comme un ensemble tout en les discriminant pour en comprendre les potentialités et les limites, ne serait-ce que du point de vue des processus de mutualisation et de coopération que les acteurs sociaux revendiquent ? Qu’ont-elles donc en commun ? Comment se différencient-elles ?

1. Des initiatives en communs
Pour commencer à répondre à ces questions, nous faisons ici plusieurs propositions.
Chacune des problématiques dans lesquelles s’inscrivent ces initiatives développe sa propre argumentation. Chacune s’inscrit dans une (ou des) histoire(s) socio politiques. Chacune se réfère à une logique de valorisation économique. Et, selon la « publicité », c’est-à-dire la visibilité donnée sur l’espace public, à chacune d’entre elles, ces initiatives sont affichées et évaluées du point de vue de ces argumentaires spécifiques. Les colloques, les forums, etc., les supports de présentation et les plateformes numériques, les recensent, les promeuvent, tout en les classant selon des critères de contenus des activités proposées, parfois selon leurs modes spécifiques de gouvernance. Certaines de ces initiatives font l’objet d’une publicité commune sur les plateformes de l’ESS, ou celles développés au titre de la promotion de l’innovation sociale, de l’innovation numérique ou de l’économie du partage ou de la collaboration. Les communautés se réclamant plus directement des « communs » les intégreront dans les plateformes numériques, en communs.
Ainsi, ces initiatives sont largement indissociables des courants qui les portent. L’analyse qui peut en être faite est, elle aussi, indissociable de celle du développement et de l’évolution de ces courants. Souvent, les acteurs clés des collectifs et organisations qui incarnent ces courants, sont aussi les porteurs des principales initiatives que ces courants revendiquent. Aussi est-il illusoire d’analyser ces initiatives, au travers des habituelles monographies d’expériences par exemple, sans positionner respectivement les différents courants qui les portent dans un espace qui les allient, les associent, parfois les opposent, mais toujours les mettent en relation.
Les projets portés en communs connaissent aujourd’hui un certain succès. L’ampleur de la mobilisation sociale, citoyenne, que cela représente demeure une interrogation. Leur nouveauté fait qu’il est davantage question d’affichage de projets que de mesure de niveaux d’appartenance et d’engagement ainsi que d’analyse de pratiques réelles, de gouvernance par exemple. On pourrait énumérer les événements, les organisations émergentes qui y font référence et qui commencent à y puiser leur référentiel d’action. Les acteurs se mettent en réseaux. Ils commencent à rechercher le dialogue et un début de négociation avec les institutions publiques. Ils le font désormais à tous les niveaux de ces institutions ; que ce soit celui des collectivités territoriales, celui des institutions nationales et même celui des institutions européennes. Les chercheurs, quant à eux, n’ont pas attendu la dynamique récente donnée à l’action en communs pour s’y intéresser. Mais, il faut bien le souligner, il a fallu qu’Elinor Ostrom obtienne le prix Nobel d’économie pour que cette thématique commence à être reconnue dans le champ académique. Mais, de fait, la sphère médiatique en parle. La notoriété des projets en communs est élevée dans certains milieux et auprès de certaines catégories sociales, les jeunes diplômés notamment. Mais, ils sont loin de représenter un véritable mouvement engageant des couches sociales défavorisées souvent visées par ces initiatives. La dynamique d’action collective qui commence à se faire sentir reste d’autant plus faible qu’elle demeure largement étrangère aux mobilisations et mouvements sociaux qui l’ont précédée. Cela n’empêche pas que les acteurs focalisés sur des projets en communs, c’est-à-dire prenant la notion de commun comme finalité de leur action, parlent d’un mouvement des communs, voire d’une politique des communs ou du commun. Nous les retrouverons mobilisés pour la configuration d’une « assemblée des communs ». Mais, pour beaucoup d’entre eux, cette mobilisation pour les communs, ou pour une action politique en communs, ils l’envisagent qu’à partir d’un espace politique qu’ils considèrent comme vierge d’interactions et de mobilisations sociales antérieures, plus ou moins structurées en milieux, courants et organisations. Nos enquêtes et nos observations participantes nous le montrent, peu y font référence, peu tentent d’y rattacher leur propre mobilisation. Pour beaucoup, il s’agit d’une première expérience en matière d’action collective et de pratiques de mobilisation citoyenne et politique. De fait, les mobilisations en communs qui s’amorcent se trouvent très vite face à la nécessité d’engager un dialogue et des négociations dans la sphère publique avec les représentants des institutions publiques. Leurs acteurs porteurs ne peuvent alors le faire qu’en partageant ce dialogue et les dispositifs de concertation/négociation avec les représentants des courants proches, ceux du mouvement associatif, de l’ESS, ceux, dits, de l’entrepreneuriat social, notamment. On comprend mieux alors le recours qui commence à se faire à la notion d’  « innovation sociale », si on la resitue dans la perspective de cette alliance pour peser sur l’espace public et, éventuellement, circonscrire ce qui pourrait être considéré comme un sous espace public partiel et dominé.
Et, c’est bien la notion d’espace public qui nous semble la plus adaptée pour rendre compte des dynamiques socio politiques à l’œuvre dans les processus d’organisation, de mutualisation/coopération et d’institutionnalisation qui animent le développement et la fédération de ces initiatives. Mais cette approche en termes d’espace public ne peut se contenter d’envisager la configuration des courants socio politiques qui lui donne sa cohérence, son équilibre, ou qui montre les oppositions ou les conflits que le traversent ou causent sa fragmentation en sous espaces publics, plus ou moins dominants ou dominés. Envisager l’existence d’un espace public, spécifique, ou des espaces publics, est indissociable de sa composition sociale, et donc de celle des collectifs mobilisés dans les initiatives et les organisations qui donnent un sens politique à cet espace. Comprendre les mobilisations collectives à l’œuvre dans ces initiatives, en référence à la notion d’espace public, dominant, dominé, c’est en envisager les formes politiques et leurs soubassements sociologiques.
Aussi, nous faut-il faire porter simultanément notre analyse à différents niveaux : celui des initiatives de base menées par des collectifs plus ou moins ancrés dans des territoires et des terreaux socio démographiques, socio professionnels et socio politiques –Les écosystèmes comme il est désormais courant de les désigner- ; celui des mouvements qui les fédèrent ; celui, enfin, des configurations d’espaces publics où se joue le jeu de leur fédération, de leurs alliances et de leurs oppositions.
Ces interrogations, nous les approfondirons en examinant au regard de cette problématique trois types d’initiatives et de mobilisations sociales.
Le premier type rassemble les expériences de création de lieux alternatifs, dans la lignée des tiers lieux, ou lieux de création culturelle, par exemple sur bases d’anciennes friches industrielles, urbaines. Ces créations de lieux sont souvent associées à celles de plateformes numériques.
Le deuxième type d’expériences concerne les acteurs, les organisations qui les rassemblent, les dispositifs, souvent publics, qui les financent, tous mettant en œuvre des pratiques dites d’ « accompagnement » de ces initiatives qu’ils s’efforcent de calibrer en projets.
Le troisième type correspond aux configurations d’acteurs, à leurs pratiques, aux organisations qu’ils se donnent à propos de la convergence des initiatives et des projets portés dans une logique de biens communs ; et donc dans des dynamiques d’action collective exprimées en termes de communs. Nous analyserons alors l’émergence des « assemblées des communs ».
Ces trois types d’expérimentations socio politiques sont autant de domaines d’investigation d’un projet de recherche action, intitulé CREA’CIT pour Créativité Citoyenne, menée dans le cadre du programme dit Recherche-Citoyens financé par la Région Nord Pas de Calais devenue Région des « Hauts de France ».
Un tel projet vise à mieux comprendre les ressorts de ces pratiques selon les configurations d’acteurs qui s’y impliquent, et ce aux trois niveaux d’action collective envisagés plus haut : au cœur des initiatives ; au niveau des configurations d’acteurs et des organisations qui les relient, les fédèrent et les labellisent ; au niveau d’un éventuel sous espace public qui les réunit.
Les deux premiers niveaux sont des dimensions souvent abordées par la recherche, au travers des nombreuses monographies portant sur l’évaluation des expériences et des projets ainsi que sur l’analyse des réseaux d’acteurs et des organisations dédiées qui les fédèrent.
Le troisième niveau, celui de l’espace public, de l’expression des jeux politico idéologiques et des processus instituants, est moins souvent abordé. Ou, alors il l’est d’une façon générale et abstraite sans lien avec l’analyse des mobilisations concrètes et des configurations d’acteurs relevant des deux autres niveaux.

2. L’apport de la notion d’espace public : conditions de sa mise en œuvre opératoire
Ce qui nous permet d’unifier la réflexion sur les formes de mobilisation et les pratiques collectives de prise d’initiative c’est la notion d’espace public. Mais pour cela il faut en préciser l’acception.
Nous nous référons à la notion dans la mesure où, concept clé de la démocratie, elle caractérise un espace de médiation entre la société civile et les institutions constitutives de l’Etat. Cette notion doit être dégagée de toute interprétation simplificatrice l’assimilant à un ou des espace(s) physique(s), par exemple caractérisant les fonctions et usages urbains. Elle doit aussi l’être de toute acception simplificatrice identifiant un espace aux individus qui peuvent y être en interactions du fait de rapports de travail, de commerce, ou même de loisir ou de fréquentations culturelles partagées. L’espace pratiqué en commun, n’est pas celui que nous désignons par l’espace public.
Pour proposer une première définition, nous emprunterons à Eric Dacheux pour qui l’espace public est un lieu de légitimation du politique, de fondement d’une communauté politique et une scène d’apparition du politique et d’exercice de processus instituants (Dacheux, 2008).
On pourrait développer ici les analyses qui ont conduit les auteurs, Habermas en particulier, à mettre en avant cette notion en lien avec la constitution, à la fin du XVIIIème siècle, de la bourgeoisie comme classe dominante et tout à la fois garante d’un positionnement spécifique qu’elle construit en intérêt général.
La question de la composition sociale est ici déterminante. Et si l’on reprend les premiers éléments de définition en tenant compte des enjeux et des pratiques spécifiques à certaines catégories mobilisées dans des actions collectives et cherchant à les fédérer et à leur donner une dimension politique, on peut déboucher sur les propositions en termes d’espace public oppositionnel (Negt, 2007) ou de sous espaces publics dominés (Frazer, 1992).
La notion d’espace public a fait l’objet de beaucoup de discussions. La plus part ont été menées dans la perspective d’une critique mais aussi dans une perspective d’analyse et de réflexion sur l’action. Les coordinateurs de l’ouvrage collectif, « Pouvoir et légitimité : Figures de l’espace public » (Cottereau, Ladrière et al., 1992), montrent les difficultés de cet exercice de réhabilitation problématique du concept, en soulignant qu’il incorpore un idéal d’autonomie sociale et une dimension normative (p.8). Son recours n’a ainsi rien d’une posture axiologique neutre. Le concept fait sens dans la mesure où il articule « un horizon d’attentes normatives, inter subjectivement partagées » (idem, p. 8). Mais cela n’exclut pas que l’on fasse un usage descriptif du concept, ni qu’on soumette le processus d’émergence et de constitution d’un espace public spécifique et original à une description phénoménologique (idem, p.9). C’est ce qui sous-tend nos propositions ici. Il nous faudra être attentif aux effets possibles de nos propres idéaux socio politiques.
L’institution d’un espace public c’est l’émergence d’un vocabulaire et de modes argumentatifs et décisionnels spécifiques. Le tournant communicationnel a consisté à mettre l’accent sur la structure argumentative de la discussion publique. La visée pragmatiste insistera, quant à elle, sur l’agir ensemble. Mais, un espace public c’est avant tout une collectivité, une configuration de couches ou classes sociales, dans lesquelles s’enracinent des acteurs mobilisés. Ces acteurs pourront être socialement diversifiés, mais relevant de positions sociales et de postures socio politiques suffisamment proches pour permettre une prise de conscience d’eux-mêmes et une volonté de se déterminer, de se produire (et reproduire) et de se transformer, lorsque le maintien d’une posture hégémonique le rend nécessaire. Les rapports complexes entre espace public, action politique, notamment sous le thème de la liberté et des droits, et configurations sociales sont au cœur de l’analyse et des interprétations que nous opérons à propos des mobilisations à l’œuvre dans ces initiatives et des communautés et réseaux qui les fédèrent.
Dans quelle mesure une communauté participe-t-elle à l’institution d’un espace public politique, en accédant à la visibilité sur une scène publique sur laquelle les acteurs s’appréhendent les uns les autres comme égaux, libres, autonomes et solidaires dans une intersubjectivité de niveau supérieur (Cottereau, Ladrière et al., 1992, p.13) ? On voit alors que les réticences soulignées par Negt et Fraser demeurent quant à la possibilité de ceux appartenant à certaines couches sociales marginalisées d’accéder à de tels processus d’action collective potentiellement émancipateurs. Tenir compte des limites de l’action collective suppose une approche plus stratégique, envisageant des sous espaces publics dominés, quitte à les considérer comme articulés dans un espace public oppositionnel au sein duquel des couches sociales, plus avantagées en capacités d’action collective, jouent un rôle hégémonique. Cette conception de l’action politique en termes d’ « espaces publics partiels » (idem, p.16) nous fait porter notre attention, plutôt que sur les contenus substantifs en valeurs des argumentations, sur les contenus collectivement et socialement construits au cours des pratiques collectives. Cela nous met en vigilance sur les principes, les procédures d’argumentation et de décision garantissant la fondation des normes et des institutions que se donnent les acteurs. Quels en sont les acteurs clés, en situation hégémonique au sein de cet espace ?
Nous faisons ainsi l’hypothèse d’un sous espace public dominé, ou espace public partiel, au sein duquel des acteurs, représentant de couches sociales spécifiques, jouent un rôle moteur dans ces processus d’action. Ces acteurs, nous les retrouvons mobilisés adoptant des formes spécifiques d’actions collectives que sont les initiatives solidaires, de plus en plus exprimées spécifiquement en termes de communs. Une étude systématique de ces profils et parcours de « commoners » serait à faire. Des enquêtes sont cependant en cours qui précisent les premières analyses réalisées dans le cadre de la recherche action menée au titre du projet CREA’CIT.
Nous avons identifié deux composantes principales formant ces communautés et collectifs de commoners. La première composante est le fait d’individus, plutôt jeunes, autant hommes que femmes –La parité dans les modes d’action et de gouvernance n’a pas besoin d’être revendiquée, elle est souvent de fait-. La plus part du temps ils sont diplômés de l’enseignement supérieur, la norme est ici le Master, en particulier ceux produits récemment par l’université française. Peu d’entre eux (elles) sortent de filières caractéristiques de l’élite française, les grandes écoles (d’ingénieurs et de commerce).Leur engagement pour les communs ne s’opère pas tout à fait au sortir des parcours de formation initiale. Il intervient souvent après un temps et des expériences, souvent douloureuses, d’insertion professionnelle dans l’emploi ordinaire par les parcours de stages, de volontariat, d’emplois à durée déterminée, etc.
Mais cette première composante voisine avec une autre, plus âgée, faite de cadres en « transition d’emploi », pour ne pas dire en reconversion professionnelle, et plus globalement personnelle. Cadres intermédiaires, diplômés dans des filières courtes (Bac+3), bloqués dans leurs perspectives de promotion ou fragilisés dans les restructurations des entreprises, ils sont tentés par la création d’activités. Ils ont souvent commencé un parcours ordinaire de créateur d’entreprise dans les modes de l’ « entrepreneuriat ». Parfois, ils sont à cheval entre deux mondes : celui de l’entrepreneuriat et de ses dispositifs publics et privés d’accompagnement, et celui des collectifs et des lieux et dispositifs de l’action en communs. Ici la parité est moins nette, les hommes sont plus nombreux à prendre le risque d’un cheminement qui est souvent présenté comme une reconversion personnelle plus encore qu’une seconde carrière. Mais, les femmes constitutives de cette composante, ont des raisons spécifiques de se retrouver dans ces mêmes lieux et dispositifs en communs. Elles ont souvent exercé des métiers de cadres intermédiaires, mais ont connu les ruptures de carrière, les reconversions obligées des restructurations industrielles avant celles du tertiaire, de la grande distribution, les blocages de carrière dus au plafond de verre de la promotion. De fait, elles ont souvent gardé des contacts avec ces contextes économiques.
Ce sont majoritairement des personnes relevant de ces deux composantes que nous retrouvons dans l’action pour les communs. Ils sont alors, non seulement des acteurs porteurs de projets de communs, mais aussi gestionnaires d’organisations économiques tentant des modes de valorisation économique hybridée, les faisant se rapprocher, de fait, des organisations de l’ESS.
Si elles s’en rapprochent, ces deux composantes sociales se distinguent cependant nettement des catégories sociales principalement mobilisées dans le champ de l’ESS. Dans ces catégories, nous retrouvons plutôt des professionnels des secteurs de l’éducation et de la formation, associés à des métiers et professions travaillant, ou ayant travaillé. Le nombre de retraités de l’Education Nationale et du secteur public, de la fonction publique territoriale par exemple, est ici très important.
Peut-on considérer que ces deux milieux, celui des commoners et celui de l’ESS, milieux dans lesquels les catégories que nous avons brièvement caractérisées jouent un rôle moteur, constituent par leur union un sous espace public dominé ? Pour répondre à cette question, il faudrait envisager plus encore que les positions sociologiques de ces acteurs, leurs parcours socio professionnels et surtout les parcours idéologico politiques, faits d’expériences, d’épreuves de vie. Ces parcours sont alors souvent faits de croisements et de bifurcations par rapport aux modes d’inscription des acteurs dans les systèmes idéologico politiques locaux antérieurs, ceux relevant d’une partie du « socialisme municipal » gagnée aux formes renouvelées de la solidarité et du développement territorial, des mouvements d’éducation populaire, comme ceux relevant du catholicisme social reconverti dans l’action économique locale.
Ayant ces dimensions en arrière-plan de notre analyse, nous pouvons considérer que certaines de leurs actions convergentes, ou de leurs rapports conjoints aux institutions publiques locales, pourraient le laisser envisager. Ces groupes, au travers de leurs organisations spécifiques, se côtoient, et de plus en plus s’appuient dans leurs rapports aux politiques publiques et aux dispositifs qui interviennent en aide, financière surtout, à leurs actions. Mais les différences sont patentes, tant dans les positions sociales occupées, les postures d’action collective adoptées que, tout simplement, dans les caractéristiques de génération et de parcours socio professionnels et socio scolaires. Certes, ces premiers éléments demeurent à vérifier par l’enquête systématique. Mais les données d’observation et les nombreux entretiens menés sont là pour commencer à les valider.
Acteurs des communs et acteurs de l’ESS ne se confondent pas, parfois même ne se connaissent pas, obligeant ceux qui fréquentent les deux « mondes » à s’expliciter sur cette double appartenance. Les différences sociales et en matière de représentations politiques sont certes perçues par les acteurs. Les différences sont explicitées par eux sous l’angle des postures prises dans la pratique de l’action collective. Les modes d’action les différencient parfois plus que les positions et les postures elles-mêmes ; c’est le cas avec les outils numériques que sont les plateformes et les logiciels de travail collaboratif, en open source pour la plus part. Les organisations émergentes des communs, d’un côté, et celles, plus installées, de l’ESS, de l’autre, pratiquent souvent une alliance plus tacite que véritablement assumée.
Mais, d’une certaine façon, les acteurs résistent eux-mêmes à l’exercice de l’analyse tant le mouvement de convergence souhaité par tous, dans l’état d’opposition dans lequel les acteurs se trouvent, est mis en avant, édulcorant les différences de positions sociales, résultant elles-mêmes de processus de socialisation primaire et secondaire bien distincts.

