Archives de catégorie : Articles en français

Accompagnement et création d’activités, les appuis publics à l’entreprendre et à la mise en communs : Enjeux et tensions

Introduction

De nouvelles pratiques de création d’activités et d’ « entreprendre » émergent. Elles mettent en avant des formes d’accompagnement des individus et des projets qui se veulent collectives ou destinées à des collectifs. Parfois, elles correspondent à un déni de l’accompagnement individualisé ou d’un accompagnement qui ne concernerait qu’une seule personne, même porteuse principale d’un projet. Elles font aussi parfois référence à des rapports, dits, de pairs à pairs  dans lesquels les « collectifs » seraient les accompagnateurs d’autres. Les notions mises en avant seront celles du partage de l’expérience et de la mutualisation des ressources. Mais ces pratiques émergentes ont à se caler avec des logiques d’appuis publics à la création d’activités qui perdurent. Certes, les dispositifs en appui aux formes de l’entreprendre et les logiques d’accompagnement qui les mettent en œuvre connaissent des transformations sous la pression de ces nouvelles pratiques. Mais, par-delà les intentions d’appuyer d’autres parcours de création, par exemple ceux qui prônent des démarches alternatives au titre d’une économie solidaire ou basé sur des communs, les dispositifs institués et leurs formes d’accompagnement persistent. Les projets porteurs de finalités alternatives (solidarité, ressources en communs…) doivent alors prendre les chemins sinueux d’un parcours qui les fera ruser avec les objectifs et les contraintes de ces dispositifs d’appui, en utiliser certaines modalités, rendant possible des financements par exemple, tout en tentant de les réadapter à leurs finalités. Souvent, par-delà les intentions affichés, la force normative des dispositifs les fera prendre un autre chemin que celui envisagé au moment de la prise d’initiative. Mais dans le même temps, l’ensemble des formes d’appui à l’entreprendre qui s’est instituée depuis les années 1980 au titre de l’ « entrepreneuriat » n’est pas sans connaître de notables transformations face aux conditions nouvelles de la création d’activités dans une crise du rapport au travail, du financement par capitalisation, et dans un contexte où la question de la responsabilité sociale des entreprises est davantage posée, à défaut d’être majoritairement entendue.

Comment comprendre les tensions qui se font jour ? Comment cela modifie-t-il les logiques des appuis à l’entreprendre et les dispositifs d’accompagnement qui les mettent en œuvre ? Quels sont les effets de ces transformations sur ces dispositifs et sur ceux qui en sont les promoteurs et les opérateurs ? En quoi les pratiques émergentes de création d’activité modifient-elles les dispositifs existants ou suscitent-elles des dispositifs alternatifs ?

 

Les paradoxes de l’ « accompagnement »

La notion d’ « accompagnement » est désormais mise en avant pour tous les dispositifs en appuis des démarches de création d’activités. De fait elle joue un rôle clef dans la prise d’initiatives solidaires et les projets collectifs. On pourrait n’y voir que la transmission de compétences et de méthodologies pour des populations déficitaires de capacités d’action collective et de projection dans de nouvelles activités. Ce serait ne pas comprendre le rôle que jouent ces méthodes et compétences en appui à l’entreprendre que de ne voir que cette dimension méthodologique, technique.

L’accompagnement est une mise en forme du projet d’entreprendre. C’est le choix d’un agencement socio organisationnel et d’une modélisation économique. C’est aussi un mode de positionnement sociologique dans un univers professionnel et de reconnaissance dans l’espace public. Par-delà les argumentaires par lesquels les dispositifs d’accompagnement sont institués et financés, toujours au nom d’une neutralité axiologique, ils jouent un rôle majeur dans la construction des individus et des collectifs en tant qu’acteurs économiques.

La notion d’ « accompagnement » est centrale pour tous ceux qui s’intéressent à l’action publique. Elle a supplanté celle d’assistance et d’animation. Son recours s’étend des contextes qui l’ont vue émerger à propos des situations de formation vers de nouveaux contextes et de nouvelles catégories sociales cibles ; les populations en difficulté, ou, tout au moins, en profonde transition sociale ou socioprofessionnelle. Cette notion croise celles d’initiative et de prise d’initiative. On peut même considérer que toute initiative solidaire n’est perceptible, et ne peut impacter l’espace public, que dans la mesure où il y a accompagnement ; que cet accompagnement concerne le ou les porteurs de cette initiative ou le projet qui lui correspond. S’interroger sur les formes prises par cet accompagnement en revient à s’interroger sur les processus de prises d’initiative eux-mêmes. Comment interpréter l’importance donnée à ces notions, quels enjeux cela recouvre-t-il ?

Alors que de nombreuses initiatives, qualifiées de solidaires et de citoyennes, se font jour, leur dynamique et leurs contenus peuvent varier. Mais ce terme d’initiative souligne le fait que des personnes entrent en interactions, se rencontrent, se lient pour porter collectivement un projet, une action projetée, s’efforcent de se faire reconnaître dans cet acte collectif, se donnent un minimum d’organisation collective, formelle ou informelle, cherchent à financer cette action, etc. Les acteurs publics et les medias en soulignent l’impact dans l’espace public. Ces initiatives, quel qu’en soit l’objet, sont présentées comme émergentes et comme des réponses fragiles à la perte de lien social, à l’individualisation et à la destruction des grands systèmes de socialisation. Elles sont aussi décrites comme toujours susceptibles d’être remises en cause. Parfois le lien est fait avec d’autres contextes d’émergence de telles initiatives, plus anciens, par exemple à l’origine du mouvement associatif, ou ailleurs dans le monde.

Que recouvre le phénomène « accompagnement » ? Quelles en sont les pratiques concrètes ? Quels dispositifs permettent-ils de les rendre possible, de les activer, de les financer ? Quels sont les profils, les positions, les postures, les parcours de ceux dont c’est l’activité principale ou qui en font métier ?

Il apparaît bien que l’on a affaire à un phénomène important, ne serait-ce que du point de vue des financements qu’il mobilise. Il occupe une place déterminante pour assurer le déploiement d’une forme d’action publique et pour rendre possible des dynamiques d’actions collectives. Il a de fortes répercussions sur les types d’engagement des citoyens, sur leurs comportements et leurs pratiques dans l’espace public. Il peut être appréhendé sous ses trois aspects : les pratiques générées, les dispositifs qui rendent possibles ces pratiques, les acteurs qui en sont les créateurs et les opérateurs. Une sociologie du, ou des, monde(s) de l’accompagnement est alors indispensable à la compréhension des dynamiques socio politiques qui se jouent sur cet espace. Il faut alors s’interroger sur les paradoxes et les enjeux auxquels ces pratiques d’accompagnement correspondent. Ainsi, le moindre de ces paradoxes et enjeux n’est-il pas de recourir à de l’accompagnement pour participer à la construction d’une autonomie par l’action collective et de l’émancipation par rapport à des droits qui ont de la difficulté à se voir reconnus et à se mettre en œuvre ? Un autre de ces paradoxes n’est-il pas celui qui voit dans des dispositifs financés par les institutions le moyen d’une autre logique d’institution ? Au moment où les questions du travail, de l’emploi, mais aussi celles de la création d’activités et d’entreprises, occupent le devant de la scène publique mais où les actions collectives peinent à se structurer et à se fédérer, comme cela a pu se faire dans le passé, il devient urgent de mieux comprendre les dynamiques socio politiques dans lesquelles les pratiques d’accompagnement interviennent.

 

Extension des mondes de l’accompagnement : les bases d’un consensus

Si les pratiques prolifèrent c’est parce que les dispositifs qui les promeuvent et les financent sont eux-mêmes nombreux. Ces dispositifs sont portés par des agents en charge de leur conception, de leur financement et de leur supervision. Ils sont mis en œuvre par une diversité d’acteurs sociaux dont c’est le métier et/ou la raison d’être, souvent ce qui constitue aussi, soit l’emploi, soit l’essentiel de leur revenu.

Elles sont prépondérantes dans les politiques de soutien à la création d’entreprise qui sont en fait souvent prioritairement des politiques de lutte contre le chômage par la création individuelle de son propre emploi.

Nous les retrouvons à l’œuvre dans les politiques de l’action sociale avec les pratiques de l’action sociale, assistance sociale, celles des CAF (caisses d’allocations familiales) et des Départements. Nous les retrouvons aussi mobilisées dans les nouvelles politiques d’emploi.

Ainsi, l’accompagnement est partout. La notion est désormais indissociable de toute politique publique. Elle résiste même aux  dénonciations dont font l’objet certaines politiques en direction des plus défavorisés au nom du refus de l’assistance. Elle fait consensus. Dire cela, c’est déjà signifier que, des politiques publiques sont nécessaires, qu’elles le sont du fait de la crise de certains processus de socialisation qui assuraient une qualité d’interactions et de liens sociaux que les politiques publiques outillées de dispositifs d’accompagnement s’efforcent de recomposer. Parler de consensus, c’est alors dire qu’un constat a mimima est partagé par la grande majorité, que les pratiques qui la mettent en œuvre se généralisent et ne sont plus alors objet de discussions. L’accompagnement, ses différentes formulations, les pratiques dont elles sont l’objet, les acteurs qui les mettent en œuvre, constituent  un champ idéologique et politique inscrit dans l’espace public.

Les métaphores du « cheminement », du « partage du pain, en chemin… », tiennent lieu de problématique, voire de théorie. Elle s’enracine dans une mise en perspective de la relation pédagogique. Proche alors de la relation établie dans les actions de formation, nourrie des développements sur les dispositifs de formation action, elle se dégage de l’inculcation pour aller vers du développement autonome. Il s’agirait alors d’une nouvelle pédagogie de la norme et de l’institution. L’accompagnement serait alors le produit des transformations en parallèle des politiques éducatives et des institutions de formation. Il serait aussi le produit des politiques publiques visant la jeunesse, de l’éducation à l’animation.

Une autre de ces évidences, de nature à différencier tout accompagnement de pratiques de développement personnel ou de « coaching », serait son caractère collectif. Le processus d’accompagnement ciblerait et agirait en relation avec un groupe, un collectif et non plus avec des individus juxtaposés, au titre d’un « public » cible, comme dans nombre d’actions générées dans le cadre de politiques publiques. Ce qui est alors mis au compte de l’accompagnement se ressource de pratiques et de développements théoriques déjà largement développés au titre de la pratique de la dynamique des groupes et de toute une psychosociologie de la relation. Le monde de l’accompagnement permet alors un approfondissement de ces techniques, de ces développements idéologico pratiques exprimés en termes de facilitation, d’intelligence collective, etc.

Les dispositifs d’accompagnement sont variés, ou tendent à se diversifier. A ceux de l’entrepreneuriat, promus à partir des années 1980 et qui ont depuis outillés le « monde » de la création d’entreprise, se sont ajoutés ceux de l’entrepreneuriat dit social, puis ceux qui visent à soutenir la création d’activités, souvent impulsés par des processus associatifs, mise en tension par la nécessité désormais requise de déboucher urgemment sur une valorisation marchande des activités et des emplois créés.

Plus récemment, des dispositifs d’accompagnement à la création d’activités s’expérimentent qui s’émancipent de ces objectifs de valorisation marchande exclusive et à court terme. Ils s’inscrivent dans des politiques destinées à promouvoir un « entreprendre autrement », visant prioritairement des populations éloignées des conditions socio-économiques de l’entrepreneuriat mises en avant précédemment. Ils visent une viabilité économique des activités créées, dans un renouvellement de l’argumentation, en matière de financement, de mobilisation de ressources et d’ouverture des logiques de valorisation économique. Ces dispositifs sont souvent associés à des politiques publiques axées sur le développement des quartiers et des territoires, dits, en transition, par exemple. On les retrouve dans les actions sur les quartiers prioritaires « politique de la ville »,  sur le thème de la « ville renouvelée », avec des financements qui  associent les collectivités territoriales à la Caisse des Dépôts et Consignations.

Ces dispositifs s’ajoutent ainsi à ceux de l’entrepreneuriat classique qui continuent de mobiliser la majorité du financement en soutien. Ces derniers continuent de représenter la face instituée et légitimée du soutien public à une création d’activités indissociable du modèle économique de l’entreprise capitalisée par des formes capitalistes ordinaires, mais dont les structures, pour évidentes et « naturelles » qu’elles soient présentées, n’en constituent pas moins un moment daté de l’histoire sociale et économique.

Mais, par bien des aspects, les modèles d’organisation et de structuration des « entreprises » sous-jacents à la création d’entreprise apparaissent pour le moins déstabilisés et en forte évolution. L’urgence de nouveaux rapports au travail s’exprime. La mise en avant de rapports qui, pour beaucoup, quelle que soit leur argumentation, renvoient à la coopération, en est la raison majeure. De plus, la faible création d’emplois ordinaires par défaillance du « marché de l’emploi » nécessite de construire des solutions hors marché. On constate la même déstabilisation des positions socio professionnelles notamment de ceux qui, au travers de ces dispositifs, tentent de se professionnaliser sur la mise à disposition sociale de ces dispositifs d’accompagnement.

Ainsi, en même temps que se diversifie la gamme des dispositifs d’appui aux parcours de création d’activités et les positions sociales de ceux qui en assurent la mise en œuvre en lien avec des populations elles-mêmes diversifiées, le discours et leurs référentiels concernant l’accompagnement font l’objet de notables approfondissements.

 

Les milieux et contextes de l’accompagnement, les mondes de la création d’activité, des champs différents : normalisation, fixation et transgression

Peut-on parler d’accompagnement sans faire référence au contexte dans lequel ses pratiques spécifiques interviennent ?

On constate une diversité de contextes constituant autant de « milieux » entrepreneuriaux, différents. Peut-on séparer les processus de création d’activités de ces contextes qui les voient éclore ? Certes, on peut voir ces processus comme une succession de relations inter individuelles d’aide et de soutien. Mais, ne risque-t-on pas alors de ne pas comprendre la dynamique qui initie la prise d’initiative et la construction progressive d’activités ? Cette dynamique s’opère par tout un ensemble de mise en interactions entre des individus participant à des fonctionnements collectifs de différents niveaux d’intégration et d’engagement.

Parler de « milieux » c’est une autre façon de parler d’  « écosystème ». La notion d’écosystème souvent employée, y compris par les acteurs et décideurs des politiques publiques, prend en considération l’existence de relations entre une diversité d’acteurs. Mais elle est peu souvent utilisée, par ces mêmes acteurs, pour qualifier la nature de ces mêmes relations. Ces relations relèvent-elles de la coopération, de la domination de certains sur les autres, voire de relations de prédation ? On peut même faire l’hypothèse qu’elle est mobilisée pour créer les conditions d’une cohabitation des acteurs en vue de les engager dans un projet collectif partagé, sur une base territoriale par exemple, tout en n’explicitant pas la nature de rapports qui peuvent être de domination ou de subordination, ou en les réduisant et normalisant en relations contractuels et transactions marchandes. Parler de « milieux », ou on pourrait parler de « champ » pour reprendre le concept de Pierre Bourdieu, permet de faire l’hypothèse que ces relations sont explicitées et potentiellement reconstruites, ou pas, sur d’autres bases, privilégiant des rapports de coopération, de co construction ou de co création, par exemple.

Faire référence à des contextes, c’est avancer l’hypothèse que ces milieux créent leur environnement socio technique et institutionnel par la fabrique de leurs systèmes de relations et de positions socioéconomiques. Ce contexte est alors fait de liens, relations, de lieux d’interactions et coopérations, de dispositifs d’aide et d’accès à des ressources (matérielles, immatérielles, financières).

Chaque contexte est créé, et se donne à voir, au sein de l’espace public. A ce titre, il relève autant de logiques privées, relevant des systèmes d’action des acteurs sociaux, que publiques, en lien avec les  modes d’action publique et les dispositifs institutionnels spécifiques.

Les dispositifs dans lesquels opèrent des pratiques d’accompagnement sont censés ne pas intervenir sur le contenu des projets de création et n’apporter que des méthodes et des compétences neutres de tout enjeu social. Mais, de fait, ils sont outillés et argumentés pour faire coïncider des dynamiques d’action avec des modes d’organisation sociale et de valorisation économique spécifique, peu souvent explicités en tant que tels. Ainsi, ceux présentés comme relevant de l’entrepreneuriat véhiculent une logique d’action qui démarre par la mise en situation d’un « créateur » porteur d’une idée de produit/service susceptible de trouver une valorisation exclusivement marchande – Ce à quoi on identifie souvent le « modèle économique » – et dans le cadre d’une structuration juridique immédiate. La dynamique de création des activités s’inscrit dans une représentation de l’entreprise et de l’entrepreneur.

Ces dispositifs d’appuis à l’entrepreneuriat sont organisés à partir d’une représentation centrale de ce que doit être l’arrangement socio organisationnel « entreprise » et d’un mode de valorisation économique exclusive qui relèvent d’une normalisation socio –économique. Il s’agit bien d’un effet de normalisation qui est une simplification au nom d’une efficacité socio-économique à court terme.

Mais cet effet peut se révéler contradictoire avec certaines conditions spécifiques visées par les projets initiaux. C’est le cas lorsque ceux-ci sont développés sur base d’initiatives solidaires dont l’arrangement socio organisationnel généré par la démarche collective et la viabilisation économique supposent des démarches de construction d’acteurs économiques plus complexes et plus longues.

Une analyse tout à fait comparable s’impose s’agissant des politiques et des dispositifs d’aide à l’insertion professionnelle. Il faudrait envisager alors les conditions de mise en œuvre des modalités de l’ « insertion par l’activité économique » (IAE). C’est le cas avec les modalités déjà anciennes des entreprises d’insertion, bien reconnues au titre de l’économie sociale et solidaire (ESS), avec une création d’entreprise spécifique susceptible de trouver une rentabilité tout en intégrant des contrats d’emplois aidés. Mais, on pourrait regarder sous le même angle les créations d’entreprises, dites, inversées, les entreprises à but d’emploi (EBE), créées récemment dans le cadre du projet expérimental, dit « Territoire Zéro Chômeur » (TZC). Dans ce type de projets, portés en partenariat entre les institutions d’indemnisation du chômage, les collectivités territoriales et le secteur associatif, des emplois « normaux », en CDI, sont créés d’abord pour des chômeurs de longue durée qui doivent ensuite être accompagnés pour trouver des activités marchandes rentables pour faire perdurer l’entreprise. Dans les deux cas, le caractère très nouveau et innovant des dispositifs n’est vraisemblablement pas sans impact sur les personnes concernées qui retrouvent ainsi des capacités d’existence et d’action économiques. Néanmoins, la création d’entreprise et la formalisation des emplois créés demeurent dans les mêmes normes entrepreneuriales.

L’accompagnement des projets associatifs qui visent à la création d’activités pose les mêmes questions et sont confrontés aux mêmes enjeux. Les pratiques d’accompagnement interviennent dans une tension entre des processus de création correspondant à des objectifs d’utilité sociale, de modes coopératif de travail, parfois à des expérimentations en modes contributifs de rémunération des personnes impliquées, en lien avec la mise en question du bénévolat dans les associations, et les normes d’action induites par les dispositifs d’appui entrepreneuriaux financés par les institutions publiques.

Les processus de création et les appuis, dispositifs et modes d’accompagnement, qu’ils requièrent ne sont pas seulement plus complexes, parce que concernant plus d’acteurs dans de nouvelles interactions, et plus longs. Ils supposent aussi que soient transgressées et modifiées des logiques argumentatives. Ces logiques concernent les acteurs visés par les dispositifs. Le créateur n’est plus le sujet individualisé du parcours de création. Il est un acteur réinséré dans un contexte, une communauté, un collectif. Ces processus alternatifs impactent les arrangements organisationnels ; par exemple associant les usagers et les producteurs dans le développement des activités. Ils concernent enfin la valorisation économique ; par le recours à des modèles de réciprocité pour l’exploitation mutualisée de ressources comme base d’une valorisation associant des transactions marchandes à d’autres mode de financement et de revenus.

On voit que, face à cette complexité, le mode « start up » de création d’activité représente l’efficacité entrepreneuriale maximum, celle qui correspond le mieux aux logiques argumentatives basées sur une valorisation consistant à « écrémer » la valeur marchande immédiatement disponible sans se préoccuper d’autres constructions (arrangements sociaux sur base d’utilité sociale reconnue, viabilisation économique par la réciprocité sur base de ressources partagées). Le paradoxe est que ce mode, ou tout au moins cette appellation, à défaut de son mode d’action, est repris dans certaines initiatives de création d’activités développés par des communautés d’acteurs sur des bassins d’usages et de ressources spécifiques. On en a l’exemple avec un programme appelé « start up de territoire », dans les Hauts de France.

On pourrait analyser finement les parcours de création développés sous les modes de l’économie sociale et solidaire (ESS) avec les labels de l’entrepreneuriat dit social ou de l’entreprendre autrement, dans ce qu’ils relèvent de normalisation simplification des modèles de création et ce qu’ils introduisent d’ouvertures transgressifs dans les arrangements sociaux et les modes de valorisation.

Il y a nécessité de transgresser les modèles de création d’activités parce que les modèles de l’entrepreneuriat sont plus que prégnants, ils sont « fixants » pour reprendre les analyse d’Armand Hatchuel et de Benoit Weil à propos des régimes d’innovation.

L’entrepreneuriat peut alors être perçu comme un commun de la connaissance opératoire de création d’entreprise, fixant, et donc rendant difficiles d’autres modes de création en émergence. Le recours à des notions de « modèle économique» pourrait aller dans ce sens, comme celles de gouvernance et d’innovation sociale, si les enjeux n’en sont pas explicités.

L’utopie de l’entreprendre autrement, en communs par exemple, représenterait alors une issue possible. L’idée utopique socialise l’étrange et ouvre à la construction d’un commun de la connaissance, alternatif. Le brainstorming et autres exercices d’intelligence collective peuvent correspondre à des opérations de fixation, ou de restauration de la fixation, tout aussi bien qu’à des opérations disruptives de création d’alternatives. Mais, il n’y a pas de commun renouvelé sans altérité, sans une organisation de la dé fixation.

Qu’est ce qui s’expérimente dans les initiatives solidaires comme formes alternatives de viabilité économique, que les communs fixés au titre de la rationalité économique ne conduisent pas à leur normalisation ?

L’initiative présente un double aspect. D’un côté, c’est la banalité, l’évidence de la pratique réelle ; ce n’est pas autre chose que ce qui se pratique déjà, mais qui est inconnue, au sens où elle est connue de ceux qui la pratiquent, mais pas reconnue, qui ne participe pas au commun ordinaire légitime. D’un autre côté, c’est une création, le fruit d’une exploration qui nécessité une création, une dé fixation, une rupture, une prise de position, un processus émancipatoire vis-à-vis du commun.

S’il y a initiative, c’est qu’il y a un « pas de côté » du point de vue des pratiques dites économiques, une surprise qui fait dissensus. L’initiative suppose l’exercice du droit à l‘expérimentation.

Il n’y a pas initiative s’il n’y a pas d’écosystème créatif. Le recours à la notion d’innovation, et donc d’écosystème innovant, peut avoir un effet « fixant ». Il faut donc explorer les régimes fixants et les régimes d’altérité. Etudier les fixations, c’est aussi fabriquer un nouveau langage pour dire les choses explorées, inattendues, élément pour un nouveau corpus symbolique.

On pourrait faire l’hypothèse que l’économie et l’institution de la réciprocité pourraient être au centre de ce nouveau corpus symbolique.

 

Les tiers lieux, creusets d’un nouvel entreprendre ?

Les tiers lieux sont des espaces importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs auxquels elles participent. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques de création et d’incubation d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas pour autant de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés.

Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail collaboratif sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, mené personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie contributive ou collaborative, commune, mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette.

Lorsque ces caractéristiques sont actives, les tiers lieux concernés forment autant de points d’appuis à un nouvel « entreprendre » qui impacte autant les acteurs  porteurs de ces projets que les usagers ciblés. On comprend alors que ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

 

Pratiques transgressives : l’accompagnement pair-à-pair

Le collectif, incubateur transformationnel émancipateur

Ces pratiques qui se font jour, notamment dans les tiers lieux, ne se présentent cependant pas, ou peu, comme autant de dispositifs d’accompagnement ; ou tout au moins elles ne font pas référence aux dispositifs de l’entrepreneuriat. Elles se mettent en œuvre souvent dans des contextes et lieux spécifiques de socialisation alternative, des tiers lieux, mais aussi des lieux publics, lieux culturels ou de sociabilité (des cafés citoyens, notamment). Elles relèvent des « résidants » plus ou moins permanents de ces lieux, ou de ceux qui en font des bases appuis de d’expression et de développement de projets.

Le mode d’entrée et d’interprétation de ces pratiques est moins la spécificité des projets que la dynamique et les interactions produites au sein de « collectifs » qui jouent un rôle d’  « incubateur » de processus de création d’activités.

 

 

L’accent mis sur les ressources dans une économie du développement durable

On peut faire l’hypothèse que ce qui pousse les acteurs à se réunir pour créer de nouvelles activités n’est pas, d’abord, ou surtout, un désir et une volonté d’expérimenter un nouveau mode de création. Il pourrait s’agir aussi, et peut être surtout de faire face à des difficultés de réalisation de besoins (espace de travail, alimentation alternative, accès à des données et des connaissances,…). Aussi, n’est-ce pas d’abord pour une raison idéologique que la question de l’accès à des ressources se trouverait posée. Et elle se trouverait alors posée, associée à celle du partage de ces ressources. La création d’activités suppose l’accès à des ressources et un accès individualisé n’est pas aisément envisageable ; l’acteur individuel ne pouvant y avoir aisément accès par le biais de relations sociales, par don, par héritage, par exemple. Malgré certaines possibilités offertes par les dispositifs d’aide à la création, il ne peut pas non plus y avoir accès par une transaction financière ou un prêt, à défaut de cautionnements sociaux. De fait, l’accès aux ressources nécessaires à la création, développement, pérennité des activités à créer, se trouverait posée dans un système de relations qui met les acteurs en contacts directs, hors des relations instituées et reconnues ; les relations dites de « pair à pair » devenant ainsi une sorte de nécessité et pas, d’abord ou seulement, une volonté de se tenir en dehors des fonctionnements institués par l’économie politique des rapports sociaux.

 

Partager des ressources pour construire des activités, un cheminement en communs

La création d’activités ne peut se passer des capitaux, financiers, mais aussi sociaux, culturels et symboliques, formés par ces ressources. Un accès réaliste pourrait ne passer que par la facilitation que représentent le partage et la mutualisation des ressources. Et, non seulement le partage et la mutualisation de ces ressources, mais aussi des  processus permettant de les constituer, de les gérer, de les maintenir et d’en assurer la pérennité.

A partir du moment où les processus de création d’activités sont initiés et rendus possibles par du partage ou de la mise en commun de ressources, on comprend que la question de l’utilité des activités créées, en biens et services, soient envisagée collectivement. Cette question, elle aussi, ne relèverait pas alors d’un seul point de vue idéologique et de représentations de la valeur éthique ou morale de ces biens et services visés, mais aussi des processus de construction des activités qui permettent d’y avoir accès.

L’enjeu social, et l’effet « dé fixant » de ces processus de création d’activités, pour et par des usages mis en commun, poserait alors d’une autre façon la question de l’utilité sociale. Celle-ci est surtout posée de façon substantive, en lien avec les caractéristiques des biens et services eux-mêmes. C’est par exemple le cas lorsqu’il s’agit de caractériser des biens alimentaires, avec la notion de « bio » par exemple. Ce qui est mis en avant ce sont les qualités du bien et pas la relation établie entre producteurs et consommateurs, et son éventuelle transformation. La question de l’utilité sociale peut alors être posée, associée à des processus entrepreneuriaux de création d’activité, en dehors de toute approche de ressources mutualisées, dont on sait qu’elle est centrale dans les approches qui mettent en avant la notion de biens communs ou de communs. C’est le cas dans les processus de création relevant de l’entrepreneuriat social.