3. Espace public : des interactions spécifiques du politique et de l’économique
Pour Dacheux et Laville (2003) « l’économique et le politique sont dans des interactions étroites qui ne sont pas sans effets sur la configuration de l’espace public » (2003, p.9). Reprenant une critique de la notion d’espace public (Calhoun, 1992 ; Fraser, 1992), ils relient cette notion à la définition initiale qu’ils donnent de l’économie solidaire comme «l’ensemble des expériences visant à démocratiser l’économie à partir d’engagements citoyens ». Il s’agit alors de pratiques de citoyenneté économique bien différentes de l’agir économique dominant. Avec Dacheux et Laville, nous interrogeons le développement d’activités économiques qui rendent possible l’atteinte d’objectifs politiques et permettent en particulier la constitution d’espace de discussion et de débat sur la manière de répondre à des besoins sociaux. Nous questionnons aussi les rapports qu’entretiennent les « communs » et l’économie sociale et solidaire avec le « marché » et avec le secteur public. Du fait des interactions entre l’économique et le politique ces rapports doivent être examinés au regard de ce qu’ils provoquent sur l’espace public. Mais cet espace public, comment le définir succinctement ? Il est tout à la fois lieu de légitimation politique, lieu d’émergence et de fondation de possibles communautés politiques ; certaines de ces communautés y apparaissant sous la forme de sous espaces dominés ou faiblement légitimés. En effet, l’espace public « ne se réduit pas à l’espace institutionnel » (Dacheux, Laville, 2003, p.10). C’est un espace « potentiel, ouvert à tous les acteurs ; ce n’est pas une donnée a-historique, mais une construction sociale toujours en évolution » (idem). C’est sur cet espace que l’on traite des questions relevant de la collectivité par l’affrontement des visions différentes et contrastées du bien commun et de l’intérêt général. Le traitement politique des questions relevant de la collectivité se veut universel, au fondement des institutions, mais il est profondément inégalitaire puisque tous n’y accèdent pas ou n’y ont pas le même poids politique. Il n’en demeure pas moins que cet espace concourt à une certaine pacification qui s’inscrit dans des compromis permettant de substituer l’action politique, démocratique, à la violence physique.
Reprenant à notre compte la conception développée par Dacheux et Laville concernant l’économie solidaire, nous faisons ici l’hypothèse que l’action en communs, action de création collective de communs, relèvent des mêmes expériences en économie solidaire « qui conçoivent leur action politique à travers la prise en charge d’activités économiques, ce qui suppose d’identifier et de mobiliser une pluralité de registres économiques » (2003, p.11). L’agir en communs mobiliserait alors les mêmes principes économiques, pluriels, qui sont ceux de l’économie solidaire : ceux du marché auquel, il faut ajouter la redistribution et la réciprocité (Polanyi, 1977). Mais, ce sont aussi les formes de propriété qui sont également plurielles ; les derniers travaux sur les communs l’ont bien montré (Coriat, 2015). Ainsi, les traits qui caractérisent les réalisations en économie solidaire, construites en interactions du politique et de l’économique, sont aussi ceux que l’on retrouve dans l’agir en communs. Dacheux et Laville les présentent comme une « impulsion réciprocitaire dans des espaces publics de proximité » -C’est-à-dire la recherche explicite et prioritaire, par l’activité économique construite, d’effets positifs pour la collectivité en termes sociaux et environnementaux-, et comme une hybridation entre les principes économiques –Ici, c’est plus qu’un mixage, c’est un équilibrage dans la mobilisation des ressources dans le but de respecter, dans la durée, la logique du projet initial, porteurs de communs- (2003, p.12). Cet équilibrage suppose alors de subordonner la captation de ressources marchandes à celles permettant le respect des principes -redistribution et réciprocité- qui assurent la garantie du commun en économie solidaire.
Définir ainsi un agir en communs suppose des modalités d’action collective et des pratiques de citoyenneté économique en cohérence sur l’espace public. Les pratiques individuelles et collectives de résistance, contestation, construction, proposition, projection doivent être examinées dans cette perspective.
Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets, se positionnant en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux qui eux-mêmes ne s’identifient pas comme acteurs collectifs et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social par rapport à leurs parents, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent.
C’est en cela que ces logiques d’action économique sont différentes de cette forme d’entrepreneuriat qualifié de social parce que les activités construites dans la logique de l’entrepreneur se donnent une finalité sociale, mais pas le moyen d’une action économique alternative à la capitalisation et à la valorisation marchande exclusive.
Nous analyserons ici des expériences spécifiques de cet agir en communs, telles qu’elles se développent dans l’espace local régional du Nord Pas de Calais (avec la Picardie, depuis peu, au sein de la région des « Hauts de France »…).
Ces expériences sont de trois types. Elles nous permettent d’examiner, tout d’abord, des pratiques de « publicité » de projets, notamment portés par des communautés initiatrices de tiers lieux et par les plateformes collaboratives que ces communautés développent.
La notion de publicité doit être prise ici dans le sens que leur donnent les théoriciens de l’espace public démocratique, à savoir l’action de faire partager à la communauté le fruit consenti et légitimé de la construction politique démocratique.
Elles nous permettent d’examiner ensuite les modalités et les dispositifs, dits, d’ « accompagnement » des projets collectifs, citoyens. Nous verrons que cela nous oblige à les différencier d’autres modalités d’appui institutionnel à l’action économique que sont ceux participant au « monde de l’entrepreneuriat ».
Elles nous permettent enfin de caractériser et d’analyser des pratiques émergentes d’organisation de ce que les acteurs commencent à qualifier d’ « assemblée des communs » pour parler d’instances de fédération et de représentation des construits sociaux politiques de l’agir en communs.

Initiatives solidaires en communs : Innovation sociale, transformation, transition ?

Introduction

La notion d’innovation sociale fait consensus. Elle s’oppose à des approches perçues comme trop économique, une économie identifiée à sa forme la plus marchande, sous contrainte d’une rentabilité financière, à court terme, ou trop exclusivement technologique. Mais, contribue-t-elle à une réelle controverse, productive d’interprétations et de mobilisations sur des transformations économiques, politiques et sociales ?
Est-il opportun de reprendre le terme d’innovation associé à une dimension plus spécifiquement sociale ? Bruno Latour (2007, p.9), met en garde sur le fait de qualifier de social un phénomène en lui assignant des propriétés spécifiques, négatives pour certaines –Ne pas être purement biologiques, économique ou naturel-, et positives pour d’autres –Produire, renforcer maintenir, renforcer l’ordre social- (idem, p. 10). Cette dimension sociale donnée à l’innovation semble jouer le rôle d’un domaine spécifique de la réalité pour expliquer les phénomènes résiduels dont les autres domaines ne peuvent rendre compte.
Aussi, la reprise du terme d’innovation sociale constitue une prise de position, éventuellement implicite et inconsciente, sur une idée de transformation sociale. C’est ici l’hypothèse centrale.
Pour mettre l’accent sur les conditions de possibilité et de faisabilité d’une alternative économique et politique envisagée, soit comme transformation, soit comme transition, faut-il intégrer ce terme d’innovation sociale, ou s’en dégager ?
Discutons cette hypothèse. Et, pour cela, synthétisons tout d’abord ce qu’une définition de l’innovation sociale, adossée à une problématique globale de l’innovation, a produit de plus créatif du point de vue de la question de la transformation sociale. Envisageons ensuite une approche qui se libère de cette problématique de l’innovation pour s’inscrire dans une réflexion critique sur les issues possibles en termes de transition économique et politique.
Cette approche se centre alors sur les conditions de la prise d’initiative solidaire citoyenne. Elle analyse les dynamiques de prise d’initiative sous trois dimensions : le rapport au travail, le processus délibératif –démocratique et la finalité collective et sociale de cette initiative au regard de la construction de biens communs. Nous sortons alors d’une vision consensuelle de la transformation pour nourrir une véritable controverse.
Pour explorer la notion d’innovation sociale, il faut comprendre les ressorts de la prise d’initiative citoyenne et solidaire. C’est l’objet d’une recherche en cours. Le dilemme se résume alors aux deux questions suivantes : faut-il relayer un plaidoyer pour la transformation sociale et économique, avec le recours à la notion d’innovation sociale ; ou faut-il analyser les conditions d’une transition politique et économique qui s’appuierait sur les initiatives citoyennes solidaires et les agrégats sociaux qui les portent ?

1. Faut-il parler de transformation, avec une innovation enrichie par l’économie des services ?

Peu se préoccupent de la topologie politique du rôle de ces problématiques de l’innovation sociale sur l’espace public, d’en analyser l’impact sur la formation d’un consensus et sur l’éventuelle montée d’une authentique controverse.
Et pourtant, définir l’innovation suppose de caractériser l’usage polémique et politique qui en est fait sur l’espace public. Toute analyse qui se prétendrait économique, et seulement économique (par exemple, pour souligner le rôle de l’innovation sociale dans une recherche de croissance), ne peut se dispenser de caractériser le champ de forces dans lequel intervient ce qui est défini comme innovation (Chateauraynaud, 2011).
L’innovation sociale devient la thématique phare de toute perspective de transformation sociale. Elle est au cœur des débats sur la modernisation de l’action publique. Elle est l’élément central de toute politique de RSE (Responsabilité Sociale de l’Entreprise). Certains montrent une plus grande détermination et vont plus loin en la matière.
Ainsi, les tenants de l’économie sociale et solidaire (ESS) en feraient bien une marque de fabrique1 ; l’innovation sociale serait ainsi revendiquée comme la R & D de l’ESS. L’innovation est présentée comme contenu et voie de la transformation. La dimension transformationnelle est bien évoquée mais sans que soit établi un lien direct avec un enjeu politique d’une transformation qui ne peut pourtant se cantonner au social et à l’économie sociale. Le terme d’innovation est alors repris en soulignant la dimension de processus social sous-jacent (Bouchard, Lévesque, 2010). Une définition les fonde toutes : « D’une façon générale, l’innovation sociale est une réponse nouvelle à une situation sociale jugée insatisfaisante, situation susceptible de se manifester dans tous les secteurs de la société. L’innovation répond à ce titre parce qu’elle vise le mieux-être des individus et/ou des collectivités. Elle se définit dans l’action et le changement durable.» (Cloutier, 2003).
Trois éléments ressortent de ces définitions. Il est question de bien-être, de transformation sociale impliquant les acteurs et de liens avec les organisations relevant de l’économie sociale.
Pour être caractérisés d’innovants socialement, il faudrait donc que ces processus d’action aient recours à de l’expérimentation sociale, qu’ils fassent participer les parties prenantes à l’amélioration de leur bien-être respectif pour promouvoir la transformation sociale désirée. La notion d’innovation sociale permet alors d’établir un pont entre le changement social et les formes organisationnelles relevant de l’économie sociale. Le recours à cette notion réintègre les expérimentations de l’économie sociale dans le champ d’une société ouverte au changement. Ce recours permet une montée en légitimité, favorable à l’établissement d’un consensus. Reconnue, la notion empêche toute controverse créative en la matière.
Un autre aspect de ce consensus réside dans la dimension économique qu’elle recouvre. L’innovation sociale aurait une légitimité dans le champ des débats économiques, basée sur une argumentation en termes d’efficacité et de performance. Elle est alors positionnée, non pas en réponse à la défaillance des marchés et comme palliatif à l’action publique et argumentée comme une charge, mais comme contribution à une croissance économique de fait de sa parenté à l’innovation de service. L’innovation de services étant considérée comme un moteur de croissance, l’innovation sociale en reprend les processus et la dynamique ; la croissance étant alors enrichie d’acceptation sociale (Djellal, Gallouj, 2012).
La discussion sur le qualificatif « social » souligne que toute innovation est sociale (Djellal, Gallouj, 2012, p. 40) et cela débouche sur une redondance par rapport à l’utilisation de la notion d’innovation de service. En cela, ces auteurs donnent paradoxalement raison à Latour, mais avec d’autres arguments. L’innovation ne serait-elle alors rien d’autre qu’une innovation de service ou une innovation d’accompagnement des mutations sociotechniques, telle est la question que les auteurs se posent en donnant l’impression de fournir une réponse positive (idem, p. 43). L’innovation de service aurait-elle besoin d’être qualifiée, en plus, de sociale parce qu’elle serait effective « lorsqu’il y a des interactions fortes et des valeurs » (Djellal, Gallouj, 2012, p. 58). On attendrait des développements sur les conditions de conception et de mise en œuvre de telles innovations et on aurait alors besoin de solides problématiques de nature économico-politique pour comprendre les mouvements d’association qui correspondent à ces phénomènes « innovants ». Cela ne peut être menée qu’en se référant à des notions telles que le rapport au travail, libéré ou pas, ou le bien commun.

2. Les enjeux de la prise d’initiative solidaire : travail et démocratie

Au cœur des initiatives alternatives et solidaires, les acteurs expérimentent des voies d’action nouvelles. Ces initiatives trouvent leur source dans des collectifs d’action dont l’examen des pratiques et des processus d’action collective interroge la dynamique d’une possible transition politique.
Ces pratiques peuvent être examinées sous trois aspects : le rapport au travail, les processus éthico-politiques et les alternatives économiques en projets de communs.
Ce qui nous est présenté comme innovation sociale aborde peu les questions de l’emploi et du lien institué entre emploi et travail. Or, toute crise et recomposition sociale est d’abord une question liée à celle du travail. On sait pourquoi et comment de la question du travail on est passé à celle du salariat et de l’emploi ainsi qu’à celle de la compétence pour l’emploi. On sait aussi comment la modélisation et l’institution du travail se sont cristallisées dans la conception et le développement de l’Etat Providence. Alors crise du travail et crise de l’Etat Providence vont de pair.
Interrogeons-nous avec Dominique Méda (1995) sur ce qui pousse à considérer le travail comme le centre de l’ordre social et à l’internaliser au point que, par leurs initiatives, les acteurs de nos collectifs alternatifs, semblent les transgresser.
Analysé à l’aune de l’efficacité et de la rentabilité, le travail apparaît comme une valeur centrale, mais privée de sens pour les individus concernés. Un questionnement sur le sens du travail est la plupart du temps à l’origine de la prise d’initiative alternative et d’une interrogation sur le travail à une interrogation sur l’éthico-politique et la démocratie, au regard du droit à l’intervention économique. Cela affecte la façon dont seront argumentées les initiatives alternatives au contraire des innovations sociales qui traitent peu de ces questions. Mais, il faut alors changer radicalement la façon d’envisager le travail et bâtir une économie politique interprétative des prises d’initiatives alternatives qui se font jour. Changer la conception du travail c’est aussi limiter sa sphère d’influence, c’est aussi, et d’abord, diminuer le temps de travail et libérer ainsi du temps pour d’autres activités – le politique- qui sont tout autant notre essence humaine que le travail (Coutrot, Flacher, Meda, 2011).
Ferreras (2007), Bidet (2011), inspirées par A. Gorz (1988), D. Méda (1995), et Postone (2009) contribuent à un dépassement positif de cet apparent dilemme de la centralité du travail dans nos sociétés. Ainsi, pour Ferreras, dans la théorie économique orthodoxe le travail n’a d’autre valeur que le salaire. Cette théorie méconnaît que le rapport au travail aujourd’hui est fait de trois dimensions spécifiques : une dimension de l’ordre de l’expressif, un caractère public et une nature politique.
Au regard de cette dimension expressive, il est le support et producteur de sens dans la vie de celui qui travaille. Cette dimension va à l’encontre des réductions instrumentalisantes du travail et confère une forme explicitement publique et politique du travail dans l’espace public. Mais, ces initiatives, collaboratives et citoyennes, exprimées au travers des activités, fruits d’un travail identifié comme tel, ne se comprennent que dans le cadre d’une prise de position éthico-politique. Elles débouchent sur des activités d’utilité sociale et des prises de position dans l’espace public.
Le travail ne peut pas non plus être réduit aux tâches dont il permet la réalisation. La conception et la mise en œuvre, par nos acteurs alternatifs, de leurs projets et activités montrent de profonds décalages entre niveaux de formation, statut d’emploi et situations de travail par rapport aux normes de travail existantes. Des porteurs de projets assurent des tâches d’intérêt général relevant de la gestion collective des « tiers lieux » où ils développent souvent leurs projets et activités. Ces tâches sont revendiquées comme telles et pas seulement parce que les organisations sont émergentes et fragiles. Elles sont affirmées comme un changement dans le rapport au travail professionnel et domestique et comme une prise de position vis-à-vis de la division sociale et sexuelle du travail (Ferreras, 2007, p. 62). Ferreras souligne également le caractère public du travail. Le travail, certes encore largement assimilé à la sphère privée, entre aujourd’hui de plein droit dans l’espace public et ce quelle que soit la définition que l’on donne à la sphère publique.
Les relations de travail qui caractérisent ces activités, participent d’un régime d’interaction démocratique de plus en plus revendiqué comme tel par les acteurs eux-mêmes (idem, p.96). Les acteurs sont vigilants sur le traitement des personnes par rapport à un projet démocratique d’égalité de traitement de tous comme citoyens et par rapport à de possibles discriminations. L’institution du « social » avait déjà marqué une première étape dans la sortie du travail de la seule sphère privée, dans une pensée opposant régime public et régime privé, les activités de service mettent le travail au cœur des interactions citoyennes. Mais, ce qui n’est que constat a posteriori, dans la mise en œuvre de nombre d’activités de service, fait l’objet d’une valorisation a priori dans les initiatives des innovateurs alternatifs.
Les modes de conception et de mise en œuvre des initiatives solidaires montrent (Ferreras, idem, p. 129 et suivantes) que le travail qu’elles supposent a bien une nature politique. Chacune des activités et des situations de travail est l’objet d’une prise de position par rapport à une insertion et à un positionnement au sein de collectifs d’action. Alors ce travail est indissociable d’opérations de jugement éthico-politique. Les prises d’initiative solidaires, collaboratives et citoyennes s’opèrent au regard d’une méta norme de justice qui constitue le fond politique de l’agir collectif et vise à un approfondissement des fonctionnements démocratiques. Dans ces projets le recours aux outils de travail collaboratif montre l’impact du délibératif au cœur même du travail d’élaboration des projets. Mais il s’exerce parce que les acteurs déploient leur singularité en osmose avec les collectifs d’action auxquels ils participent. Ces collectifs sont les acteurs essentiels des processus de sélection des options, d’argumentation, de validation et de formalisation des jugements. En fait, là où une analyse classique du travail mobiliserait les notions de tâche et de compétence, l’analyse du travail de ces collectifs d’action et d’innovation collaborative privilégie les micro processus de jugement (sélection, argumentation, validation,). Toute dynamique de capitalisation, mutualisation et diffusion des expériences de prise d’initiatives collaboratives citoyennes y trouveras ses ressorts.
Aussi, les collectifs porteurs d’alternatives d’activité sont souvent aussi porteurs du dilemme suivant : « faut-il se libérer du travail, ou libérer le travail» (Coutrot, 2011, p. 113). La première proposition renvoie à Arendt et à Gorz, qui valorisent le temps du politique, de la délibération, mais c’est alors le travail collectif à propos de l’activité qui permet à l’auteur son engagement politique. La seconde proposition est davantage celles des mouvements sociaux qui prônent l’irruption de la démocratie (industrielle) dans l’espace de la production. La politique passe alors par le renversement de la subordination dans et par le travail. L’une des originalités des acteurs de ces expérimentations collaboratives et citoyennes est, à l’instar de Coutrot et de ses co auteurs (2011), de ne pas opposer les deux voies d’opposition au travail subi (idem, p.108-109).

3. Des initiatives solidaires, collaboratives…

Les propositions collaboratives, peuvent naître d’une démarche individuelle et collective qui ne se vit pas d’abord comme une création d’activité économique, au sens où elle doit permettre la rémunération, et a fortiori l’emploi de ceux qui la prennent. Elles sont d’abord des actions citoyennes. Des initiatives cherchent leur financement dans des logiques alternatives et l’expriment dans des terminologies émergentes, notamment celles de l’économie contributive. Les porteurs d’initiatives parlent de collaboration à propos des contenus et des finalités qu’ils donnent à ces projets mais aussi à propos de la dynamique de construction collective dans lesquelles ces projets s’inscrivent.
Certes, ils s’inspirent de réflexions critiques des logiques économiques précédentes. Le citoyen, acteur économique, dans une nouvelle relation production/consommation devient ainsi non seulement usager mais plus encore producteur de ses usages. Cette « capacitation » (Sen, 2000a, 2000b ; Stiegler, 2008) correspond au développement de savoirs maîtrisés par chacun, mobilisés et dans des relations de pair à pair, avec une implication personnelle et dans un rapport égalitaire où chacun peut jouer de ses droits en tant que citoyen mais aussi de ses désirs. Les transformations récentes des rapports au travail et à l’emploi, avec la croissance du chômage et de l’emploi précaire, ont nourri le débat sur l’avenir de la société salariale. Certains ont proposé d’interpréter la croissance de l’autonomie vis-à-vis du salariat comme une possible alternative (Neilson, Rossiter, 2009), recourant alors à l’hypothèse de nouveaux rapports caractérisés par un précariat positif incarné par ces «Sublimes », cette posture historique de l’ouvrier autonome dans la mobilisation d’une activité non entièrement et définitivement « marchandisée » (Gazier, 2003). A ce slogan de « Tous sublimes ? » (Gazier, 2003) correspondrait alors celui de « Tous contributeurs », tant c’est la capacitation individuelle qui prime dans le déploiement de l’économie contributive. C’est en cela que, malgré l’incertitude sur les technologies de l’impression numérique, l’expérience des FabLabs ou des groupes de Makers servent d’emblème pour les collectifs du monde collaboratif à la recherche d’une perspective économico politique qui déspécialise les positions de producteur, de consommateur, de distributeur, par la valorisation de celles de contributeur. Le mode collaboratif correspondra surtout à des formes économiques inspirées de l’économie du partage (sharing economy). Il pourra s’accommoder d’activités plutôt complémentaires à d’autres, exprimées selon les logiques économiques dominantes, d’activités de niches, valorisées financièrement de façon marginale. Le mode contributif, quant à lui, sera davantage affiché comme une rupture privilégiant la non division et la réintégration des activités de production, distribution, consommation, financement.
Une autre de ces tensions qui président à la définition des positions économiques revendiquées dans la prise d’initiative est le fait qu’elles sont à différents niveaux d’hybridation de logiques marchandes et non marchandes. Nourries de positions critiques sur les excès de la marchandisation du traitement des besoins, les solutions expérimentées sont souvent mixtes, peu stabilisées, débouchant sur autant d’impasses et de contradictions que sur l’expérimentation de logiques de « démarchandisation ».
Une autre caractéristique commune est le fait d’être en mode « ouvert » ; l’entrée dans le collectif ne se fait pas sous le mode du ralliement et de l’adhésion, mais sous celui de la contribution ouverte.
Une autre de leurs caractéristiques communes est aussi de n’accorder qu’une importance relative au choix de la structure formelle. Cela rend les porteurs d’initiatives collaboratives/contributives peu soucieux de rallier le camp formel de l’économie sociale et solidaire (ESS). Ils ne se revendiquent pas de ce camp, même s’ils se positionnent dans une proximité/distance qui les fait participer à un même espace public. La différence est ici très nette entre ces « entreprises » collaboratives et les entreprises sociales, qu’elles soient d’insertion ou à finalités d’action sociale qui, quant à elle, tout en ayant des finalités et des services à vocation sociale, conçoivent leurs activités d’une façon, somme toute, classique, même si elles sont à « lucrativité limitée ».
Elles ont également en commun de refuser toute démarche de publicité commerciale et de promotion de leurs activités hors des canaux de l’action publique, politique et parfois militante.
Enfin, autre caractéristique, et non des moindres, peut-être même la plus déterminante, elles sont la plupart du temps appuyées, outillées, de technologies Web et dans d’outils conçus dans la logique du « libre », de l’Open Source, des common licences et du « gratuit ».
Les porteurs d’initiatives le deviennent au terme de processus d’individuation tout à fait spécifiques. Mais, une approche simplificatrice pourrait y voir la manifestation de collectifs alors que d’autres processus, dits entrepreneuriaux, seraient fondamentalement individuels. Les logiques d’entrepreneuriat marchand, dominantes, reposent elles aussi sur des collectifs, même si ces collectifs ne sont pas toujours explicités en tant que tels. Dans les initiatives collaboratives analysées, les collectifs sont reconnus et même affichés en tant que tels.

4. Vers des initiatives en communs

Les formes d’hybridation des principes collaboratifs et contributifs rencontrent la problématique des communs (Bollier, 2014a, 2014b ; Dardot, Laval, 2014).
Cette argumentation percute la question des droits, de propriété notamment, en lien avec les processus de création d’activités et d’entreprises. Le commun se construit dans la dynamique même de l’entreprendre, ce n’est pas une ressource préexistante, et dans le même temps il permet la construction/consolidation du collectif qui en est à l’origine.
Ostrom proposait déjà de partir de la notion de « groupe d’usagers » (User group) (Ostrom, 1986, p.607, cité par Coriat, 2013, p.11). Elle ne se contentait pas de mettre en avant ces users groups mais soulignait aussi leurs modes d’organisation (UGO, pour Users groups organisations) en tant que supports et conditions d’existence d’un commun. Pour Ostrom, comme le souligne Coriat : « un commun c’est d’abord et avant tout une communauté d’acteurs » (Coriat, 2013, p.11).
Construit au cœur du collectif dans une dynamique collective de l’entreprendre, le bien commun n’est pas appropriable individuellement. Et c’est bien cela que montrent les expériences de génération et accélération collective de projets qui s’opèrent dans les dispositifs de soutien collectifs à l’entreprendre collaboratif/contributif.
L’appropriation collective se construit au cœur des initiatives, et construit les acteurs dans leurs capacités à les porter en projets, et dans ces nouvelles positions par rapport à la propriété. La réflexion n’est pas ici uniquement et même principalement juridique, elle porte sur le processus collectif de création d’usages possibles pour soi-même parce que pour autrui. De plus, comme le souligne Flahaut (idem, p.133) : « le bien commun se réalise à travers des biens communs ». Expérimentations en économie collaborative et reconceptualisation en termes de biens communs vont de pair. David Bollier (2014a, p.175-177) résume ainsi ce sur quoi la réflexion actuelle sur les commons a débouché. “There is no master inventory of commons” : C’est effectivement impossible dans la mesure où un commun surgit quand une communauté décide de gérer une ressource de façon collective ; tout dépend donc de la logique d’action de la communauté. “The commons is not a resource” : C’est une ressource mais associée à une communauté précise et aux protocoles, aux règles et aux valeurs partagés par la communauté. “There is no commons without commoning”: Ce qui prime ce sont les pratiques collectives de mise en commun. Bollier met en avant la logique d’ouverture (de non enclosure), les luttes que cela suppose pour les commoners (les acteurs associés en communs) de trouver de nouvelles solutions institutionnelles légales, juridiques (en rapport à l’évolution des droits de propriété), et la reconnaissance de nouvelles formes de communs à tous les niveaux de la vie sociale (Bollier, 2014a, p.175 à 177).
Les expérimentations en la matière se nourrissent des débats sur l’économie des logiciels libres. Elles sont aussi très souvent portées par des plateformes numériques supports de pratiques elles-mêmes collaboratives.

Plusieurs questions demeurent que n’abordent pas les développements sur l’innovation sociale.
La première d’entre elles concerne le financement des contributions et de leur rétribution. C’est une question essentielle pour garantir la dynamique enclenchée par ces projets.
Les porteurs d’initiatives dissocient assez largement leur propre situation, et la rémunération de leur contribution, du développement du projet lui-même si celui-ci correspond à une dynamique collective de nouveaux usages. Mais, même s’ils n’adhèrent pas à un modèle de développement singulier autre que leur enrichissement personnel, ils visent aussi une juste rétribution que leur garantisse une autonomie.
La mesure des contributions à l’aune d’une prestation marchande est une première réponse globale à cette question de la rémunération des contributeurs. Dans ces situations de financement de projets en communs libres, mais avec services marchands associés, les contributeurs sont des prestataires indépendants. Ils adoptent alors souvent des statuts d’autoentrepreneurs. Cette solution est retenue, associée à l’une ou l’autre structure de portage collectif d’emplois salariés ou indépendants créée dans la dernière période, souvent dans un esprit coopératif, par exemple avec les CAE (Coopératives d’Activités et d’Emploi). Les projets se construisent alors en parallèle des structures d’indépendants de leurs principaux porteurs et contributeurs. Cette dynamique est peu comprise par les institutions économiques et politiques majoritaires soucieuses de l’impact des projets sur la création d’emplois qui leur sert d’indicateur. Il leur sera difficile de voir dans ces entreprises, sans emplois directement associés, une alternative économique à l’analyse qu’ils font de la crise économique actuelle.
Autre question importante, celle du lien qui se tisse entre les initiatives, centrées sur la définition d’usages, construites en communs, et les milieux sociaux, les communautés qui les portent. C’est aussi celle de leur impact sur les espaces publics locaux et sur les potentialités de recomposition de l’action et de l’institution publiques. Une question est aussi celle d’une approche non formelle mais très concrète de la participation/délibération/décision publique susceptible de transformer en profondeur la démocratie et la citoyenneté.
Les initiatives contributives ont en commun de privilégier des moments de création collective. Ces moments, centrés sur la conception et le développement des activités, par le traitement collectif de besoins pensés en usages, accordent une place importante à la délibération sur les finalités de ces activités, leurs contributions à une transformation sociétale sur laquelle tous ne s’accordent pas mais qui prône le développement durable, l’action citoyenne et l’intervention sur l’espace public. Le traitement collectif des besoins et la conception des usages se prolongent dans une reconsidération de l’espace public local, exprimée en termes de territoire. Ces initiatives territorialisées rencontrent alors les problématiques émergentes de la démocratie directe, de la participation citoyenne et de la citoyenneté numérique. Elles renouvellent l’imaginaire politique et citoyenneté (Peugeot, 2013). Des auteurs, sites et collectifs se mobilisent pour développer ensemble ces outils participatifs (par exemple le Réseau Francophone des Biens Communs). Les initiatives peuvent impacter l’action publique et engager, ou non, un processus d’institution qui fait passer, pour tout ou partie, le bien commun construit en bien public.
Les liens sont d’autant plus forts qu’ils sont non seulement réels mais incarnés dans des appartenances de communautés territorialisées et de proximité. C’est tout le sens des expériences de création d’activité sur les espaces de coworking. Le paradoxe est ici que les processus de création de relations d’usages au travers des outils numériques collaboratifs pourraient n’être qu’instrumentaux et transitoires ; les acteurs s’en remettant ensuite à des interactions directes dans une citoyenneté renouvelée.

Conclusion

Ainsi, les porteurs d’alternatives citoyennes et collaboratives sont les « entrepreneurs » d’une socio économie recomposée. Leurs initiatives participent de ce désenchantement du travail aliéné et de ce ré enchantement du politique, si politique veut dire engagement des individus sur la sphère publique et pour la constitution et la mise à disposition de biens communs. Ils ouvrent les voies d’une insertion sociale originale associée à une alternative politico économique. Ces jeunes « activistes » questionnent la place dévolue au travail dans la fabrication des rapports sociaux. Ils le font au moment où l’emploi dans sa forme instituée vient à manquer cruellement obligeant à penser une solution d’ampleur au problème du sous-emploi chronique. Ils remettent le travail à sa place et développent une théorie implicite du « vrai boulot » (Bidet, 2011).
Ces acteurs créent des conditions de possibilité d’une dynamique de déploiement de capacités à un agir collectif, solution à la crise du travail qui se traduit par la crise de l’emploi, par celle des institutions de régulation du travail et de son Etat Providence. Alors que l’on continue souvent à évaluer l’action de ces « innovateurs » avec des indicateurs liés à la mesure du travail et à l’aune de la création d’emplois, il nous faut comprendre le (ou les) modèle(s) alternatif(s) dont ils sont porteurs du point de vue d’un déploiement de capacités porteuses de nouveaux rapports entre les individus.
Sont alors posés les termes d’une possible transition et des controverses qui permettent de l’envisager. Nous sommes alors loin des positions consensuelles que recouvre la notion d’innovation sociale.

Références

Arendt H. (1961, 1983), Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy.

Bidet A. (2011), L’engagement dans le travail, qu’est-ce que le vrai boulot, Paris, PUF

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Cloutier J. (2003), « Qu’est-ce que l’innovation sociale ? », Les cahiers du CRISES, ET0314.

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Coutrot T., Flacher D., Méda D. (2011), Les chemins de la transition. Pour en finir avec ce vieux monde, Paris, Editions Utopia.

Dardot P ., Laval C. (2014), Commun, Essai sur la révolution au XXIème siècle, Paris, La découverte.

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Ferreras I. (2007), Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des services, Paris, Presses de Sciences Po.

Flahaut F. (2011), Où est passé le bien commun ?, Paris, Editions Mille et une nuits.

Gazier B. (2003), Tous sublimes, Vers un nouveau plein-emploi, Paris, Flammarion.

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Postone M. (2009), Temps, travail et domination sociale, Paris, Editions Mille et une nuits.

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Stiegler B. (ed.) (2008), Le design de nos existences, à l’époque de l’innovation ascendante, Paris, Editions Mille et une nuits.

Sociologie d’un écosystème de prises d’initiatives solidaires citoyennes

Notre société est en recomposition, mais elle est aussi en mouvement. Certes, à l’échelle de la planète, la démocratie semble être mise à mal. Elle n’a cependant jamais, autant qu’aujourd’hui, représenté une possibilité. La plupart des habitants de la planète, y compris en Europe, vivent des situations de crise, souvent de pauvreté et de misère. Le sentiment d’injustice se renforce ; ce qui rend les inégalités inacceptables. De plus en plus, tous semblent faire face à un même « ennemi » pourtant difficile à localiser, et même à dénommer. Des individus s’opposent à cela. Ils le font sous des formes nouvelles. Pour Michael Hardt et Antonio Negri (2004), ils appartiennent à la « multitude » qu’ils définissent comme : « l’alternative vivante qui croît au sein de l’Empire. En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que la mondialisation offre deux visages. L’un est celui de l’Empire qui s’étend à l’échelle planétaire son réseau de hiérarchies et de divisions, dont la fonction est de maintenir l’ordre à travers de nouveaux mécanismes de contrôle et de conflit perpétuel. Mais la mondialisation est aussi la création de nouveaux circuits de coopération et de collaboration qui traversent les nations et les continents, suscitant ainsi un nombre illimité de rencontres et d’interactions. Ce second visage de la mondialisation n’a rien à voir avec un processus d’uniformisation planétaire : il s’agit plutôt pour nous de la possibilité de découvrir le « commun » qui nous permet de communiquer et d’agir ensemble, tout en maintenant nos différences. On peut donc concevoir la multitude elle aussi comme un réseau : un réseau ouvert et expansif dans lequel toutes les différences peuvent s’exprimer librement et au même titre, un réseau qui permet de travailler et de vivre en commun » (Hardt, Negri, 2004, p.7).