Dans une autre approche, en communs, la question de l’utilité sociale se pose au cœur des processus mutualisés d’accès et de mise à disposition de ressources. Elle se complexifie pour aborder des processus socialisés où il s’agit de construire des usages, de les expérimenter, de les tester, et pas seulement d’adapter des services rémunérateurs à des usages existants ; ce qui oblige à une construction dans la durée et dans l’ouverture des interactions et des intermédiations. Parler de processus socialisés ne veut pas dire que ce sont des processus collectifs au sens où ils rassembleraient obligatoirement des groupes nombreux. Ces processus peuvent ne concerner que très peu d’acteurs, voire même des individualités. Mais ils inscrivent la construction des utilités envisagées dans un contexte de relations et d’interactions qu’il leur faut qualifier socialement. Certes, cela peut paraître complexe et prendre du temps. Mais, cela en revient à mettre en évidence que la prise en compte de la complexité, et de la réduction/résolution de cette complexité, n’existent que par rapport à des choix et des priorités qui s’opèrent par les processus d’institution qui sont là où on les met pour les réduire. On pourra faire le choix d’une complexité des montages financiers dans un système qui donne prime à la capitalisation financière et à la valorisation exclusive marchande et à court terme, et privilégier la simplification que représente l’optimisation/standardisation des relations marchandes normées. Mais, on pourrait faire le choix d’une temporalité acceptée, même si elle pourra alors être facilitée, voire « optimisée », correspondant à la qualité des processus relationnels construits dans cette perspective de mutualisation de ressources pour la création d’utilités sociales. On comprend alors que les processus de construction s’inscrivent dans des temporalités et des intermédiations que sont celles d’un accompagnement misant sur le « pair à pair ». C’est ce qui s’expérimente dans certains lieux qui rendent possible ces formes d’accompagnement qui ne sont pas toujours identifiées comme telles et reconnues, et donc faiblement financées par les pouvoirs publics.

 

Les écarts à la norme, fixante, du projet…

Mais cette reconnaissance par les pouvoirs publics est obscurcie par les modes d’intervention de l’action publique et le vocabulaire utilisés.

C’est au regard des exigences de ces processus complexes de création en communs et en pairs à pairs qu’il faut envisager le rôle normalisateur et fixant que joue la notion même de projet, notion incontournable de toute prise en compte des initiatives de création d’activité. La critique souvent faite aux appuis institutionnels donnés à ces initiatives est qu’ils tendent à individualiser ces processus et ne les prendre en compte qu’au travers de leurs porteurs principaux. Mais, la critique est rarement exprimée concernant l’effet normalisateur de la catégorie opérationnelle de projet, tant elle semble incontournable par son apparente neutralité. De plus, l’effet principalement normalisateur pourrait ne pas être là où on le pense immédiatement, dans l’apparent isolement d’un preneur d’initiative. Les individualités à l’œuvre dans ces initiatives sont indissociables des collectifs dont elles sont les membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Mais ces processus complexes ne seront susceptibles d’être « appuyés », « accompagnés », qu’à partir du moment où ils s’expriment au travers d’un « projet » de création. La nécessité affichée par ces dispositifs d’appuis institués de circonscrire rapidement le « projet », de la même façon qu’il faudra pour cela définir le « modèle économique », aura un effet normalisateur et réducteur de complexité. Certes, les acteurs pourront générer une stratégie de « traduction » et quasi dissimulation de la dynamique souhaitée pour se mettre en conformité avec les exigences formelles des dispositifs d’aide.  Les risques sont grands que la dynamique collective de création en pâtisse. La prise de risque de l’entreprendre en communs n’est pas toujours là où on la situe traditionnellement, dans les processus entrepreneuriaux.

 

Le recours aux outils méthodes de travail collaboratif et d’intelligence collective

Le recours à des outils, dits, collaboratifs est-il susceptible, en lui-même, de caractériser une logique d’accompagnement alternative, en pair-à-pair ? Présentées comme méthodes innovantes ce ne sont souvent que des reformulations d’outils de dynamique de groupe. On peut faire ici l’hypothèse que le caractère le plus innovant de ces démarches, serait surement, plus que la sophistication des outils du travail de création collective, le temps pris et le soin apporté à des moments d’interactions et de conception d’usages, associés à des moments et dispositifs permettant un travail d’identification et de construction de ressources en communs. La « fabrique des usages » et la « mise en communs » étant à l’œuvre, envisagées comme telles, les outils collaboratifs et les méthodes de type sociocratie et stigmergie prennent alors tout leur sens.

 

Le tournant contributif

Un autre aspect essentiel à prendre en considération, dans ces processus originaux de création, est la position/posture sociale des acteurs qui y sont investis.

Les dispositifs d’appuis à l’entrepreneuriat, bien que faisant référence à un développement induit par la création d’entreprises, ont été conçus et financés dans la perspective d’une création d’activités devant assurer au moins l’emploi du créateur. La justification de ces dispositifs était, et demeure, d’obtenir de la création d’emplois. On retrouve cette même préoccupation dans les dispositifs destinés aux étudiants. Et cet objectif de création d’autoentreprises n’est pas sans écho auprès de jeunes populations dont les possibilités d’insertion professionnelle peuvent apparaître réduites. De plus, ces dispositifs mettent en avant des processus d’autonomisation par rapport aux modes du travail et de l’insertion professionnelle dont on sait la résonance auprès des catégories de jeunes entrant dans la vie active.

Et, dans un contexte qui peut apparaître comme un manque d’emplois auquel s’ajoutent des dysfonctionnements dans le marché du travail, la question de l’emploi imprègne les contextes d’expérimentation de nouveaux processus de création d’activités. D’ailleurs, les dispositifs publics continuent de vouloir évaluer leur impact socio-économique par la mesure de la création nette d’emplois ; les aides sont accordées sur base de perspectives en ETP (équivalents temps plein).

Dans le même temps, les démarches « ouvertes » de création d’activités associant fabrique d’usages et mise en communs de ressources partagées comme base des processus de création d’activités pour lesquels les acteurs s’efforcent de trouver des formes renouvelées de viabilité économique, les mobilisent dans une diversité de situations et de positions.

On y trouve, associés et coopérants dans ces processus, des salariés directement employés, soit par la structure définitive ou transitoire qui porte les activités en cours de création –C’est le cas lorsqu’il y a un financement FIDESS apporté par France Active, par exemple-, soit par une structure assurant le portage et l’accompagnement du projet de création. Mais on y trouve également associés des acteurs dans une diversité de positions et d’appellations : des bénévoles, des volontaires (notamment du fait du succès de certains dispositifs d’ « emplois », comme les services civiques), mais aussi d’autres qui trouvent à se financer sur les moyens accordés aux projets de création tout en étant dans une diversité de situations de prestations, d’accompagnement, etc. ou du fait qu’ils bénéficient d’indemnités au titre de la solidarité : les personnes indemnisées au titre de Pôle Emploi, sous régime général ou statut d’intermittence.

C’est sur ces bases que s’ouvre une problématique de la contribution permettant de comprendre les logiques de rémunération rétribution de travaux menés dans des processus de création d’activités selon ces nouvelles modalités de valorisation économique.

Dans les processus émergents de fabrique des usages, sur base de ressources circonscrites et gouvernées pour cela, les positions sociales et les statuts d’emploi se mélangent. Les acteurs économiques étant potentiellement placés à égalité dans les processus collaboratifs, les frontières s’estompent, ou, tout au moins, les distinctions anciennes sont mises en question. Des acteurs souvent en transitions professionnelles, sont tout autant à la recherche d’une autonomie de rémunération qu’à la recherche d’un statut d’emploi. Ils sont intéressés par une rémunération sur base de leurs contributions à des projets de création qui leur garantisse une solidarité collective ; ce que permettent les contrats d’emploi en CAE (coopérative d’activités et d’emploi), ou, pour certaines activités, le statut d’intermittent lorsqu’il est utilisé sur base d’une régulation annuelle. Mais ces positionnements ne concernent pas les acteurs les plus engagés dans des dispositifs expérimentaux de rémunération sur base de contribution. Les questions posées par la « valorisation des activités des bénévoles » dans les projets associatifs relèvent de cette même logique de déstabilisation des formes sociales de reconnaissance et de rétribution des activités.

De ce point de vue, il serait pertinent de montrer en quoi, dans ces processus expérimentaux de création d’activités, les « salariés » opèrent dans des rapports à l’emploi statutaire qui se complexifient. Il faudrait regarder comment y sont mobilisés les emplois sous contrats aidés, les volontaires, en services civiques. Il faudrait regarder comment s’opère le rapport aux indemnités chômage et aux différentes aides sociales, plus ou moins combinées avec des rémunérations hors statuts d’emploi. Un exemple des effets paradoxaux de ces combinaisons de ressources que nous montre une enquête de terrain est que des personnes sollicitées pour « bénéficier » d’un CDI par l’Entreprise à but d’emploi opérant dans le cadre de l’expérimentation « territoire zéro chômeur », en tant que chômeur de longue durée, disent ne pas vouloir prendre cet emploi statutaire parce que n’ayant pas la disponibilité suffisante, étant trop occupées à travailler par ailleurs…

De la même façon, les acteurs que l’on pourrait identifier comme des « indépendants », ne se pensent pas comme des consultants, ni même des prestataires, dont ils ne reprennent pas le vocabulaire pour qualifier leurs contributions. Ils mettent en avant le fait de contribuer à un ensemble d’initiatives, dans des modes d’engagement variables, et donc de réaliser une diversité d’activités selon des modes de coopération eux-mêmes très différenciés. Ils n’en ont pas moins à cœur d’opérer une recomposition singulière de ces contributions dans le cadre d’un projet très personnel.

Il faudrait aussi analyser finement ce qui ressort de l’engagement dans ces dispositifs de création et d’accompagnement des « techniciens », des « chargés de mission » et autres salariés des collectivités territoriales et des dispositifs institués. Il faudrait dissocier ce qui relève de leurs contributions dans le cadre de leurs rôles institutionnels et de celles qui relèvent d’un engagement plus personnel dans les projets qu’ils soutiennent et accompagnent.

 

Enjeux sous-jacents aux appuis à l’entreprendre

L’expérimentation de nouvelles formes d’entreprendre est désormais une réalité. Tout à la fois, ces expérimentations les font se conformer aux dispositifs d’appuis et aux logiques d’accompagnement existantes. Mais aussi, elles les font évoluer, et en suscitent même d’autres qui élargissent le champ des explorations et expérimentations. Dans ces nouveaux contextes sociaux et institutionnels de l’entreprendre, les représentations de l’action portées par les acteurs et leurs pratiques se confrontent et s’ajustent aux modèles d’action et aux appuis existants. Mais elles proposent des modalités nouvelles qu’elles tentent de faire reconnaître, notamment en vue de leur financement au titre des appuis publics à la création d’activité et au développement économique.

Cet aspect semble pris en compte par ceux qui mettent en avant la force, voire la permanence, des systèmes de représentation de l’action, notamment en matière d’action économique. Il est alors fait référence, notamment, à des cartes cognitives permettant de constater une juxtaposition de systèmes de représentations souvent rassemblées par des notions consensuelles mais peu explicitées en termes d’enjeux de transformation. Faire référence au « collaboratif », à l’« innovation sociale » ne dit rien, ou peu, de ces enjeux.

Chaque initiative se trouve confrontée à trois domaines d’enjeux.

Le premier concerne les rapports au travail tels qu’exprimés dans les processus de création d’activités et dans la mise en œuvre projetée et expérimentée de ces activités.

On peut examiner ces rapports au travail, les représentations exprimées par les acteurs concernés et les pratiques réelles mises en œuvre, au regard de deux tendances affichées et pratiquées : une moindre spécialisation et division du travail ; un moindre adossement aux fonctionnements dominants de ce qu’il est convenu d’appeler le marché du travail, et donc la valorisation de solutions de reconnaissance et de rémunération « hors marché ».

Le deuxième enjeu concerne les conditions sociales et écologiques des processus de création d’activités, leurs mises en relation et en perspective les uns par rapport aux autres.

Dans quelle mesure se préoccupe-t-on d’utilités sociales, de construction de ressources durables et génératrices d’usages régulés en droits, et de conception/production/mise à disposition des biens et services d’usage qui soient dans la perspective définie au cœur des processus préliminaires. On voit alors que la question des projets d’entreprendre, qu’ils soient individuels et collectifs, suppose un traitement préliminaire qui ne peut qu’être socialisé à l’échelle de communautés. On peut ainsi mieux apprécier les processus en interactions d’acteurs débouchant sur des projets plus ou moins individualisés. On peut ainsi comprendre les processus d’incubation d’activités prenant les formes de projets reliés dans le temps ou dans leurs éléments constitutifs. On pourrait montrer en quoi cela relève d’une sorte de « permaculture » de projets ; les projets s’abritant et se protégeant les uns les autres en symbiose et en partage de ressources. On pourrait aussi montrer ce qui relève d’une sorte de « compostage » de projets, les projets suspendus ou abandonnés pouvant être repris, recyclés, dans de nouvelles interactions d’acteurs.

Le troisième enjeu concerne les processus de valorisation économique.

Les questions qu’il faudra envisager seront alors nombreuses. C’est tout d’abord celle de l’ouverture des perspectives de valorisation à d’autres qu’à la seule valorisation marchande aux conditions standard du marché, par exemple les conditions prises en considération dans les traités européens, un marché qui serait « purifié » de régulations sociales, solidaires, etc. Sous un autre angle c’est la question de la combinaison opérée entre ces logiques (marchande, redistributrice, réciprocitaire) pour construire des modèles économiques plurielles, ouverts à des évolutions possibles. C’est aussi la question du prima éventuel donné, ou non, immédiatement ou à terme, à la réciprocité dans ces combinaisons. Cela suppose alors de remettre en cause le prima donné traditionnellement, soit à la redistribution, dans un modèle de financement public dominant, soit au marché, dans un modèle économique qui semblera « normal » aux acteurs et pourra à lui seul représenté la totalité de la perspective de valorisation. Il faudra regarder les spécifications données aux combinaisons de ces différents processus de valorisation selon les activités de production, de construction des accès aux biens et services, ce qui relève de la distribution dans les formes marchandes standard, de gestion des activités et de protection des acteurs à l’œuvre dans ces processus. Il faudra aussi appréhender les  transitions et les temporalités envisagées dans la combinaison de ces processus de valorisation ; les coalitions locales et nationales entre les organisations porteuses de la valorisation économique des activités exploitant les mêmes ressources, plus ou moins mises en communs, etc.

Comprendre les initiatives collectives dans leurs spécificités et la singularité de leur parcours peut se faire en les analysant sous l’angle de chacun des enjeux pris séparément. Mais, il est particulièrement intéressant d’envisager les initiatives dans un même mouvement et au regard de la résultante que forme les directions prises pour chacun des trois enjeux. On pourrait ainsi envisager, sous l’angle de ces trois enjeux, séparément et simultanément, les processus de création qu’elles activent, les appuis qu’elles sollicitent, les interactions sociales qu’elles valorisent, les formes qu’elles se donnent au titre de leur organisation collective et des rétributions qu’elles sont capables de générer, les arbitrages entre logiques de valorisation qu’elles font pour modéliser la viabilité économique des activités créées.

L’espace socio-économique de l’entreprendre

Rapport au travail

Division/recomposition

Marché / Contribution

Valorisations économiques

Ouverture/pluralité/Combinaison

Prima/Modèles économiques

 

Utilités/Ressources/Activités

 

Comment les initiatives, et les projets qu’elles induisent, se positionnent-ils dans cet espace ? Et surtout, comment se positionnent-ils à différents moments de leur déploiement dans ce système d’axes formant un espace des possibles au sein duquel se déplacent les pratiques, en conformité et en décalage avec les représentations que les acteurs s’en font ?

Il faut prendre en compte que les initiatives et les projets qui les mettent en œuvre évoluent dans le temps, en même temps qu’ils cheminent dans l’espace formé de ces trois enjeux. Les choix, de valorisation économique par exemple, peuvent n’être que transitoires, pour tester les possibilités, en attendant que d’autres rapports, de réciprocité par exemple, soient construits, que les acteurs y soient acquis, que les institutions publiques adaptent leurs dispositifs d’appuis, etc. Dans d’autres cas, ça pourra être la déviation par rapport à des visées de départ, ou la réorientation des projets par blocage des processus de mise en communs. L’analyse est à faire en rapport avec les contextes spatio temporels de ces initiatives, facilitant un exercice de réflexivité dans l’action. C’est à ce niveau qu’un accompagnement de pairs à pairs prend tout son sens.

Cela en revient à avancer deux hypothèses. D’une part,  on suppose, de la part de tout ou partie des acteurs, une identification des enjeux et des choix à opérer dans le cheminement même de l’action. Les acteurs auraient alors des capacités d’interprétation et d’argumentation de l’action face à des normes existantes et des alternatives plus ou moins explicitées et affirmées. D’autre part, il serait possible d’interpréter des systèmes d’action et de représentations de l’action par rapport à ces trois enjeux structurants de l’action économique ainsi que d’identifier leurs positions et parcours dans cet espace.

 

Mise en perspective des dispositifs d’appuis à l’entreprendre

On voir alors qu’il serait possible de qualifier les différentes normes (somme d’argumentations formalisées et de dispositions pratiques) que représentent les dispositifs d’appuis à l’entreprendre selon leur position dans l’espace socio-économique de l’entreprendre.

On pourrait y qualifier le modèle entrepreneurial, ordinaire, ou sa variante « sociale », celle qui introduit la question de l’utilité sociale comme visée dans la conception des biens et services développés.

On pourrait spécifier ce qui relève d’un « entreprendre autrement », comme viabilisation de projets collectifs initiés dans un cadre associatif.

Se distinguerait ce qui commence à relever spécifiquement d’un entreprendre en communs, porté par des démarches de co construction, en pairs à pairs, de séquences de création portant sur les utilités, les usages, les ressources à construire, rendre accessible et à mobiliser, et portant ensuite sur la création d’activités viabilisées économiquement dans une pluralité de modèles économiques ouverts.

Serait également possible de différencier plusieurs parcours de création au sein de ce qui commence à se structurer autour de possibles démarches d’entrepreneuriat territorial.  Ces parcours seraient différenciés selon les niveaux d’identification des enjeux et selon les choix faits en matière de  mutualisation et de standardisation des processus de création. Pourrait être distinguées les voies  de la mise en communs de ressources dans une gouvernance partagée, par exemple lorsque des démarches de type PTCE (pole territorial de coopération économique) relevant de l’ESS débordent les coopérations sur les ressources existantes pour être créatrices de ressources et d’activités économiques induites. Cette voie serait à distinguer de celle qualifiée de « start up de territoire », prenant son origine dans des logiques entrepreneuriales classiques, par exemple à partir d’une reprise d’entreprises existantes, de l’identification de bassins d’usages possibles, mais dans des démarches qui ne mettent pas en avant la construction/mutualisation de ressources partagées et gouvernées dans une logique coopérative, mais limitent leur ambition à la coordination de projets entrepreneuriaux classiques, avec un appui public partagé entre les projets et, éventuellement une labellisation commune de ces projets sur un territoire donné.

Mais ces différents parcours, tout à la fois, se distinguent et s’interpénètrent, rivalisant et se partageant les dispositifs d’appuis publics. Certains, les processus entrepreneuriaux classiques, peuvent aussi être vus comme des moments standardisés de processus d’entreprendre plus large et plus long du point de vue de l’espace socio-économique visé.

Quand bien même ils sont avancés dans l’apparente neutralité de l’action économique, la référence à ces dispositifs d’appuis n’est pas sans connotation idéologico politique. Mais les interprétations que s’en font les acteurs ne semblent pas bloquées par ces connotations. De fait, les expérimentations  se mènent par-delà les positions idéologiques et contribuent à les transformer.

Les mondes de l’entreprendre et leurs accompagnements se cherchent et cherchent de nouveaux chemins de transition.

 

 

 

 

 

Communauté, espace de réciprocité relationnelle : Espace public, économique, dans une économie des communs

La question de la communauté, ou des communautés, est essentielle dans les modes de construction d’activités auxquels on fait référence en parlant d’économie solidaire (plus encore que sociale), voire d’économie des communs (ou par et pour les communs). On pourrait reprendre ici le terme d’ « association », au sens plus global et historique, même si la loi dite « 1901 » pourrait sembler avoir qualifiée une fois pour toutes tout principe d’association.

En effet, cette question concerne la construction des modèles économiques et pas seulement la gouvernance. Elle ne relève pas seulement de considérations éthico politiques, mais bien de celles qui concernent la viabilité économique des activités construites. Si cette construction se veut dans une logique vraiment alternative à l’entrepreneuriat ordinaire, même « social », la communauté doit être regardée sous l’angle d’un espace de réciprocité relationnelle et des règles que les différents acteurs (producteurs et/ou collectifs d’usagers) se donnent, y compris en référence aux droits à instaurer et développer pour cela.

Différents niveaux de communautés, vues comme groupes socioéconomiques ou collectifs de travail ou d’usages, partageant tel ou tel accès à des ressources, tout cela n’est pas incompatible avec l’appartenance à une communauté nationale, celle-là garante d’un même niveau de droits et de devoirs relevant de la citoyenneté. C’est même l’inverse ; c’est bien le principe de citoyenneté économique, institué dans les fonctionnements publics qui crée les conditions pour que les communs se développent. Comme le souligne B. Coriat : « Les communs ont besoin de l’Etat pour se développer ; car il doit créer les ressources (à commencer par les ressources juridiques) dont les commoners (les producteurs des biens communs) ont besoin pour exister » (Coriat, 2016). Prise en ce sens la référence à une communauté n’a rien à voir avec une structuration communautariste de la société. Comment alors appréhender cette notion de communauté ? Quel sens lui donner en référence, ici, aux communs ?

 

  1. Comment faire ?

Une problématique en termes de « parties prenantes » semble convenir, à premier abord. Elle paraît correspondre à l’analyse de ces contextes que beaucoup s’accordent désormais à qualifier d’ « écosystèmes », sans bien prendre en compte les relations entre espèces et types d’êtres vivants qu’ils supposent ; des relations faites parfois de coopération, mais souvent de prédation. De fait, parler de parties prenantes renvoie à des relations envisagées comme potentiellement contractuelles qui débouchent implicitement sous cette référence sur des relations « naturellement » marchandes.

Sans faire ici une critique systématique et exhaustive de ce que la problématique à construire à ce niveau devrait être, il faut évoquer ce que la notion de « champ », telle que développée par Pierre Bourdieu, apporterait à l’analyse de ces communautés. Quelle serait l’apport d’une telle problématique pour comprendre les processus de construction de telles communautés ?

Mais quelle communauté/association construire alors que les processus de positions et postures sociales peuvent être analysées au travers des rapports de domination qu’ils incorporent ? Dans les démarches qui se revendiquent d’une dynamique coopérative, solidaire et d’un entreprendre qui serait autre, la référence au collectif, au « commun », sans forcément s’inscrire dans une théorie des communs est aujourd’hui souvent avancée. Il est fait état de rapports sociaux qui seraient « autres », sans souvent plus d’explicitation qu’une référence globale à la solidarité, au partage, ou tout simplement à une humanité pacifiée, au titre de la « vie bonne » dont parlait Aristote, au « bien commun » des tenants du libéralisme économique souhaitant reconstruire un principe d’intérêt général, ou tout simplement une référence aux principes républicains de Liberté, Egalité, Fraternité, sans que cela suppose d’exercice de droits réellement exercés dans une citoyenneté active. Tout cela n’explicite pas des rapports automatiquement réciprocitaires malgré les énoncés en ce sens des acteurs engagés dans l’action collective. S’il s’agit de faire prédominer des rapports de réciprocité à des relations de pouvoir, dont on sait qu’elles sont sous tendues par des rapports d’inégalités face à l’action économique (rapports marchands, mais plus encore accès aux capitaux financiers, culturels, symboliques), alors fabriquer et « spatialiser » des rapports de réciprocité suppose de déconstruire préalablement ces rapports de domination. Déconstruire pourrait alors signifier expliciter, émanciper, équilibrer, et pour cela délibérer, argumenter et ajuster.

 

  1. La communauté comme espace de réciprocité relationnelle

Envisager la communauté comme « espace de réciprocité relationnelle » en revient à donner un statut particulier aux relations de réciprocité qui s’instaure au sein de cette communauté et dans les relations avec les autres. La communauté est alors envisagée comme porteuse de ressources partagées, génératrices d’activités dont les usages répondent à des besoins et des utilités sociales.

Dans quelle mesure ces activités sont-elles construites autrement que sous des logiques marchandes ? Sont-elles construites dans un équilibrage des logiques de valorisation qui donne un rôle pivot à la réciprocité, au cœur des fonctionnements économiques ?

Condition de la construction de la communauté en espace de réciprocité relationnelle, ce rôle pivot doit être construit en amont de la définition même de l’activité. L’un conditionne l’autre et réciproquement. Mais, de la même façon, c’est la création d’une telle communauté qui garantit l’impulsion réciprocitaire et que la réciprocité peut subordonner les deux autres types de valorisation économiques que sont le marché et la redistribution, pour reprendre les catégories de Polanyi (Temple, 1997 ;  Gardin, 2006 ; Servet, 2007). Rôle pivot de la réciprocité et construction de la communauté sont ainsi dans une dynamique en miroir. S’agissant des activités elles-mêmes et de leurs contenus en produits, services, usages, accès, la création d’un tel espace suppose une construction conjointe de l’ « offre » et de la « demande », dans des rapports entre producteurs et usagers eux-mêmes transformés. Cet espace est alors fondé sur une intercompréhension mutuelle des acteurs économiques qui font de la réciprocité leur valeur commune.

Ainsi la réciprocité ne dépend-t-elle pas de la nature des biens et services fournis mais des modalités de constitution de cet espace réciprocitaire, des types d’implication des usagers et des contributions volontaires qui produisent également ces biens et services (Gardin, 2006). Ces biens et services ainsi construits auront des effets sur la mobilisation du marché et de la redistribution pour conforter ces activités. Vu l’ampleur de la transformation des systèmes d’action et de représentation symbolique que supposent ces engagements, on comprend qu’à court terme soient mobilisés les modèles économiques marchands traditionnels, parfois même modulés par des régulations que l’acteur public peut faire intervenir sous la pression des initiatives solidaires.

Plus précisément il faut donc examiner davantage les modalités de réalisation des échanges que les productions (en produits et services) elles-mêmes. On voit alors que l’approche par l’identification à court terme des « modèles économiques », qui est toujours une exigence des pouvoirs publics, révèle son incapacité à se distancier des logiques spécifiquement et exclusivement marchandes.

Ainsi, l’évaluation de l’impulsion réciprocitaire ne repose pas sur la nature des biens finaux mais de l’analyse des modalités de constitution de ces biens, d’implication des usagers, de leurs contributions aux initiatives solidaires en communs, puis de celle des modalités de mobilisation des marchés selon leur modération par de la redistribution. Dans l’hypothèse d’une économie qui ferait jouer un rôle pivot à des rapports de réciprocité, cette évaluation est première par rapport à celle que l’on peut faire de la morphologie de l’action en communs.

De la même façon, cadrant avec la même hypothétique évaluation de cette action, le commun s’envisage en priorité au regard de ses communautés d’usages et de leurs échanges pour comprendre la nature des activités, leurs productions en produits et services. Cela permet de comprendre les contributions des coalitions d’acteurs économiques vivant des, et autour des, communs. Cette hypothèse du prima donné à la réciprocité suppose aussi d’envisager les différents rapports à la redistribution opérée par les pouvoirs publics, et ce sous différentes formes : régulations tutélaires des marchés, conventions, concertations, négociations, agréments, politiques de l’« listes », solvabilisation des usagers par des dispositifs publics, aménagement des appels d’offre, avec clauses sociales.