Dans ce contexte spécifique, l’actualité est marquée par l’émergence de phénomènes nouveaux, ou apparaissant comme tel. Des acteurs se mobilisent dans des formes d’actions et des comportements inédits. Ils prennent des initiatives pour créer des activités dans des logiques d’argumentation et d’organisation nouvelles. L’accent est mis sur la coopération, la collaboration, la contribution.

Ces acteurs viennent alors renforcer d’autres plus anciens, représentatifs d’autres mouvements sociaux, des mouvements ouvriers, sous leurs différentes formes, dont les initiatives antérieures avaient eu tendance à s’étioler ou à s’institutionnaliser. Un milieu alternatif vient revitaliser les milieux plus anciens de l’économie sociale et solidaire.

Le phénomène se constate à l’échelle de l’Europe. Il s’étend sous des formes spécifiques sur les autres continents. Des travaux de recherche rendent compte de cela. Ils ne sont ni très nombreux, ni toujours reconnus. Mais, les faits sont têtus, une tendance s’affirme, provoquant des réactions tout à la fois de coordination, de contournement et de retournement.

Etre à l’initiative, Se positionner

Les acteurs sociaux porteurs d’initiatives solidaires montrent que prendre l’initiative suppose toute à la fois la construction d’une singularité spécifique et l’appartenance à une communauté. Mais, pour autant, ils ne se fondent pas dans ce contexte communautaire. Comment cela est-il possible ? Comment aborder cette double question de singularité et de communauté ?

Les médias se font l’écho des initiatives que prennent des individus dans le contexte incertain qui est le nôtre aujourd’hui. Le recours à cette notion d’initiative relève alors autant du constat de réussites patentes que de l’encouragement au « pas de côté » qui doit permettre à certains de se mettre en opposition, voire en rupture avec les fonctionnements habituels, majoritaires de l’économie pour tenter un positionnement spécifique. Ce qu’il est désormais courant d’appeler les initiatives solidaires et citoyennes atteint en effet une certaine notoriété, voire une notoriété certaine. La loi récente (Juillet 2014) sur l’économie sociale et solidaire y fait directement référence. Ces initiatives viennent renforcer une part désormais reconnue de l’économie nationale. L’économie sociale et solidaire, à laquelle on peut rattacher ces initiatives en représente plus de 10%. Mais elles demeurent souvent fragiles et incertaines. Cette fragilité et cette relative marginalité doivent être soulignées et rendent nécessaire la compréhension des processus qui œuvrent à leur émergence.

Qui sont donc ces porteurs d’initiatives ? Il peut s’agir de jeunes, souvent diplômés, dont on peut penser qu’ils auraient trouvé à s’insérer professionnellement dans les fonctionnements et les emplois normaux. Mais, on peut constater aussi que ces initiatives sont le fait de catégories sociales en difficulté professionnelle pour trouver les voies de leur insertion dans une société qui ne la leur garantit plus.

Le faible repérage de ses processus est lié à la nouveauté de leurs formes, à la marginalité de leurs occurrences, à la fragilité de leur émergence. Les circonstances qui les font naître sont celles d’une crise de légitimité de l’action économique et de l’action publique. S’y exprime le maintien renouvelé de la société salariale alors que celle-ci, avec le chômage de masse, connaît une crise dont elle risque de ne pas sortir. Et donc, toute action alternative ne semble faite que pour pallier les difficultés d’emploi. Aux appuis publics aux initiatives, il sera ainsi demandé, par tout représentant des pouvoirs publics et des collectivités territoriales, sur combien d’emplois ces initiatives débouchent.

Mais, je fais ici l’hypothèse avec beaucoup d’autres que ces initiatives solidaires, d’une part, sont d’une plus grande ampleur que ce qu’elles paraissent et, d’autre part, comportent des éléments d’une possible recomposition de l’entreprendre qui serait au cœur d’un nouveau compromis social en devenir.

De fait, les initiatives solidaires qui émergent, portées par des acteurs individuels et des collectifs impactent relativement peu un espace public pourtant ouvert à des discussions sur la transformation économique et sociale. Les médias y font désormais d’autant plus référence que ces initiatives génèrent leurs propres médias, portés par la dynamique de l’Internet. Des événements organisés sur ces thématiques réunissent des publics nombreux. Il en est ainsi des « semaines de l’économie solidaire et autres », des « OuiShare fests », des journées de l’économie collaborative, de colloques et de journées d’études organisés par des collectifs parfois appuyés par des collectivités territoriales (celles de Brest, par exemple), des journées centrées sur le partage d’expériences dans les tiers lieux et autres espaces de co working, etc.

Ces initiatives peuvent être interrogées sous plusieurs dimensions.

La première de ces dimensions concerne la dynamique des interactions individus/collectifs qui président à l’émergence et au développement des initiatives. En effet, ces dernières révèlent et mettent en scène des formes tout à fait spécifiques d’individualités, de singularités, en même temps que des collectifs tout aussi spécifiques. Les sociologies dites pragmatiques s’intéressent à la production des singularités (Martuccelli, 2010). D’autres se centrent sur la compréhension des collectifs (Latour, ). La mise en convergence des deux m’aide à baliser ces problématiques.

La deuxième dimension est celle des enjeux économiques et politiques auxquels renvoient ces initiatives, et les formes de l’entreprendre qui y correspondent. Les trois enjeux majeurs sont alors celui du rapport au travail libéré et à sa reconnaissance ; celui que représentent la nature des activités vues sous l’angle d’une logique relationnelle, de service et génératrice de biens communs ; enfin, celui de la nature des processus délibératifs et décisionnels qui président à l’élaboration collective et à la mise en œuvre, sur l’espace public, des activités économiques concrètes.

La troisième dimension est celle des principes et des formes d’action qui participent à la fabrication sociale des initiatives. J’alimenterai ce point à partir d’enquêtes en cours sur les collectifs et leurs supports d’action ; des supports physiques comme les espaces de coworking et autres tiers lieux, comme des supports virtuels, en particulier les plateformes collaboratives dont on verra que toutes ne participent pas à une transition vers une économie qui donne toute son importance au partage et à la coopération.

La quatrième dimension concerne l’impact des initiatives sur la dynamique des appuis institutionnels à l’entreprendre. Après l’ «appariement » qui vise ce paradoxe de l’insertion dans la société salariale pour des emplois d’entrepreneurs de soi-même ; après l’ «incubation» qui voudrait faire de tout entreprenant un chef d’entreprise –Tous «incubés», de l’école primaire jusqu’à l’université, et tout sexe, tout âge et tout territoire confondus- ; pourrait émerger la forme «catalyse», comme appui à institutionnalisation variable, permettant facilitation et reconnaissance de l’entreprendre collaboratif citoyen.

Ces différentes dimensions sont indissociables, mais il faudra bien distinguer et décomposer quelque peu les processus par lesquels tout cela se met en œuvre pour en comprendre les enjeux et les mécanismes sociaux par lesquels opèrent ces prises d’initiatives.

La première de ces dimensions nous confronte à une double interrogation qui porte toute à la fois sur la transformation des individus ainsi que celle des collectifs et des communautés auxquels ils appartiennent.

Des individualités fortes se dégagent de ces nouvelles initiatives solidaires. Le paradoxe est ici que les individualités sont toute à la fois « en crise » et « en recomposition ». L’affirmation positive de positions sociales originales et spécifiques se fait sur base d’une crise des formes d’identités sociales inscrites dans les rapports à l’activité économique et en premier lieu dans les rapports à l’emploi, ou à son défaut ou sa précarité. Au double phénomène de crise et de recomposition des formes d’individualités correspond un double phénomène de crise et de recomposition des formes de socialisation.

De nombreux travaux récents de sociologie ont traité de cette double question. Ces travaux ont permis de mieux aborder cet apparent antagonisme entre la valorisation de positions individuelles spécifiques auxquelles semble correspondre la prise d’initiative et le constat de situations personnelles dégradées, si on les envisage à l’aune des critères de la société salariale qui préside à l’organisation des positions sociales. En effet, des individualités morales fortes, engagées dans des initiatives porteuses de valeurs de coopération et de solidarité, viendraient ainsi éclore dans un contexte qui par ailleurs facilite les formes les plus exacerbées d’individualismes, comment comprendre de tels phénomènes ?

Commencer à faire face à un tel enjeu de compréhension sociologique suppose plusieurs niveaux d’approche, au moins deux, qui, tous, traitent simultanément de la question de l’individu, et donc du sujet moral, et de la question des formes collectives et contextualisées de construction des individualités.

Comment les porteurs d’initiatives, tels que nous le révèlent les enquêtes de terrain, peuvent-ils être tout à la fois des sujets moraux engagés et des individus en difficulté d’insertion professionnelle ? Ils se montrent tout à la fois capables d’argumenter et de justifier sur le plan éthique des prises de position en décalage avec les fonctionnements économiques majoritaires, mais aussi se révèlent affaiblis dans leur perspective d’insertion, voire marginalisés dans leur parcours professionnel.

Le premier niveau d’approche me conduit à discuter les questions suivantes : en quoi la prise d’initiative est-elle la marque de l’avènement d’un sujet moral, capable d’un agir économique en phase avec des positions éthiques ?, mais aussi ces positions économiques ne sont-elles pas le produit d’une détermination sociologique ?, enfin n’est-ce pas dans la compréhension fine des liens établis entre la construction sociale des singularités et la transformation des formes de socialisation que nous devons nous orienter ?

A l’évidence nombre de propos tenus sur les porteurs d’initiatives solidaires sont argumentés au regard des valeurs morales affichées par ces porteurs. La reconnaissance des organisations de l’ESS tient aux jugements portés sur les acteurs de ce secteur à l’aune de leurs pratiques, mais plus encore de la justification morale de ces pratiques. Il faut alors en revenir aux critiques qui ont permis de se départir de telles conceptions en ce qu’elles ne permettent pas de comprendre la diversité des positions sociales en cours d’émergence.

L’initiative solidaire, comme avènement du sujet moral

De fait, la prise d’initiative est souvent principalement argumentée en termes moraux. Et ce, même si ceux qui développent cette argumentation n’en ont pas conscience. Le porteur d’initiative est alors envisagé comme sujet moral. Il serait alors question de responsabilité et de liberté dans les choix faits par ces sujets. Sans qu’il y soit fait explicitement référence, et par-delà les contenus trop directement philosophiques et religieux, l’argumentation se centre sur la conscience et le jugement moral individuel.

Et la plupart des travaux de recherche en éthique des affaires, font jouer à cette conscience morale individuelle un rôle central. En lien avec cette affirmation, l’organisation et la gouvernance des organisations résultant de ces initiatives, et s’inscrivant dans le champ de l’économie sociale et solidaire, auront alors à créer les conditions d’un arbitrage entre des consciences morales pré existantes aux relations établies entre les sujets. Cette conception présidera aux analyses en matière de décision éthique ou à propos des cadres et climats éthiques qui sont présentés comme déterminant les comportements organisationnels. Ces argumentations ne peuvent alors lever les ambigüités qui demeurent sur les notions de liberté et de responsabilité de ce sujet, de fait, absolutisé, alors même que ces notions sont présentées comme centrales en matière d’éthique. Sauf à mener l’argumentation philosophique pour elle-même, la référence au sujet moral ne nous permet pas de comprendre cette double perspective de singularité et de solidarité collective, communautaire, qui préside à l’essor des initiatives.

Encart : Le porteur d’initiative comme sujet « kantien »

Je ne peux, dans ce document, développer une argumentation systématique à ce sujet. De fait, la compréhension des contextes d’émergence des initiatives solidaires et des organisations qui en sont issues sont rarement nourris de débats en philosophie morale, même si celle-ci semble s’intéresser de plus en plus aux questions d’éthique économique. Echappant aux contenus trop explicitement à des contenus philosophiques ou religieux particuliers, les justifications morales se nourrissent d’une théorie implicite du sujet qui doit beaucoup à Kant. Je fais même l’hypothèse qu’elles se référent implicitement à des positions «pré kantiennes» dans la mesure où elles sont héritées de la rationalité des Lumières et sont ancrées dans une banalisation du sujet et de ses rapports «naturels» à une organisation envisagée comme «fonctionnelle» sans que ce que supposent les catégories kantiennes ne soient présentées et discutées.

Plusieurs points de repère seront utiles pour suivre cette piste. C’est tout d’abord celui que propose Charles Taylor (1998) qui nous aide à sortir de la fausse évidence et de la rhétorique de l’individu absolutisé, porteur d’une conscience morale, et à partir de laquelle le sujet aurait à exercer un jugement moral dans la mesure de son insertion dans des configurations collectives. Signalons tout d’abord que Taylor développe son argumentation pour présenter la position d’Hegel sur cette question de la construction du sujet. Taylor distingue deux manières de penser et de voir le monde qu’Hegel a su synthétiser. Ces deux approches prises isolément montrent des limites que la synthèse hégélienne permet de dépasser. Pour Taylor, ces deux manières de penser se sont développées « en réaction au courant principal de la philosophie des Lumières, particulièrement à sa variante française » (Taylor, 1998, p. 1). Selon lui, « les Lumières proposaient une perspective utilitaire au plan éthique, atomiste dans sa philosophie sociale, analytique dans sa science de l’homme, et qui comptait sur l’ingénierie sociale pour réorganiser les individus et la société afin d’apporter le bonheur par un parfait ajustement mutuel » (idem, p. 1). Et l’on voit combien ce programme n’est pas bien loin de celui, implicite, que semblent soutenir les manuels d’éthique économique. La première approche distinguée par Taylor est désignée par lui comme l’ « expressivisme » dont Herder est pour lui le principal représentant. Pour Herder, l’homme est d’abord un être expressif et la vie humaine présente une unité indissociable. La science analytique de l’homme proposée par les Lumières caricaturait la connaissance de l’homme par lui-même et débouchait sur des distorsions. De la même façon, elle séparait aussi l’individu de la société et l’homme de la nature, tandis qu’il était essentiel dans la perspective de l’expression, « non seulement de proposer un modèle à l’unité de la vie humaine, mais aussi de permettre que les hommes parviennent, par l’activité expressive, à leur plus grand accomplissement » (idem, p. 2). Mais, Taylor présente aussi un second courant de pensée, tout aussi en réaction aux thèses dominantes des Lumières françaises, et pourtant diamétralement opposé : « toujours dirigée contre l’objectivation radicale prônée par la pensée des Lumières, cette puissante réaction vise, cette fois, à contester l’objectivation de la nature humaine au nom de la liberté morale » (idem, p. 3). Ce courant avance une conception plus radicale de la liberté, celle qui signifie le pouvoir de choisir ce qui est moralement juste. Taylor souligne ici un point important pour comprendre les limites de l’usage fait de ce courant par les manuels en éthique économique : « Cette conception radicale rejetait du même coup, il va sans dire, une définition utilitaire de la morale ; le bonheur, et par conséquent le désir, ne peuvent déterminer ce qui est moralement juste » (idem, p. 3). Dans cette perspective : « l’homme libre est celui qui peut se « rassembler lui-même », si l’on peut s’exprimer ainsi, et décider de son engagement total » (idem, p. 3). On a compris que la figure dominante de ce second courant est bien Kant, même si Rousseau en avait déjà esquissé l’idée. Pour Kant, « la morale doit être entièrement séparée des impulsions au bonheur et au plaisir. Un impératif moral est catégorique; il nous lie inconditionnellement » (Taylor, 1998, p. 4). Cette obligation inconditionnelle ne peut trouver d’autre source que dans la volonté. L’individu, libre radicalement, l’est par auto-détermination, et non pas en tant qu’être naturel mais en tant que pure volonté morale. En effet, la liberté est alors définie par opposition aux inclinaisons. Pour Kant, la vie morale est vue comme un combat perpétuel contre les désirs et par les exigences de la morale dont la source réside dans la Raison pure. Taylor montre que ces deux conceptions présentent des affinités. En effet, « la théorie expressive nous oriente vers un accomplissement de l’homme dans la liberté, une liberté qui est précisément celle de l’auto-détermination et non simplement celle qui nous soustrait à l’empire des contraintes extérieures. Mais, c’est à Kant que l’on doit la vision la plus haute, la plus pure et la plus exigeante de la liberté qui se détermine elle-même » (idem, p. 5). Mais il montre surtout que ces deux conceptions comportent une évidente antinomie. « La liberté radicale ne semblait possible qu’au prix de rupture avec la nature, d’une opposition intérieure entre raison et sensibilité plus radicale que tout ce qu’aurait pu imaginer la philosophie des Lumières ; il en découlait une scission avec la nature externe, car l’être libre doit être radicalement indépendant des causalités naturelles même si, phénoménalement, son comportement semble s’y conformer. Le sujet radicalement libre était donc renvoyé à lui-même, posé contre la nature et contre toute autorité extérieure, forcé à une décision qu’il ne pouvait partager avec quiconque » (idem, p. 6). C’est alors la génération des philosophes de 1790 qui, en Allemagne, s’est attachée à dépasser cette antinomie. Pour cela, il fallait tout d’abord marquer une rupture avec le naturel et le sensible. Dans la conception qui s’esquissait alors l’homme moderne « devait nécessairement être en conflit avec lui-même » (idem, p. 8). Cette conception devait alors incorporer la conscience réflexive, comme fondement d’une unité. Pour Taylor, reprenant les propos d’Hölderlin, l’homme, à la recherche de son unité, doit alors cheminer entre deux idéaux : l’extrême simplicité du fait de l’organisation naturelle dont il hérite, et l’extrême organisation de la culture (Hölderlin, 1967, p. 113, cité par Taylor, 1998, p. 8). L’homme devait se construire sur base de divisions et d’oppositions : « de l’opposition entre la pensée, la raison et la morale d’une part, le désir et la sensibilité de l’autre ; de l’opposition entre la pleine liberté consciente de soi d’un côté, et la vie dans la communauté de l’autre ; de l’opposition entre le conscience de soi et la communion avec la nature et, au-delà, de la séparation entre la subjectivité finie et la vie infinie qui informe la nature, la barrière qui sépare le sujet kantien de la substance spinoziste » (Taylor, 1998, p. 8). Mais alors, « comment allier la plus grande autonomie morale à la plénitude de la communion avec le vaste courant vital qui circule en nous et hors de nous ? L’objectif, finalement, ne peut être atteint qu’à la condition de concevoir la nature comme fondée, d’une certaine manière, dans l’esprit » (idem, 1998, p. 8). Un cheminement de pensée s’esquisse et que synthétise Taylor : « Si nous voulons sauvegarder notre aspiration à l’autonomie radicale, nous devons élargir le concept de microcosme jusqu’à inclure l’idée que la conscience humaine ne se limite pas à réfléchir l’ordre de la nature mais le complète ou, en d’autres termes, le perfectionne…Tout comme, dans l’optique expressive, l’homme s’accomplit pleinement dans une forme de vie qui est aussi l’expression d’une complète conscience de soi, de manière analogue, le pouvoir au fondement de la nature (qui est esprit), atteint sa pleine expression par la connaissance de soi. Mais ce processus ne se déroule pas dans un espace transcendant, situé au-delà de l’homme…C’est au contraire dans l’homme que l’esprit atteint à la conscience de soi » (Taylor, 1998, p. 10-11). En fait, ce cheminement est surtout celui d’Hegel. Il a ceci de spécifique par rapport aux Romantiques, qu’il a pour véhicule, la raison et pas l’intuition comme les Romantiques le prônent. Hegel résout le problème du choc produit par la rencontre de la raison analytique et atomisante avec les impératifs de l’unité expressive en engendrant la distinction entre la compréhension et la raison. Sa solution est d’admettre que la rationalité s’accompagne d’une conscience claire des distinctions : entre le sujet et l’objet, le soi et l’autre, le rationnel et l’affectif. Selon Taylor, pour synthétiser l’autonomie rationnelle et l’unité expressive, Hegel questionne « les oppositions en nous entre liberté et nature ou celle entre individu et société, ou l’abîme apparemment infranchissable entre le sujet connaissant et le monde ou, plus inexpugnable encore, celui entre l’esprit fini et l’esprit infini, entre l’homme et Dieu » (Taylor, 1998, p. 14). Chacune de ces oppositions va d’abord en s’accentuant, à mesure que l’homme poursuit son développement ; mais les deux termes se réconcilient au moment où ils ont atteint leur plénitude. Mais, Taylor s’interroge sur la façon dont ces oppositions peuvent se réconcilier, dès lors que chacun de leurs termes ne se définit que lorsqu’il s’oppose à l’autre. Hegel lui apporte la réponse en développant une théorie du sujet comme théorie de la réalisation de soi : « Cette conception ne laisse aucune place à la vie telle que comprise par la tradition aristotélicienne, c’est-à-dire comme forme qui s’organise et se conserve par elle-même, qui ne peut exister que dans son incarnation matérielle dont elle est, par conséquent, inséparable » (idem, p. 16-17). Ce dualisme qui attribue toute l’intelligence à un esprit qui demeure étranger au corps, de sorte que la matière ne peut plus être comprise que comme pure mécanique, entretient un rapport très étroit avec la philosophie mécaniste. N’est-ce-pas ce même dualisme que l’on retrouve implicitement dans certains manuels d’éthique économique lorsqu’ils s’attachent à définir des « systèmes de valeurs », faits de cadres et climats éthiques, se superposant à des organisations fonctionnelles, naturelles ? Par contre, dans cette théorie hégélienne du sujet, le sujet est lié à certaines conditions d’existence, celles de son incarnation. Mais, en même temps, « il possède des caractéristiques téléologiques : il tend vers une certaine perfection, celle de la raison et de la liberté, conception qui se situe autant dans la lignée d’Aristote que dans celle de la théorie expressiviste. Et les exigences d’une telle perfection vont à l’encontre, tout au moins dans un premier temps, de ses conditions d’existence. C’est cette complexité interne qui rend possible la relation du sujet avec soi et les autres » (Taylor, 1998, p.21).

Cette mise en perspective que Taylor propose en s’appuyant sur Hegel demanderait bien d’autres développements. En effet, toute conception d’un « agir éthique », sous-jacent à la dynamique sociopolitique de cette controverse éthique, suppose une approche globale du sujet dans l’exercice de sa responsabilité et de sa liberté. Norbert Elias nous fournit un autre point de repère avec sa « société des individus » (Elias, 1991). Pour lui, « la conception du moi séparé et autonome, qui pose le monde social comme lui étant extérieur, voire hostile, est née dans un stade particulier du procès de civilisation, celle qui exige une plus grande sévérité dans la « commande du comportement individuel » et un rigoureux autocontrôle des conduites publiques » (Elias, 1991, p. 16). L’homme moderne est alors présenté comme le produit d’un long processus indissociable de la domination des forces de la nature par les hommes et de la différenciation progressive des fonctions sociales. Elias s’efforce de donner un contenu à ce sujet, potentiellement acteur éthique, dans une dualité fondamentale entre le sujet et le monde. Il affirme que : « La forme de la conscience de soi que caractérisent et un habitus social où l’équilibre « nous-je » donne la primauté au « je », et un dualisme fondamental qui oppose terme à terme l’intériorité de la conscience et la réalité du monde extérieur, le sujet et l’objet, l’esprit et le corps, est donc une forme particulière, historiquement datable, de la manière dont les individus pensent leur rapport au monde » (Elias, 1991, p. 19).

Ricœur (1990) nous apporte d’autres éléments pour continuer cette construction du sujet. Pour lui, il importe tout d’abord de réfuter la conception d’un sujet de droit, constitué antérieurement à tout lien sociétal. Pour cela, il faut en « trancher la racine » (Ricœur, 1990, p. 213) qui réside « dans la méconnaissance du rôle médiateur de l’autre entre capacité et effectuation » (idem, p. 213). Le sujet n’est donc ni extérieur, ni antérieur à la relation à l’autre. Il n’existe que dans cette relation. Ricœur retient d’Aristote l’éthique de la mutualité, du partage, du vivre ensemble ; et, dit-il, il ne veut en retenir que ça. De Levinas, il retient l’idée que cette mutualité repose sur l’initiative de l’autre dans la relation intersubjective (idem, p. 221). Cette conception du sujet progressivement définie par Ricœur vient alors renforcer une conception de l’éthique, ce qu’il appelle la « visée éthique », comme « la visée de la vie bonne, avec et pour autrui dans des institutions justes » (idem, p. 202). Cette conception affirme ainsi la primauté de l’éthique, comme visée d’une vie accomplie, sur la morale, comme articulation de cette visée dans des normes ; de la nécessité pour la visée éthique de passer par le crible de la norme et de la légitimité d’un recours de la norme à la visée, lorsque la norme conduit à des impasses pratiques (idem, p. 200-201). On voit alors que conception de la vie éthique et conception du sujet éthique se renforcent mutuellement. De plus, ce renforcement donne de l’ampleur à un agir éthique qui ne se réduit pas à un équilibrage /arbitrage de conceptions morales portées de l’extérieur par des individus absolutisés, comme semblent l’analyser nombre de travaux sur l’organisation et la décision éthiques. Mais comment prolonger cette réflexion par une conception pragmatique d’un agir éthique qui tienne compte d’un sujet, fruit de ses déterminations dans son rapport à autrui mais libre dans ses jugements moraux? C’est auprès des sociologues de la singularité (Lahire, 2001; Martuccelli, 2010) qu’une réponse pourrait commencer à s’élaborer ; c’est tout au moins l’hypothèse que je propose de construire. Avec cette sociologie de la singularité, émergent des problématiques permettant de comprendre l’individualité dans les épreuves de sa construction et de sa transformation, dans les modalités de son action, sans l’absolutiser, ni même lui supposer une identité éthique. Cette conception de l’individualité permettrait d’approfondir la compréhension des formes nouvelles de pratiques sociales, contemporaines à l’émergence de ces initiatives solidaires.

Quelle approche sociologique nous permet de comprendre une position sociale qui ne se réduit pas à celle de l’entrepreneur ou du professionnel indépendant ?

Pour autant, l’analyse de positions sociales peut recourir à des simplifications qui ne permettent pas non plus de comprendre la prise d’initiative.

Il en est ainsi des analyses qui considèrent qu’en matière de prise d’initiative économique on ne peut échapper aux figures sociales dominantes de l’économie que sont celles de l’entrepreneur ou du professionnel indépendant, acteurs majeurs de toute économie marchande capitaliste. L’analyse se réduira alors à caractériser toute position sociale de porteur d’initiative à l‘aune d’une représentation de l’entrepreneur, que ce soit pour s’en féliciter ou pour le dénoncer.

En effet, il y a un fort consensus pour considérer que toute initiative suppose un projet et que tout projet est une « entreprise », au sens large – Celui que lui donne Hélène Vérin lorsqu’elle fait l’histoire du mot ( )-, et que toute entreprise a son entrepreneur. C’est une approche classique que de considérer qu’entreprendre, c’est, d’abord, adopter une position sociale et économique, celle de l’acteur emblématique de la création d’activité et d’entreprise, le porteur de projet entrepreneurial, l’entrepreneur. La grande majorité des travaux en entrepreneuriat partent de ce postulat, que ce soient les recherches comme la conception des appuis sociaux et institutionnels. Il est alors très difficile de se distancier de ce type de problématique lorsque, cependant, on veut rendre compte des processus de construction de singularités, voire d’identités, en lien avec la prise d’initiative, sans reprendre pour autant les concepts de l’action collective, politique, avec ses notions de militant, d’activiste, etc.

La difficulté est si grande que deux approches qui semblent s’y opposer ne font en fait que conforter ce point de vue de l’entrepreneur.

Ainsi, la première de ces deux approches, qui croit dégager des spécificités à propos de l’initiative solidaire, en parlant d’entrepreneuriat social, en vient à concevoir finalement un profil d’entrepreneur qui serait rallié à un autre corpus de valeurs que celles de l’économie marchande orthodoxe. Le processus qui sera alors pris en considération est celui de son adhésion à des systèmes de valeurs, et, certes, à des pratiques spécifiques correspondant à ces valeurs, mais sans remettre en cause la dynamique globale d’endossement de la posture sociale et les apprentissages correspondant à cet endossement. Les processus de construction de la posture seraient les mêmes à ceci près qu’ils seraient surplombés par un autre corps de valeurs et de conceptions morales. On voit déjà le problème résidant dans le fait que les outils permettant au créateur de se mettre dans la position de l’entrepreneur seraient fondamentalement les mêmes que ceux de l’entrepreneuriat classique, sous réserve de les accompagner de modules portant sur les valeurs éthiques et les contextes politico économiques président à la construction et au développement de ces valeurs. Ce sont des modules bien connus en entrepreneuriat social et dans le secteur de l’économie sociale et solidaire. Nous verrons que finalement cela se verra lorsqu’il s’agira de concevoir les dispositifs d’appuis et les processus de formation permettant de conforter cette position d’entrepreneur ; les mêmes actions, de formation notamment, seront mobilisées, en y ajoutant les modules d’acquisition/renforcement des valeurs éthiques spécifiques.

Mais, il en est de même d’une seconde approche qui, malgré un corpus théorique apparemment complètement antagoniste, valide de fait cette idée d’un acteur porteur d’initiative solidaire comme entrepreneur, malgré lui dans ce second cas. Ici, l’acteur porteur d’initiative ne peut être qu’un entrepreneur, mais un entrepreneur produit de l’inculcation d’un habitus économique prégnant ( ). Certaines propositions, trop rapidement reprises des travaux de Pierre Bourdieu sur la fabrique de l’habitus économique (2003), vont dans ce sens. Certes, les dispositifs de formation à l’entrepreneuriat, lorsqu’ils se dénomment ainsi, même «chapeautés» par un discours ouvert sur le thème de l’entrepreneuriat potentiellement, aussi, social et solidaire, peuvent être interprétés comme des tentatives d’inculcation d’un habitus entrepreneurial, non critiqué en tant que tel. Les raisons en sont la prégnance des modèles dominants de l’entreprendre, mais aussi, tout simplement, parce que, comme dispositif pédagogique, rien d’autre n’existe ou n’est connu des organisateurs et que les autorités (politiques et universitaires) ont à cœur de mettre en œuvre rapidement des politiques en la matière sur base d’outils existants.

Prendre l’initiative : construire sa singularité au cœur des micro processus de socialisation

Des travaux récents nous ouvrent cependant la voie dans la mesure où ils permettent de rendre compte de la construction des individualités en prenant en compte la dimension sociétale de leur singularité en basant la compréhension de cette construction sur celle des micro processus de socialisation qui président à cette construction. Il faudra alors tout autant s’intéresser à la crise et aux difficultés des socialisations primaires, celles qui sont le fait des grandes institutions qui ont marqué les contextes sociaux précédents, et aux formes nouvelles et émergentes de socialisations plurielles, celles qui sont rendues possible par les excès des formes exacerbées de l’individualisation et par les opportunités de recomposition que permettent les formes actuelles de socialisation volontaire.

Sortir de la réduction que représentent les deux approches précédentes, c’est porter toute son attention sur les particularités de deux types de processus et sur leurs interactions. Il s’agit, d’une part, des micro processus individualisés de désocialisation, par rapport à la crise des appareils de socialisation primaires et secondaires, et de resocialisation volontaire au travers des interactions et relations nouvelles dont l’acteur se fait le moteur et le résultat.

La sociologie pragmatique y voit l’épreuve majeure au travers de laquelle les individus, dans la diversité de leurs contextes, activent des micro processus de construction de leur singularité. De nombreux travaux de recherche nous mettent en vigilance sur les renversements qui s’opèrent dans ces dynamiques de socialisation (Castel, 1999; Vatin, Bernard, 2007). Alors qu’auparavant la socialisation « accordait les individus à la société, en les modelant en fonction des places sociales » (Martuccelli, 2010, p. 35), « aujourd’hui, (…) la socialisation plurielle apparaît comme une formidable machine de fabrication d’individus singularisés » (idem). Ainsi, la vocation de la socialisation semble changer de sens, de moteur de l’intégration de l’individu à la société, elle devient la fabrique du processus d’individualisation. C’est donc en ayant en tête ces renversements dans les logiques de la socialisation qu’il faut s’interroger sur les liens paradoxaux du singulier et du solidaire.

La poussée de la singularité cadre avec une double aspiration des individus à l’égalité de traitement et à la personnalisation des décisions les concernant. Beaucoup de travaux (Renault, 2004 ; Dubet, 2006 ; Kellerhals, Languin, 2008 ; Martuccelli, 2010) mettent en avant la montée des sentiments d’injustice et des exigences de justice qui en résultent. Une tension s’affirme entre « l’exigence toujours incontournable de l’égalité et le souci croissant de la prise en compte des situations singulières » (Martuccelli, 2010, p. 23). Les aspects politiques de cette montée (Rosanvallon, 2011) convergent avec les aspects économiques et le rapport qui peut être fait entre étendue de la liberté et accès aux ressources (Sen, 2000a et 2000b). « La conscience et la sensibilité des individus à la différence, et à la variabilité constante des expériences, ont connu une incroyable exacerbation » (Martuccelli, 2010, p. 25). La sensibilité envers la singularité se manifeste vis-à-vis de la conception que des individus singuliers se font de leur place sociale. Hier, ces individus étaient positionnés d’une façon dominante, parfois unique, dans une perspective de classe ou tout au moins de strate. Cette position, sans disparaître, est concurrencée par une configuration d’appartenances à des réseaux de sociabilité. Tout cela converge aussi et est compatible avec le fait que nous vivons l’expérience d’une « grande société » qui se massifie au travers de « petits mondes », à la construction desquels nous participons ; et ce plutôt que par une opposition majeure entre la vie publique et la vie privée. C’est un aspect essentiel qui me fait porter toute mon attention sur la dynamique des petits mondes que sont les collectifs d’initiatives solidaires collaboratives.

Le contexte qui préside à la prise d’initiative est aussi celui fait d’une tension accrue entre standardisation et singularisation, et de sa généralisation à presque toutes les situations. D’un côté une forte affirmation identitaire peut enfermer dans l’appartenance à un groupe, à un réseau. D’un autre côté, une forte affirmation d’une pluralité identitaire peut ouvrir à la singularité. Les situations apparaissent complexes de ce point de vue, y compris avec le fait que « la standardisation peut devenir une source pour la singularité, et où, à l’inverse, le souci de singularité, en se radicalisant, cantonne au stéréotype » (Martuccelli, 2010, p. 28). Mais en même temps, la signification de la standardisation, la prise de conscience de sa force, est cernée en référence critique à la singularité. Dans la mesure où elle se pose en obstacle à l’épanouissement à la singularité. Ainsi, alors que la tension entre standardisation et singularisation était considérée comme structurelle, apparaît la nécessité de mieux comprendre une pluralité d’articulations possibles entre le singulier et le commun. C’est au cœur de ces articulations qu’émerge la perception des besoins, des usages possibles de biens et services à concevoir ou à diffuser. Tout cela conditionne la prise d’initiative.

En conclusion, ce qui est au cœur de la construction de positions singulières de prise d’initiative c’est la capacité d’auto réflexivité qui se manifeste dans les épreuves de la socialisation.

Construire sa justesse personnelle au cœur des collectifs et des communautés

Un second niveau d’approche s’impose alors. Il consiste à s’interroger très concrètement sur les conditions permettant ce double travail de construction de singularités agissantes et de communautés porteuses de ces initiatives.