 

  1. La réciprocité, principe unificateur ?

Dans quelle mesure, au sein de la communauté porteuse de l’initiative en commun, la réciprocité, dans l’une ou l’autre de ses expressions, est-elle affirmée comme un principe unificateur des logiques de valorisation économique ? C’est dans la mesure de cette affirmation que la fédération de projets centrés sur ce principe pourrait constituer une réelle alternative au « donnant/donnant » marchand qui caractérise les économies occidentales capitalistes marchandes.

Cet aspect est plus déterminant comme structuration des représentations symboliques de l’action économique que celui qui relève de la morphologie spécifique des organisations, même si ces organisations reposent sur des principes de coopération et de gouvernance démocratique, en communs.

Le prima donné à ce principe ne va pas de soi. Il s’oppose à l’intériorisation des formes exclusivement marchandes, et la naturalisation de ces formes, dans les représentations de ce qui « fait économie » et donc des modèles économiques au travers desquels on voudrait évaluer la viabilité économique des activités construites.

La construction d’un espace réciprocitaire suppose l’engagement des associés au commun. Mais cet engagement, qui correspond à l’adoption d’un système des règles, peut n’être perçu qu’au travers de contraintes relationnelles auxquelles ce système correspond. Et de ce point de vue, il faut envisager les effets perçus comme libérateurs des systèmes de relations contraintes que peut représenter le marché, avec l’effet de naturalisation de ces échanges marchands qui, hormis le rapport aux moyens financiers et monétaires, semblent placer tout acteur sur le même plan d’égalité et de neutralité du point de vue des systèmes de relations. Le désencastrement des activités économiques, et de leur valorisation, d’avec les institutions traditionnelles serait-il signe de liberté, entre égaux ? Les travaux des anthropologues, avec et autour de Marcel Mauss, l’ont montré (Mauss, 2007 ; Godelier, 1996 ; Caillé, 2007 ; Caillé et al., 2010), autant « donner », peut faire partie de nos évidences normatives, autant « rendre » ouvre la question de la nature de l’obligation sous-jacente et son rapport à la liberté (Hénaff, 2010, p.73).

Ainsi les rapports de réciprocité relèvent de l’échange. Ils procèdent du devoir de rendre dans une construction globale de l’échange qui articule donner, recevoir, rendre. Mais ce qui fait sortir ces rapports d’échange du donnant/donnant marchand, c’est le double décalage qui intervient dans les modalités du « rendre ».

Ce décalage s’opère sous l’angle de la temporalité et de l’intermédiation.

On sait l’importance du temps et du décalage entre les actions constituant la trilogie de l’échange « donner, recevoir et rendre ». La valorisation des activités dans une perspective solidaire, en communs, est souvent envisagée sous l’angle de la réciprocité différée (Hénaff, 2010, p. 82-83).

Le rapport au temps est ici essentiel. L’immédiateté d’une évaluation qui ne se préoccupe pas des conditions spécifiques de la création des activités ne peut conduire qu’à un alignement de cette évaluation sur les principes marchands les plus stricts. Une telle évaluation qui semble immédiate et naturelle, exprimée en prix de marché, ne fait pas le détour socio politique de la fabrique sociale que suppose la construction de l’échange. Les modèles instantanéistes et naturalisant de l’évaluation économique (sous l’appellation instituée de « modèles économiques ») sont caractéristiques de la prégnance sociale, cognitive, symbolique d’un agir économique marchand capitaliste (Bourdieu,   1980, 2015). L’échange en réciprocité intervient sans fixation préalable du moment du rendu. Le fait que des échanges marchands puissent s’opérer « à terme » ne les rend pas réciprocitaires. Le terme peut être différé, sa temporalité en est fixé au moment de l’échange. Les échanges réciprocitaires, pivots d’une autre économie, sont autres choses. Pierre Bourdieu nous les laissent penser lorsqu’il met en garde, parlant du don, contre les modèles instantanéisants, « faisant disparaître la spécificité du don, à savoir qu’il y a un intervalle interposé ; rendre sur le champ la même chose qu’on a reçue, ou autre chose mais équivalent, c’est détruire ce qui fait la logique du don, le fait qu’il se déroule dans le temps» (Bourdieu, 2015, p.272 ; 1980, p.2167-189).

Ce décalage de l’échange en réciprocité par rapport à l’échange marchand est aussi le fait des systèmes de relations et des intermédiations. Ces relations ne sont pas que la somme de rapports bilatéraux. La structure en est toujours ternaire (Temple, Chabal, 1995). L’autre, le tiers, les tiers constituent le milieu dans lequel interviennent des intermédiations. Le milieu est toujours antérieur à l’affirmation de l’individu ou de l’opérateur individualisé qui s’exprime dans le rapport marchand, exclusivement bilatéral, alors que le système de relations impactant les activités ne peut s’y réduire. Se référer à la réciprocité, les évaluations dont elle pourrait faire l’objet, c’est se référer à ce qui fait tenir ensemble la communauté. De la même façon, on ne peut réduire ces intermédiations à une somme de prestations individualisées d’intermédiaires, professionnalisés comme tels. Toute relation est inter médiée pour permettre une reconnaissance mutuelle qui ne dépende pas d’un rapport bilatéral exclusif comme dans l’échange marchand qui fait de ce dernier le moteur des évaluations sociales autant qu’économiques. Intermédiations et réciprocité participent d’une nouvelle façon de problématiser la question de la reconnaissance (Honneth, 2010).

Ce décalage de l’échange en réciprocité par rapport à l’échange marchand est donc le fait des processus d’évaluation des « intermédialités », au cœur des intermédiations (Méchoulan, 2003) qui président à l’échange, et des évaluations faisant intervenir différents principes de grandeur. L’évaluation relève en effet d’autres contenus que le prix (en valeur d’échange, en travail) et même d’autres principes d’évaluation. Parmi ceux-ci l’évaluation en termes d’utilité sociale pourra jouer un rôle clef. Cette question des usages sociaux, partagés, se positionnant au centre de la construction des échanges réciprocitaires ne sera pas sans influer sur les règles présidant à ces échanges et, plus globalement, sur le Droit. Et l’on pourra constater une transformation vers plus de poids juridique donné aux droits des usages sur ceux centrés sur les formes de la propriété, notamment sur la propriété privée individuelle exclusive.

On voit alors que la construction sociale des règles de réciprocité, et leur institution symbolique en principe unificateur, est à envisager dans toute sa complexité.

Cette intégration des logiques de valorisation sous domination du principe de réciprocité peut-elle s’exercer localement, dans un espace socio-économique qui serait réservé aux organisations spécifiques travaillant en réciprocité, dans un « tiers secteur » marginalisé, en retrait des fonctionnements économiques dominants ? Cette expérience de priorisation du principe de réciprocité ne peut pas se concevoir autrement que comme un contexte d’action économique, au mieux en développement ; un contexte qui le voit s’affronter aux autres modèles de valorisation et dans lequel il cherche, en s’agglomérant, en se capitalisant, à s’affirmer comme une alternative dans les formes, mais surtout dans les modèles et les argumentations, de l’action économique ?

 

  1. Espace public : des interactions spécifiques du politique et de l’économique

Prioriser le principe de réciprocité suppose un impact déterminant dans l’espace public sous l’angle des représentations socioéconomiques et éthico politiques, et pas seulement au regard du droit mais aussi de la symbolique et du langage.

Pour Dacheux et Laville (2003) « l’économique et le politique sont dans des interactions étroites qui ne sont pas sans effets sur la configuration de l’espace public » (2003, p.9). Reprenant une critique de la notion d’espace public (Calhoun, 1992 ; Fraser, 1992), ils relient cette notion à la définition initiale qu’ils donnent de l’économie solidaire comme «l’ensemble des expériences visant à démocratiser l’économie à partir d’engagements citoyens ». Il s’agit alors de pratiques de citoyenneté économique bien différentes de l’agir économique dominant. Avec Dacheux et Laville, nous interrogeons le développement d’activités économiques qui rendent possible l’atteinte d’objectifs politiques et permettent en particulier la constitution d’espace de discussion et de débat sur la manière de répondre à des besoins sociaux. Nous questionnons aussi les rapports qu’entretiennent les «communs » et l’économie sociale et solidaire  avec le « marché » et avec le secteur public. Du fait des interactions entre l’économique et le politique ces rapports doivent être examinés au regard de ce qu’ils provoquent sur l’espace public. Mais cet espace public, comment le définir succinctement ? Il est tout à la fois lieu de légitimation politique, lieu d’émergence et de fondation de possibles communautés politiques ; certaines de ces communautés y apparaissant sous la forme de sous espaces dominés ou faiblement légitimés. En effet, l’espace public « ne se réduit pas à l’espace institutionnel » (Dacheux, Laville, 2003, p.10). C’est un espace « potentiel, ouvert à tous les acteurs ; ce n’est pas une donnée a-historique, mais une construction sociale toujours en évolution » (idem). C’est sur cet espace que l’on traite des questions relevant de la collectivité par l’affrontement des visions différentes et contrastées du bien commun et de l’intérêt général. Le traitement politique des questions relevant de la collectivité se veut universel, au fondement des institutions, mais il est profondément inégalitaire puisque tous n’y accèdent pas ou n’y ont pas le même poids politique. Il n’en demeure pas moins que cet espace concourt à une certaine pacification qui s’inscrit dans des compromis permettant de substituer l’action politique, démocratique, à la violence physique.

Reprenant à notre compte la conception développée par Dacheux et Laville concernant l’économie solidaire, nous faisons ici l’hypothèse que l’action en communs, action de création collective de communs, relèvent des mêmes expériences en économie solidaire « qui conçoivent leur action politique à travers la prise en charge d’activités économiques, ce qui suppose d’identifier et de mobiliser une pluralité de registres économiques » (2003, p.11). L’agir en communs mobiliserait alors les mêmes principes économiques, pluriels, qui sont ceux de l’économie solidaire : ceux du marché auquel, il faut ajouter la redistribution et la réciprocité (Polanyi, 1983). Mais, ce sont aussi les formes de propriété qui sont également plurielles ; les derniers travaux sur les communs l’ont bien montré (Coriat, 2015). Ainsi, les traits qui caractérisent les réalisations en économie solidaire, construites en interactions du politique et de l’économique, sont aussi ceux que l’on retrouve dans l’agir en communs. Dacheux et Laville les présentent comme une « impulsion réciprocitaire dans des espaces publics de proximité » -C’est-à-dire la recherche explicite et prioritaire, par l’activité économique construite, d’effets positifs pour la collectivité en termes sociaux et environnementaux-, et comme une hybridation entre les principes économiques –Ici, c’est plus qu’un mixage, c’est un équilibrage dans la mobilisation des ressources dans le but de respecter, dans la durée, la logique du projet initial, porteurs de communs- (2003, p.12). Cet équilibrage suppose alors de subordonner la captation de ressources marchandes à celles permettant le respect des principes -redistribution et réciprocité- qui assurent la garantie du commun en économie solidaire.

Définir ainsi un agir en communs suppose des modalités d’action collective et des pratiques de citoyenneté économique en cohérence sur l’espace public. Les pratiques individuelles et collectives de résistance, contestation, construction, proposition, projection doivent être examinées dans cette perspective.

Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets, se positionnant en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux qui eux-mêmes ne s’identifient pas comme acteurs collectifs et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social par rapport à leurs parents, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent.

 

  1. Comment alors analyser la construction des activités, en vue de leur pertinence socio politique et de leur viabilité économique ?

Se démarquant alors de toute approche de type « entrepreneuriale, il s’agit d’analyser la viabilité économique d’activités, en construction ou en usages, qui mettent en avant une logique de valorisation intégratrice basée sur des principes de réciprocité.

Dire cela ne signifie pas que ces activités ne seront pas accessibles au travers de règles d’échanges marchands. Mais la valorisation marchande sera à examiner de près dans la mesure où, dans le champ constitué par l’écosystème concerné et dans la mesure des rapports de force établis entre les acteurs de ce champ,  l’organisation des échanges aura fait l’objet d’une régulation, en lien avec les pouvoirs publics et les autres acteurs opérant dans l’écosystème. Appuyer, accompagner, par des dispositifs publics d’aide financière et de conseil, les pratiques de l’entreprendre demande donc de se mettre en compréhension des échanges et de leur construction sociale, et de permettre aux acteurs engagés au sein de la communauté de partager cette compréhension.

Cette compréhension doit alors intervenir sous l’angle des modalités de ces échanges. Il s’agit alors de se représenter et de se positionner dans des systèmes de relations, de liens sociaux, des règles d’usage des ressources et des « produits » (biens et services).

Ils auront alors à envisager les transformations que ces échanges supposent du point de vue des processus de financement, de production, de distribution et consommation, en conformité ou en décalage avec les rapports sociaux qui les caractérisent habituellement dans le cadre des règles marchandes ordinaires.

 

  1. Vers de nouvelles régulations des échanges économiques vers une institution de la réciprocité ?

D’ores et déjà, dans la valorisation des activités résultant de ces dynamiques d’initiatives solidaires, en communs, et donc dans leur évaluation, des perspectives différentes se font jour.

Tout d’abord, des formes de coopération entre producteurs se développent, portées par les potentialités de la production en communs et renforcées par les potentialités du numérique et de l’Internet. La multiplication des organisations collectives sous structures de SCIC (société coopérative d’intérêts collectifs) en est ici le reflet majeur. La production par les pairs basée sur les communs (Benkler, 2006 ; Bauwens, Kostakis, 2017) ouvre la voie à de nouvelles opportunités de création et de distribution de valeur. Cette notion de « Pair à Pair » (Cf. les travaux de la Peer to Peer Foundation), si on la relie à celle de contribution (Stiegler, 2015), présente une autre perspective d’évaluation des projets de création d’activités solidaires en communs.

Parler de relation Pair à Pair, c’est relever le fait que les rapports entre producteurs, consommateurs, distributeurs, se transforment pour ouvrir à de nouvelles relations entre les individus et les collectifs qui sont autant de nouveaux espaces d’interaction et d’intermédiations. Les initiatives solidaires et les communs nous montrent la multiplication des espaces de co création, d’innovation ouverte, de coproduction, des fonctionnements « en circuits courts » ou « circulaires » ; toutes formes de coopération ouverte (Bauwens, Kostakis, 2017). Toutes les activités qui en découlent ont besoin de leur justification, argumentation spécifique. En décalage avec les formes  capitalistes et marchandes d’évaluation des activités en travail, elles nécessitent une évaluation spécifique qui ne peut être qu’un principe de réciprocité intégrant comme l’un de ses critères celui de la valeur de la contribution, « à chacun selon ses contributions » (Bauwens, Kostakis, 2017, p.76).

Cette notion de contribution n’est pas nouvelle. Elle n’est pas sans rappeler la place qu’a tenue le « bénévolat » dans le développement des activités associatives. La nommer contribution, en lien avec des dispositifs qui commencent à en faire l’évaluation, voire la comptabilité, marque la naissance d’un processus d’institution de la valeur produite (Cf. les ateliers tenus sur ce thème pendant l’événement Roumics, en novembre 2017, à Roubaix, à l’initiative du collectif Catalyst et de l’association Anis, www.roumics.com ).

On pourrait montrer comment cette importance donnée à la contribution dans une logique de réciprocité vient potentiellement redéfinir les règles marchandes et celles de la redistribution, dans la mesure de leur subordination à des accords négociés basés sur des préoccupations civiques citoyennes.

On voit ainsi que, dans les projets en communs, pour les qualifier, on retiendra des critères morphologiques et structurels qui sont autant de conditions de possibilité d’un agir économique en communs. Les critères de définition ne manquent pas, ni même les outils permettant une évaluation de ce point de vue (http://unisson.co/).

Mais, si l’on se place du point de vue des logiques de valorisation et d’évaluation des activités en communs, ces éléments sont loin d’être suffisants.

Ils devront être enrichis d’autres éléments d’évaluation des contenus en réciprocité. Une attention toute particulière devra être réservée aux expériences portant sur la définition de « licences de réciprocité » (http://coopdescommuns.org/tag/coalition-entreprenariale/) pour qualifier les échanges au sein des communs ou des « coalitions entrepreneuriales » (Bauwens, Kostakis, 2017, p. 36-37) qui rassemblent des organisations en communs et des opérateurs publics et privés.

Au regard de l’importance donnée à la construction des règles d’échanges, des accès aux ressources, des usages, des coopérations nouées, de leurs valeurs en contributions, on comprend qu’une importance soit souvent donnée, dans les initiatives solidaires et les processus de mise en communs, à la définition des « codes sociaux ». C’est alors une autre façon de parler de la question de la constitution des communautés et de leur engagement en communs, souvent avant même de préciser les conditions de viabilité économique des activités créées. Face à la prégnance de l’immédiateté des dispositifs dominants d’évaluation par les modèles économiques de l’entrepreneuriat, ce décalage dans les priorités sera préjudiciable aux initiatives solidaires et pourra rendre difficile leur soutien par les pouvoirs publics.

Ainsi, les expérimentations qui se font jour, mettant en avant explicitement des évaluations en termes de réciprocité, seront-elles à examiner plus spécifiquement. Il sera particulièrement important de voir en quoi ces expérimentations impactent les écosystèmes qui les voient éclore ainsi que l’action publique. Les mondes de l’économie sociale et solidaire (ESS), et ceux, plus émergents, des communs pourraient trouver là matière à des interrogations convergentes et des actions en commun.

Le changement d’échelles que revendiquent les acteurs mobilisés dans ces mondes ne pourrait s’opérer que par un début d’institution de la réciprocité comme principe intégrateur de l’action économique.

 

  1. Concrètement, comprendre les dynamiques en jeu pour appuyer les pratiques

Mais, dans ces approches expérimentales, le risque est alors de demeurer général, intentionnel, au risque de l’incantation dogmatique. Si ces modélisations alternatives ne mettent pas en lumière des processus concrets de valorisation réciprocitaire, validés par les acteurs sociaux au sein de leurs communautés, et présentant un début de légitimation institutionnelle, l’entreprendre peut correspondre aux chemins de l’entrepreneuriat ordinaire, au mieux qualifiés de social.

Une réelle alternative passe par la stabilisation d’un langage d’action économique spécifique arguant des pratiques appréciées socialement comme telles. Quoi qu’en pensent les acteurs, les modèles économiques relèvent de l’idéologique, et plus profondément encore du symbolique, sous-jacent aux fonctionnements institutionnels. C’est ce qui se joue au sein des communautés qui se constituent en communs.

 

 

 

 

Références

Bauwens M., Kostakis V. (2017), Manifeste pour une véritable économie collaborative, Paris, Editions Charles Léopold Mayer.

Benkler Y. (2006), The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, New York, Yale University Press.

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Editions de Minuit.

Bourdieu P. (2015), Sociologie générale, volume 1, Paris, Raisons d’agir.

Caillé A. (2000, 2007), Anthropologie du don, Paris, La Découverte.

Calhoun C. (ed.)(1992), Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Mass., The MIT Press.

Coriat B. (ed.) (2015), Le retour des communs, La crise de l’idéologie propriétaire, Paris, Les Liens qui Libèrent.

Coriat B. (2016), « Ne lisons pas les communs avec les clés du passé », entretien avec B. Coriat, https://www.contretemps.eu/ne-lisons-pas-les-communs-avec-les-cles-du-passe–entretien-avec-benjamin-coriat/ », Contretemps, 15 janvier.

Dacheux E., Laville J-L. (2003), « Penser les interactions entre le politique et l’économique », Hermès, n°36, p.9-17.

Fraser N. (1992), “Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy”, in C. Calhoun, Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Mass., The MIT Press.

Gardin L. (2006),  Les initiatives solidaires, la réciprocité face au marché et à l’Etat, Paris, Editions érès.

Godelier M. (1996), L’énigme du don, Paris, Fayard, Champs Essais.

Hénaff M. (2010), « Mauss et l’invention de la réciprocité », in A. Caillé, P. Chanial, K. Hart, Marcel, Revue du MAUSS, n°36.

Honneth A. (2010), La lutte pour la reconnaissance, Paris, Les éditions du CERF.

Mauss M. (2007, 2012), L’essai sur le don, Paris, PUF.

Méchoulan E. (2003), « Intermédialités : le temps des illusions perdues », Intermédialités, n°1, p.9-27. http://id.erudit.org/iderudit/1023522ar .

Polanyi K. (1983), La Grande Transformation, Paris, Editions Gallimard.

Servet J-M. (2007), « Le principe de réciprocité chez Karl Polanyi, contribution à une définition de l’économie solidaire », Revue Tiers Monde, 2007/2, n°190.

Stiegler B. (2015), La société automatique 1 L’avenir du travail, Paris, Fayard.

Temple D. (1997), « L’économie de réciprocité », Revue du Mauss, n°10, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=notions&id_mot=28.

Temple D., Chabal M. (1995), La réciprocité et la naissance des valeurs humaines, Paris, L’Harmattan.

 

Institution de la réciprocité : Introduction

Quelques premières réflexions sur une démarche commune de recherche

Peut-on faire un bilan d’activités de « communs », construits et se définissant comme tels ?

Quelques-uns, peu, entrent dans cette catégorie. On peut les analyse en tant que tels, en se basant sur la grille proposée par EeC.

Mais, ne doit-on pas aussi s’intéresser aux processus en cours de mise en communs et à leur cheminement comme communs ?

Dans ce cas, il est aussi important de comprendre l’  « agir collectif », les formes d’organisations facilitatrices de ces communs émergents ?

Il faut alors comprendre les milieux incubateurs de ces communs en construction, les interactions de ces milieux, les acteurs économiques « privés », mais aussi avec les dispositifs publics et institutionnels.

Les terrains d’expérimentations à investiguer :

  • Des dynamiques de « lieux », Tiers Lieux, qui sont des communs et des incubateurs de Communs
  • Des initiatives solidaires locales qui s’organisent pour créer des activités (services de proximité, notamment), s’organisent en commun, expérimentent des formes de valorisation économique de ces activités, sous la forme de contribution/rétribution, sous la forme d’entreprise inversée et d’emploi (ex. Projet Territoire Zéro Chômeur)… Il faut alors regarder en quoi cela diffère d’autres initiatives plus anciennes du type Régie de Quartier ou Ressourcerie.
  • Des processus de mise en communs « sectoriels »

 

La fabrique des mobilités, mutualisation et partage de ressources entre acteurs économiques dans le secteur des mobilités,

AVEC (Arts Visuels en Communs), création d’une « filière » Arts Visuels en Hauts de France…

 

  • Des plateformes collaboratives/coopératives (notamment celles liées à la question de la mobilité…)
  • Des démarches de type « PTCE » (pole territorial de coopération économique), sur base d’une dynamique territoriale de repérage d’initiatives et de pratiques solidaires cherchant leur viabilisation économique, de création d’activités qui cherchent des formes hybridées de financement et de valorisation,
  • Des entreprises en communs, en tant que telles, celles portant statuts de SCIC, ou insérées dans des relations de réciprocité avec des communs.

 

D’un point de vue plus opérationnel, on pourrait choisir d’enquêter plusieurs écosystèmes  et milieux spécifiques :

Celui qui s’affiche explicitement en communs

  • une ou deux CAE parmi les six existants actuellement en Hauts de France ;
  • l’expérience Assemblée des Communs/ Chambre des communs ;
  • la communauté des tiers lieux Hauts de France

Celui qui est plus étroitement lié à l’ESS

  • plusieurs SCIC ;
  • une ou deux expériences territoriales de « fabrique d’initiatives solidaires » ;

Celui qui met en avant des problématiques plus éloignées

  • les approches sectorielles de mise en communs : Fabrique des mobilités et Arts Visuels en communs ;

 

 

Ainsi, on enquêterait non seulement sur les organisations économiques (projets et structures), mais aussi sur les collectifs, associations ou réseaux d’acteurs correspondant à l’écosystème considéré. On enquêterait aussi sur les acteurs (agents  techniques et élus politiques) des appuis publics qui interviennent au sein de ces écosystèmes.

 

 

 

 

 

 

 

 

Initiatives solidaires, en communs :

Éléments d’une institution de la réciprocité ?

 

Du point de vue organisationnel et morphologique on voit assez bien comment évaluer ce qui se donnerait à voir comme un commun. En tant que structure, système de gouvernance, règles de droit, les critères de définition de ce qui fait, ou pourrait faire, commun existent. Mais est-ce suffisant pour caractériser ce qui pourrait faire alternative dans une économie autour des communs ?

Il faut faire l’hypothèse que non.

Des communs, ou organisations économiques se construisant dans une logique de commun, pourraient-ils se développer dans une économie parallèle ? Au mieux, ils auraient à différencier et hybrider les logiques de valorisation des activités qu’ils développent.

Aussi, par de là l’analyse des structures, des règles juridiques et des modes de gouvernance, il faut faire une analyse précise de la construction des activités du point de vue des logiques de valorisation sous-jacentes.

Dans quelle mesure ces activités sont-elles construites autrement que sous des logiques marchandes ? Sont-elles construites dans un équilibrage des logiques de valorisation qui donne un rôle pivot à la réciprocité, au cœur des fonctionnements économiques ?

 

Quelle importance donnée à la réciprocité ?

On voit alors que cela suppose que ce rôle ait été construit en amont de la définition même de l’activité par la construction préalable de la communauté en espace de réciprocité relationnelle. C’est la création d’une telle communauté qui garantit l’impulsion réciprocitaire et que la réciprocité peut subordonner les deux autres types de valorisation économiques que sont le marché et la redistribution pour reprendre les catégories de Polanyi (Temple, 1997 ;  Gardin, 2006 ; Servet, 2007).

Mais la création d’un tel espace suppose une construction conjointe de l’ « offre » et de la « demande », dans des rapports entre producteurs et usagers eux-mêmes transformés. Cet espace est alors fondé sur une intercompréhension mutuelle des acteurs économiques qui font de la réciprocité leur valeur commune.

Ainsi la réciprocité ne dépend-t-elle pas de la nature des biens et services fournis mais des modalités de constitution de cet espace réciprocitaire, des types d’implication des usagers et des contributions volontaires qui produisent également ces biens et services (Gardin, 2006). Ces biens et services ainsi construits auront des effets sur la mobilisation du marché et de la redistribution pour conforter ces activités. Vu l’ampleur de la transformation des systèmes d’action et de représentation symbolique que suppose ces engagements, on comprend qu’à court terme soient mobilisés les modèles économiques marchands traditionnels, parfois même modulés par des régulations que l’acteur public peut faire intervenir sous la pression des initiatives solidaires.

Plus précisément il faut donc examiner davantage les modalités de réalisation des échanges que les productions (en produits et services) elles-mêmes. On voit alors que l’approche par l’identification à court terme des « modèles économiques », qui est toujours une exigence des pouvoirs publics, révèle son incapacité à se distancier des logiques spécifiquement et exclusivement marchandes.

Ainsi, l’évaluation de l’impulsion réciprocitaire ne repose pas sur la nature des biens finaux mais de l’analyse des modalités de constitution, d’implication des usagers, de leurs contributions aux initiatives solidaires en communs, puis de celle des modalités de mobilisation des marchés selon leur modération par de la redistribution. Cette évaluation est première par rapport à celle que l’on peut faire de la morphologie de l’action en communs.

De la même façon, dans l’évaluation de cette action, il faut envisager le commun en priorité, ses communautés d’usages et leurs échanges pour comprendre la nature des activités, leurs productions en produits et services. Il faut examiner les contributions des coalitions d’acteurs économiques vivant des et autour des communs. Il faut aussi envisager les différents rapports à la redistribution opérée par les pouvoirs publics, et ce sous différentes formes : régulations tutélaires des marchés, conventions, concertations, négociations, agréments, politiques de l’ « listes », solvabilisation des usagers par des dispositifs publics, aménagement des appels d’offre, avec clauses sociales.

 

La réciprocité, principe unificateur ?