Et c’est donc par la prise en compte de cette construction de singularité que l’on peut comprendre le type de « pas de côté », de construction de ce que certains appellent une « justesse personnelle » (Martuccelli, 2010, p. 51). Ainsi « dans le singularisme donc, l’idéal suprême n’est plus tant l’autonomie politique ou l’indépendance économique, que la quête d’une forme sui generis de justesse personnelle » (idem). « Le but est moins d’incarner un modèle universel de vertu (comme dans l’arêté grecque), c’est-à-dire de donner forme à un modèle qui est déjà là, qui précède donc l’individu, que de parvenir à la réalisation singulière de soi la plus harmonieuse possible, à atteindre ainsi un idéal personnalisé en dehors de tout modèle d’évaluation et même – à terme et comme idéal- de toute idée de comparaison ou de concurrence à autrui » (idem). Il ne s’agit alors pas d’un ralliement idéologique et moral à un corps de valeurs. Et l’on comprend qu’il n’est pas satisfaisant d’analyser les processus de prise d’initiative et de création d’activités comme une forme d’entreprendre qui serait un ralliement à une conception vertueuse d’entrepreneuriat. Il ne s’agit pas non plus de la recherche d’un positionnement atypique ou marginal. La position singulière expérimentée ne recherche pas l’originalité pour l’originalité. Elle est même singulière et solidaire, donc soucieuse de trouver son insertion dans des collectifs et porteuse de construction de ces collectifs.

Cette construction de singularité comme justesse personnelle cadre avec des pratiques et représentations qui ne relèvent pas d’une privatisation des comportements avec un retrait de liens politiques, d’une désaffection de la vie commune ou d’une valorisation exclusive de la vie privée, comme avec l’individualisme souvent décrit. Elle cadre paradoxalement avec une forte implication des individus dans la société.

Les initiatives solidaires doivent être envisagées de ce point de vue du fait des dynamiques des acteurs qui les prennent et les animent. On peut même poser comme hypothèse que les initiatives solidaires, avant d’être des projets de création d’activités et d’entreprises, sont des plateformes de construction collective de justesse de soi pour ceux qui y participent. Il suffit de constater combien les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. L’accent est alors mis sur les outils et méthodes de travail collaboratif et d’intelligence collective. Mes observations et les entretiens réalisés montrent que l’objet même du travail collaboratif, sur les usages susceptibles de faire l’objet de création, peut changer et être orienter vers d’autres projets d’activité, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs.

C’est ce à quoi on assiste dans les espaces alternatifs que ce soit les tiers lieux ou les plateformes collaboratives dont il sera question plus loin. On peut ainsi les envisager comme des espaces de construction de soi, des espaces de socialisation extrascolaire, des chemins de traverse de la resocialisation. Et, il faudrait insister sur ce point particulièrement important dans le contexte français qui donne souvent la priorité à une insertion professionnelle précoce, déterminée par le niveau de diplôme et présidant à un parcours fait de beaucoup d’irréversibilité. D’autres pays européens, le Danemark par exemple, montrent des processus qui accordent toute leur importance à un temps de construction de soi, qui tirent parti du cumul des expériences personnelles, des parcours multiples, ouverts à l’extrascolaire. Dans certains pays européens où ces parcours font l’objet d’un soutien par l’action publique la problématique de l’engagement sur des espaces alternatifs pourraient se poser différemment.

L’analyse de ces processus de prises d’initiatives au regard de l’engagement qu’ils traduisent bénéficie des notions d’épreuves et de compromis élaborées par Boltanski et Thévenot (1991), reprises par Martuccelli (2010). Ces notions tournent résolument le dos à une notion d’engagement qui serait une conscientisation individualisante et un ralliement personnel à des valeurs. Elles mettent en avant des processus d’interactions dans lesquels l’engagement se construit dans le rapport aux autres. Thévenot va plus loin dans la problématisation des micro processus d’engagement dans une démarche qui les analyses comme autant de « figures du commerce entre les personnes et les choses ». Dans cette approche, la construction des relations suppose une théorie de l’action ouverte à la compréhension des assemblages des objets (des dispositifs d’interaction) et des personnes.

En conclusion, comprendre les processus par lesquels les acteurs sont amenés à prendre des initiatives solidaires, c’est aussi permettre à ces mêmes acteurs, au travers d’un exercice d’autoréflexivité, de comprendre par eux-mêmes les différents moments qui les ont construits comme porteurs potentiels d’initiatives solidaires. C’est alors leur faire analyser les épreuves qu’ont été les ruptures et les décalages dans leurs processus de socialisation ; que ce soit à l’occasion de leurs parcours personnel, socio scolaire, socioprofessionnel ; de les mettre face aux tournants vécus lors de ces processus ; de leur faire interpréter les interactions qu’ils ont eus à connaître, les liens facilitateurs dont ils ont bénéficié ; de leur faire revivre et interpréter les diverses expériences qui ont été celles de leur entourage en matière d’initiative économique qui leur ont confronté à des tentatives, réussies ou pas, de projections hors des parcours d’insertion ordinaire dans l’emploi salarié au profit de parcours atypiques.

Comprendre l’agir collectif solidaire comme dynamique de collectifs, assemblages de personnes et d’outils/dispositifs

Ainsi, les prises d’initiative sont indissociables des collectifs émergents qui leur offrent un cadre d’expression et de conception. Et c’est à ce niveau qu’il convient d’approfondir l’analyse des conditions de construction et d’expression d’engagements que manifestent les prises d’initiatives solidaires. La dynamique de l’engagement doit être examinée avec soin. Elle ne précède pas, ou en tout cas, pas toujours, l’implication dans un collectif. L’engagement se construit dans l’action, et dans l’action collective qui plus est, lorsque l’action prend une forme d’organisation participative délibérative.

La prise d’initiatives est souvent perçue comme menant à une entreprise individuelle. Ce qui explique que la majeure partie des dispositifs institutionnalisés de soutien à la création d’activités et d’entreprises soient individualisés. Certes, il ne saurait être question de remettre en cause le rôle déterminant des individus dans des prises de position qui cadrent avec la singularité de leur parcours. Mais, ces individualités sont indissociables des collectifs dont elles sont les membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. C’est cette interaction qu’il nous parait indispensable d’approfondir, en tentant d’identifier des étapes de maturité et des cycles de vie des projets, et des collectifs qui les sous-tendent. Pour une part il s’agit alors de déporter l’analyse de la seule prise en compte des « projets » -Ph. Zarifian nous met en garde contre l’omniprésence de cette notion de projet-, pour envisager la dynamique projective des collectifs, sans considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières à l’action au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés par certains ou définitivement non appropriables et appropriés.

C’est pourquoi, comprendre les logiques d’émergence et de développement des initiatives solidaires collaboratives suppose de comprendre la dynamique des collectifs citoyens. La problématique le permettant prend appui sur la convergence originale et interdisciplinaire d’un ensemble de travaux de recherches tant sur la dynamique des collectifs, de leurs agents et de leurs outils (Latour, 1994, 1999; Barbier, Trepos, 2007), sur le développement humain basé sur la croissance des capacités (de Munck, Zimmermann et al., 2008), que sur la gouvernance des biens communs (Ostrom, 1990, Flahaut, 2008). Elle conduit à envisager le moteur de la créativité citoyenne collaborative comme la construction simultanée, d’une part, de capacités d’action et d’autonomie dans l’action chez les membres des collectifs, et, d’autre part, d’un bien commun conçu et porté par eux. Ces collectifs ne sont pas de simples regroupements d’individus porteurs de représentations communes de l’action. Ils existent dans la mesure où ils s’outillent et sont outillés par des objets supports d’actions et autres dispositifs d’expérimentation et d’action. Pour les besoins de l’analyse des « collectifs », comme nous l’indique les travaux de recherche en la matière (ceux de Bruno Latour, en tout premier lieu), il est essentiel de distinguer les éléments humains et non humains, et donc les personnes et les objets techniques, méthodologiques, matériels et immatériels que les groupes de personnes créent, mais aussi qui les créent et les transforment en tant que groupes et en tant que personnes, selon différents régimes et niveaux d’engagement. La compréhension dynamique des collectifs nous amène à envisager les acteurs sociaux dans la spécificité de leurs inter relations, et dans la façon dont ils mobilisent et sont mobilisés par les outils et les dispositifs que, tout à la fois, ils conçoivent mais qui organisent et cadrent l’action, qui les cadrent eux-mêmes et les orientent. Ces outils et dispositifs sont donc tout à la fois les supports et les produits de leurs interactions.

La fabrique sociale des initiatives solidaires

C’est à ce niveau que l’on peut à proprement parler de fabrique sociale de l’initiative solidaire, collaborative et citoyenne ; de génération de projets. Il s’agit alors d’une fabrique d’engagements et de projets. Cet espace de créativité et d’agir collectif montre bien les trois axes d’expansion des collectifs que sont les regroupements de personnes, les dispositifs supports et les engagements. En reprenant les notions avancées par Boltanski et Thévenot, on peut dire que cet espace est celui des opérations de jugements et de justification, de mise à l’épreuve des grandeurs, de constructions de compromis, interprétés par des acteurs en quête de justesse d’eux-mêmes.

Se projeter vers des activités, signifie participer à une dynamique individuelle et collective des projets. Les porteurs d’initiative contribuent alors tout à la fois à certains projets qui leur seront plus personnels, voire qui seront personnels et singuliers, mais tout autant qu’ils contribuent aux projets de ceux de leurs communautés. Nous verrons plus loin que cela correspond à l’émergence de nouvelles méthodes projet, pensées en termes de « sprints » pendant lesquels chacun contribue aux projets de certains, pendant un temps, tous pouvant contribuer à tous les projets. On sort alors de logique souvent simplificatrice dans laquelle on envisage la gestion de projets. Dans ce type de gestion les projets sont soient individuels, soit collectives, par exemple portés par une équipe. Ce que nous constatons dans la logique de fonctionnement des espaces et des dispositifs générateurs de projets portés en initiative solidaire c’est une logique de contribution qui dépasse cette dichotomie de projets. Nous verrons que cela a à voir avec la logique de construction de communs qui caractérise ces pratiques contributives.

Cet espace de la fabrique sociale des initiatives, alimenté par les pratiques émergentes de contributions sur des projets partagés, est désormais investi par des réflexions exprimées souvent en termes d’ « intelligence collective ». Le recours à cette terminologie traduit chez les acteurs qui s’en font les promoteurs une double dimension de réflexivité, une dimension éthico-politique qui souligne la construction collective du sens de l’action et une dimension plus spécifiquement méthodologique qui s’efforce de dégager des modèles d’action pour la généralisation capitalisation démultiplication des dynamiques de prise d’initiatives et de projets. On en verra l’importance pour interpréter l’évolution des appuis institutionnels à l’initiative et à l’entreprendre.

L’enquête empirique que je mène et qui me permet d’argumenter les points précédents montre ainsi la difficulté de dissocier, d’une part, les groupes d’acteurs de leurs dispositifs supports et, d’autre part, les principes, règles et codes élaborés lors des interactions, à l’épreuve des jugements et compromis, des outils et méthodes permettant ces élaborations.

Les dispositifs supports sont ici des lieux, des espaces de co working (le terme de tiers lieux (Oldenburg, 1999) leur est générique), mais aussi des plateformes numériques virtuelles. On observe en effet l’évolution de sites Internet et autres portails vers de nouveaux objets d’interactions et de coopérations. J’ai ainsi pu commencer à recenser et analyser plusieurs plateformes interactives. Plusieurs d’entre elles se définissent comme des supports collaboratifs, la plupart du temps basées sur des technologies issues de l’open source et du logiciel libre (Imagination for People, Utopie réaliste, Unisson, etc.).

Ainsi la plateforme collaborative « Imagination for People » représente un cas particulier qui mérite une étude en soi. C’est tout à la fois un site web, une plateforme collaborative de projets en économie solidaire, collaborative, etc. C’est aussi un collectif. Les développeurs du site sont aussi des acteurs accélérateurs de projets. C’est également une communauté que le site fédère et aide. L’interaction des personnes via le site permet un travail collectif sur les projets portés par la plateforme (expression de besoins et supports donnés, etc.). C’est donc aussi un dispositif de travail ; les web conférences permettent d’alimenter le site avec des projets formulés et formalisés en direct, le site lui-même évoluant en direct dans ses fonctionnalités. D’autres plateformes se développent en utilisant ou en étant hébergées par Imagination for People.

Topologie des dispositifs

Temporaires Permanents
Lieux Physiques OuiShare Fests, Roumics  Espaces de Co working
(Coroutine, coworking lille, Mutualab, La Grappe)
Sites Virtuels Les sites et plateformes
créés à l’occasion d’événements
Plateformes collaboratives, Platesformes de crowfunding

 

Les modes d’action et les outils de la « Catalyse »

« Fests », ex. OuiShareFest, à mi-chemin du colloque, de l’événement festif, du festival et du meeting politique, ex les Roumics, à Lille.

« Camps », associé ou non à une Fest, il s’agit d’un atelier de travail sur les projets, avec une idée de durée et d’interactions,

« Sprints », réunions plus ou moins organisées, au sein d’un espace de coworking par exemple, et consistant à travailler collectivement et intensément (deux jours, par ex. sur un ou plusieurs projets, en présence de leurs porteurs principaux, avec l’idée d’une mise en commun des projets et un travail réciproque sur les projets des uns et des autres tout en maintenant la spécificité des porteurs originaux et principaux.

« Recettes » et « Codes Sources », noms donnés à ce qu’il s’agit de construire collectivement au terme d’un travail collectif sur les projets, processus de mutualisation – capitalisation. Le terme code source est utilisé par analogie avec le vocabulaire du logiciel libre.

Les porteurs d’initiative sont des acteurs engagés, mais de quel engagement s’agit-il ?

Prendre une initiative solidaire c’est faire un pas de côté, se risquer à prendre un chemin de traverse, à une rupture avec ce qui constitue une norme d’action économique. Prendre un chemin de traverse c’est ne pas donner la priorité à la recherche d’un emploi stable et, éventuellement rémunérateur, alors que l’on a les compétences certifiées par un diplôme valorisé sur le marché de l’emploi.

En cohérence avec les processus de socialisation évoqués plus haut, une prise de position économique consistant à, pour le moins, discuter voire remettre en cause les parcours d’insertion normaux, suppose une prise de position vis-à-vis des discours et des pratiques qui accompagnent, légitiment et rationalisent ces parcours. Ces parcours, et les différenciations dont ils sont l’objet, puisent leur légitimation dans l’interprétation des mouvements sociaux et culturels qui ont marqué les contextes d’émergence des comportements économiques de référence.

Les porteurs d’initiatives y font référence ; leurs choix professionnels sont argumentés par une critique sociale et les références aux mouvements sociaux auxquels ils participent.

La compréhension des mouvements sociaux qui ont marqué la société salariale et les rapports sociaux est indispensable pour interpréter les logiques de parcours professionnels et d’insertion. Il en est de même avec les formes traditionnelles de l’entreprendre en mode capitaliste (formation d’une société par capitalisation…) que l’on ne peut pas dissocier des mouvements d’adhésion et de critique de ce mode d’action économique. Il y a un paradoxe à analyser les mouvements et les mobilisations politiques et institutionnelles qui ont coïncidé avec les différentes problématiques de l’ « entrepreneuriat ». Les politiques et les dispositifs d’incitation à la création d’entreprise, même en mode capitaliste, portent la trace de ces mouvements, même de ceux qui mettent en avant un entreprendre « autre ». En effet, l’entrepreneuriat, les discours, les « institutions » qu’il a généré ne peuvent être analysés indépendamment de ces mêmes mouvements critiques, voire alternatifs, qui ont marqué les années 1970-1980. Dans un livre sur « entreprendre autrement », Michel Adam (2009) montre combien les institutions de la création d’entreprises ont été initiées au cœur des mouvements politiques de la fin des années 1970. Ils l’ont été au moment où un mouvement réformiste d’inspiration social-démocrate –Michel Rocard en était l’un de ses inspirateurs- venait y trouver les bases d’une alternative tant à l’économie capitaliste d’Etat qu’au socialisme « réel » servant alors de modèle implicite à une gauche alors puissante. M. Adam montre en fait que la logique (et l’esprit) d’entrepreneuriat, avec les institutions créées à cette occasion, correspond à une logique de recherche d’alternative économique même si elle s’inscrit encore majoritairement dans une perspective d’économie de marché et dans le cadre d’un capitalisme aménagé. Bien plus, les formes les plus emblématiques de la création d’entreprise ont parfois des soubassements étonnants. Ce qui est vrai en France et en Europe de ce point de vue, l’est tout autant dans des pays comme les USA. De nombreux chercheurs ont pu montrer ainsi que les contextes favorables à la rupture et à la prise de risque pouvaient être associés à des mouvements protestataires, contre culturels, même si les contenus économiques proposés ne semblaient pas différents des modes d’entreprendre marchands et capitalistes. C’est particulièrement le cas du contexte de la Silicon Valley, aux USA, plus précisément en Californie, qui ne serait pas celui qu’il est sans les mouvements de la contreculture des années 1960- 1970.

Aussi comprendre les contextes de nouvelles formes d’entreprendre que sont les prises d’initiatives solidaires nous conduit à envisager comment convergent création d’activité, jugements sur l’action, critique et contestation, mobilisation collective et engagements dans la société. Cela revient à s’interroger sur les formes d’engagement, mais cela nécessite de faire le point sur le lien entre ces différentes notions.

Une prise d’initiative est un engagement

Chaque projet est le résultat d’un jugement sur l’action. Chaque projet est un engagement. Comme le précise Howard Becker (2006), cette notion d’engagement rend compte, ici, de lignes d’action cohérentes mises en œuvre par des individus qui ne dissocient pas leur action professionnelle de leur vie personnelle, dans une cohérence du comportement.
Ce lien entre jugement, action et engagement est au cœur des processus de prise d’initiative solidaire. C’est en ce sens que toute compréhension d’action d’entreprendre, de tout « entrepreneuriat », nécessite une analyse des jugements sous-jacents. Edouard Gardella (2006) montre que les systèmes explicatifs mobilisés par la sociologie de l’action privilégient souvent deux tendances. La première repose « sur une intériorisation par l’individu des normes et des valeurs partagées au sein d’un groupe ou d’une société entière » (Gardella, 2006, p.137). Cette tendance privilégie une conception de la socialisation comme inculcation d’habitus. La seconde tendance s’appuie sur la conception d’un individu rationnel, « capable de déterminer parfaitement en quoi consiste son intérêt, et d’adopter les moyens nécessaires à sa satisfaction » (idem). L’ordre social dans lequel sont censés s’inscrire les projets des créateurs est alors vu comme une coordination des intérêts individuels, et, l’on pourrait ajouter, comme une coordination de sujets moraux. Mais, une telle coordination est alors une façon d’ériger le marché comme une forme absolue d’organisation de société. Considérer qu’un individu ne pourrait être que gouverné par ses propres intérêts individuels et par des intérêts conçus en termes de compétition, de concurrence des intérêts économiques (conception des besoins et des modalités de les satisfaire), c’est en fait une représentation de la société comme structurée autour d’une représentation du marché. La sociologie pragmatique propose autre chose. Gardella s’appuie sur les travaux de Boltanski et Thévenot ( ), mais surtout sur ceux de Thévenot (2006) à propos de l’engagement, pour dépasser cette vision finalement assez classique entre socialisation et individualisme comme détermination des comportements économiques : « considérer l’action comme un « engagement » suppose une certaine rupture par rapport à l’homo oeconomicus » (Gardella, 2006, p.138). On peut ajouter que cela suppose aussi une rupture avec la conception dominante de la notion de projet comme pierre de base de toute action d’entreprendre (Zarifian). L’idée que le projet est d’abord, et par essence, individuel est une représentation socioéconomique qui se cale sur une représentation du marché structure de base des rapports sociaux. Et l’évocation d’équipe projet, de projet collectif, de projet tâtonnant ou construit progressivement, comme dans les théories de l’effectuation ( ), ne change rien à l’affaire. Dans toutes ces conceptions finalement convergentes, le projet est vu comme une différenciation par rapport à d’autres acteurs sociaux vus sous l’angle de la concurrence.

Je fais mienne cette conception de Gardella selon laquelle : « l’engagement trouve, dans ce cadre théorique (celui de Thévenot), son moteur et son unité conceptuelle dans le jugement, dans le jugement sur l’action (Thévenot, 2006, p.26), qui est surtout un jugement sur le moment de l’action » (Gardella, 2006, p.139). On pourrait dire, sur le moment et au moment de l’action. Le jugement est alors considéré comme l’opération cognitive et corporelle qui permet de sélectionner ce qui est pertinent pour l’action en cours (idem). Gardella note que cela n’est pas sans rappeler que cela s’inscrit dans une tradition de philosophie morale qui est celle de P. Ricœur (1990) lorsque ce dernier souligne le primat de la médiation réflexive sur la position immédiate du sujet. Agissant, les personnes pratiquent leurs jugements dans des situations concrètes et quotidiennes. Construisant leur justesse personnelle dans des exercices d’auto réflexivité, ils s’engagent dans des projets qui ne sont réductibles à la construction d’une différenciation concurrentielle.

Thévenot distingue trois régimes d’engagement (2006). Chaque régime donne un sens particulier aux projets qui y sont construits. Mais surtout ces trios régimes correspondent à des réalités différentes dont la personne concernée fait l’expérience.

Dans le régime, dit, de la « justification » (Cette proposition doit beaucoup aux travaux commune de Thévenot et Boltanski), chacun, dans la recherche de l’accord, s’efforce de légitimer sa position en argumentant sur des principes. Argumenter ne veut pas dire seulement parler, verbaliser, mais aussi mobiliser des objets, des preuves (par exemple, des maquettes, des schémas). Chacun monte alors en généralité. C’est le régime qui fait le lien avec les systèmes de pensée et les argumentations formalisées, éventuellement appuyées sur des institutions. En effet, tout ne relève pas de la seule situation présente, instantanée. Le contexte et les arguments ont une épaisseur historique, institutionnelle, légale…

Dans le régime, dit, du « plan », c’est l’adaptation de moyens à une fin pré établie qui est visée. C’est ici le régime le plus classique, celui auquel on réduit souvent l’univers du projet et, dans le cas de l’entreprendre, l’univers de la création d’activité interprétée en termes d’entrepreneuriat. L’individu y est appréhendé comme autonome, doté d’une intention personnelle, ayant un recours fonctionnel à son environnement.

Mais ces deux régimes sont à articuler avec un niveau d’action, autre régime, celui dit de la « familiarité ». L’acteur y est appréhendé comme seul, comme coordonnant ses pensées et mouvements avec un environnement d’objets.

Dissocier ces trois régimes d’engagement, ces trois modes d’action est une condition pour sortir d’une perspective assimilée à l’analyse du plan/projet, même enrichie de l’examen d’un contexte qui a alors toutes les chances d’être lui-même réduit à une seule dimension, sans profondeur historique, à interactions faibles et sans approche des familiarités concernées.

Pour Thévenot, ces trois régimes d’engagement se distinguent par le degré de généralisation des catégories du jugement mobilisées pour identifier et évaluer ce que l’on est en train de faire. Pour lui, le jugement se caractérise par trois traits fondamentaux : la qualification de ce qui est en train de se faire ; la clôture de la sélection des éléments pertinents ; la possibilité d’une révision (Gardella, 2006, p.146). Une continuité de processus de jugement articule qualification, clôture et révision, mais à des degrés différents des actes de jugements et donc des projets. L’action dont il est question ici est celle qui vise à faire du commun entre des personnes, à les faire entrer en coordination. Elle se compose et articule les trois régimes d’engagement, celui de la justification, de l’argumentation, qui suppose un jeu dans l’espace public, mais aussi celui de la familiarité qui suppose la prise en compte du domaine de l’intime, du familier, pour celui qui contribue à l’action de jugement dans l’espace public, espace où se construit le plan/projet alors que c’est pour lui une question intime. On voit alors que l’action se joue sur l’espace public mais s’appuie sur la mobilisation de l’intime des participants au plan, pour donner un sens commun et familier à tous. Plus encore que les participants, le porteur d’initiative, engagé davantage que les autres, construit une coordination qui est faite d’ajustements entre les participants, mais avant tout d’ajustements à soi-même. Mais ces ajustements à soi-même sont aussi des ajustements avec des supports et outils qui constituent le monde familier d’objets de chacun. En effet, le jugement n’est pas seulement un processus cognitif verbalisé, c’est aussi le recours à d’autres supports et micro processus évaluatifs relevant du perceptif sensoriel, s’exerçant à partir d’objets, de dispositifs, de lieux… L’engagement mobilise alors la personne dans toutes ses dimensions, corporelles, cognitives, affectives. Ainsi, l’engagement représente un choix qui suppose une réduction des possibles et permet le passage à l’action, à condition que l’on en ait les dispositifs adéquats.

Un engagement « biopolitique »

L’engagement tel que conçu par Thévenot, c’est toujours plus que l’engagement pour le plan /projet. C’est un engagement à la fois plus intime et plus global/sociétal. Le régime d’engagement, dit, de la justification sert de point de passage avec ce que, traditionnellement, on nomme engagement lorsqu’il s’agit de prise de position sociale et politique sur l’espace public. C’est bien l’expérience des membres du collectif Catalyst que de ne pas dissocier leur implication dans les projets individuels et collectifs qu’ils portent, de leur mode de vie et des mobilisations « alternatives » auxquelles ils participent. Les lieux dans lesquels ils exercent leurs activités et « vivent » (les espaces de coworking et autres tiers lieux) sont des bases actives pour ces engagements combinés. C’est d’ailleurs ce qui définit plus spécifiquement ces lieux, qui ne se réduisent pas à être des espaces de travail individuel partagés ou des espaces de télétravail comme on a parfois voulu les caractériser.

Les acteurs Catalyst au centre de ma réflexion sont attachés aux espaces qu’ils ont créés dans la mesure où ils permettent l’expression d’un engagement « biopolitique ». Ce terme d’engagement « biopolitique » est repris des travaux de Hardt et Negri, inspirés de Foucault, sur les nouvelles formes d’expression des conflits sociaux et politiques. Il veut souligner l’interpénétration croissante de l’économique, du politique, du social et du culturel dans la façon dont les acteurs vivent et mettent en cohérence leurs actions. Dans cette acception, l’engagement c’est tout à la fois une façon de vivre le rapport aux autres et un rapport à soi-même. C’est aussi le choix d’une cohérence de comportements et d’une position, critique mais constructive, en faveur d’un choix de sociabilité et, partant de là, de société. S’engager c’est alors se mobiliser, moins pour une critique de la société, que pour porter des initiatives créatrices de communs. Cet engagement s’inscrit dans la perspective déjà décrite d’autoréflexivité, d’interprétation des expériences et des épreuves, au cœur des parcours d’individuation. Ce qui est formateur des identités, l’est tout autant des prises de positions à valeur d’engagements.

Bibliographie

Adam M. (2009), Réinventer l’entrepreneuriat. Pour soi, pour nous, pour eux, Paris, L’Harmattan.

Becker H.S. (2006), « Notes sur le concept d’engagement », Tracés, n°11, p.177-192.

Gardella E. (2006), « Le jugement sur l’action. Note critique de L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement de L. Thévenot », Tracés, n°11, p.137-158.

Ricoeur P. (1990), Soi-même comme un autre, Paris, Seuil.

Thévenot L. (2006), L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte.

La Fabrique Sociale des Initiatives Solidaires

Introduction

Rien n’est moins évident que la prise d’initiative citoyenne solidaire. Le « pas de côté » qu’elle nécessite ne va pas de soi, tant sont prégnants les processus qui continuent de structurer la société salariale. La création d’activités ne se repère qu’au travers de processus faiblement questionnés et n’offrant, comme seule « alternative », que l’entrepreneuriat et l’indépendance libérale.
Le rapport à l’emploi est en question, du fait du poids d’un chômage permanent, mais aussi de formes nouvelles. Le « précariat » et l’  « intermittence » révèlent d’autres visages qu’une stricte flexibilité vécue négativement. Un « entrepreneuriat social » est désormais connu et, même, reconnu. Il bénéficie de l’action publique. Il a ses propres dispositifs d’appui. Cependant, les processus de prise d’initiative citoyenne solidaire doivent faire l’objet d’une investigation spécifique, approfondie.
De fait, des initiatives solidaires émergent, portées par des acteurs individuels et des collectifs. Elles ne sont que faiblement repérées. Nous les envisagerons sous trois dimensions.
La première dimension est celle de la prise d’initiative comme construction de positions et postures sociales. Se construire en porteur d’une telle initiative solidaire, c’est autre chose que d’endosser la position de l’entrepreneur, même social.
La deuxième dimension est celle des conditions de cet « agir collectif » spécifique, lorsqu’il prend des formes collaboratives et citoyennes. Des « collectifs » jouent un rôle moteur dans ces constructions de positions singulières. Ils ne peuvent être réduits à leur possible structure en réseaux ; ils sont des assemblages complexes de regroupements d’acteurs et de dispositifs, plus ou moins techniques, plus ou moins institués.
La troisième dimension aborde la question de l’institutionnalisation de l’entreprendre à laquelle correspondent ces prises d’initiative solidaire.
Le terrain de l’appui institutionnel à l’entreprendre est bien occupé. Des politiques en la matière se déploient à tous les niveaux de l’action publique, dans toutes les collectivités publiques, et du lycée à l’université. En France, les politiques nationales, locales, sont invitées à s’aligner sur les politiques européennes en la matière.
Établissant des rapports complexes avec ces politiques, des lieux et des dispositifs se font jour qui sont autant de creusets pour des initiatives collaboratives et solidaires. Les enquêtes que j’y mène me permettent de développer mes interrogations. Elles concernent des « collectifs » et des lieux d’émergence de projets alternatifs, ces désormais célèbres « tiers lieux » et les plateformes collaboratives qui se développent partout en France et en Europe. Elles sont menées dans le contexte français et, en particulier, la région Nord Pas de Calais.

1. Prendre l’initiative : construction singulière d’une justesse personnelle

Une position sociale autre que celle de l’entrepreneur ou du professionnel indépendant est-elle possible ?

Un fort consensus considère que toute initiative suppose un projet et que tout projet est une « entreprise », au sens que lui donne Hélène Vérin faisant l’histoire du mot (1982), et que toute entreprise a son entrepreneur. Entreprendre, c’est alors, d’abord, adopter une position économique, celle de l’acteur emblématique de la création d’activité et d’entreprise, le porteur de projet entrepreneurial, l’entrepreneur. Se distancier de ce type de problématique est difficile lorsqu’on veut rendre compte des processus de construction de singularités, voire d’identités, en lien avec la prise d’initiative, sans reprendre pour autant les concepts de l’action collective, politique, avec ses notions de militant, d’activiste.

Certains, semblant s’y opposer, ne font que conforter ce point de vue de l’entrepreneur.

Certains parlent d’entrepreneuriat social et en viennent à concevoir un profil d’entrepreneur qui serait rallié à un autre corpus de valeurs que celles de l’économie marchande orthodoxe. On insistera alors sur son adhésion à des systèmes de valeurs et à des pratiques correspondant à ces valeurs. Mais les processus de construction de la posture seraient les mêmes, à ceci près qu’ils seraient surplombés par un corps de valeurs morales. Les outils permettant au créateur de se mettre dans la position de l’entrepreneur seraient fondamentalement ceux de l’entrepreneuriat classique, sous réserve de les accompagner de modules portant sur les valeurs éthiques et les contextes politico économiques présidant à la construction et au développement de ces valeurs. Ces modules sont bien connus en entrepreneuriat social. Finalement, pour concevoir les dispositifs d’appuis et les processus de formation permettant de conforter cette position d’entrepreneur, les mêmes actions, de formation notamment, seront mobilisées, en y ajoutant les modules d’acquisition/renforcement des valeurs éthiques spécifiques.

D’autres valident aussi, de fait, cette idée d’un acteur porteur d’initiative solidaire comme entrepreneur, malgré lui dans ce second cas. Ici, le porteur d’initiative ne peut être qu’un entrepreneur produit de l’inculcation d’un habitus économique (Bourdieu, 2003; Chambard, 2013). Certes, les dispositifs de formation à l’entrepreneuriat, même « chapeautés » par un discours ouvert sur le thème de l’entrepreneuriat potentiellement, aussi, social et solidaire, peuvent être interprétés comme des tentatives d’inculcation d’un habitus entrepreneurial, non critiqué en tant que tel. Les raisons en sont la prégnance des modèles dominants de l’entreprendre, mais aussi parce que, comme dispositif pédagogique, rien d’autre n’existe ou n’est connu des organisateurs et que les autorités (politiques et universitaires) veulent mettre en œuvre rapidement des politiques en la matière sur base d’outils existants.

L’initiative solidaire : produire sa justesse personnelle

Échapper à ces approches réductrices suppose de porter son attention sur deux types de processus et sur leurs interactions. Il s’agit, d’une part, des micro processus individualisés de désocialisation, par rapport à la crise des appareils de socialisation primaire et secondaire, et de resocialisation volontaire au travers des interactions nouvelles dont l’acteur se fait le moteur et est le résultat.

La sociologie pragmatique y voit l’épreuve majeure par laquelle les individus, dans la diversité de leurs contextes, activent des micro processus de construction de leur singularité. La recherche nous rend vigilant sur les renversements qui s’opèrent dans ces dynamiques de socialisation (Castel, 1999 ; Vatin et, Bernard, 2007). Auparavant la socialisation « accordait les individus à la société, en les modelant en fonction des places sociales » (Martuccelli, 2010, p. 35), « aujourd’hui, (…) la socialisation plurielle apparaît comme une formidable machine de fabrication d’individus singularisés » (idem). Ainsi, la socialisation semble changer de sens, de moteur de l’intégration de l’individu à la société, elle devient la fabrique du processus d’individualisation. C’est donc en ayant en tête ces renversements qu’il faut s’interroger sur les liens paradoxaux du singulier et du solidaire.

A cette singularité correspond une double aspiration des individus à l’égalité de traitement et à la personnalisation des décisions les concernant. Des recherches (Renault, 2004 ; Dubet, 2006 ; Kellerhals et, Languin, 2008 ; Martuccelli, 2010) montrent la montée des sentiments d’injustice et des exigences de justice; une tension entre « l’exigence toujours incontournable de l’égalité et le souci croissant de la prise en compte des situations singulières » (Martuccelli, 2010, p. 23). Aspects politiques (Rosanvallon, 2011) et aspects économiques convergent dans le rapport fait entre étendue de la liberté et accès aux ressources (Sen, 2000a et 2000b). « La conscience et la sensibilité des individus à la différence, et à la variabilité constante des expériences, ont connu une incroyable exacerbation » (Martuccelli, 2010, p. 25). Cette sensibilité à la singularité se manifeste par la conception que des individus se font de leur place sociale. Hier, ces individus étaient positionnés d’une façon dominante, parfois unique, dans une perspective de classe ou tout au moins de strate. Cette position, sans disparaître, est concurrencée par une configuration d’appartenances à des réseaux de sociabilité. Tout cela est compatible avec le fait que nous vivons l’expérience d’une « grande société » qui se massifie au travers de « petits mondes », à la construction desquels nous participons ; et ce plutôt que par une opposition majeure entre la vie publique et la vie privée. C’est un aspect essentiel des petits mondes que sont les collectifs d’initiatives solidaires.

Le contexte de la prise d’initiative est fait d’une tension accrue entre standardisation et singularisation, et de sa généralisation à presque toutes les situations. D’un côté une affirmation identitaire peut enfermer dans l’appartenance à un groupe, à un réseau. D’un autre côté, l’affirmation d’une pluralité identitaire peut ouvrir à la singularité. Les situations sont néanmoins complexes ; « la standardisation peut devenir une source pour la singularité, et où, à l’inverse, le souci de singularité, en se radicalisant, cantonne au stéréotype » (Martuccelli, 2010, p. 28). Mais en même temps, la signification de la standardisation, la prise de conscience de sa force, est cernée en référence critique à la singularité ; dans la mesure où elle se pose en obstacle à l’épanouissement à la singularité. Ainsi, alors que la tension entre standardisation et singularisation était considérée comme structurelle, apparaît la nécessité de mieux comprendre une pluralité d’articulations possibles entre le singulier et le commun. C’est au cœur de ces articulations qu’émerge la perception des besoins, des usages possibles de biens et services à concevoir ou à diffuser, dans le cadre d’une économie collaborative. Tout cela conditionne la prise d’initiative.