Dans quelle mesure, au sein de la communauté porteuse de l’initiative en commun, la réciprocité, dans l’une ou l’autre de ses expressions, est-elle affirmée comme un principe unificateur des logiques de valorisation économique ? C’est dans la mesure de cette affirmation que la fédération de projets centrés sur ce principe pourrait constituer une réelle alternative au « donnant/donnant » marchand qui caractérise les économies occidentales capitalistes marchandes.

Cet aspect est plus déterminant comme structuration des représentations symboliques de l’action économique que celle qui relève de la morphologie spécifique des organisations  même si ces organisations reposent sur des principes de coopération et de gouvernance démocratique, en communs.

Le prima donné à ce principe ne va pas de soi. Il s’oppose à l’intériorisation des formes marchandes, et naturalisation de ces formes, dans les représentations de ce qui fait économie et donc des modèles économiques au travers desquels on voudrait évaluer la viabilité économique des activités construites.

La construction d’un espace réciprocitaire suppose l’engagement des associés au commun. Mais cet engagement qui correspond à l’adoption d’un système des règles peut n’être perçu qu’au travers de contraintes relationnelles auxquelles ce système correspond. Et de ce point de vue, il faut envisager les effets libérateurs des systèmes de relations contraintes que peut représenter le marché, avec l’effet de naturalisation de ces échanges marchands qui, hormis le rapport aux moyens monétaires, semblent placer tout acteur sur le même plan d’égalité et de neutralité du point de vue des systèmes de relations. Le désencastrement des activités économiques et de leur valorisation d’avec les institutions traditionnelles serait-il signe de liberté, entre égaux ? Les travaux des anthropologues, avec et autour de Marcel Mauss, l’ont montré (Mauss, 2007 ; Godelier, 1996 ; Caillé, 2007 ; Caillé et al., 2010), autant « donner », peut faire partie de nos évidences normatives, autant « rendre » ouvre la question de la nature de l’obligation sous-jacente et son rapport à la liberté (Hénaff, 2010, p.73). On voit alors que la construction sociale des règles de réciprocité, et leur institution symbolique en principe unificateur, est à envisager dans toute sa complexité.

Cette intégration des logiques de valorisation sous domination du principe de réciprocité peut-elle s’exercer localement, dans un espace socio-économique qui serait réservé aux organisations spécifiques travaillant en réciprocité, dans un tiers secteur marginalisé, en retrait des fonctionnements économiques dominants ? Cette expérience de priorisation du principe de réciprocité ne peut pas se concevoir autrement que comme un contexte d’action économique, au mieux en développement ; un contexte qui le voit s’affronter aux autres modèles de valorisation et dans lequel il cherche en s’agglomérant, en se capitalisant, à s’affirmer comme une alternative dans les formes, mais surtout dans les modèles et les argumentations, de l’action économique ?

 

Comment alors analyser la construction des activités, en vue de leur pertinence socio politique et de leur viabilité économique ?

Se démarquant alors de toute approche de type « entrepreneuriale, il s’agit d’analyser la viabilité économique d’activités, en construction ou en usages, qui mettent en avant une logique de valorisation intégratrice basée sur des principes de réciprocité.

Dire cela ne signifie pas que ces activités ne seront pas accessibles au travers de règles d’échanges marchands. Mais la valorisation marchande sera à examiner de près dans la mesure où, dans le champ constitué par l’écosystème concerné et dans la mesure des rapports de force établis entre les acteurs de ce champ,  l’organisation des échanges aura fait l’objet d’une régulation en lien avec les pouvoirs publics et les autres acteurs opérant dans l’écosystème.

Cela suppose donc de se mettre en compréhension des échanges et de leur construction sociale, et d’aider les acteurs à partager cette compréhension.

Sous l’angle des modalités de ces échanges :

Les relations et liens sociaux, les règles d’usage des ressources et des « produits » (biens et services),

En examinant les transformations que ces échanges supposent du point de vue des processus de financement, de production, de distribution et consommation, en conformité ou en décalage avec les rapports sociaux qui les caractérisent habituellement dans le cadre des règles marchandes ordinaires,

Sous l’angle de leurs temporalités :

On sait l’importance du temps et du décalage entre les actions constituant la trilogie de l’échange « donner, recevoir et rendre ». La valorisation des activités dans une perspective solidaire, en communs, est souvent envisagée sous l’angle de la réciprocité différée (Hénaff, 2010, p. 82-83).

Le rapport au temps est ici essentiel. L’immédiateté d’une évaluation qui ne se préoccupe pas des conditions spécifiques de la création des activités ne peut conduire qu’à un alignement de cette évaluation sur les principes marchands les plus stricts. Une telle évaluation qui semble immédiate et naturelle, exprimée en prix de marché, ne fait pas le détour socio politique de la fabrique sociale que suppose la construction de l’échange. Les modèles instantanéistes et naturalisant de l’évaluation économique (sous l’appellation instituée de « modèles économiques ») sont caractéristiques de la prégnance sociale, cognitive, symbolique d’un agir économique marchand capitaliste (Bourdieu,   1980, 2015).

 

Vers de nouvelles régulations des échanges économiques vers une institution de la réciprocité ?

D’ores et déjà, dans la valorisation des activités résultant de ces dynamiques d’initiatives solidaires, en communs, et donc dans leur évaluation, de nouvelles perspectives se font jour.

Tout d’abord, des formes nouvelles de coopération entre producteurs se développent portées par les potentialités de la production en communs et renforcées par les potentialités du numérique et de l’Internet. C’est toute la question de la collaboration et de l’économie dite collaborative. La production par les pairs basée sur les communs (Benkler, 2006 ; Bauwens, Kostakis, 2017) ouvre la voie à de nouvelles opportunités de création et de distribution de valeur. Cette notion de Pair à Pair, si on la relie à celle de contribution, nous offre une autre perspective d’évaluation des projets de création d’activités solidaires en communs.

Parler de relation Pair à Pair, c’est relever le fait que les rapports entre producteurs, consommateurs, distributeurs, se transforment pour ouvrir à de nouvelles relations entre les individus et les collectifs qui sont autant de nouveaux espaces d’interaction et d’intermédiations. Les initiatives solidaires et les communs nous montrent la multiplication des espaces de co création, d’innovation ouverte, de coproduction, des fonctionnements « en circuits courts » ou « circulaires » ; toutes formes de coopération ouverte (Bauwens, Kostakis, 2017). Toutes les activités qui en découlent ont besoin de leur justification, argumentation spécifique. En décalage avec les formes  capitalistes et marchandes d’évaluation des activités en travail, elles nécessitent une évaluation spécifique qui ne peut être qu’un principe de réciprocité intégrant comme l’un de ses critères celui de la valeur de la contribution, « à chacun selon ses contributions » (Bauwens, Kostakis, 2017, p.76).

Cette notion de contribution n’est pas nouvelle. Elle n’est pas sans rappeler la place qu’a tenu le « bénévolat » dans le développement des activités associatives. La nommer contribution, en lien avec des dispositifs qui commencent à en faire l’évaluation, voire la comptabilité, marque la naissance d’un processus d’institution de la valeur produite.

On pourrait montrer comment cette importance donnée à la contribution dans une logique de réciprocité vient potentiellement redéfinir les règles marchandes et celles de la redistribution, dans la mesure de leur subordination à des accords négociés basés sur des préoccupations civiques citoyennes.

On voit ainsi que dans les projets en communs, pour les qualifier, on retiendra des critères morphologiques et structurels qui sont autant de conditions de possibilité d’un agir économique en communs. Les critères de définition ne manquent pas, ni même les outils permettant une évaluation de ce point de vue (http://unisson.co/).

Mais, si l’on se place du point de vue des logiques de valorisation et d’évaluation des activités en communs, ces éléments sont loin d’être suffisants.

Ils devront être enrichis d’autres éléments d’évaluation des contenus en réciprocité. Une attention toute particulière devra être réservée aux expériences portant sur la définition de « licences de réciprocité » (http://coopdescommuns.org/tag/coalition-entreprenariale/) pour qualifier les échanges au sein des communs ou des « coalitions entrepreneuriales » (Bauwens, Kostakis, 2017, p. 36-37) qui rassemblent des organisations en communs et des opérateurs publics et privés.

Au regard de l’importance donnée à la construction des règles d’échanges, des accès aux ressources, des usages, des coopérations nouées, de leurs valeurs en contributions, on comprend qu’une importance soit souvent donnée, dans les initiatives solidaires et les processus de mise en communs, à la définition des « codes sociaux ». C’est alors une autre façon de parler de la question de la constitution des communautés et de leur engagement en communs, souvent avant même de préciser les conditions de viabilité économique des activités créées. Face à la prégnance de l’immédiateté des dispositifs dominants d’évaluation par les modèles économiques de l’entreprenariat, ce décalage dans les priorités sera préjudiciable aux initiatives solidaires et pourra rendre difficile leur soutien par les pouvoirs publics.

Ainsi, les expérimentations qui se font jour mettant en avant explicitement des évaluations en termes de réciprocité seront-elles à examiner plus spécifiquement. Il sera particulièrement important de voir en quoi ces expérimentations impactent les écosystèmes qui les voient éclore ainsi que l’action publique. Les mondes de l’ESS et ceux plus émergents des communs pourraient trouver la matière à des interrogations convergentes et des actions en commun.

Le changement d’échelles auquel  aspirent les acteurs mobilisés dans ces mondes ne pourrait s’opérer que par un début d’institution de la réciprocité comme principe intégrateur de l’action économique.

 

Références

Bauwens M., Kostakis V. (2017), Manifeste pour une véritable économie collaborative, Paris, Editions Charles Léopold Mayer.

Benkler Y. (2006), The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, New York, Yale University Press.

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Editions de Minuit.

Bourdieu P. (2015), Sociologie générale, volume 1, Paris, Raisons d’agir.

Caillé A. (2000, 2007), Anthropologie du don, Paris, La Découverte.

Gardin L. (2006),  Les initiatives solidaires, la réciprocité face au marché et à l’Etat, Paris, Editions érès.

Godelier M. (1996), L’énigme du don, Paris, Fayard, Champs Essais.

Hénaff M. (2010), « Mauss et l’invention de la réciprocité », in A. Caillé, P. Chanial, K. Hart, Marcel, Revue du MAUSS, n°36.

Mauss M. (2007, 2012), L’essai sur le don, Paris, PUF.

Servet J-M. (2007), « Le principe de réciprocité chez Karl Polanyi, contribution à une définition de l’économie solidaire », Revue Tiers Monde, 2007/2, n°190.

Temple D. (1997), « L’économie de réciprocité », Revue du Mauss, n°10, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=notions&id_mot=28.

Agir en commun pour agir en communs ?

On parle de plus en plus des « biens communs » ou des « communs ». Que faut-il en penser ? Que cela peut-il représenter pour ceux qui s’engagent dans des démarches d’économie solidaire ? En quoi ces notions peuvent-elles conforter leur prise d’initiative ? Qu’apportent-elles à l’économie solidaire ?

L’économie solidaire ne se veut pas seulement « secteur économique » regroupant des entreprises spécifiques (relevant de la loi d’août 2014), des coopératives, des associations. Elle ne se cantonne pas dans des activités de services collectifs (aux personnes, environnement, cadre de vie, etc.), dans l’insertion par l’économique, dans les nouveaux modes d’échanges (commerce équitable, finances solidaires, réseaux d’échanges non monétaires). Elle peut concerner potentiellement tous les secteurs économiques et sociaux. Mais surtout, elle revendique d’être un « mouvement », une façon de fédérer des modes d’action collective basés sur la coopération dans le travail, la solidarité pour la citoyenneté économique. Ceux qui mettent en avant les notions de bien commun, ou de commun, dans leur prise d’initiative, ont-ils d’autres perspectives ? Expriment-ils une autre sensibilité, et s’engagent-ils dans un autre cheminement que celui que s’est donnée l’économie solidaire comme mouvement ? Pour répondre à ces questions, il faut s’entendre sur ce que représentent les communs.

La référence à la notion de « bien commun » met l’accent sur l’existence de ressources (souvent naturelles et limitées, mais pas seulement…) nécessaires à la vie de tous et dont l’accès et l’usage doivent être démocratiquement régulés et contrôlés. Si l’on considère qu’ils doivent l’être à égalité de droits pour tous (les citoyens), ils seront alors qualifiés de « biens publics ». La notion de « commun » renvoie davantage, quant à elle, à l’action volontaire et consciente de construction d’une ressource dont les règles d’accès et d’usages font l’objet d’une formalisation et régulation sociales spécifiques.

Ainsi, le commun, avant même d’être le contexte de la création d’activités dont il faudra construire la viabilité économique, est d’abord un enjeu d’« utilité sociale ». Il répond à un besoin, en exprimant une volonté de régulation d’accès et d’usages d’une ressource, que cette ressource soit matérielle, intellectuelle, informationnelle, de la connaissance.

Agir pour « entreprendre  en communs » suppose d’établir les conditions permettant à la ressource partagée de répondre au besoin exprimé. Pour cela il faudra la développer, en garantir la durabilité. La création d’activités prend alors tout son sens. L’enjeu n’est ici pas seulement technique, il est tout autant social qu’économique, relève autant de la justice de l’échange social que du financement de la ressource. L’enjeu a aussi une dimension socio politique de délibération sur les conditions d’accès à ces usages. Ainsi, dès le départ, l’ « entreprise » en communs ne peut se réduire à un projet technico économique de création de produit ou de service.

Mais alors, des questions se posent. Le commun en cours de construction est-il pertinent, par rapport à d’autres démarches similaires et simultanées qui pourraient se faire jour sur le même territoire ou sur un territoire proche ? Le commun envisagé répond-t-il non seulement à des critères de justice et de solidarité, mais aussi de durabilité écologique ? Comment distinguer, parmi les projets, ceux qui jouent transitoirement le commun pour déboucher sur autant d’appropriations privées différées ? Ces nouvelles initiatives en communs viennent questionner et dynamiser l’économie solidaire. Le commun définit, démocratiquement, donne son sens aux activités sociales construites, au travail fourni et aux échanges économiques auxquels il donne lieu.

On voit combien une économie de ressources partagées, en communs, est proche d’une économie solidaire, plurielle, associant des formes d’échanges relevant de valorisations marchandes (sur base de fonctionnements de marchés diversement régulés, comme tout marché, par les pouvoirs publics), de règles de redistribution publique, mais surtout de comportements sociaux de réciprocité qui donnent tout leur sens à l’ « entreprise ». Mais, si la réciprocité ne prime pas dans les rapports sociaux et n’ordonne pas le poids des valeurs associées aux logiques d’échange, alors, malgré une référence faite au commun, le risque est grand que l’économie des communs « ne sombre dans les eaux froides du calcul égoïste », comme dirait K. Marx…

 

ooo

 

De nombreux exemples tirés de l’économie du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses.

D’un part un commun peut donner lieu à des activités portées par des structures et dans des modes économiques différents. D’autre part les mêmes organisations économiques à statuts juridiques spécifiques (ce que l’on appelle les entreprises dans l’économie dominante…), au sens où il s’agit d’entités ayant une unité de stratégie et de fonctionnement, peuvent présenter une diversité de modèles et des formes hybrides de ces modèles.

Un commun pourra générer des activités portées par des individus autonomes, par exemple des entrepreneurs salariés, au sein d’une Coopérative d’Activités et d’Emploi (CAE), ou par des entités relevant de différentes structures, associatives, coopératives, entrepreneuriales. Il pourra générer des activités rémunérées, strictement marchandes ou marchandes régulées, des activités financées par du crédit public, par du crédit mutualisé, par des dons privés, etc.

Le point particulier de ce type de créativité collective est de n’envisager les activités économiques, sous leurs différentes formes et modes de viabilisation, que dans leurs interrelations avec un commun dont la gouvernance globale demeure spécifique par rapport à celle des entités économiques induites. Ainsi, les appellations mais aussi les formes d’appropriation seront nécessairement distinguées pour éviter toute confusion et limiter les effets d’enclosure.

Cette réflexion sur les niveaux de gouvernance des communs et de leurs activités induites ne fait que reprendre et approfondir des travaux économiques dont on a redécouvert la portée avec le retour en grâce des théories sur les communs, après la reconnaissance des travaux d’Ostrom et de ceux qui leur ont donné une suite.

 

 

Metalu.net : artistes créateurs de technologies libres en économie solidaire

Metalu.net : artistes créateurs de technologies libres en économie solidaire

Résumé
Il s’agit de comprendre les logiques d’action et les positions d’acteurs au carrefour de la création artistique, de la recherche développement sur une technologie open source adaptée au contexte de la création artistique et de la médiation culturelle. Il s’agit aussi de comprendre à quelles conditions les activités basées sur cette technologie peuvent être viables en s’inscrivant dans une économie politique sociale et solidaire.
La recherche vise ainsi à éclairer les relations entre les dimensions artistiques, techniques et économiques. Ces relations peuvent être envisagées sous l’angle des caractéristiques esthétiques des productions et savoirs techniques. Elles peuvent aussi être envisagées sous l’angle des spécificités des développements technologiques que requièrent les productions artistiques. Mais, plus encore, il s’agit de comprendre comment des technologies spécifiques, développées dans le contexte de pratiques artistiques, peuvent être la base d’un développement économique pour les artistes qui en sont à l’origine. Nous développons cette réflexion dans l’action à partir d’un cas que nous constituerons en dispositif expérimental de recherche. Pour cela nous analysons les processus de création d’activités « Metalunet », en lien avec les pratiques artistiques d’un collectif d’artistes, Metalu A Chahuter, « fabricants de spectacles, inventeurs de machines à rêver et dispositifs interactifs ».

1. Contexte, enjeux et objectifs

1.1. Contexte

La recherche intervient en relation étroite avec les évolutions et mutations que connaissent aujourd’hui les collectifs d’artistes, en particulier ceux nés dans le domaine du spectacle vivant et de la conception d’installations interactives avec le public. Elle intervient aussi dans un contexte de forts questionnements sur l’évolution des métiers, des statuts et des organisations dans le secteur de la création artistique et, plus généralement des métiers de la culture. Ce contexte est aussi celui du ralentissement de la croissance de financement public pour la culture, voire de la réduction de ces financements. Dans le même temps, à l’instar de la région Nord Pas de Calais, beaucoup de Régions ont fait du secteur créatif et culturel l’un des piliers de leur futur développement économique. C’est le cas de l’ex Région Nord Pas de Calais qui avait fait du secteur « Images Numériques, Industries Créatives et Culturelles » l’un de ses six Domaines d’activité stratégique.
Une forte actualité politique et économique se fait jour pour envisager ce que pourraient être les chemins pour faire de ce secteur un moteur de développement économique en même temps qu’il est au cœur des politiques publiques. Plus que dans d’autres secteurs les activités caractéristiques de ce secteur sont confrontées à des enjeux politiques, sociaux, technologiques et économiques majeurs.
C’est tout d’abord l’enjeu du financement des politiques publiques dans le domaine culturel comme dans tous les domaines qui touchent aux politiques sociales, aux politiques éducatives, aux politiques de soutien à l’exercice de la citoyenneté. Tout autant que leur financement, c’est la conception même de ces politiques, leur construction en lien avec les publics dans l’exercice de leur citoyenneté qui est en cause. Les enjeux technologiques ne sont pas moindres. La réflexion sur les transformations que connaissent les domaines artistiques et culturels au travers des processus de création, production, diffusion, médiation, conservation, etc. sont indissociables de celle qui se fait jour sur les technologies qui les rendent possibles et qui sont même support et au cœur même des processus de création. Ce qui se passe avec les technologies numériques est là pour le montrer. Si le développement des techniques ne s’est jamais opéré dans une neutralité sociale et politique, c’est encore moins le cas aujourd’hui avec l’essor de la technologie open source après que la question de la gratuité et de la libération des logiciels soit désormais devenue incontournable.
Mais, ces questions trouvent un cadre d’expression plus global lorsqu’elles rejoignent celles de la transition écologique, économique et politique qui est au cœur des enjeux actuels de société.
Ces problématiques et les recherches qui se développent pour les explorer forment l’arrière fond de notre proposition de recherche.
S’agissant de la création d’activités dans les domaines artistiques et culturelles, il nous faut évoquer aussi les interrogations qui se sont faites jour sur les processus de création, sur les formes organisationnelles, collectives et localisées, que ces processus de création se sont donnés depuis plusieurs décennies et qui connaissent un nouvel essor aujourd’hui. Les années 1980-1990 ont été marquées par l’essor des friches et des lieux culturels. Des travaux d’études et de recherches s’en sont faits l’écho, notamment lorsque les politiques publiques ont cherché à les soutenir. Les réflexions sur les « nouveaux territoires de l’art » (Kahn, Lextrait, 2005) ont bien traduits l’émergence de ces nouvelles problématiques.
Aujourd’hui, les enjeux à l’origine de ces questions demeurent et se sont même renforcées, au fur et à mesure de l’aiguisement de ce qui est plus qu’une crise économique mais correspond à une tension totale entre des forces qui œuvrent pour la marchandisation accrue des activités créatives et culturelles et celles qui recherchent dans des alternatives politiques et économiques une solution pour le développement de ces activités.
Les processus de création d’activités et les trajectoires de positionnement économique et social de ceux qui en font métier, comme de ceux qui les pratiquent à titre amateur, sont au cœur de notre proposition de recherche.
Pour élaborer notre problématique de recherche et le dispositif de recherche qui nous permet d’explorer cette problématique, d’en dégager des enseignements et de tenter une première modélisation nous nous baserons sur le cas expérimental que représente la création d’une entité Metalu.net au sein du collectif d’artistes Métalu A Chahuter.

Voici comment les acteurs eux-mêmes présentent l’expérience Metalun.net :

« Depuis dix ans Métalu A Chahuter réunit des artistes qui explorent la création artistique dans des formats atypiques et évolutifs, selon des pratiques héritées des arts de la rue. Dans son fonctionnement, Métalu A Chahutera opté pour la mutualisation solidaire : ainsi, l’administration et les locaux sont mis au service de créations artistiques collectives.
L’expérimentation est au cœur de l’identité artistique du collectif : explorer le son et l’image comme langage poétique, faire de l’objet un passeur d’imaginaire, assumer la pluridisciplinarité comme moteur de création artistique. Ses spectacles ou installations mettent en jeu l’interactivité avec le public et l’environnement quotidien, l’expérimentation est un processus de création.
C’est dans cette démarche que, dès l’origine, plusieurs artistes se sont appropriés l’outil numérique, et rassemblent de nombreuses compétences dans des domaines d’activités multiples.
Métalu A Chahuter s’inscrit dans une nouvelle dynamique en mettant en avant les pratiques numériques développées par quelques artistes. Ce n’est pas une révolution en soi : les bases existent déjà. Il s’agit plutôt de révéler ce réseau d’artistes et leur multitude de compétences pour créer une extension à Métalu A Chahuter appelée Métalu.net selon une démarche libre et open source défendue par plusieurs artistes du collectif. La notion de bien commun y est démultipliée en s’intégrant dans un réseau de libre partage de pratiques, de projets, de techniques créés par quelques-uns et utilisés, dupliqués, modifiés, étudiés par d’autres. Le collectif rend visible un ensemble de compétences et d’expériences développées.
Métalu.net est un engagement artistique. Il s’agit de ré inventer des pratiques et des objets en créant de nouveaux assemblages, en élargissant le champ des possibles par l’open source, et en mettant en avant la sérendipité. C’est impliquer des publics et des artistes dans une volonté de partage.
La relocalisation de Métalu A Chahuter dans une nouvelle friche à Hellemmes-Lille, est l’occasion de développer Métalu.net comme une plateforme de ressources ancrée dans l’espace public réel et virtuel.
Ainsi Métalu.net se propose d’expérimenter les activités suivantes :
Un bureau d’étude alternatif pour partager avec le public à travers diverses formules (showrooms, geek parties, boums numériques, festilabs, créations participatives, etc.) ;
Un collectif d’artistes pluridisciplinaires qui participent à la production de spectacles et créent des technologies spécifiques dans une démarche libre et open source ;
Un lieu qui propose des accompagnements personnalisés pour des projets numériques développés par des étudiants, de jeunes artistes ;
Une mise à disposition d’outils pédagogiques qui répondent à des problèmes concrets (formations, interventions sur des thèmes spécifiques, création d’instrumentarium, etc.) ;
Des prestations de services sur mesure pour des demandes particulières ;
Une plateforme de ressources au service de d’artistes numériques mettant à disposition une base documentaire et des liens web vers des informations techniques ;
Un blog retraçant le processus créatif et technique de projets expérimentés. »

1.2. Position

Ainsi, notre recherche action se propose d’accompagner par une recherche action l’ensemble de la démarche de création des activités devant constituer l’entité Métalu.net.
Elle s’intéresse aux processus de création de ces activités, leur expérimentation, les études de faisabilité dont elles feront l’objet. Il s’intéresse particulièrement aux parcours de montée en capacités à prendre en charge ces activités de la part des artistes et des partenaires associés dans la création de l’entité. On cherche ainsi à mieux comprendre la construction des liens de cette nouvelle entité Métalu.net, non seulement avec l’entité Métalu A Chahuter, actuellement constituée en association, dotée d’un mode de gouvernance tout à fait spécifique, mais aussi avec les entités partenaires que sont déjà d’autres compagnies et collectifs d’artistes, des collectivités territoriales et des structures d’action publique, des centres de recherche, des écoles (des lycées, des écoles d’art ou d’ingénieurs, etc.), des entreprises (ordinaires ou relevant de l’Economie Sociale et Solidaire).
La compréhension de ces processus de création d’activités technologiques, pédagogiques, et autres, supports à la création artistique ne peut se faire sans un approfondissement de la connaissance du travail artistique, de la production artistique, de la diffusion de cette production, des activités de médiation et de co création avec les différents publics, etc. Elle aura aussi à envisager les conditions d’apprentissage des technologies de l’open source, et des technologies privilégiant l’auto construction (le Do It Yourself), la parcimonie et la robustesse des solutions techniques. Ces questions font l’objet de nombreuses recherches sur lesquelles nous nous appuierons.
Les processus de création d’activités et de valorisation économique de ces activités devront être analysées finement et passées au crible des modèles économiques et sociaux de l’ « entreprendre » et de l’  « entreprise » qui en est le résultat. Il nous faudra examiner en quoi les processus de création d’une entité porteuse d’activités ayant à assurer la viabilité des personnes relèvent de logiques dites entrepreneuriales, que ces logiques soient celles de l’entrepreneuriat ordinaire ou celui souvent qualifié de social. Il nous faudra voir en quoi ils relèvent de processus similaires ou différents. Plus spécifiquement il nous faudra examiner en quoi la référence à l’open source, mais plus encore à des choix de valorisation économique puisés dans les logiques de l’économie solidaire, ou les logiques plus émergentes, associées à la notion de « bien commun » ou de « commun », nous amènent à reconsidérer ces modèles de l’entreprendre au profit d’une nouvelle problématisation. Ces questions sont désormais abordées dans le champ de recherche ouvert sur la question des communs et des potentialités de l’économie numérique. Notre projet apportera une contribution à ce champ de recherche.
Mais ces questions sur l’entreprendre ne peuvent être dissociées de celles qui portent sur la construction des positions sociales et professionnelles des acteurs eux-mêmes, notamment ceux engagés dans la réalisation de ces activités. La question des statuts d’emploi et des formes de rémunération est alors essentielle à aborder. Elle le sera particulièrement au travers de la réflexion que nous fournira notre dispositif expérimental à ce sujet. Les acteurs sociaux engagés dans la création de cette nouvelle entité Métalu.net relèvent de différents statuts d’emploi (salariés partiels, intermittents du spectacle, autoentrepreneurs, essentiellement). La démarche de maquettage et d’expérimentation des nouvelles activités et situations de travail sera également pour eux un exercice de construction et d’expérimentation de formes d’emploi et de rémunération spécifiques. Sur ces questions également nous pourrons nous appuyer sur des recherches en cours.
Cette caractérisation des formes d’emploi, de rémunérations ne pourra s’exonérer d’une réflexion plus spécifique considérant qu’elles auront à composer des positions sociales et professionnelles associant des capacités d’artiste, de créateur, constructeur, voire vendeur, de solutions techniques, de développeur et codeur informatique, de pédagogue en technologies open source, de médiateur culturelle, d’organisateur et de coopérateur gestionnaire d’entités économiques, etc.
L’originalité de la problématique ainsi définie est d’articuler ces différents niveaux de réflexion et de problématisation en nous appuyant sur les travaux les plus récents en socio économie du travail et des organisations, notamment sur les nouvelles approches centrées sur les communs.