Et donc la construction de cette singularité est ainsi le « pas de côté »; la construction que certains appellent une « justesse personnelle » (Martuccelli, 2010, p. 51). « Le but est moins d’incarner un modèle universel de vertu (comme dans l’arêté grecque), c’est-à-dire de donner forme à un modèle qui est déjà là, qui précède donc l’individu, que de parvenir à la réalisation singulière de soi la plus harmonieuse possible, à atteindre ainsi un idéal personnalisé en dehors de tout modèle d’évaluation et même —– à terme et comme idéal—- de toute idée de comparaison ou de concurrence à autrui » (idem). Ce n’est pas un ralliement idéologique et moral à un corps de valeurs. Et donc les processus de prise d’initiative et de création d’activités ne sont pas une forme d’entreprendre qui serait un ralliement à une conception vertueuse d’entrepreneuriat. Ils ne sont pas non plus positionnements atypiques ou marginaux. La position singulière expérimentée ne recherche pas l’originalité pour l’originalité. Elle est même singulière et solidaire, soucieuse de trouver son insertion dans des collectifs et porteuse de construction de ces collectifs.

Cette construction de singularité comme justesse personnelle cadre avec des pratiques et représentations qui ne relèvent pas d’une privatisation des comportements avec un retrait de liens politiques, d’une désaffection de la vie commune ou d’une valorisation exclusive de la vie privée, comme avec l’individualisme souvent décrit. Elle cadre paradoxalement avec une forte implication des individus dans la société.

Par hypothèse, les initiatives solidaires, avant d’être des projets de création d’activités et d’entreprises, sont des plateformes de construction collective de justesse de soi pour ceux qui y participent. Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. L’accent est mis sur l’intelligence collective et les outils et méthodes de travail collaboratif. Mes observations et entretiens réalisés montrent que l’objet même du travail collaboratif, sur les usages susceptibles de faire l’objet de création collaborative, peut changer et être orienté vers d’autres projets d’activité, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations de soi pour les individus rassemblés en collectifs.

L’initiative solidaire collaborative : un engagement

Cette construction de justesse de soi s’enrichit des réflexions sur l’engagement.

Des recherches sur les jeunes (Becquet, et De Linarès, 2005) nous montrent des formes d’engagement réelles mais différentes de ce qu’elles ont été.

Elles diffèrent d’une conception qui privilégie, voire réduit, l’engagement à l’engagement politique, syndical et associatif. L’engagement n’est alors pas l’adhésion à une organisation ou un corps de doctrines. Il apparaît plus composite, réversible, fragile, susceptible de recompositions multiples. Cet engagement se construit à différents niveaux de profondeur, dans la dynamique même des projets conçus et déployés (Thévenot, 2006 ; Barbier et, Trepos, 2007).

La compréhension de l’engagement est alors indissociable de celle des relations entre les processus de construction de justesses personnelles, la dynamique des objets/dispositifs et celle des projets.

L’observation de la dynamique des initiatives, de leur élaboration collective, de leur test, de leur structuration en projets, et donc de toutes les interactions qui président à leur conception et à leur déploiement nous montre ces micro processus collaboratifs. La priorité y est donnée à l’élaboration de règles, de chartes, de codes, souvent appelés codes sources en référence à l’univers et aux communautés du logiciel libre (Demazière et al., 2009 et, 2011).

C’est ce qui se construit dans les espaces alternatifs, que ce soit les tiers lieux (Oldenburg, 1999) ou les plateformes collaboratives. On peut ainsi les envisager comme des espaces de construction de soi, des espaces de socialisation, des chemins de traverse de la resocialisation. Ce point est important dans le contexte français qui donne la priorité à une insertion professionnelle précoce, déterminée par le niveau de diplôme et présidant à un parcours fait de beaucoup d’irréversibilité. D’autres pays européens, le Danemark par exemple, montrent des processus qui donnent le primat au temps de construction de soi, qui tirent parti du cumul des expériences personnelles, des parcours ouverts à l’extrascolaire. Dans les pays où ces parcours font l’objet d’un soutien public la problématique de l’engagement sur des espaces alternatifs se pose différemment.

2. Comprendre l’agir collectif solidaire

La dynamique des collectifs, assemblages de personnes et d’outils/dispositifs

Ainsi, les prises d’initiative sont indissociables des collectifs émergents qui leur offrent un cadre de conception. Il faut donc analyser les conditions de construction et d’expression d’engagements que manifestent ces initiatives. L’engagement ne précède pas, ou pas toujours, l’implication dans un collectif. Il se construit dans l’action, et dans l’action collective qui plus est, lorsqu’elle prend une forme d’organisation participative délibérative.

L’initiative est souvent perçue comme menant à une entreprise individuelle. C’est pour cela que la majeure partie des dispositifs institutionnalisés de soutien à la création d’activités et d’entreprises sont individualisés. Certes, on ne peut nier le rôle déterminant des individus dans des prises de position qui cadrent avec la singularité de leur parcours. Mais, ces individus sont indissociables des collectifs dont ils sont les membres. Ils sont tout autant construits par ces collectifs qu’ils ne les construisent. C’est ce qu’il faut approfondir, en identifiant des étapes de maturité et des cycles de vie des projets, et des collectifs qui les sous-tendent. Il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des « projets » —- Zarifian (2011) met en garde contre l’omniprésence de cette notion de projet-—, pour envisager la dynamique projective des collectifs, sans considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxe, les individualités, à l’action au sein des collectifs, sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés par certains ou définitivement non appropriables et appropriés.

Comprendre les logiques d’émergence et de développement des initiatives solidaires suppose alors de comprendre la dynamique des collectifs citoyens. Ce qui le permet s’appuie sur la convergence de recherches portant sur la dynamique des collectifs, de leurs agents et de leurs outils (Latour, 1994, et 1999; Barbier et, Trepos, 2007), sur le développement humain basé sur la croissance des capacités (de Munck, Zimmermann et al., 2008), et sur la gouvernance des biens communs (Ostrom, 1990 ; Flahaut, 2008). Il faut envisager le moteur de la créativité citoyenne collaborative comme la construction simultanée, d’une part, de capacités d’action et d’autonomie dans l’action chez les membres des collectifs, et, d’autre part, d’un bien commun conçu et porté par eux. Ces collectifs ne sont pas de simples regroupements d’individus porteurs de représentations communes de l’action. Ils existent dans la mesure où ils s’outillent et sont outillés par des objets supports d’actions et autres dispositifs d’expérimentation. L’analyse des « collectifs », comme nous l’indique la recherche en la matière (celle de Latour), suppose de distinguer les éléments humains et non humains, et donc les personnes et les objets techniques, méthodologiques, matériels et immatériels que les groupes créent, mais aussi qui les créent et les transforment en tant que groupes et en tant que personnes, selon différents régimes et niveaux d’engagement. La compréhension dynamique des collectifs nous conduit à envisager les acteurs sociaux dans la spécificité de leurs inter relations, et dans la façon dont ils mobilisent et sont mobilisés par les outils et les dispositifs que, tout à la fois, ils conçoivent mais qui organisent et cadrent l’action, qui les cadrent eux-mêmes et les orientent. Ces outils et dispositifs sont donc tout à la fois les supports et les produits de leurs interactions.

La fabrique sociale des initiatives solidaires

On peut alors parler de fabrique sociale de l’initiative solidaire, collaborative et citoyenne, d’une fabrique d’engagements et de projets. Cet espace de créativité et d’agir collectif montre bien les trois axes d’expansion des collectifs que sont les regroupements de personnes, les dispositifs supports et les engagements. En reprenant les notions avancées par Boltanski et Thévenot (1991), on peut dire que cet espace est celui des opérations de jugements et de justification, de mise à l’épreuve des grandeurs, de constructions de compromis, interprétés par des acteurs en quête de justesse d’eux-mêmes.

Parlant de fabrique sociale des initiatives, il est souvent fait référence à de l’ « intelligence collective ». Cette terminologie traduit chez ceux qui la promeuvent une double dimension de réflexivité, une dimension éthico-politique qui souligne la construction collective du sens de l’action, et une dimension plus méthodologique qui définit des modèles d’action pour la capitalisation/démultiplication des dynamiques de prise d’initiatives et de projets. On en verra l’importance pour interpréter l’évolution des appuis institutionnels à l’initiative et à l’entreprendre. L’enquête empirique qui permet d’argumenter les points précédents montre la difficulté de dissocier, d’une part, les groupes d’acteurs de leurs dispositifs supports et, d’autre part, les principes, règles et codes élaborés lors des interactions, à l’épreuve des jugements et compromis, des outils et méthodes permettant ces élaborations. Les dispositifs supports sont ici des lieux, des espaces de co working, mais aussi des plateformes numériques. Ces dernières se définissent comme des supports collaboratifs, souvent basées sur des technologies issues de l’open source et du logiciel libre (Imagination for People, Unisson, etc.). Ainsi la plateforme « Imagination for People » représente un cas particulier qui mérite une étude en soi. C’est tout à la fois une plateforme de projets en économie solidaire, collaborative, mais aussi un support de travail  collaboratif, de web conférences permettant d’alimenter le site avec des projets formalisés en direct, le site lui-même évoluant en direct dans ses fonctionnalités. Des analyses complémentaires sont en cours concernant les plateformes créées depuis, dans les contextes français (à Lille et à Brest, notamment).

Au cœur de la fabrique : les enjeux économiques, politiques et de transition sociétale

Les approches critiques en économie politique solidaire posent la question des modèles économiques de développement, de l’importance donnée aux biens communs et à leur gouvernance, sous l’angle de leur redistribution et sous celui de leur construction (Coutrot, Flacher et, Méda, 2011).
La critique doit être menée sous le triple point de vue 1) du rapport à un travail libéré, 2) du processus délibératif qui préside à la mise en œuvre et à l’élaboration collective des activités concrètes, et 3) de la nature de ces activités sous l’angle de la construction d’un bien commun.

Mieux comprendre ce que les porteurs d’alternatives collaboratives ont à nous apprendre sur une issue possible à la crise du travail est une vraie urgence, pourquoi ? Parce que toute crise et recomposition sociale est d’abord une question sur le travail. Y répondre suppose d’expliquer pourquoi et comment le travail a été institué en valeur centrale, clef de toute transformation sociétale. Il faudrait aussi comprendre comment de la question du travail on est passé à celle du salariat et de l’emploi ainsi qu’à celle de la compétence pour l’emploi, comment la modélisation et l’institution du travail se sont cristallisées dans l’État Providence. Comprenant cela, crise du travail et crise de l’État Providence ne peuvent alors qu’aller de pair.

Dans ces initiatives collaboratives, les propositions d’activité, et le travail organisé qui les rend possible, sont faites à l’aune des interactions citoyennes qu’elles doivent permettre. Les modes de conception et de mise en œuvre de ces initiatives montrent bien que le travail qu’elles supposent a une nature politique (Ferreras 2007, p. 129), et ce pour deux raisons. Parce que chacune des activités et des situations de travail est l’objet d’une prise de position par rapport à une insertion et à un positionnement au sein de collectifs d’action. Et aussi parce qu’alors ce travail est indissociable d’opérations de jugement éthico-politique. Dans nos contextes démocratiques, et en particulier ceux dans lesquels s’opèrent les prises d’initiative citoyennes, une méta norme de justice constitue le fond politique de l’agir collectif. L’exercice du travail doit alors contribuer à un approfondissement de la culture et des fonctionnements démocratiques. Or, la régulation qui prévaut dans la sphère publique de nos contextes est celle de la délibération sur les conceptions du juste. Ces conceptions sont celles élaborées aussi bien par Rawls que par Habermas et Apel. Une description fine du montage des projets au travers des outils de travail collaboratif nous montrerait l’impact du délibératif au cœur même du travail, celui d’élaboration des projets par exemple. Mais ce recours au mode délibératif s’exerce parce que les acteurs déploient leur singularité en osmose avec les collectifs d’action auxquels ils participent. Ces collectifs sont les acteurs essentiels des opérations de jugement qui activent des processus de sélection des options, d’argumentation, de validation et de formalisation des jugements. En fait, là où une analyse classique du travail mobiliserait les notions d’activité, de tâche et de compétence, l’analyse du travail de ces collectifs d’action privilégie les micro processus de jugement (sélection, argumentation, validation,). Ce point est important pour comprendre toute dynamique de capitalisation, mutualisation et diffusion des expériences de prise d’initiatives collaboratives.

Les initiatives des porteurs d’alternatives citoyennes participent de ce désenchantement du travail et de ce ré enchantement du politique, si politique veut dire engagement des individus sur la sphère publique et pour la constitution et la mise à disposition de biens communs. Ces acteurs créent une dynamique de déploiement de capacités à un agir collectif, solution à la crise du travail qui se traduit par la crise de l’emploi et par celle des institutions de régulation du travail et de son État Providence. Alors que l’on continue souvent à évaluer leur action avec des indicateurs de mesure du travail et à l’aune de la création d’emplois, il faut comprendre les modèles alternatifs dont ils sont porteurs du point de vue d’un déploiement de capacités. Il en émerge les conditions particulières de conception et de portage d’initiatives. Les questions centrales sont alors celles du transfert des connaissances et savoir-faire, ainsi que de la démultiplication des projets, de l’accélération de projets associés, et donc de l’importance donnée à une logique de mutualisation- capitalisation de l’expérience. Répondre à ces questions, c’est aussi aborder celle du changement d’échelles de la prise d’initiative et donc celle de la transition sociale et politique. L’accent sera mis ici sur les pratiques de mutualisation-capitalisation des initiatives, les points de repère de l’action que les collectifs se donnent pour tirer parti des expériences, pour en dégager des leçons collectives, pour créer des outils d’accélération et de multiplication. Dans le respect de la spécificité d’une dynamique collective citoyenne, il faut en dégager des éléments d’une ingénierie de transformation qui n’en désapproprie pas les acteurs, mais bien au contraire se préoccupe de les rendre complètement partenaires d’un développement citoyen.

Dès 2013, cette recherche s’est développée sur un mode collaboratif. La méthodologie mise en œuvre a consisté à tisser des relations étroites avec les acteurs déterminants de ces processus alternatifs de création d’activités dans le Nord Pas de Calais. Cela s’est traduit par une implication continue, tout au long de l’année, dans la plupart des événements marquants des espaces de création et d’innovation que sont les espaces de coworking de la métropole lilloise. Cela s’est également traduit par un partenariat étroit avec les membres du collectif Catalyst. Plus encore que de type ethnographique, et mobilisant les différentes méthodes d’enquête de terrain, ce partenariat de recherche a débouché sur le développement en commun de plateformes collaboratives, supports de cette production de connaissances et de savoirs pour l’action. Il a ainsi permis le développement de la plateforme Unisson vers laquelle a convergé le produit de la mutualisation et de la capitalisation des expérimentations. Des partenariats ont été noués avec des acteurs chercheurs engagés dans des processus similaires dans d’autres contextes régionaux, le contexte Breton particulièrement. Cette recherche va se poursuivre en 2015-2016. Elle concernera les liens établis entre les initiatives, leurs collectifs porteurs, leurs communautés d’usagers et les différentes catégories de citoyens positionnés sur l’espace public. Elle concernera aussi les formes de gouvernance initiées, les niveaux d’implication et d’engagement ; proposant ainsi un croisement des problématiques de la prise d’initiative alternative et de la participation citoyenne.

En guise de conclusion : Trois modèles d’appuis institutionnels à l’entreprendre

Un repérage de collectifs d’un genre nouveau, véritables collectifs « catalyseurs-démultiplicateurs » a été réalisé. Les acteurs qui les constituent ne se contentent pas de rassembler ou porter ensemble des projets bien identifiés. Leurs actions, sous des formes d’organisation et de gouvernance spécifiques, consistent aussi à générer, accélérer et démultiplier des initiatives, prises par eux ou par d’autres. Il s’agit alors moins d’un « accompagnement », selon le vocabulaire utilisé dans les conceptions orthodoxes de l’entrepreneuriat, qu’un appui à d’autres collectifs qu’ils contribuent à renforcer. Cependant, ces appuis à l’entreprendre solidaire et collaboratif, l’action publique éprouve des difficultés à les aider et à les institutionnaliser. Elle ne les discerne pas vraiment. Elle réduit souvent la décision publique à l’expression et à l’évaluation par des représentants élus ou institués et réserve la sphère du jugement éthico-politique aux seules organisations reconnues sur l’espace public. Les politiques publiques mises en œuvre isolent et différencient les individus. Elles les classent en grandes catégories sociologiques : les jeunes, les femmes, ceux d’origine étrangère, etc. Elles reconnaissent prioritairement des collectifs structurés, sous des formes institutionnelles stabilisées : des associations, des territoires représentés par des collectivités publiques territoriales. Certes, ces collectifs institués sont des éléments importants de dynamiques socio-politiques en émergence. Ils sont le produit stabilisé des interactions citoyennes antérieures. Leur prise en compte est essentielle pour comprendre les dynamiques socio-politiques qu’ils impactent fortement en fournissant un cadre institutionnel à ces initiatives. Mais, l’analyse ne peut se réduire à la prise en considération de ces seuls collectifs institués. Il convient en effet d’explorer tous les collectifs, à leur différent degré d’institution, selon qu’ils participent au déclenchement, au maintien-renforcement ou au développement des dynamiques de prises d’initiatives. Il faut alors envisager les appuis institutionnels et la place qu’ils sont susceptibles de tenir pour conforter, accélérer et démultiplier les dynamiques de l’entreprendre.

Trois formes peuvent être dégagées et potentiellement combinées, correspondant à autant de contextes historiques. Il s’agit de l’ « appariement » ; la relation de soutien est ici avant tout interindividuelle et vise le renforcement des positions individuelles. Il s’agit aussi de l’ « incubation », correspondant aux logiques classiques de l’entrepreneuriat centré sur des produits et services explicités en termes de marché. Enfin, il s’agit surtout d’un appui particulier, forme collective en soutien à l’expérimentation de l’entreprendre collaboratif que nous pourrions appeler « catalyse », et dont il s’agirait d’en expliciter l’ingénierie spécifique, par delà la référence globale à l’ « intelligence collective ».

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