1.3. Objectifs

Tel qu’il est positionné, notre projet vise les objectifs suivants :

Construire un dispositif expérimental original de recherche action qui associera des chercheurs (s)
(sociologues, socio économistes, informaticiens, spécialistes des formes artistiques), des artistes-concepteurs-producteurs de technologies, des professionnels publics et privés de l’action publique, en matière de politique culturelle et de développement économique, ESS notamment ;
Dégager des éléments significatifs de compréhension des processus de création d’activités, viables économiquement, au carrefour du développement technologique en open source (par de la cession de technologies, de la prestation de compétences en réalisation et formation), de la production d’œuvres artistiques et de la recherche développement sur ces questions ;
En dégager des enseignements en termes de modèles économiques et de durabilité des parcours des organisations économiques créées ;
Dans l’hypothèse où la solution organisationnelle expérimentée pour la nouvelle entité serait une forme coopérative, cela apporterait des éléments intéressants à la discussion en cours sur l’entreprendre dans le secteur des industries créatives et culturelles ;
Spécifier les conditions et les particularités des appuis publics et privés aux processus de création d’activités dans ces contextes particuliers des industries créatives et culturelles ;
Positionner ces formes d’appuis par rapport aux formes existantes de l’entrepreneuriat ;
Contribuer en cela à une réflexion plus globale sur la création d’activité en économie solidaire ;
Contribuer aussi à la réflexion sur les formes d’emploi et de rémunération, notamment en explicitant les enjeux autour des formes alternatives, contributives et solidaires ;
Plus globalement, contribuer à la caractérisation de ces positions et postures socio professionnelles d’artistes-technologues-chercheurs-médiateurs culturels, correspondant aux entités créées pour répondre aux défis de ces activités émergentes ;
Développer des approches intégrant ces différents niveaux de résultats pour contribuer à une réflexion plus globale en termes de fabrique du social et des mondes sociaux économiques sur les territoires concernés ;
Le caractère innovant de la recherche proposée tiendra alors tout autant dans l’intégration des résultats portant sur les formes organisationnelles, les processus de coopération, les trajectoires d’emploi, etc. que dans chacun des domaines de réflexion eux-mêmes.

2. Programme de travail

2.1. Présentation du programme de travail

Notre programme de travail comporte la mise en place d’outils de travail collaboratif nécessaires à notre démarche de recherche action.
Nous avons établi des partenariats diversifiés en matière de recherche et de recherche développement. Concernant les partenariats de recherche, nous développons nos liens avec des chercheurs en sciences sociales, tant ceux qui s’intéressent au secteur créatif et culturel que ceux en socio économie de l’open source, des économies alternatives et des communs, et dans le domaine de l’ESS. Nous le faisons dans la continuité de relations déjà établies avec ces communautés scientifiques et de notre participation à plusieurs séminaires sur ces questions (par exemple le séminaire EnCommuns, autour de Benjamin Coriat, le RIUESS, réseau interuniversitaire en ESS, etc.). En nous appuyant sur des liens déjà établis par les représentants des collectivités territoriales associés au projet nous développons des coopérations avec plusieurs laboratoires de recherche spécialisés sur les technologies numériques et informatiques, ainsi qu’avec des organismes et entreprises labellisées « French Tech » (www.lille-is-frenchtech.com).
Pour mener notre démarche d’expérimentation, au cœur de notre programme de recherche action nous définissons les situations expérimentales dans chacun des domaines d’activités qui devraient constituer les axes de développement de l’entité Metalu.net et de ses opérateurs.

Au terme de notre pré enquête et à titre d’hypothèses on peut considérer que les domaines d’activités envisagés sont les suivants :

Domaines d’activités, axes de développement de Metalu.net : hypothèses

A. Technologies libres pour la création artistique
Autour de Fraise, et des logiciels Pure Data, etc…
Vente de cartes et de kits
Vente directe (ce qui suppose de les produire)
Cession indirecte via un partenariat avec un fabricant, diffuseur…

Production de solutions techniques à différents niveaux de coopération sur les projets
Conception réalisation de machines, d’installations…
Assistance à Direction artistique
Réalisation technique

Prestations techniques sans co production artistique
Sur base de cahier des charges
Réalisation, assistance technique

Centre de ressources (physique et numérique)
Catalogue des produits et systèmes
Documentations techniques
Tests

Lab technique
Un lieu physique,
un atelier pour développer les techniques
un lieu d’échange R&D

B. Communiquer Accompagner Partager les technologies libres pour la créativité
Concevoir et animer des ateliers et autres dispositifs de formation….
Les contextes
En réponse à des AAP, des commandes publiques, lors d’événements publics
Participation à des travaux en résidence
A l’initiative de Metalunet, Propositions

Les formats
Bidouille, DIY
FabLab Artistique
Coder Programmer Créer (initiation)
Coder Programmer Créer (avancé)

Les publics
Quartiers
Ecoles, Lycées
Universités- Ecoles d’Ingénieurs
Ecoles d’Art
Formateurs

Les partenariats
Makers
Formateurs
Ingénierie Pédagogique

C. Recherche & Développement au carrefour de la création artistique et de la technologie du libre
Domaines
Artistique / Technologies Numériques / Open Source
Les formes Artistiques au regard de leur production technique
Les processus CLRS (Cheap, Lean, Robust, Self)
Pensées de la machine, de l’image et du son, (à partir de l’esthétique propre à « Metalu ») (ex. Ecriture Multimédia de l’Image, Ecriture Musicale de l’Image,)
Médiation culturelle par la machine, l’installation, le son et l’image
Participation à la communauté Open Source / Libre

Les projets et leurs financements
Réponse à des AAP
Partenariats avec Labo de recherche, d’écoles,
Appels à financements solidaires, Cigales,
Mécénat
Financements Participatifs, plateformes de crowdfunding, par exemple des sites comme Gratipay, Patreon

D. Etendre les activités (conception et réalisation techniques) vers d’autres secteurs économiques et sociaux
Domotique, autres secteurs
Distribution, salons, showrooms,…
Démonstration expérimentation scientifique (installations, machines, image et son, interactivité)
Communication, exposition (installations, machines, image et son, interactivité)

Notre programme de recherche porte aussi sur l’analyse des dispositifs d’appui et d’accompagnement existant pour les porteurs de projets de création d’activités et d’entreprises, éventuellement plus spécifiquement dédiés aux secteurs créatifs et culturels et en ESS.
Il porte également sur l’examen des parcours et des trajectoires professionnels en explorant les potentialités que représentent différents statuts d’emploi. Nous développons cette dimension de la recherche par enquête auprès des structures et organismes publics et privés intervenant dans ces processus de socialisation professionnelle.

2.2. Description des tâches

Pour les chercheurs :
Conception des dispositifs de recherche action ;
Veille scientifique sur les différents domaines ;
Etablissement des partenariats et des bases comparatives en lien avec les chercheurs partenaires ;
Observations participantes au cours des expérimentations sur la conception et réalisation des opérations dans les différents domaines d’activités ;
Organisation et animation des ateliers et séminaires de travail avec les partenaires de la recherche ;
Maitrise d’œuvre dans l’analyse pour l’établissement des résultats, l’élaboration de des documents de synthèse, leur rédaction et leur communication.

Pour les acteurs (engagés professionnellement au sein de l’expérience Metalu.net et les autres partenaires de la recherche) :
Documenter, sur base de grille élaborées préalablement, les contextes d’expérimentation sur la préparation et la réalisation des activités, leur valorisation économique (modèles et bilans économiques), les compétences mises en œuvre, les parcours professionnels associés à leur réalisation ;
Participer aux ateliers et séminaires de travail organisés à partir des expérimentations sur chacun des domaines d’activités explorés ;
Participer à la synthèse, la rédaction et la communication des résultats.

.2.3. Calendrier d’exécution

Le projet de recherche s’étalera sur une période de dix-huit mois.
Trois mois seront consacrés à l’état de l’art, la mise au point détaillée de la problématique, la construction des dispositifs de travail (expérimentations et ateliers de recherche).
Les expérimentations se dérouleront pendant une année, parsemée de rédactions intermédiaires
La mise en forme des résultats et des supports de communication prendra les trois derniers mois.

3. Les partenaires du projet

3.1. Présentation de chaque partenaire

Christian Mahieu, sociologue, chargé de recherche au CNRS- LEM- Lille Economie & Management (UMR CNRS 9221), secrétaire général de la Chaire ESS Nord Pas de Calais, il assurera la coordination scientifique du projet. Au titre de la Chaire ESS il anime un programme de recherche sur « les initiatives solidaires en communs ». Il coordonne également un projet dans le cadre du programme Chercheurs-Citoyens initié par la Région Nord Pas de Calais, projet CREACIT (Créativité Citoyenne). Ce projet concerne l’étude des processus de prise d’initiative solidaire et d’engagement citoyen dans les processus collectifs. Il a publié récemment plusieurs travaux portant sur les formes alternatives de création d’activités et d’entreprises.
Olivier Perriquet, docteur en informatique, est enseignant, responsable de la recherche dans deux écoles d’art, Le Fresnoy à Tourcoing et l’école Media Art de Chalon sur Saône.
Sébastien Plihon, ingénieur, travailleur indépendant, est impliqué dans les collectifs locaux et nationaux qui œuvrent dans les champs de l’innovation sociale et numérique. Il représente Catalyst, collectif d’acteurs et de citoyens de la métropole lilloise qui s’engage pour dynamiser l’innovation sociale et les enjeux liés aux communs et au libre. Ce collectif est porté juridiquement par l’association ANIS , qui a pour objet la valorisation, la réflexion et l’animation autour du web solidaire, des usages citoyens et solidaires des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), de l’innovation sociale et numérique.
Perrine Rohart est administratrice de Métalu A Chahuter, association porteuse du projet de recherche.
Antoine Rousseau, ingénieur ISEN, artiste au sein du collectif Métalu A Chahuter, est le principal créateur des technologies développées en open source au cœur du projet de création de Metalu.net.
Jean-Marc Delannoy, diplômé en automatique industrielle, artiste, concepteur d’installations numériques et de dispositifs pour le spectacle vivant (http://metalu.net/; www.metaluachahuter.com ).
Quatre autres artistes, tous développeurs de dispositifs techniques et informatiques, participeront également aux expérimentations et aux travaux de recherche dans le cadre du projet : Alain Chautard, Alain Terlutte, David Lemaréchal, Adrien Fauquenberg.
Jérôme Copin, Ville de Lille et Malika Bohem-Monnier, Métropole Européenne de Lille, qui soutiennent le projet Metalu.net seront également partenaires du projet de recherche action.

3.2. Rôle et implication

Organisme d’appartenance
Nom Prénom
Emploi actuel
Discipline
(si besoin)
Personne/ mois
Rôle / Responsabilité dans
la proposition de projet
CNRS – Chaire ESS
Mahieu Christian
Chercheur CNRS
Sociologie

coordination scientifique
Métalu
Rohart Perrine
Administratrice

coordination administrative du projet
Métalu
Rousseau Antoine
Artiste

Métalu
Delannoy Jean-Marc
Artiste

Le Fresnoy,
Ecole Média Art

Perriquet Olivier
Enseignant Chercheur
Artiste

Catalyst/ ANIS
Plihon Sébastien
Contributeur bénévole

Mise en lien partenaires innovation sociale et numérique

Balpe Jean-Pierre. L’art et le numérique. Paris, Hermés, 2000, 232 p.

Bégout Bruce, Brayer Marie-Ange, De Cauter Lieven, Watcher Serge. Fantasmapolis, la ville contemporaine et ses imaginaires. Rennes, Métiers de l’exposition, 2005, 123 p.

Benhamou Françoise. Économie du patrimoine culturel. Paris, La Découverte, 2012, 126 p.

Boubée Nicole. « Caractériser les pratiques informationnelles des jeunes : Les problèmes laissés ouverts par les deux conceptions « natifs » et « naïfs » numériques » : http://www.cndp.fr/savoirscdi/fileadmin/fichiers_auteurs/Actes/Rennes_2011/NBRencontresSavoirsCDI-oct2011.pdf

Bouchard Anne-Marie, Espaces réels, mondes virtuels. Réflexions sur l’art de CookeSasseville. ETC . 2010, n°90 : http://id.erudit.org/iderudit/64222ac

Business Digest, Développement durable, développement personnel, sociologie. L’émergence des créatifs culturels : http://www.noetique.eu/noetique/revolution-noetique/creatifsculturels-1.pdf

Boyle James. “The Second Enclosure Movement and the Construction of the Public Domain”, Law and Contemporary Problems, vol. 66, n°1 & 2, 2003.

Boyle James. The Public Domain. Enclosing the Commons of the Mind. New Haven & London, Yale University Press, 2008.

Broca Sébastien. Utopie du logiciel libre. Du bricolage technologique à la réinvention sociale, Neuvy en Champagne, Le passager clandestin, 2013.

Broca Sébastien, Coriat Benjamin. “Le logiciel Libre et les communs : deux formes de résistance et d’alternative à la propriété exclusive”, Working Paper IFRIS, 2014.

Cardon Dominique et al., Présentation. Réseaux. Mars 2006, n°137 : http://www.cairn.info/revue-reseaux-2006-3-page-9.htm

Chantepie Philippe, Le Diberder Alain. Révolution numérique et industries culturelles. Paris, La Découverte, 2010, 128 p.

Chiron Eliane, Lelièvre Anaïs. L’intime, le privé, le public dans l’art contemporain. Paris, Publication de la Sorbonne, 2012, 224 p.

Coriat Benjamin. From Natural-Resources Commons to Knowledge Commons. Common Trails and Differences ,WP 2011-4, 2011.

Coriat Benjamin. La construction de communs comme alternative à la privatisation des connaissances : promesses et difficultés, 2eme colloque Genopole-IFRIS « Sciences de la vie en sociétés », 8 décembre 2011. http://www.mshparisnord.fr/ANRPROPICE/documents.html,

Coriat Benjamin. Le retour des communs. Sources et origines d’un programme de recherche, WP 2013-24, 2013.

Coriat Benjamin (ed.). Le retour des communs, la crise de l’idéologie propriétaire. Paris, Les Liens qui Libèrent, 2015.

Couchot Edmond, Hillaire Norbert. L’art numérique. Comment la technologie vient au monde de l’art. Paris, Flammarion, 2009, 260 p.

Dardot Pierre, Laval Christian. Commun, Essai sur la révolution au XXIesiècle. Paris, La Découverte, 2014.

De Mèredieu Florence. Arts et nouvelles technologies, Art vidéo, Art numérique. Paris, Larousse, 2005, 290 p.

Darchen Sébastien, Tremblay Diane-Gabrielle. La thèse de la « classe créative » : son incidence sur l’analyse des facteurs d’attraction et de la compétitivité urbaine. Revue Interventions économiques. 2008, n°37 : http://interventionseconomiques.revues.org/503 160

Dauphin Florian, Culture et pratiques numériques juvéniles : Quels usages pour quelles compétences?. Questions Vives. 2012, volume 7 n°17: http://questionsvives.revues.org/988

Clément Gilles, Haigneré Claudie, Mahé Emmanuel, Mariot Marie-Anne. Territoires numériques, nouvelles cités de l’utopie ?. Le cube, la revue : création et société numérique. Mars 2012 : http://www.cuberevue.com/

Cros Caroline, Leleu Nathalie, La commande publique : l’œuvre du troisième type. Cités. Mars 2002, n°11 : http://www.cairn.info/revue-cites-2002-3-page-131.htm.

Denis Delbaere. La fabrique de l’espace public. Ville, paysage et démocratie. Paris, Ellipses, 2010, 186 p.

Donnat Olivier. Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique : enquête 2008 / Département des études, de la prospective et des statistiques. Paris, La Découverte, 2009, 282 p.

Faille Della Dimitri, Gagnon Marc-André. Introduction : Thorstein Veblen : héritage et nouvelles perspectives pour les sciences sociales. Revue Interventions économiques. 2007, n° 36 :
http://interventionseconomiques.revues.org/519

Flichy Patrice. Le sacre de l’amateur : sociologie des passions ordinaire à l’ère numérique. Paris, Seuil, 2010, 96 p.

Florida Richard, Mellander Charlotta, Stolarick Kevin, Creativity and Prosperity : The Global Creativity Index. Martin Prosperity Institute. Janvier 2011 : http://martinprosperity.org/media/GCI%20Report%20Sep%202011.pdf

Forest Fred. Art et Internet. Paris, Ed. Cercle d’art, 2008, 143 p.

Gichard Eric, Le mythe de la fracture numérique [en ligne]. 2009 :
http://barthes.enssib.fr/articles/Guichard-mythe-fracture-num.html#tthFtNtAAB

Granjon Fabien, Lelong Benoît, Metzger Jean-Luc. Inégalités numériques : clivages sociaux et modes d’appropriation des TIC. Paris, Lavoisier, 2009, 254 p.
Institut d’urbanisme de Paris. L’abc de l’urbanisme. Paris, Université Paris-Est Créteil Val De Marne UPEC, 2010, 178 p.

Hess Charlotte, Ostrom Elinor. Understanding knowledge as a commons. MIT, 2007.

Kahn Fréderic, Lextrait Fabrice. Nouveaux Territoires de l’art. Paris, Sujet, 2005, 295 p.

Kaplan Daniel, Lafont Hubert. Mobilités.net : Villes, transports, technologies face aux nouvelles mobilités. Paris, FING, 2004, 380 p.

Lahire Bernard. La culture des individus : dissonances culturelles et distinction de soi. Paris, La Découverte, 2006, 778 p.

Lahire Bernard. Portraits sociologiques : dispositions et variations individuelles. Paris, Nathan, 2002, 431 p.

Le cube. Centre de création numérique: http://www.lecube.com/

Levy Pierre. Cyberculture. France, Odile Jacob, 1997, 314 p.

Lucchini Françoise, De la friche industrielle au lieu culturelle. Colloque international pluridisciplinaire. 14 juin 2012 : http://www.umridees.fr/

Mangolte Pierre-André. « Une innovation institutionnelle, la constitution des communs du logiciel libre », Revue de la régulation, 14, 2e semestre 2013.

Marin Jérôme, La Silicon Valley folle des Google Glass. Le Monde. 20 mai 2013 : http://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/05/20/lasilicon-valley-folle-des-google-glass_3381386_651865.html

Mauco Olivier, A la croisée des mondes : communiquer à l’ère numérique regards croisés sur la sociologie des usages. Presse des Mines 2011, 320 p.

Menger Pierre-Michel. Portrait de l’artiste en travailleur : Métamorphose du capitalisme. Condé sur Noireau, Seuil, 2002, 96 p.

Monière Denis, La fracture numérique. Chapitre 2 : Qui a accès à Internet: http://www.erudit.org/livre/moniered/2002/livrel5_div3.pdf

Morisset Bruno, Entre utopie et pratique : la « ville numérique » comme projet urbain. Colloque «

Logiques métropolitaines : modèles, acteurs et processus ». juin 2005, Lille : http://umr5600.univlyon3.fr/chercheur/moriset/Lille2005.pdf

Moulier-Boutang Yann. Le capitalisme cognitif, La nouvelle grande transformation. Paris, Editions Amsterdam, 2007.

Noyer Jacques, Raoul Bruno. « Concertation et « figures de l’habitant » dans le discours des projets de renouvellement urbain ». Études de communication. 2008, n°31 : http://edc.revues.org/766

Orsi Fabienne. « Elinor Ostrom et les faisceaux de droits : l’ouverture d’un nouvel espace pour penser la propriété commune », Revue de la régulation, 14, 2e semestre, Automne 2013.

Ostrom Elinor. Governing the Commons. The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge University Press, 1990.

Perea François. L’identité numérique : de la cité à l’écran. Quelques aspects de la représentation de soi dans l’espace numérique. Les Enjeux de l’information et de la communication. Janvier 2010, volume 2010, p. 144-159 : www.cairn.info/revue-les-enjeux-de-l-information-et-de-la-communication-2010-1-page-144.htm.

Rheingold Howard. Foules intelligentes : la révolution qui commence. Paris, M2 Editions, 2005, 302 p.

Rush Michael. Les nouveaux médias dans l’art. Paris, Thames et Hudson. 2005, 248 p.

Russolo Luigi. L’art des bruits. Paris, Allia, 2009, 40 p.

Saleh Imad, Hachour Hakim. Le numérique comme catalyseur épistémologique. Revue française des sciences de l’information et de la communication. 2012, n°1 : http://rfsic.revues.org/168

Sanson Pascal. Les arts de la ville dans le projet urbain. Paris, Université François Rabelais, 2011, 260 p.

Schalger Edella, Ostrom Elinor. “Property rights regimes and natural resources. A conceptual analysis”, Land Economics, vol 68, N°3 (August), 24, 1992.

Stallman Richard. Free Software, Free Society, 2002.

Tessé Jean-Philippe, Godet Aurélie, Béghin Cyril. «  Les pirates », les Cahiers du Cinéma. N°677, Avril 2012, page 66 à 86.

Tremblay Diane-Gabrielle. « Le rôle des institutions dans le processus de l’innovation, l’apport de

Thorstein Veblen ». Revue Interventions économiques [en ligne]. 2007, n°36.
: http://interventionseconomiques.revues.org/562

Uzel Jean Philippe. L’art public à l’ère de la démocratie culturelle. Espace Sculpture. Automne 1999, n°49 : http://id.erudit.org/iderudit/9667ac

Vivant Elsa. Qu’est-ce que la ville créative ? Paris, PUF, 2009, 96 p.

Les acteurs sociaux des arts visuels à la croisée des mondes

Structuration et reconnaissance des acteurs et milieux créatifs des arts visuels en région Hauts-de-France : la dynamique de la filière impulsée par 50° nord

Les arts et la culture sont désormais au cœur des enjeux du développement régional territorial. De fait la Région Nord-Pas-de-Calais, devenue « Hauts-de-France » après sa fusion avec la Picardie, est connue pour la densité de ses activités artistiques et culturelles. Ce territoire est riche d’organisations, d’associations, de réseaux qui fédèrent les acteurs majeurs de ces secteurs.
Dans leurs différentes spécialités, ces acteurs ont su s’organiser. Ils le font, secteur par secteur, dans des modalités originales comme le montre la densité du tissu d’associations et de réseaux. Ils le font aussi au travers d’un regroupement au sein du CRAC (Collectif régional arts et culture).
Les arts visuels présentent une particularité, par rapport aux autres secteurs. Les acteurs de ce « secteur » sont peu reconnus dans leurs spécificités professionnelles et leur contribution économique, par les pouvoirs publics. Ils le sont moins que d’autres activités artistiques et culturelles, le spectacle vivant, les musiques actuelles, la musique classique, d’autres encore, qui savent davantage exister collectivement dans l’espace public. Le « secteur » des arts visuels voudrait davantage exister en tant que « filière » reconnue. Des acteurs de ce secteur ont pris une initiative en ce sens sous l’impulsion de l’association 50° nord1. Rejoints par des représentants des métiers et organisations du secteur, ils ont enclenché une dynamique de constitution d’un secteur socio-économique à part entière. Cette réflexion s’inscrit à la confluence de trois controverses majeures qui impactent fortement les mondes des arts et de la culture.
Cette dynamique s’inscrit tout d’abord dans les perspectives ouvertes par la problématique et les mobilisations autour des « Nouveaux Territoires de l’Art »2. Cet horizon des « Nouveaux Territoires de l’Art » est au cœur des propositions promues par l’action collective pour une politique des arts et de la culture engagée par le CRAC Hauts-de-France. Le CRAC, par la réunion des professionnels des arts et de la culture mobilisés dans un processus de co-construction, a donné lieu à la rédaction du « livre blanc » puis du « livre vert, pour une nouvelle ambition culturelle de la Région Hauts-de-France | Nord-Pas-de-Calais-Picardie » publiés respectivement en 2015 et 20163.
Cette réflexion se nourrit également des expérimentions et des propositions provenant de l’élan donné, dans la dernière période, à une économie politique alternative qui trouve dans le renouveau de l’économie sociale et solidaire (ESS) et la perspective ouverte par les « communs », les conditions d’une viabilité économique et sociale pour les activités de création. Cette économie solidaire de l’art et de la culture4 se pose désormais en alternative crédible à l’envahissement de la problématique culturelle par un « paradigme », souvent présenté comme indépassable, affirmant la récession du financement des politiques culturelles de redistribution exercé par l’action publique associée à une issue exclusivement marchande appuyée par l’essor des industries créatives dans une économie financiarisée. De nouvelles dispositions (loi de juillet 2014 et les PTCE – pôles territoriaux de coopération économique) renforcent la visibilité des organisations émergeant de cette démultiplication des activités artistiques et culturelles dans les conditions nouvelles de cette « créativité diffuse »5 et nourrissant les expérimentations artistiques lorsqu’elles rejoignent des pratiques sociales de prise d’initiatives solidaires.
Enfin, et surtout, cette réflexion entre en résonance avec la démarche de structuration engagée par les acteurs du secteur eux-mêmes, dans la diversité de leurs métiers et positions au sein du secteur, et sur une base territoriale qui est celle de la Région Hauts-de-France.
Cette action collective a pris la forme de la tenue régulière de réunions, constituées d’acteurs des champs privés et publics. Un travail conséquent a d’ores et déjà été engagé depuis 2015 : douze réunions de travail ont été tenues, rassemblant plus de 170 participants.
Les contributeurs se proposaient une action en deux temps et deux types d’argumentation vis-à-vis des pouvoirs en place et, plus globalement, vis-à-vis de l’espace public. Le premier mouvement est celui de l’association des acteurs et de la délimitation de l’écosystème concerné. Et l’on sait que cette question est plus complexe que la seule recension, pourtant déjà difficile, des acteurs professionnalisés des mondes des arts visuels et de leurs formes d’association traditionnelles. Déjà, s’agissant de ces acteurs, les relations qui les associent et les positions qu’ils occupent ne les renvoient pas à des relations d’autorité entre employeurs/employés ; ce qui questionne le recours à la notion de « filière ». Le second mouvement de cette action collective est celui de l’élaboration d’une stratégie différenciée pour la reconnaissance de ces activités de création et de leurs acteurs, dans la diversité de leurs positionnements.
Les objectifs de cette action sont précis et clairement exprimés. Le premier grand objectif est bien la consolidation des réseaux territoriaux de façon à en faire des « interlocuteurs privilégiés pour les décideurs publics susceptibles de porter une parole collective et transversale des professionnels du secteur face aux décideurs »6. L’objectif est ici de créer un « effet levier » sur les territoires.
Le second grand objectif s’appuie sur les potentialités qu’offre l’organisation en réseaux territoriaux. Il est de « structurer en filière le champ des arts visuels »7. Ce recours à la notion de filière apparaît alors comme le préalable à la mise en perspective des formes et dispositifs que pourraient prendre cette structuration.
Si la notion de filière est avancée de façon concertée par l’ensemble des professionnels des arts visuels représentés au sein du CIPAC8, à la recherche de la forme qui pourra permettre la reconnaissance d’un secteur des arts visuels, il est souligné qu’elle a besoin d’être clarifiée. De fait, elle est fortement mise en avant même si elle est perçue aussi dans ce qu’elle pourrait avoir de limitatif, dans la mesure de son acception traditionnelle dans la conception des politiques industrielles.
De fait, une volonté commune est nettement affirmée par les participants aux réunions « filière » ; et une volonté qui se perçoit de réunion en réunion alors que sa composition évolue en permanence.
Les travaux engagés au sein de 50° nord et d’autres réseaux territoriaux en arts visuels ouvrent la voie. Leur poursuite devrait permettre de clarifier ces trois points.

La filière comme potentialité de structuration et exigence de reconnaissance dans des mondes des arts visuels en mutation

Pour envisager la spécificité et la représentation des arts visuels, les participants aux réunions animées par 50° nord font ainsi le choix de la notion de filière. Ils le font dans la mesure où la notion de filière semble la plus appropriée pour rendre possible une capacité collective de concertation et négociation avec les pouvoirs publics et les forces économiques. Deux questions sont principalement débattues : quelle serait la composition de cette filière, et quels seraient les besoins collectifs et axes stratégiques qui pourraient être promus dans ces processus de concertation ? La première question renvoie à la seconde quant à l’attente des acteurs de cette filière. Et de ce point de vue, les propos avancés lors des réunions montrent des attentes différentes. Elles correspondent aux situations plus ou moins atomisées, voire marginalisées, que connaissent certains acteurs isolées qui cherchent dans la constitution de cette filière une reconnaissance institutionnelle, « professionnelle » qui soit aussi, et avant tout pour certains, l’obtention de conditions favorables à la poursuite et au développement de leurs activités de création. Il faut alors souligner que les processus de concertation avec ces pouvoirs ont une histoire dans laquelle s’inscrit leur élargissement à ces nouveaux espaces publics de négociation que sont ceux ouverts au niveau des collectivités territoriales. Il faut alors envisager que la notion de filière renvoie à, au moins, deux contextes de régulation institutionnelle.
Le premier de ces contextes est celui de la régulation opérée au titre des politiques économiques et plus précisément des politiques industrielles. Ici, la filière9 correspond à la volonté de se voir reconnaître la contribution au développement social et économique que représentent leurs activités. Mais se référer à une notion connotée de pratiques de politiques industrielles telles qu’elles se sont développées aux heures de gloire du recours à la notion peut introduire des limitations dans la composition et surtout la structuration des activités reconnues. Dans cette acception, la notion de filière renvoie alors aux activités constitutives de « produits », et donc de biens « œuvres » valorisés par des transactions marchandes correspondant à l’action d’opérateurs publics ou privés. Elle induit une problématique d’intégration agrégative et hiérarchisée par l’importance des contributions en termes de chaînes de produit et de valeur. Elle introduit donc un principe de domination que supposent des interdépendances orientées par des relations d’échanges marchands ou des liens de subordination (des relations salariales). Le critère de taille associé à la recherche d’économie d’échelle est alors fortement mis en avant ; ce qui pose problème s’agissant des activités artistiques. Ce principe de domination est aussi un principe d’influence dans un système d’échanges économiques inégaux régulé par des valeurs marchandes et de contrôle potentiel sur les activités10.
Mais la notion de filière correspond aussi à des contextes spécifiques où celle-ci est vue comme un outil pour penser le développement des activités renvoyées à leurs contenus « métiers » dans une perspective de professionnalisation et d’insertion professionnelle. Dans cette perspective, la composition de la filière et les « sous filières » seront envisagées à l’aune des activités professionnelles des personnes. Et l’on voit alors que, selon les urgences de reconnaissance que provoquent certaines de ces positions, celles des artistes-auteurs en tout premier lieu, cette composition sera envisagée sous l’angle des statuts professionnels, ou de l’absence ou de fragilisation de ces statuts. Ici, l’effet positif de la focalisation sur les enjeux et les dispositifs de professionnalisation pourra entraîner un possible effet de limitation de la part de catégories qui n’ont pas, encore ou totalement, cette perspective de professionnalisation, ou pour qui la viabilisation économique et sociale de leurs activités, parfois non portées à titre exclusif ou même principal, tout en cadrant plus avec la catégorie traditionnelle d’amateur, peut prendre d’autres voies que celles de statuts professionnels.
Aussi, si le recours à la notion de filière manifeste une intention forte de contribuer non seulement aux politiques culturelles mais aussi aux politiques de développement économique, il importe de clarifier ce recours par ceux qui y confèrent des objectifs de structuration et de reconnaissance. De la même façon il faut clarifier l’interprétation qui en est faite par les acteurs institutionnels, organisateurs des processus de concertation/régulation. On voit qu’il ne peut y avoir de vision simple de la filière, au sens où le mot se veut une représentation simplificatrice et reconnue des rapports entre participants au développement d’une famille d’activités, dans la mesure où les acteurs, dans leurs parcours et la maîtrise de leurs activités s’investissent dans des processus plus complexes de création collaborative, de coopération sur les ressources et d’hybridation des formes de valorisation économique.

Comprendre l’écosystème localisé des acteurs, des espaces de la création diffuse et des intermédiations : les trajectoires des engagements créatifs et des professionnalisations et leurs modes de viabilisation économique

On voit alors que la réflexion ne doit pas seulement porter sur la composition d’une filière en activités dont les soubassements en termes de logiques de valorisation ne seraient pas abordés. Mais, plus encore, c’est la diversité des modes d’une créativité ouverte dans ses processus de production, diffusion qui doit présider à l’exploration d’un écosystème des arts visuels. Il importe de ne pas aborder la notion de filière avec une représentation obsolète des acteurs en jeu et de leurs relations. La complexité que suppose l’exploration de cet écosystème n’est pas celle de la multiplication des acteurs et de leurs positionnements pour des contenus ou des produits inchangés. Cette complexité provient de la multiplication/diversification des processus d’interactions et d’intermédiations ainsi que des contenus artistiques que ces intermédiations produisent. Le paradoxe est qu’ici, au moment où la fragilisation des positions artistes apparaît avec plus de netteté, nous pourrions vivre une « époque de créativité diffuse »11, une époque de co-création élargie à une diversité d’acteurs, un contexte qui, plus globalement s’agissant des processus de valorisation générés notamment avec les potentialités du recours aux technologies cognitives et créatives, correspondrait à « un nouveau régime d’interactions »12. Vue sous cet angle, l’activité artistique englobe une diversité de processus politiques, sociaux, économiques, culturels. Les processus de création, en arts visuels, tout autant que dans d’autres domaines de création, montrent une diversité de positions de co-création, mais aussi d’intermédiations qui sont autant de « milieux sociaux » dans lesquels les positions des acteurs sociaux ne peuvent être envisagées à l’aune de la mesure des compétences et des caractéristiques de métiers traditionnelles. Mais ce qui complique la compréhension d’un écosystème de la création artistique est le fait que cette époque de créativité diffuse est aussi celle de la diffusion massive de produits culturels, de la possible spéculation sur les œuvres du fait d’une économie financiarisée de la rente, du saisissement par les entrepreneurs du capitalisme de la « figure même du créateur »13. De nouvelles figures de créatifs émergent dans des processus artistiques ouverts à de nouvelles interactions sociales, solidaires14, et on ne peut que constater l’intégration du « créatif » dans le cœur des processus de valorisation de l’économie dominante15.
À cela, il faut ajouter l’analyse qui doit être faite de l’extension du « travail créatif-intellectuel »16 et de ses conséquences sur les transformations des métiers et positions intellectuels – métiers et positions que l’on trouve souvent associés aux expérimentations menées dans ces processus de créativité diffuse. En plus des divers métiers artistiques, les projets de création associent ainsi de plus en plus une diversité de ces métiers ; des architectes, des sociologues, des développeurs en informatique, etc.
La question de la place des intermédiations dans ces processus de création doit être regardée avec plus d’attention encore. On peut constater la multiplication des intermédiations que l’on pourrait qualifier de traditionnelles et qui sont bien repérées dans leurs rôles de diffusion et de valorisation des arts en région. Des études17 qui leur ont été consacrées, il en ressort des topographies des « mondes de l’art » spécifiques aux régions et aux grandes agglomérations. Ces topographies distinguent le monde institutionnel, « constitué du fonds régional d’art contemporain (FRAC), de l’école des beaux-arts et de lieux labellisés dédiés à l’art contemporain (musées, centres d’art, etc.) », du monde marchand, « constitué de galeries proposant des œuvres d’art »18. Un autre monde est envisagé, désigné « mondes intermédiaires », mais peu repéré dans la spécificité des intermédiations qui en résultent. Ces intermédiations sont créatrices de milieux territorialisés de co-création artistique. Les prendre en compte suppose de percevoir l’irruption des processus d’action sociale et solidaire à l’intérieur des processus de création. Et l’on comprend que ceux qui œuvrent dans de tels processus puissent s’adresser à d’autres institutions que celles de l’art et de la culture (la DRAC et les services culture des collectivités territoriales, notamment) et se tourner vers d’autres politiques comme celles en charge de la ville, au soutien à la participation citoyenne ou à l’ESS. Comprendre ces intermédiations nouvelles suppose de prendre en considération le forme réseau du travail artistique dans ces contextes de créativité diffuse ; formes faites d’appariements singuliers d’acteurs et de métiers divers, de fonctionnements « rhizomiques » qui peuvent déboucher sur des modalités, elles-mêmes renouvelées, d’engagements artistiques, parfois loin des formes idéalisées des positions « artiste ». Cela suppose aussi de s’intéresser aux formes de valorisation économique dans lesquels opèrent ces processus d’intermédiation et aux conditions concrètes de construction de leur viabilité économique. Cette recherche de viabilité peut prendre le chemin de l’action pour la constitution et la reconnaissance de nouvelles formes d’action publique et de nouveaux appuis publics dans le cadre de nouvelles politiques culturelles co-construites avec les acteurs des secteurs des arts et de la culture comme cela s’est engagé avec l’action du CRAC Hauts-de-France. Elle peut aussi prendre le chemin d’un entrepreneuriat alternatif de l’activité artistique et culturelle, éventuellement appuyé par les dispositifs de l’ESS. Le processus de la reconnaissance sociale des réseaux est alors indissociable de la reconnaissance des milieux sociaux qui les portent. On voit alors que ces milieux ne sont pas de simples lieux de coordination fonctionnelle, mais des lieux de coopération et de contributions, certes dans des modes d’organisation plus ou moins hiérarchisés et dominés, ou potentiellement égalitaires ; ce qui n’est pas sans poser de problème compte tenu des approches qui pourraient en être faites en termes de différences d’intérêts ou de différentiels de notoriété. Sous cet angle, ils renforcent la nécessité d’un repérage des espaces, des lieux, des situations dans lesquels s’opèrent ces processus de création spécifiques aux arts visuels. Mais c’est aussi continuer et approfondir un travail d’observation et d’analyse déjà initié au moment où ont été développées les expérimentations et les réflexions ayant donné naissance au mouvement des « Nouveaux Territoires de l’Art ». Cela revient à s’intéresser aux espaces et friches artistiques et à faire converger le travail d’observation de ces phénomènes en région avec celui engagée par certains collectifs pluridisciplinaires de chercheurs/acteurs artistiques tels ceux rassemblés au sein de la Coordination nationale des lieux intermédiaires (CNIL) ou de l’Institut de coopération pour la culture19. Il faudrait également articuler plus étroitement ces problématiques avec celles qui se développent aux points de convergence des potentialités offertes par la dimension alternative de l’économie numérique collaborative – avec les développements actuels de l’ESS – qui se nourrit de nouvelles initiatives en « communs »20. Parmi les travaux de recherche et de propositions pour l’action sur ces convergences, il faut citer les travaux de l’UFISC et ceux impulsés par le Labo de l’ESS, notamment sur l’impact des PTCE « Culture »21.

Quelle organisation de la représentation pour quelle stratégie de reconnaissance des arts visuels dans l’espace public ?

Partant de ces considérations sur la composition de cet écosystème, ce troisième point aborde plus directement la question de sa structuration et de la stratégie de reconnaissance que peuvent élaborer les acteurs concernés.
La composition ne peut en être établie une fois pour toute. Elle dépend de l’évolution des processus de production (y compris leurs dimensions nouvelles de co-création, en réseaux, etc.) qui eux-mêmes supposent de réexaminer les processus de diffusion et de médiation vis-à-vis d’usagers à différents niveaux d’implication concrète et d’engagement solidaire dans la création. Cette composition peut alors s’opérer en arbitrant entre deux types de critères : ceux associés à la maîtrise des activités, des métiers et des statuts, ainsi que des modes de valorisation économique, dans les domaines des arts visuels ; et ceux associés aux formes d’implication et d’engagement dans la création artistique sur l’espace public.
La structuration de cet écosystème doit vraisemblablement reposer à la fois sur le partage de principes permettant d’envisager l’écosystème dans la dynamique de transformation de cette composition et à la fois sur des modalités concrètes d’organisation permettant aux acteurs de faire face aux enjeux politiques et économiques au niveau territorial. C’est particulièrement le cas avec les opportunités de concertations/négociations que représentent les futures CTAP (conférences territoriales de l’action publique)22 tenues au niveau régional, mais c’est plus encore le cas avec les SODAVI23. De ce point de vue, la question de la structuration est une question ouverte dans la mesure où la position des acteurs de l’écosystème se déplace mais que l’espace de jeu des acteurs se déplace également. En réunion « filière », il sera fait mention que « ceux qui doivent faire partie de la filière sont ceux qui interviennent et participent au débat, la question de fond de la composition n’est pas dans le périmètre mais dans le mode d’animation ». Face à cela, l’action des pouvoirs publics ne se réduit pas à une négociation à périmètre stabilisé mais elle participe aussi à la transformation de cet espace dans sa composition, en sous-secteurs, en sous filières, etc. ; pouvant renforcer l’un ou l’autre, créant des priorités, des rééquilibrages, une solidarité plus ou moins forte au sein de l’écosystème24.

Une dynamique est en cours. Les acteurs mobilisés des secteurs des arts visuels tentent de trouver des formes nouvelles d’organisation et d’action stratégique en vue de leurs reconnaissances en un écosystème spécifique, font plus que rattraper un éventuel retard de structuration professionnelle. Ils innovent dans la façon d’envisager un « monde des arts visuels » ouvert sur des enjeux socio-économiques et politiques majeurs. La réflexion engagée par la filière arts visuels Hauts-de-France devrait s’enrichir de celles qui ne manquent pas de s’organiser dans d’autres secteurs et régions.

Construire l’agir collectif : L’approche par le dispositif d’interactions, l’exemple des cartes participatives

Nous présentons ici des actions de recherche et quelques premiers résultats issus du projet CREACIT (Créativité Citoyenne), projet de recherche action financé par la Région Nord Pas de Calais au titre de son programme « Chercheurs-Citoyens ». Notre recherche action porte sur les conditions d’une construction de capacités d’agir ainsi que de compétences civiques auxquelles correspondent ces capacités. L’objectif est donc de mieux comprendre les processus concrets d’une capacitation citoyenne par lesquels pourraient se construire les modes d’implication et d’engagement correspondant à une citoyenneté active.
Nous partons ici de résultats de travaux de recherche qui ont bien montré la portée et les limites des dispositifs institutionnels de participation (Carrel, 2013). Les politiques publiques, celles, dites, de la Ville, et celles qui prônent la démocratie participative, se sont appuyées sur cette « injonction participative » (Blondiaux, 2001). Elles se sont accompagnées de l’instauration de mécanismes délibératifs qui devaient permettre aux informations, aux arguments et expertises de s’échanger. Ces échanges, lorsqu’ils ont été organisés, sont souvent demeurés le fait de peu de monde, et souvent de personnes au profil proches des porteurs de ces politiques. Les résultats des travaux qui ont rendu compte de ces expériences délibératives nous conduisent à sortir du seul champ de la démocratie délibérative et, même, de ses espaces expérimentaux pour envisager la réalité des pratiques d’interventions sociales, de prises de parole, de prise d’initiative et de mise en action collective.
Nous nous référons ici aux travaux qui privilégient une approche constructiviste et pragmatiste. Dans une telle approche la construction de telles capacités et compétences dépend largement de la multiplication d’espaces, de dispositifs et d’objets de transaction qui créent les conditions du développement de la mobilisation et de la politisation des acteurs.
Du fait même de son inscription dans un programme dit « chercheurs-citoyens », notre démarche ne relève pas d’une enquête sociologique qui consisterait à observer des pratiques et recueillir les représentations que les acteurs sociaux interviewés s’en font. La notion d’enquête à laquelle nous nous référons ici renvoie à ce qu’en disent les chercheurs et praticiens de l’intervention sociale dans la perspective ouverte par les philosophes pragmatistes américains et en particulier par John Dewey. L’enquête au sens de Dewey, et telle que la présente Joëlle Zask (2004), suppose de l’envisager comme un processus expérimental qui associe des dispositifs, des espaces de mise en œuvre de ces dispositifs, des objets à produire en situations et par le biais de dispositifs. Par-delà les acceptions courantes de ces mots dans la vie quotidienne des acteurs, il faut envisager ici les notions d’espaces, de dispositifs et d’objets comme les constituants de processus d’action et de réflexivité de cette action par les acteurs eux-mêmes. Ainsi, la notion d’espace s’entend d’une double façon. Il s’agit ici d’une part du lieu, de la zone concernée par le problème, ou l’enjeu de l’action. Il s’agit d’autre part de la « scène » de mise en œuvre d’interactions menées au titre de la « participation », un espace ouvert à la délibération, sous l’une ou l’autre de ses formes. Il en est de même avec la notion de « dispositif » ; tout à la fois ensemble de dispositions prises pour viser un résultat consistant à construire un « objet » et potentialités d’interactions et de construction collective de représentations partagées de l’action (Latour, 2006).
Capacités d’agir et de connaître vont de pair et relèvent d’une même dynamique de construction. Ainsi, « placer l’accent sur le caractère expérimental de la connaissance mène à privilégier les opérations de production d’objets, par rapport aux opérations de validation des idées » (Zask, , p.142). L’enquête vue sous cet angle correspond à l’effort à surmonter collectivement pour unifier les pratiques expérimentales des acteurs en situation. La situation problématique incarnée par l’objet à construire devient terrain d’enquête. On voit alors que la production de connaissance sur l’action suppose que le collectif de recherche soit le créateur et le facilitateur du dispositif d’action consistant à construire un objet qui doit permettre que s’opèrent les interactions et les transactions entre les acteurs concernés. Cela suppose donc que le dispositif lui-même soit conçu en lien étroit avec les différentes catégories d’acteurs, considérés dans cette logique comme autant de « publics » (Dewey, ) spécifiques à construire en tant qu’acteurs collectifs.
Dans l’un des contextes d’action sur lesquels se basent notre démarche d’expérimentation, l’un de ces dispositifs consiste en la réalisation de cartes participatives de quartier (quartier de Fives, Lille). Objet de représentation, la carte est également un objet d’identification. Elle entretient un vocabulaire, favorise une appropriation et s’immisce aisément dans une discussion politique. Toute cartographie crée ainsi une orientation, stimule un sentiment d’appartenance et contribue à souligner, voire à construire une identité. Mais la cartographie, bien qu’appartenant à tous, semble s’éloigner de ceux qu’elle représente, de ceux à qui elle s’adresse : portée par les institutions, il s’agit de délimiter les espaces, d’afficher les frontières, de mettre en lumière les lignes fortes. Elle perd ainsi en force identitaire et se limite souvent à une superposition de publicités. Si plusieurs mouvements du libre se sont engagés à défendre les valeurs propres à la cartographie libre, incitant à la contribution des acteurs du territoire, cela souligne aisément la nécessité de penser la cartographie comme un outil de redéfinition du lien social, de participation citoyenne. Partant de ces principes, le code s’est ouvert pour mobiliser des communautés, notamment autour d’Open Street Map.
Mais faire contribuer en ligne ou en réel est un enjeu de chaque instant. Faire contribuer et inciter à participer, à s’engager est une difficulté majeure à laquelle se confrontent aisément les professionnels de terrain. L’attachement à son environnement, à son territoire, à son quartier, à sa rue peut ainsi véhiculer une motivation pour créer une culture partagée et citoyenne. Partant de cette idée de la participation citoyenne, voici deux exemples sur lesquels nous travaillons avec l’association Interphaz à Lille : Use it et Cart’ier.
Ces deux cartes sont des cartes participatives, c’est-à-dire qu’elles visent à impliquer les habitants dans la réalisation d’un support qui soit à l’image de la ville qu’ils vivent, qu’ils revendiquent et qu’ils habitent. Il s’agit d’outils de compromis et non de cartes sensibles1, mais elles visent néanmoins des publics spécifiques. Ces cartes questionnent notamment des cercles d’implication variés qui évoluent par rapport aux habitudes de la vie associative et qui interrogent de fait une évolution des pratiques de l’engagement. Ils constituent également des cercles d’acquisition de compétences sociales et civiques différents.

Use it est un projet impulsé en Belgique par un réseau européen de jeunes backpackers âgés de 18 à 35 ans, que nous avons pu initier en France en 2012 et qui commence à essaimer dans de nombreuses autres villes françaises. La mobilisation sur cette action est assez originale dans le sens où nous touchons facilement les jeunes, qui sont conquis par l’idée de parler de leur ville à leurs voisins européens. Notre démarche avec Interphaz est atypique dans le réseau, dans le sens où nous mobilisons en amont plusieurs cercles d’engagement, au travers de soirées participatives, de temps forts et via les réseaux sociaux.

Dans la continuité, nous avons développé un autre projet à l’échelle du quartier. Cart’ier est une carte touristique participative sur deux quartiers qui vivent une forte transformation urbaine. L’action portée conjointement par Interphaz et Nasdac (association culturelle du quartier) a été cofinancée par la Fondation de France (Appel à projets Démarches Participatives) et a permis d’engager un processus d’une année autour des notions de participation et de patrimoine. Quatre objectifs ont été définis au démarrage de l’action.
Favoriser l’appropriation d’un quartier par ses habitants
Fédérer une mémoire collective autour d’un patrimoine culturel à transmettre aux nouvelles générations
Promouvoir le patrimoine artistique et culturel d’un territoire post-industriel et délaissé
Générer des outils touristiques innovants et participatifs
Pour atteindre nos objectifs, nous avons dû construire des outils de recueil pour suivre l’impact territorial de notre démarche. Ces outils ont été mobilisés pendant la durée de la mise en œuvre de l’action et nous ont permis de qualifier les indicateurs quantitatifs et qualitatifs que nous avions construits. Concernant les indicateurs qualitatifs, outre l’impact sur le quartier (en terme de relations, de continuité, d’envies suscitées), nous pouvons également souligner notre envie de travailler sur l’impact individuel induit par ce projet tant pour les salariés que pour les personnes impliquées. A ce titre, nous avons également pu voir apparaitre plusieurs cercles d’acteurs, dont les compétences politiques et civiques ont évolué au fil de l’action.

S’agissant de compétence politique, que nous qualifions de compétence civique, nous reprenons ici la définition qu’en donnent les auteurs du numéro spécial de la Revue Française de Sciences Politiques (2007, Vol 57) et notamment Julien Talpin. Pour ce dernier la compétence civique est la capacité à maitriser les codes et les pratiques nécessaires à l’expression de ses préférences en démocratie (Talpin, 2007, p.95). Nous montrerons que si la maitrise de ces codes et pratiques est nécessaire pour agir dans un espace donné, la capacitation citoyenne suppose plus encore la maitrise d’un ensemble articulé de capacités d’action et de compétences constituant un « espace socio cognitif de capacitation ». Dans l’état d’avancement de notre démarche expérimentale et des premiers éléments d’analyse que nous en avons tirés, nous sommes amenés à caractériser cet espace de capacitation sous trois dimensions :
La première dimension est plus spécifiquement celle de la construction d’une capacité émancipatrice, capacité à faire référence et à pratiquer l’exercice des droits correspondant à la citoyenneté. Cette dimension de capacitation est celle de la construction de compétences plus spécifiquement civiques. Le dispositif rend ici possible des interactions qui sont autant de micro processus de qualification politique. Il s’agit ici de maîtriser différents savoirs et savoir-faire qui se construisent dans l’expérience associative, au sein du dispositif, et se mettent en forme par leur expression sur les espaces (arènes) publics auxquels les publics accèdent. La maîtrise des règles et des codes institutionnels est au centre de cette dimension capacitaire. Dimension plus spécifiquement civique, elle se centre sur la transformation des pratiques plus que sur celle, présumée, des opinions.
La deuxième dimension correspond davantage à des compétences actionnelles comme la maitrise à s’insérer dans une dynamique collective, à finaliser, organiser et capitaliser l’action. C’est la sociologie des régimes d’action (Thévenot, 2006) qui rend le mieux compte de ces processus d’action située. Des processus opèrent dans un monde qui n’est pas un monde objectif, ni non plus la vision subjective de chaque acteur, mais le monde à travers les « sens ordinaires » de ce qu’est le monde mobilisé par les acteurs en situation (Corcuff, 1998). Ces régimes d’action sont des régimes d’engagement. Partant du constat d’une unique forme d’engagement ne convient pas à toutes les situations, Thévenot distingue ainsi trois régimes d’engagement : le régime de justification, le régime du plan et le régime de la familiarité (Thévenot, 2006).
La troisième dimension concerne plus particulièrement les capacités et compétences en matière de connaissances et d’argumentations socio politiques et socio-économiques. L’argumentation en termes de besoins collectifs, d’usages partagés, d’accès égalitaire aux usages et aux ressources nécessaires pour construire ces usages se construit dans l’action au travers de situations et d’interactions entre les parties prenantes.

L’analyse de l’action en dispositifs (ici, celui de la conception de cartes participatives) nous conduit à différencier les différents « publics » (Dewey) qui naissent de la dynamique-même de l’action. Dans l’état actuel de notre analyse nous en distinguons cinq, voire six :
le noyau actif de l’association support de l’action (ici Interphaz) ;
les adhérents associatifs mobilisés dans l’action ;
les « engagés », participants actifs de tous (ou presque) les événements constitutifs de l’action ;
les « mobilisés », ceux parmi les participants réguliers acceptant d’être des démultiplicateurs de l’action autour d’eux ;
les « participants », ceux ayant été présents lors des actions (de certaines, mais pas de toutes) ;
les « passants », ceux qui ont été contactés lors de présentation publique de l’action « cartes ».
Chaque « public » et chaque personne concerné peut ainsi être envisagé à l’aune de ses déplacements (en termes de positions sociales et de représentations de l’action) dans cet espace socio cognitif de capacitation. La poursuite de la recherche nous amènera à caractériser ces déplacements en fonction des positions sociales des personnes et des publics.
On pourra qualifier les formes et niveaux de réflexivité de l’action menée au sein du dispositif d’action. On pourra ainsi voir comment les acteurs mobilisés passent d’une représentation de l’action centrée sur la finalité opérationnelle (ici, la conception et mise au point de cartes de quartier) à une représentation plus large de la finalité de l’action, ouverte à l’intervention citoyenne sur le quartier et à par rapport à des catégories sociales ou des communautés sociales locales.

// Sur l’exemple de la carte Cart’ier//

« Publics »
Compétences civiques
Compétence Actionnelles
Compétences éco-politiiques
Le noyau dur = salariés des deux structures
Ils appuient leurs actions sur des résultats tangibles portés par la personne morale à laquelle ils s’identifient.

Leurs compétences civiques sont mues par l’action.

Comme évoquées, leurs compétences actionnelles se confondent avec leurs compétences civiques.
Les compétences socioéconomiques sont induites. Les individus sont mus par le développement de leurs compétences civiques et par l’agir en commun. Cependant leurs capacités d’entreprendre collectivement sont impactées par la gestion du projet complexe, reposant sur un système d’acteurs variés.
NB// Avec les spécificités propres aux salariés des deux structures porteuses (qui complexifient le développement du projet)

Adhérents associatifs = principalement les membres des Conseils d’administration
Leurs compétences civiques sont liées à la volonté d’adhérer à un projet associatif, de se retrouver dans les valeurs du collectif.
Orientées vers une vision utilisatrice, ils agissent pour servir le projet associatif et développent des compétences mues par la volonté d’agir.
Les adhérents contribuent financièrement à la vie de la structure. Ils y acquièrent par ailleurs des compétences qu’ils peuvent utiliser dans leurs entreprises personnelles.
Engagés = bénévoles des associations
Les compétences visées sont liées à une dimension symbolique et à l’image que les adhérents attachent à la volonté d’adhérer au projet associatif.
Les compétences actionnelles sont les premières mobilisées : un engagé va être mobilisé pour sa capacité à faire la buvette, à installer des kits, à nous appuyer sur une soirée. Cependant, l’individu ne vient pas pour mettre en œuvre cette dite compétence mais plutôt pour servir un projet auquel il adhère. Il y a dissociation entre les compétences visées et celles mobilisées.

NB// Parmi les engagés, on retrouve également les « volontaires » de Service civique dont le statut hybride entre salariés (noyau dur) et les adhérents mériterait une étude à part entière et sur laquelle nous prendrons l’attache de l’INJEP ou de la Chaire de recherche sur la Jeunesse (EHESP-Département SHS, CRAPE-Arènes (UMR 6051), associée au CMH (UMR 8097)

Mobilisés = Comité de rédaction

Les mobilisés se sont appuyés sur une volonté de valoriser leur territoire et de rencontrer des pairs avec qui partager une histoire et une vision du territoire. La vision temporelle est présente : ils sont mobilisés sur la durée.

Les mobilisés jouent le rôle d’ambassadeurs et ont une action de relais auprès des habitants non engagés.

Leurs compétences sociales sont développées par effet induit.
Participants

Leur mobilisation repose essentiellement sur une volonté d’action : agir pour prendre part à un projet. Dans le cadre de la carte, nous pouvons penser aux personnes ayant participé aux balades, aux cafés mémoire, à la soirée de validation
Leur participation s’attache à une économie autocentrée : ils sont dans l’échange et dans la volonté de profiter de moments agréables qui leur procurent surtout des capacités émotionnelles et immédiates.
Passants

Ils jugent le projet intéressant et vont, par exemple, agir via la page Facebook (liker).
On ne peut pas parler directement de développement de compétences.

Outre une réflexion sur les mobilités dans le temps et fonction des actions et de projets dans lesquels s’investissent les individus, nous pourrons par la suite caractériser ce que ces capacités d’action citoyennes et compétences civiques produisent de positionnements sur un espace public de proximité (Laville, 1994 ; Codello-Guijarro, 2003). Nous reprenons à notre compte l’hypothèse d’une possible « constitution » de cet espace à deux niveaux, celui d’un « espace de concertation », ouvert par les premières interactions entre les publics sollicités et rassemblés, celui d’un « espace d’intermédiation » au sein duquel des processus de création collective et de délibération avec les institutions se construisent dans des processus plus ou moins durables, permettant l’émergence de « milieux (tissus) participatifs », capables de générer des actions en « interpellation citoyenne », en « délibération /co décision » et potentiellement en « création d’activités » par mutualisation de ressources et sollicitation de financements publics ou issus de la réciprocité. Dans cette mesure, ne pourrions-nous pas envisager la création d’un nouvel espace public : un espace de co-décision, dans lequel il conviendrait d’interpeller la volonté politique des élus ?
L’analyse de cette action et de son dispositif, des effets obtenus auprès des différents publics quant à leur capacitation tridimensionnelle, est en cours de développement. En étudiant spécifiquement les cas des cartographies participatives, nous pouvons cependant noter des évolutions dans les parcours d’acquisition de ces capacitations. Qu’il s’agisse d’acquérir de nouvelles compétences ou d’en approfondir d’autres, la participation à l’engagement relève de plusieurs champs. A ce titre, nous étudions d’autres retours sur d’autres actions et dispositifs dans le cadre de notre programme de recherche action Créativité Citoyenne. Sans conclure pour l’instant nous pouvons d’ores et déjà commencer à définir ce que sont les conditions permettant la continuité, voire la permanence de l’action ; les conditions permettant aussi sa duplication (dans d’autres contextes de quartier et d’autres compositions socio-économiques) ; les conditions permettant enfin de la grossir en enjeux décisionnels et en prolongement et approfondissement vers d’autres domaines d’action politique et économique.

Bibliographie

Blondiaux L. (2001), « Démocratie locale et participation citoyenne : la promesse et le piège »,
Mouvements, 2001/5 no18, p. 44-51.

Carrel M. (2013), Faire participer les habitants ? Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, Paris, ENS Editions.

Codello-Guijarro P. (2003), Vers la construction d’un espace public de proximité in Hermès N°36

Corcuff P. (1998), « Justification, stratégie et compassion : Apport de la sociologie des régimes d’action, Correspondances, Tunis, n°51, juin.

Dewey J. (1967), Logique, la théorie de l’enquête, Presses Universitaires de France.

Dewey J. (1915, 2005), Le public et ses problèmes, Paris, Folio Essais.

Latour B. (2006), Changer la société, Refaire de la sociologie, Paris La Découverte.

Laville J-L. (1994), L’économie solidaire, une perspective internationale, Paris, Desclée de Brouwer.

Talpin J. (2010), « Ces moments qui façonnent les hommes, Eléments pour une approche pragmatiste de la compétence civique », Revue Française de Science Politique, Vol.60, pp. 91-115.

Zask J. (2004), « L’enquête sociale comme inter-objectivation », in B. Karsenti et L. Quéré (eds.), La croyance et l’enquête, aux sources du pragmatisme, Paris, Editions de l’EHESS.

Entreprendre en communs

Une recherche collaborative sur l’entreprendre en communs suppose une prise de position critique et hors du champ de l’entrepreneuriat. C’est d’abord du cloisonnement des politiques publiques et des recherches qui se calent sur ces politiques dont il faut se départir pour développer une approche spécifique. Entreprendre en communs c’est d’abord la fabrique sociale des usages. Les exemples tirés de l’économie politique du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses. Entreprendre en communs est tout autant une affaire publique. La réflexion doit alors se porter vers un appui public à la convergence des dynamiques politiques et économiques de création d’activités et d’entreprises en communs.
A la question posée par les rencontres du RIUESS 2015, « La créativité de l’ESS est-elle soluble dans l’entrepreneuriat ? », ma réponse est non. Il me semble important de marquer une nette rupture avec le terme entrepreneuriat et ce à quoi il renvoie, tant dans en matière de recherche que d’intervention publique.
Mais il n’en demeure pas moins que l’appui institutionnel à l’action d’entreprendre est un élément déterminant de tout processus de créativité citoyenne. Souligner le caractère idéologique, et donc potentiellement normatif, du recours à des politiques publiques, régionales notamment, exprimées en terme d’ « entrepreneuriat », ne suffit pas. Pas plus qu’il suffit d’y accoler l’adjectif « social » pour en faire des politiques alternatives. Mes propositions de recherche concernent un appui institutionnel aux démarches de création d’activités et d’entreprises s’inscrivant dans une logique d’économie solidaire, alternative, et potentiellement exprimées en termes de communs. Une recherche collaborative sur l’entreprendre en communs suppose une prise de position critique et hors du champ de l’entrepreneuriat.
Les initiatives et les expériences de création d’activités qui, implicitement ou explicitement, font référence aux communs empruntent d’autres voies et s’appuient sur d’autres dispositifs que ceux relavant de l’entrepreneuriat, y compris de ceux de l’entrepreneuriat, dit, social. L’entrepreneuriat doit être vu comme constituant un champ qui structure une conception de l’action et des dispositifs publics qui sont autres que ceux que nécessite un véritable soutien institutionnel à l’entreprendre en communs. Une recherche action entreprise depuis deux ans me permet d’argumenter ce point de vue. Dans le cadre de cette recherche action, des relations étroites ont été tissées avec les acteurs déterminants de ces processus alternatifs de création d’activités dans le Nord Pas de Calais. Cela s’est traduit par une implication continue dans la plupart des événements marquants des espaces de création que sont les espaces de coworking de l’agglomération lilloise (Coroutine et Mutualab, surtout). Cela s’est également traduit par un partenariat étroit avec les principaux acteurs, initiateurs de « collectifs », comme le collectif « Catalyst » et les associations que ces acteurs se sont donnés, telles que l’association ANIS (Agir pour un Nouvel Internet Solidaire), l’association Interphaz avec qui je développe des actions de recherche et d’expérimentation financées par le programme Chercheurs-Citoyens de la région Nord Pas de Calais –Projet CREA’CIT, Créativité Citoyenne.
Toutes ces opérations de recherche concernent les pratiques de prises d’initiatives solidaires, avec une double interrogation sur les conditions d’une action participative, citoyenne, et sur les conditions de viabilité économique pour les acteurs engagés dans de telles actions.

1. Aux sources du Commun : l’Initiative, la Créativité, l’Emancipation, le Territoire
La convergence des problématiques et des logiques d’action
La logique de l’entreprendre que formalise et outille l’ « entrepreneuriat » comme champ problématique et d’action publique se présente prioritairement sous le registre de l’action économique et se distingue d’autres domaines d’action publique présentés comme relevant du « social », des actions engagées au titre de la démocratie participative, etc. Les politiques publiques, les structures et les organigrammes reproduisent ces différentiations de l’action publique. Et, les acteurs de la société civile, dans la recherche d’appuis et de soutiens à leurs initiatives, sont dans une large mesure obligés de s’y conformer. Aussi, n’est-il pas étonnant que les programmes de recherche subissent les mêmes contraintes et reproduisent les mêmes cloisonnements dans la formalisation de leurs problématiques et la définition de leurs protocoles expérimentaux. De fait, les chercheurs, dans l’organisation de leurs échanges entre eux et dans l’élaboration de leurs partenariats avec les acteurs du terrain, reproduisent les mêmes cloisonnements. Ces cloisons isolent les processus d’action économique des processus d’action politique, publique, à la participation et démocratie, à la citoyenneté, etc. L’action économique elle-même fait l’objet d’approches morcelées. Les processus de création d’activités sont séparés des problématiques d’insertion par l’activité économique, elles-mêmes distinguées d’autres formes de traitement social de l’emploi, etc. Souvent d’ailleurs, le fait d’inscrire sa démarche de recherche dans le champ global de l’économie sociale et solidaire ne garantit pas un dépassement de ces cloisonnements ; chacun des domaines et structures de l’action publique, développement économique ou politique d’action sociale, de développement citoyen, ayant désormais à cœur d’afficher une dimension ESS.
C’est d’abord de ce cloisonnement dont il nous faut nous départir pour développer une problématique spécifique de l’entreprendre en communs.
Cela nécessite de faire converger les démarches de recherche tout autant que les politiques et les dispositifs intervenant en appuis aux actions solidaires, citoyennes, porteuses de leurs processus de viabilisation économique. Ainsi des problématiques émergentes interrogent les conditions de la prise d’initiative, de la créativité sociale et économique, de l’émancipation citoyenne que suppose une prise d’initiative. Elles sont à envisager dans leurs convergences.
Dans cette perspective, on peut distinguer deux voies de renouvellement des questionnements permettant le développement d’une problématique spécifique de l’entreprendre en communs. La première voie concerne l’émergence des nouvelles formes potentielles d’action économique que recouvrent les notions d’économie collaborative, contributive, circulaire, du partage, etc., souvent appuyée sur les potentialités de l’économie numérique (Moulier Boutang, 2007). La seconde voie concerne l’issue à la crise de l’associationnisme (Laville, 2010), aux perspectives ouvertes par les potentialités de la capacitation citoyenne (Sen, 2000) et du pouvoir d’agir (Carrel, 2013).
Ce que les notions d’entrepreneuriat social, d’une part, et d’initiative citoyenne, d’autre part, isolent, les notions de « territoire », de développement durable et de transition sont potentiellement susceptibles de fédérer. Sans que cela soit toujours affiché explicitement comme tel, les problématiques émergentes exprimées en termes de territorialisation de l’action vont dans le sens d’une convergence des problématiques et des politiques publiques en appui à l’action citoyenne. C’est le sens donné à mon programme de recherche ; ce lien essentiel que je m’efforce de tisser ici.

Comprendre les processus de prise d’initiative citoyenne
Dans les réflexions sur le développement de l’ESS, quelle place est-elle réservée aux dynamiques de prise d’initiative solidaire citoyenne ?
Certes, nous ne pourrions pas aussi facilement nous questionner là-dessus si une actualité certaine n’était pas donnée à l’économie sociale et solidaire ces dernières années. Mais la question des conditions spécifiques de la prise d’initiative mérite d’être posée en tant que telle.
Des recherches montrent en quoi remplir ces conditions suppose un travail spécifique de capacitation citoyenne (ref). Cette réflexion en termes de « capacitation » à une double origine, comme peut être double et antagoniste la réflexion en termes de « libération des potentialités d’action économique », selon que l’on se situe dans la perspective de la construction d’un acteur, comme individualité libérale ou d’un acteur singulier, « libéré » des contraintes aliénantes du travail, en interactions avec ses contextes de socialisation.
Mais, comme il est trop souvent dit, il ne s’agit pas seulement de réfléchir à des processus d’acquisition de connaissances et de compétences. Comme les travaux portant sur les mouvements d’Education Populaire l’ont montré-Les travaux plus anciens étant aujourd’hui réactualisés par ceux qui portent sur les enjeux contemporains de l’associationnisme-, cette capacitation est d’abord un processus d’émancipation. Il est ensuite un processus de construction d’acteurs porteurs de droits et de potentialités d’action économique.
Aussi la réflexion sur les conditions de la prise d’initiative est faite d’explicitation et de compréhension de positions sociales, de formulation de droits à l’initiative, un processus de libération qui associe construction de justesses singulières, individuelles, et de justice sociale par l’action collective au sein d’une communauté qui se construit sa propre gouvernance.

2. Entreprendre en communs, c’est d’abord la fabrique sociale des usages
Le travail d’objectivation des besoins basé sur une économie politique des usages citoyens
L’explicitation des besoins est constitutive des propositions en économie solidaire, que les acteurs expérimentent dans leurs prises d’initiative et leurs projets.
Pour peu évidents qu’ils soient, les ressorts de la prise d’initiative sont divers. Lorsqu’ils s’activent, c’est d’abord un travail d’expression, d’objectivation et de formalisation de besoins. Ce travail peut d’ailleurs s’initier par l’expression d’un manque, formulé ou pas, dans un mode plus ou moins résigné ou indigné. Le sentiment de justice/injustice intervient dans la possible expression de ce manque, dans un mouvement qui lie, certes, la satisfaction de l’individu qui accomplit ce travail autoréflexif, mais surtout les besoins de tous, dans un travail collectif en vue d’un besoin universel. Il me semble que c’est bien là le point majeur de discrimination des processus de prise d’initiative solidaire ; la potentialité qu’ils offrent de travailler l’objectivation des besoins, la conception des usages possibles et leur constitution en biens communs.

Initiatives, coopération, collaboration et contribution
De fait, les initiatives prises, en rupture avec les contraintes de la subordination dans le travail et les rapports de consommation, mais aussi avec le rapport passif à l’action publique, ont souvent les principes du coopératif, du collaboratif et du contributif en perspective.
L’analyse des dispositions à la prise d’initiative suppose celle des systèmes de positions sociales dans lesquelles se trouvent ces acteurs potentiels. Une approche par les motivations ne peut se dispenser de ce premier cadrage contextuel. Les positions à déconstruire/reconstruire méritent d’être explicitées. Elles impliquent la remise en cause de rapports d’assujettissement et de domination dans les rapports de travail et, du fait de la structuration que produisent les institutions dominantes de l’économie, dans les rapports aux institutions publiques. C’est dans cette esprit que, potentiellement chez certains, les jeunes en particulier, à l’orée de leur insertion professionnelle, cette remise en cause débouche plus globalement sur l’envie de décloisonner des positions de producteur, de consommateur, de distributeur, par la valorisation de celles de contributeur. C’est en cela que, malgré l’incertitude sur les technologies de l’impression numérique, l’expérience des FabLabs ou des groupes de Makers servent d’emblème pour les collectifs du monde collaboratif à la recherche d’une perspective économico politique. Les positions adoptées se précisent un peu selon que les acteurs mettent en avant les notions de collaboration ou de contribution. Le mode collaboratif correspondra surtout à des formes économiques inspirées de l’économie du partage (sharing economy). Il pourra davantage s’accommoder d’activités plutôt complémentaires, à d’autres exprimées selon les logiques économiques dominantes, d’activités de niches, valorisées financièrement de façon marginale. Le mode contributif, quant à lui, sera davantage affiché comme une alternative et une rupture privilégiant la non division et la réintégration des activités de production, distribution, consommation, financement. Mais on ne peut que constater l’instabilité actuelle des définitions ainsi que les tensions et contradictions qui demeurent. Stiegler lui-même, parlant de Pharmakon, veut souligner que dans toute technologie comme dans toute proposition alternative qu’il y a toujours deux tendances opposées : « l’une bonne, positive, émancipatrice et l’autre négative, prédatrice »1. Il faut donc analyser la toxicité potentielle de ce qui est avancé comme proposition alternative.
Une autre de ces tensions qui président à la définition des positions économiques revendiquées dans la prise d’initiative est le fait qu’elles sont à différents niveaux d’hybridation de logiques marchandes et non marchandes. Certes, elles sont globalement nourries de positions critiques sur la domination et les excès de la marchandisation du traitement des besoins. Elles expérimentent alors des solutions économiques mixtes, souvent peu stabilisées, débouchant sur autant d’impasses et de contradictions que sur l’expérimentation de logiques de « démarchandisation ». Elles entrent alors en dialogue avec les parcours de viabilisation économique prônés par les acteurs de l’économie solidaire.
Mais, une de leurs caractéristiques communes est le fait d’être en mode « ouvert » ; l’entrée dans le collectif ne se fait pas sous le mode du ralliement et de l’adhésion, mais sous celui de la contribution ouverte. Tous sont invités à contribuer.

La plateforme Unisson : Facilitateur de Communs Libres
L’un des meilleurs exemples de ces pratiques collaboratives consistant à faciliter, démultiplier, capitaliser et aussi fournir les éléments de cadrage et d’évaluation de ces expériences en économie collaborative est celui de la plateforme Unisson (http://unisson.co), créée par des membres du collectif Catalysts.
Les contributeurs de la plateforme veulent en faire une plateforme collaborative pour aider à concevoir les initiatives explicitement prises en termes de biens communs et de contribution : « un facilitateur de communs libres ».
La liste de discussion que retrace la plateforme révèle l’ensemble des apports des contributeurs qui aboutissent à cette notion composite de « communs libres ». Cette notion se veut la fusion de deux problématiques essentielles à tout projet contributif : celle des biens communs et celle du « libre » et de la gratuité que l’on trouve dans les logiciels libres et les common licences.
Les communs libres selon Unisson
« Plus qu’un concept, les biens communs constituent un cadre de pensée pour l’action. »
(Biens) communs, Contours et repères, Résau francopohone autour des biens communs
Unisson préfère parler de « communs » pour éviter la confusion induite par la notion de bien. En effet, les communs ne sont pas forcément des biens matériels.

Les communs sont des ressources partagées entre une communauté d’utilisateurs qui déterminent eux-mêmes le cadre et les normes régulant la gestion et l’usage de leur ressource.

« Il n’y a pas de commun sans « commoners ». (…) Il n’y a pas de commun sans agir en commun. » New to the Commons ?, David Bollier
Ainsi, une ressource n’est pas commune par essence et de manière fixe. La qualité de « commun » résulte des pratiques qui environnent une ressource. Cette qualité peut être gagnée ou perdue selon l’évolution.
« Le sens actuel du commun se distingue des nombreux usages passés de cette notion, qu’ils soient philosophiques, juridiques ou théologiques : bien suprême de la cité, universalité d’essence, propriété inhérente à certaines choses, quand ce n’est pas la fin poursuivie par la création divine. Mais il est un autre fil qui rattache le commun, non à l’essence des hommes ou à la nature des choses, mais à l’activité des hommes eux-mêmes : seule une pratique de mise en commun peut décider de ce qui est « commun », réserver certaines choses à l’usage commun, produire les règles capables d’obliger les hommes. » Commun. Essai sur la révolution du XXIème siècle, Pierre Dardot et Christian Laval
Unisson souhaite le développement des communs pour qu’ils contribuent au commun le plus inclusif possible, celui qu’on nomme le commun universel (« notre bien vivre ensemble sur la planète Terre »). Or, l’application des logiques libristes facilitent à la fois la mise à l’unisson du plus grand nombre autour d’un commun, tout en le rendant potentiellement universel. C’est pourquoi Unisson s’inspire des quatre libertés fondamentales du logiciel libre (usage, étude, copie, amélioration) et insiste sur l’importance d’une recette ouverte.
« Premièrement, la liberté de copier un programme et de le redistribuer à vos voisins, qu’ils puissent ainsi l’utiliser aussi bien que vous. Deuxièmement, la liberté de modifier un programme, que vous puissiez le contrôler plutôt qu’il vous contrôle ; pour cela, le code doit vous être accessible. » Free Software Foundation,1986
Le modèle du libre invite Unisson à valoriser l’ouverture, la transparence et l’horizontalité. Cet attachement explique pourquoi Unisson se réfère au modèle de « commun libre ».
Et concrètement ?
Les communs libres sont définis par leurs logiques de fonctionnement (voir ci-dessus). Ils peuvent donc être plein de choses différentes. Dans tous les cas, les communs libres sont :
– une ressource partagée
– une gouvernance partagée et ouverte à l’ensemble de la communauté des usagers
– un cadre, des règles, des normes pouvant toujours être remis en cause et adapté
– une recette ouverte afin de permettre à d’autre de la copier ou du moins de s’en inspirer
– une ressource protégée, maintenue par ses usagers-contributeurs
Exemples de communs libres :
Un lieu que chaque occupant peut s’approprier, y proposer ce qu’il veut et participer à sa gestion.
Un projet auquel tout volontaire peut participer et consulter les documents.
Des plans d’architecture en libre accès, que chacun peut utiliser et adapter.
Une plateforme de covoiturage gratuite que chaque usager peut améliorer.
Une voiture partagée au sein d’un quartier où les habitants s’accordent des règles de ce partage ensemble et de manière transparente.
On parlera même de commun libre et universel si son accès est ouvert à tous, gratuit et son usage potentiellement bénéfique à tous. Ce serait par exemple le cas de l’eau si elle n’était pas distribuée par un acteur privé. En revanche, c’est déjà le cas pour Wikipédia.
> Creuser le sujet
> Découvrir des biens communs
La plateforme Unisson est en constant développement. L’extrait présenté ci-dessus n’en est qu’une illustration provisoire.

Une autre partie des discussions que retrace la plateforme Unisson est celle sur les formats Internet garantissant une vraie ouverture pour la plateforme. Les débats sont denses et s’alimentent d’avis pris auprès de référents dans le domaine du contributif et des communautés du libre. Des conseils sont demandés à la Peer To Peer Foundation de Michel Bauwens (http://p2pfoundation.net/), de façon à mettre en place des protocoles en « commons based peer production ».
La plateforme abrite ainsi plusieurs discussions, tant sur l’approfondissement de cette problématique des communs libres que sur les approches permettant de faciliter le développement de projets en communs libres. La priorité est donnée à l’élaboration d’ « indicateurs et tableaux de bord » pour le pilotage de projets en communs libres. Un tableau intitulé « Tableau de bord de construction d’une initiative en bien commun » reprend l’ensemble des points critiques d’un tel projet : « Ce tableau permet de soulever tous les éléments sur lesquels travailler pour développer un projet en bien commun (Unisson compris). Un ensemble d’indicateurs permet ensuite de questionner le projet par rapport aux logiques du bien commun. Les indicateurs utilisés sont décrits ici ».
Besoins du projet
Conseils méthodologiques
Enjeux
Ressources suggérées par Unisson
Mutualiser

Se mettre en lien avec des personnes qui ont un projet similaire, voire rejoindre un projet déjà existant
Trouver les ressources pertinentes (matérielles et humaines)
Plateforme listant des usages (en construction)
Repérage de biens communs

Organiser la contribution

/contribution
Identifier les tâches et les rendre accessibles
Faciliter la contribution de manière ouverte et fluide
Organiser la cohérence du travail collectif
« Sessions de contribution »
Outils Trello, Github, Transifex ou translatewiki pour les langues, etc…
Se financer
/financement
Rémunérer les contributeurs de manière équitable
Mettre en place un modèle de financement adapté (ex : prix libre)
Gittip
Faire les choix techniques

Penser les choix pour une mutualisation avec d’autres initiatives (Ex : données ouvertes, logiciel libre, API décentralisée)
Faciliter la transparence du projet
Logique de développement par API
Choix de licence juridique

Se structurer légalement
/legal
Trouver le cadre juridique adapté aux modes de fonctionnement du projet
Utiliser des structures juridiques adaptées aux biens communs (Ex : www.spi-inc.org)
S’ouvrir, rassembler et organiser le dialogue

Constituer ou prendre part à une communauté
Permettre l’expression de chacun, avec un processus de remontée de tensions
Etablir un modèle de gouvernance et d’organisation sans figer l’initiative
Utiliser une liste de discussion
Avoir une possibilité de remonter des tensions ou d’améliorer le projet avec un processus pour faire des choix (consentement, vote). Example
Partager

Permettre la duplication ou la mutualisation
Travailler en réseaux
Partager ses recettes ou « codes-sources » grâce àMovilab
Rejoindre des groupes de travail thématiques
Evaluer et évoluer
/indicateurs
Reconnaitre les points de convergences et de divergences
Garder une capacité critique sur sa propre initiative pour mieux la faire évoluer
Croiser les représentations (exemple de méthode)
Afficher un indicateur : http://movecommons.org

Gérer sa relation avec le privé et le public
/public
/prive
Etre capable de protéger le caractère « commun » d’une initiative
Savoir coopérer

Valoriser son expérience
/prestation
Faire reconnaitre la valeur des compétences développées et mises à profits, Rétribuer les biens communs constitutifs de cette valeur

(http://unisson.co ).
Le tableau met en avant les questions essentielles qu’ont à affronter les porteurs d’initiatives.
Il pointe les thématiques sur lesquelles tout projet en communs libres doit se positionner. On voit ici combien la discussion sur l’enrichissement du tableau sert à définir progressivement ce que peuvent être de tels projets en économie contributive. Des indicateurs s’en dégagent qui permettent de qualifier les projets et d’évaluer les écarts avec un type idéal de projet porté en « commun libre ». Les promoteurs et contributeurs du site ont à cœur la dynamique d’ensemble que représente le mouvement de propagation des initiatives en communs libres. Autant il leur semble essentiel d’affiner progressivement un « modèle » par expérimentations et délibérations, autant ils ont conscience que les projets de création d’activités marquent autant de situations contrastées et intermédiaires qu’il y a de projets.

3. Vers une économie politique de la contribution
Pour qualifier cette dynamique en alternative économique et politique plusieurs questions essentielles demeurent.
La première d’entre elles concerne le financement des contributions et de leur rétribution. C’est évidemment une question essentielle pour garantir cette dynamique.
Mais il apparaît tout à fait clairement que les porteurs d’initiatives dissocient assez largement leur propre situation, et la rémunération de leur contribution, du développement du projet lui-même si celui-ci correspond à une dynamique collective de nouveaux usages. Il n’en demeure pas moins que les porteurs d’initiatives, contributeurs en communs libres, à la recherche de leur justesse personnelle, même s’ils se situent dans un modèle de développement singulier autre que leur enrichissement personnel, ils visent aussi une juste rétribution que leur garantisse une autonomie.
La mesure les contributions à l’aune d’une prestation marchande est une première réponse globale à cette question de la rémunération des contributeurs. Dans ces situations de financement de projets et de créations d’activités en communs libres, mais avec services marchands associés, les contributeurs sont des prestataires indépendants. Ils adoptent alors des statuts d’entrepreneurs ou d’auto-entrepreneurs, développés en parallèle des projets. Cette solution est souvent retenue, associée à toute une gamme de structures de portage collectif d’emplois salariés ou indépendants créés dans la dernière période, souvent dans un esprit coopératif, par exemple avec les CAE (Coopératives d’Activités et d’Emploi). Les projets et les entreprises qui en résultent se construisent alors indépendamment des structures d’indépendants de leurs principaux porteurs et contributeurs. Cette dynamique sera peu compréhensible par les institutions économiques et politiques majoritaires qui n’y retrouveront que difficilement les impacts en termes de création d’emplois qui leur servent d’indicateurs majeurs. Ou, tout au moins, il sera difficile de se livrer au calcul simple exprimé sous l’angle de la création d’emplois associée à la création d’entreprises. Certes, on pourra constater que les contributeurs, en tant qu’indépendants, ne relèvent pas du chômage. Mais, pour les acteurs économiques et institutionnels majeurs sur l’espace public, il sera difficile de voir dans ces entreprises, sans emplois directement associés, une alternative économique à l’analyse qu’ils font de la crise économique actuelle.
Mais, comme l’indique le tableau Unisson, on peut constater l’émergence de solutions plus ambitieuses, plus radicales dans l’esprit d’une économie politique de la contribution.
En effet, si les expérimentations ne sont pas que des activités complémentaires à des formes d’entreprises et d’emplois classiques, mais cherchent leurs propres modèles économiques et leurs propres financements, des solutions radicalement innovantes doivent être trouvées. Ces solutions, conformes aux principes d’un modèle contributif, ouvert et non propriétaire, doivent se dégager de fonctionnements marchands, mais aussi de ceux qui gouvernent les biens publics, avec les formes d’emplois publics. Les choix des initiateurs du collectif Unisson que représente la plateforme du même nom sont alors en faveur de plateformes de financement tout à fait spécifiques qui permettent des échanges contributions / rétributions basés sur les principes du don. La plateforme Gittip (www.gittip.com) est ici le meilleur exemple. Elle représente certes une plateforme de « crowdfunding », mais il s’agit ici d’un type de plateforme tout à fait particulier.
Le crowdfunding commence à être bien connu dans la mesure où il est compatible avec toute sorte de projets et de financements ; la différence étant la démultiplication de petits apports venant de particuliers qui peuvent venir financer tout type de projet, marchand ou non marchand. Le fait de rémunérer des contributions en rémunérant directement des individus, et pas seulement des entreprises, n’est pas une spécificité de Gittip. D’autres plateformes le font, y compris avec des modèles fortement associés à des entreprises de l’économie marchande, et parfois même avec les plus marchandes des marchandes. Un des meilleurs exemples est ici Quirky (www.quirky.com) avec l’utilisation qu’en fait le groupe Auchan pour financer sa « boîte à idées », et donc rémunérer les contributions de ses clients au développement de la gamme de produits vendus.
Mais, avec Gittip d’abord, puis Liberapay ensuite, la particularité est de financer plutôt des projets personnels et singuliers, et de permettre la rémunération des acteurs créateurs en communs libres. Ainsi, la plateforme « support and thank your favorite people and projects and communities with small cash gifts ». Elle se veut “a way to give small weekly cash gifts to people you love”. Chacun est invité à contribuer en donnant mensuellement de l’argent, mais aussi en participant au développement de la plateforme elle-même, du fait de son mode de développement en open source et common licences. A l’inverse, les acteurs et autres porteurs d’initiatives en projets contributifs peuvent venir s’y financer directement, en définissant eux-mêmes ce qu’ils souhaitent prélever. Des règles ajustées collectivement sont là pour empêcher qu’un individu s’accapare l’ensemble des financements ou fasse des prélèvements indus. Mais, le système est basé sur la confiance que donne l’appartenance à une communauté qui se constitue dans l’édification de ces règles. Les créateurs en mode contributif présentent alors leurs réalisations pour justifier leurs prélèvements, par exemple, s’agissant de l’un d’entre eux : « I am making the world better by contributing on : (suit une liste de projets et de contributions, toutes argumentées en économie politique contributive) » (www.gittip.com).
Avec ce type de proposition commence à se dessiner les contours d’un revenu contributif dont parle Stiegler (Intervention orale lors de OuiShare Fest Paris 2014).
Une autre question importante est celle du lien qui s’opère entre les initiatives, centrées sur la définition d’usages et leur construction en biens communs, et les milieux sociaux, les communautés qui les portent. C’est aussi celle de leur impact sur les espaces publics locaux et sur les potentialités de recomposition de l’action et de l’institution publiques. Enfin, la question que soulèvent ces initiatives en économie politique contributives c’est aussi celle d’une approche non formelle mais très concrète de la participation/délibération/décision publique susceptible de transformer en profondeur la démocratie et la citoyenneté.
Les initiatives contributives ont en commun de laisser beaucoup de place à des moments collectifs de conception et de création collective. Ces moments, tout en étant centrés directement sur la conception et le développement des activités, par le traitement collectif de besoins pensés en usages et en mise en commun des usagers, accordent une place importante à la délibération sur les finalités de ces activités, leurs contributions à une transformation sociétale dans des terminologies sur lesquelles tous ne s’accordent pas mais qui prônent le développement durable, l’action citoyenne et l’intervention sur l’espace public. Elles interrogent beaucoup l’action publique et, en premier lieu, les acteurs publics locaux. Le traitement collectif des besoins et la conception des usages se prolongent dans une reconsidération de l’espace public local, exprimée en termes de territoire. On voit alors que ces initiatives territorialisées rencontrent alors les problématiques émergentes de la démocratie directe, de la participation citoyenne et de la citoyenneté numérique. On assiste à un renouvellement de l’imaginaire politique, dans la mesure où l’action publique se trouve sollicitée par cet actif collectif, avancé au titre d’une citoyenneté réaffirmée. Bernard Stiegler considère d’ailleurs que « l’économie contributive doit d’abord viser le maintien du milieu qui lui donne naissance » (Stiegler, propos tenus lors de OuiShare Fest Paris 2014).
Les outils de la construction de projets en communs libres sont aussi ceux de la délibération participative renouvelée par son lien avec la construction des usages. De nombreux auteurs, sites et collectifs se mobilisent pour développer ensemble ces outils participatifs. Des plateformes rendent compte et discutent des expériences. Des outils dits « en intelligence collective » sont mis au point et débattus sur des forums portés par des plateformes virtuelles (par exemple, anim.fr, sur la plateforme Imagination for People). La question de la discussion/délibération sort du cadre formel de la théorie et de l’éthique de la discussion souvent mise au service d’une participation réduite à l’acceptation/aménagement de la décision politique publique en biens publics. Ce qui s’expérimente concerne la co construction de biens communs potentiellement institués en biens publics, sans que ce soit l’autorité publique qui soit à l’origine de la démarche de « communalisation délibérative ». L’initiative vient alors des communautés du territoire et l’action publique, se calant dessus pour engager, ou non, un processus d’institution qui fait passer, pour tout ou partie, le bien commun construit en bien public.
Ce nécessaire rapport aux milieux peut-il cependant se satisfaire de la virtualité de liens qui passent d’abord souvent par des plateformes collaboratives ? Certes, on peut considérer avec Shirley Turkle (1995) que la vie sur l’écran est réelle. Mais, pour beaucoup, les liens sont d’autant plus forts qu’ils sont non seulement réels mais incarnés dans des appartenances de communautés territorialisées et de proximité. C’est tout le sens des expériences de création d’activité sur les espaces de coworking. Le paradoxe est ici que les processus de création de relations d’usages au travers des outils numériques collaboratifs pourraient n’être qu’instrumentaux et transitoires ; les acteurs s’en remettant ensuite à des interactions directes sous le sceau d’une citoyenneté  renouvelée. Certains collectifs se font les animateurs de processus de réappropriation de projets de développement local en mode contributif par des communautés locales, à l’image des TAZ (Zone Autonome Temporaire) d’Hakin Bey (1985).

4. Des initiatives en communs
Les formes d’hybridation des principes collaboratifs et contributifs rencontrent la problématique des biens communs.
A la recherche d’un argumentaire d’action pertinent, les acteurs de l’économie politique collaborative/contributive commencent à le trouver grâce à la notion de biens communs qu’acteurs et chercheurs contribuent aujourd’hui à mieux définir (Bollier, 2014 ; Dardot, Laval, 2014 ; Coriat, 2015). De nombreux ouvrages s’efforcent de mieux problématiser et théoriser une approche qui trouve son aliment dans les expérimentations et les initiatives citoyennes. Les notions avant d’être avancés comme des concepts sont présentés comme émergeant du terrain des mobilisations. On pourrait même considérer que certaines approches menées précédemment au titre de la théorie des biens communs auraient pu ne pas nourrir ce phénomène de l’économie politique contributive. Il a fallu une redécouverte des « communs » pour qu’une nouvelle problématique rencontre les expérimentations en cours et fournisse une argumentation désormais en plein développement (Coriat, 2013, 2015).
Cette argumentation a des répercussions sur la question des droits, de propriété notamment, en lien avec les processus de création d’activités et d’entreprises. Le débat ancien sur la gouvernance des biens communs l’avait déjà montré, aujourd’hui cette question revient en force dans les débats sur les initiatives contributives et citoyennes. Rifkin parle de passage d’une logique de propriété à une logique d’usages de biens (2014).
Le bien commun se construit dans la dynamique même de l’entreprendre, ce n’est pas une ressource préexistante, et dans le même temps il permet la construction/consolidation du collectif qui en est à l’origine.
En plus qu’il n’y a pas de bien commun que dans des ressources existantes à se partager ou pour lesquelles il faudrait garantir un égal accès et une préservation collective, François Flahaut montre que l’on ne peut dissocier le bien commun du contexte et même du collectif qui lui donne naissance. Il parle à ce propos de « bien commun vécu » : « L’ « ambiance », l’ « atmosphère » qui règne dans un groupe plus ou moins nombreux constitue un bien commun vécu par les membres de ce groupe. Ce type de bien commun, intangible mais très réel, répond aux mêmes critères que les autres (libre accès et non-rivalité) ; plus un troisième critère : non seulement le fait d’être plusieurs ne diminue pas le bien-être vécu par chacun, mais le fait d’être plusieurs est la condition nécessaire pour que ce bien se produise » (Flahaut, 2011, p.118).
Elinor Ostrom proposait déjà de partir de la notion de « groupe d’usagers » (User group) entendu comme «  a set of individuals that makes (or has claim to make) use of a particular common pool resource » (Ostrom, 1986, p.607, cité par Coriat, 2013, p.11). Elle ne se contentait pas de mettre en avant ces « users groups » mais aussi soulignait leurs modes d’organisation (UGO, pour Users groups organisations) en tant que supports et conditions d’existence d’un commun. Pour Ostrom, comme le souligne Coriat : « un commun c’est d’abord et avant tout une communauté d’acteurs » (Coriat, 2013, p.11).
Construit au cœur du collectif dans une dynamique collective de l’entreprendre, le bien commun n’est pas appropriable individuellement. Mais cette non appropriation du bien commun construit n’est alors pas un renoncement à un bien mais la construction/réception d’un bien commun tangible. Et c’est bien cela que montrent les expériences de génération et accélération collective de projets qui s’opèrent dans les dispositifs de soutien collectifs à l’entreprendre collaboratif/contributif. C’est cela que mettent en avant les collectifs, tel le collectif « Catalyst ».
L’appropriation collective se construit au cœur des initiatives et construit les acteurs dans leurs capacités à les porter en projets, et dans ces nouvelles positions par rapport à la propriété. La réflexion n’est ici pas uniquement et même principalement juridique, elle porte sur le processus collectif de création d’usages possibles pour soi-même parce que pour autrui. De plus, comme le souligne Flahaut (idem, p.133) : « le bien commun se réalise à travers des biens communs ». C’est bien à ce type d’individuation singulariste et de fabrique sociale de positions sociales en logique contributive que l’on assiste alors.
Expérimentations en économie collaborative/contributive et conceptualisation en termes de biens communs vont de pair. Chercheurs et acteurs se retrouvent alors dans cette perspective. C’est ce à quoi font référence David Bollier et Silke Helfrich (Commonsblog), parlant de travaux menés dans le cadre d’une université d’été allemande sur les biens communs, tenue en juin 2012 à Bechstedt, Allemagne, et qui ont débouché sur huit points de référence pour la mise en commun des biens élaborés à partir des travaux d’Ostrom.
“There is no master inventory of commons” : C’est effectivement impossible dans la mesure où un commun surgit quand une communauté décide de gérer une ressource de façon collective ; tout dépend donc de la logique d’action de la communauté.
“The commons is not a resource” : C’est une ressource mais associée à une communauté précise et aux protocoles, aux règles et aux valeurs partagés par la communauté.
“There is no commons without communing”: Ce qui prime ce sont les pratiques collectives de mise en commun.
Bollier poursuit cette synthèse sur les commons en mettant en avant la logique d’ouverture (de non enclosure), les luttes que cela suppose pour les commoners (les acteurs associés en communs) de trouver de nouvelles solutions institutionnelles légales, juridiques (en rapport à l’évolution des droits de propriété), la reconnaissance de nouvelles formes de communs à tous les niveaux de la vie sociale (Bollier, 2014, p.175 à 177).
Mais, le débat se nourrit de nouvelles convergences de problématique reliées aux mobilisations et aux expérimentations précédentes ainsi que les débuts de théorisation qui en résultent, par exemple avec les débats sur l’économie des logiciels libres et de la gratuité. Elles sont aussi au cœur des débats/controverses et portées par des plateformes numériques avec tous les outils permettant les nouvelles pratiques elles-mêmes collaboratives/contributives.

5. Entreprendre en communs : Le commun d’abord !
Quelle est la situation de l’ « entreprendre » ?
Les initiatives qui prennent le chemin de la création d’activités, portées par des collectifs associatifs, se confrontent rapidement à la double question de la viabilité économique des activités créées, et de la salarisation éventuelle des porteurs de projets débouchant de l’initiative.
S’agissant de la viabilité économique d’activités individuelles ou mise en œuvre de façon collective, plusieurs chemins sont alors empruntés. Il y a celui de la viabilisation individuelle de certains porteurs, en autoentreprises, ou autres statuts de free-lance (d’intermittents, dans certains domaines culturels), plus ou moins articulés avec des structures qui en assurent la gestion, des CAE –Coopératives d’Activités et d’Emploi-, par exemple.
Autre chemin, celui de la structuration de l’activité sur un mode marchand, mais dans le cadre d’une coopérative. Plus récemment, la SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) pourra être privilégiée. Dans la même logique associative et solidaire, la priorité pourra être donnée à une structure d’association en la rendant compatible avec un fonctionnement marchand, ou pseudo marchand, en partie marchand, tout en sollicitant l’un ou l’autre financement public ou, privé, « collaboratif » via le crowdfunding, par exemple. Plusieurs difficultés sont à envisager. La logique de création d’emplois en lien direct avec une création d’activités bute sur le coût de l’emploi complet, durable, et ne peut souvent se réaliser que par le recours à des emplois aidés. D’autre part, une autre limite apparait dans le fait que les salariés issus de ses processus de création d’activités convertis immédiatement en emplois sont dessaisis de la gouvernance des structures créées ; un salarié ne pouvant siéger au conseil d’administration d’une association.
Ces difficultés renforcent les processus de création d’activités qui adoptent la logique entrepreneuriale de la capitalisation. Et finalement, plus que les conceptions de départ des processus de création d’activités, en l’absence de propositions permettant la viabilisation économique des activités créées, ce sont les dispositifs classiques de l’entrepreneuriat qui s’imposent.
Cependant l’expérience de création d’activités viables économiquement dans le domaine du numérique libre et dans l’exploitation des licences libres nous montre un autre chemin possible.

L’entreprendre, Le Commun d’abord !
La réflexion engagée avec les collectifs qui privilégient une approche « en communs » se base sur l’expérience de la création d’activités dans le domaine du logiciel libre et de l’open source pour définir les premiers éléments d’une problématique de l’entreprendre en communs.
Au sein du collectif porteur de la plateforme Unisson et de la dynamique encommuns.org s’est formalisée une problématique que résume le schéma suivant2 :

Cette problématique peut se résumer par cette injonction : « le commun d’abord ! »

Le commun, réponse à un besoin et expression d’une égalité de traitement ou d’une inégalité perçue comme juste
Cela signifie que la démarche de créativité citoyenne qui s’amorce au cœur de ces initiatives en communs prend appui sur l’expression d’un besoin. C’est ce besoin qui sera à l’origine d’une réflexion sur les usages d’un bien ou d’un service qu’il convient de conforter, de partager, de développer, ou d’adapter. Dès le départ, la réflexion ne se focalise pas sur le produit et/ou le service en tant que tel mais sur les usages qui en sont faits.
On peut aussi observer que cette expression de besoin s’opère dans un mélange d’attentes et de désirs, mais aussi de jugements sur les inégalités d’accès aux usages. Ces inégalités pourront être perçues comme plus ou moins injustes et se traduire en autant de revendications. L’action collective de construction du commun a donc dès le départ une double dimension, une dimension technico économique de construction d’une solution qui doit permettre de créer des usages en réponse à un besoin, mais aussi une dimension socio politique de délibération sur les conditions d’accès à ces usages. Ainsi, dès le départ, la démarche de construction ne peut se réduire à un projet technico économique de création de produit ou de service. La démarche intègre une dimension de délibération citoyenne ; que cet aspect soit reconnu ou non par les acteurs eux-mêmes ou par les représentants de l’action publique qui peuvent être sollicités à l’un ou l’autre des moments de maturation de cette démarche.
Les outils d’aide à la construction d’un projet de commun, que ce soit ceux exprimés en termes d’analyse de la valeur ou du « design de service », outils qui pourraient se révéler utiles dans le processus de création collective, ne pourront être mobilisés que dans la cadre de processus de démocratie participative et délibérative qui ont eux-mêmes leurs propres outils de facilitation.
La démarche globale, Le commun d’abord !, aura alors à en assurer la convergence avec les outils de créativité technico économique des usages.

Construire le commun pertinent et solidaire
Ce principe de base étant posé, une double question se pose : d’une part, le commun en cours de construction est-il pertinent, par rapport à d’autres démarches similaires et simultanées qui pourraient se faire jour sur le même territoire ou sur un territoire proche ; d’autre part, le commun que les acteurs se proposent de construire répond-t-il à des critères de justice et de solidarité ?
En effet, il importe de vérifier que les communs éventuellement en construction ne se font pas concurrence. Il importe aussi que l’on s’assure que celui sur lequel porteront les appuis de facilitation et d’institution sera le plus à même de répondre durablement au besoin exprimé. Il faudra aussi vérifier que la réponse la plus pertinente donne aussi toutes les garanties de solidarité et de se prémunir du danger d’égoïsme du commun. C’est pour cela que la confrontation des projets exprimés dans les différents modèles économiques alternatifs avec les éléments organisationnels, politiques et éthiques de l’ESS est essentielle et que des liens forts doivent être tissés entre les acteurs de ces deux mondes. Cette confrontation, rendue possible au sein des organisations et des dispositifs communs aux différents secteurs porteurs d’une alternative économique et politique, doit permettre de distinguer des projets qui jouent transitoirement le commun pour déboucher sur autant d’appropriations privées différées ; ce que les théoriciens des communs appellent les dangers d’  « enclosure ». Mais, dans le même temps, ces nouvelles pratiques de construction d’initiatives « portées en communs » viennent questionner les acteurs traditionnels de l’ESS et leurs organisations. Et, il faut bien constater que tout cela contribue à une dynamisation des secteurs de l’ESS.

Identifier les collectifs porteurs et les communautés d’usage
Si chaque commun est le résultat d’une construction sociale collective, les usages qu’il permet vont au-delà du collectif qui le porte au départ. On pourrait aussi dire que collectif et communauté d’usages sont en permanente évolution. S’il y a identité de l’un et de l’autre il y a risque d’égoïsme ou d’appropriation du commun.
Distinguer ces deux notions de collectif porteur et de communauté d’usages permet aussi de traiter la question du rapport du commun à l’espace public et celle du processus d’institution dont il peut faire l’objet. Le commun doit se positionner sur l’espace public, faire sa « publicité ». Se positionner suppose aussi d’envisager le niveau et la forme d’institution qui lui seront le plus adaptés. L’appui à l’entreprendre en communs doit être une aide au traitement de ces questions ; ce que ne traite pas l’entrepreneuriat ordinaire, ni même l’entrepreneuriat social. Cette question sera au cœur de nos travaux ultérieurs, en particulier ceux du projet chercheurs-citoyens CREACIT.

Le commun tel qu’il est construit, démocratiquement, donne son sens aux activités économiques induites
La construction du commun ne signifie pas que des activités économiques, y compris marchandes, ne puissent pas en être induites, au contraire. On peut même dire que la construction collective du commun est une entreprise collective de création économique dans la mesure où le commun coïncide à un écosystème économico politique qui a sa cohérence.
De nombreux exemples tirés de l’économie politique du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses.
D’un part un commun peut donner lieu à des activités portées par des structures et dans des modes économiques différents. D’autre part les mêmes entreprises, au sens où il s’agit d’entités ayant une unité de stratégie et de fonctionnement, peuvent présenter une diversité de modèles et des formes hybrides de ces modèles.
Un commun pourra générer des activités portées par des individus autonomes à statut d’indépendants ou par des entités relevant de différentes structures, associatives, coopératives, entrepreneuriales. Il pourra générer des activités rémunérées, strictement marchandes ou marchandes régulées, des activités financées par du crédit public, par du crédit mutualisé, par des dons privés, etc.
Le point particulier de ce type de créativité collective est de n’envisager les activités économiques, sous leurs différentes formes et modes de viabilisation, que dans leurs interrelations avec un commun dont la gouvernance globale demeure spécifique par rapport à celle des entités économiques induites. Ainsi, les appellations mais aussi les formes d’appropriation seront nécessairement distinguées pour éviter toute confusion et limiter les effets d’enclosure.
On pourrait montrer que cette réflexion sur les niveaux de gouvernance des communs et de leurs activités induites ne fait que reprendre et approfondir des travaux économiques dont on a redécouvert la portée avec le retour en grâce des théories sur les communs, après la reconnaissance des travaux d’Ostrom et de ceux qui leur ont donné une suite. On pourrait aussi montrer que cette réflexion a son pendant avec celle que se fait jour concernant les niveaux et les formes de gouvernance des grandes entités économiques que sont les entreprises du contexte économique capitaliste dont nous héritons.

6. Entreprendre en communs dans l’espace public
Entreprendre en communs est une affaire publique
Cette affirmation ne fait que reprendre l’idée développée précédemment selon laquelle l’action d’entreprendre ne relève pas d’une logique d’action économique qui serait à distinguer d’autres dynamiques d’action relevant de de l’action politique. C’est ici que les réflexions sur la création d’activités doivent construire une argumentation économique qui soit en phase avec les positions mobilisatrices exprimées en termes de pouvoir d’agir. L’action est ici tout autant économique que politique. Trop souvent les dynamiques d’action sont cloisonnées du fait de la prégnance des représentations de l’économie et des cloisonnements opérés par les institutions, leurs politiques et leurs dispositifs.
L’entreprendre en communs suppose de ré envisager l’espace public et la façon dont se positionnent les systèmes d’acteurs sur cet espace. Les expériences en cours montrent que des créations alternatives sont possibles et qu’elles peuvent désormais s’appuyer sur des collectifs, des réseaux, qu’elles peuvent bénéficier de soutien, y compris financiers, et d’appuis publics. Il n’en demeure pas moins que ces soutiens et ces appuis sont présentés et perçus comme résultant de politiques minoritaires, au mieux complémentaires, toujours en décalage avec ceux censés représenter les voies majoritaires d’une action économique vis-à-vis de laquelle les pouvoirs politiques contribuent pourtant de façon souvent déterminante.
Les représentations de l’action économique semblent dominées par la conception que celle-ci relèverait surtout d’acteurs privés, seuls à même d’assurer la viabilité des activités de par la vertu du fonctionnement des marchés alors que le financement public semble, d’une part, ne pas apporter cette garantie d’efficacité économique, et, d’autre part, connaître une inéluctable diminution. L’ « entrepreneuriat », comme idéologie de l’entreprendre, s’inscrit dans ce type de formatage des représentations de l’efficacité, avec son vocabulaire de la rentabilité et de la compétitivité.
Il serait révélateur de montrer en quoi l’action économique est déjà largement le fait conjoint des pouvoirs politiques et des acteurs privés au travers de tous les dispositifs de l’économie mixte, ou au travers de la commande publique.
Cette question des représentations de l’économie et des pratiques d’action économique qui en découlent suppose de s’interroger sur la prégnance des représentations alternatives en matière d’action économique et des dispositifs susceptibles de confronter, de décomposer/recomposer ces systèmes de représentations. Cela suppose que soit réexaminé l’espace public qui abrite ces systèmes de dispositions, positions, les controverses et les conflits que l’expression et la confrontation des représentations mettent en scène.
Cela conduit à envisager ce en quoi pourrait consister un espace public, lui-même, alternatif, comme sous espace public dominé pour reprendre les propositions faites par Nancy Fraser en la matière (2005).

L’entreprendre en communs : un sous espace public dominé
Il est de fait qu’on n’a jamais autant parlé de lieux et de territorialisation de la prise d’initiative et de la création d’activité.
Partout dans le monde, de nouveaux lieux éclosent dénommés « tiers lieux » en référence à l’appellation donnée historiquement par Oldenbourg (1989).
Ils sont principalement vus sous deux aspects.
Le premier aspect concerne les rapports très particuliers que les participants à ces lieux manifestent quant à leurs rapports au travail et aux relations dans le travail. L’accent est alors mis sur la dimension coworking de ces lieux. Sous un second aspect, ces lieux commencent à être vus comme des lieux de production et particulièrement de fabrication. On insiste alors sur le succès de l’impression 3D qui y occupe souvent la vedette et rend possible une fabrication de laboratoire (FabLab) au sein de « Makerspaces », etc. Ces deux aspects sont importants et méritent des recherches approfondies.
Mais, j’aborde ici un autre aspect que recouvrent ces tiers lieux, tout au moins certains d’entre eux. Les tiers lieux, et les acteurs qui s’en servent comme point d’appui à leurs démarches de création d’activités, expérimentent des dynamiques collectives de formalisation d’usages et de création d’activités induites en s’appropriant une problématique émergente centrée sur la notion de « commun ».
Commençant à fournir les éléments constitutifs d’une économie politique de construction d’usages et d’activités constitués en communs, ces tiers lieux constituent désormais les bases infrastructurelles d’un monde de production en communs.
Les tiers lieux porteurs de cette logique d’agir collectif apparaissent alors tout à la fois comme des espaces d’incubation d’activités – pour reprendre des termes bien connus des appuis publics et privés fournis à des processus de création d’activités-, mais aussi, et surtout, comme des espaces de création de capacités individuelles et collectives à un « entreprendre alternatif ».
A ces premiers tiers lieux, espaces potentiels d’émancipation et d’action économique alternative, il faut ajouter les espaces de mobilisations que sont d’autres lieux alternatifs, comme les lieux culturels autogérés qui concentrent de nombreuses pratiques de création artistique et culturelle. Ces lieux sont tout à la fois des espaces pour des centres de ressources pour les artistes qui y mutualisent leurs pratiques, des lieux de production, de programmation des œuvres créées, des lieux de « résidence » pour des créateurs  « invités », etc.
Il faudrait aussi envisager dans la même représentation en termes de sous espace public dominé les lieux faisant l’objet de pratiques mobilisatrices et occupationnelles, en tout premier place il faut envisager les pratiques qui se développent sur les espaces laissés en « friches » et qui sont l’objet du débat public d’aménagement.

Un nouvel imaginaire instituant : le « territoire » et les lieux, liens, physiques et numériques
Cette nouvelle problématique de l’espace public dominé doit aussi être mise en relation avec les contraintes et les potentialités que représente l’actualité forte donnée dans la dernière période à la notion de territoire. Cette notion de territoire est désormais l’angle de reconception de nombreuses politiques publiques. En ce sens elle est désormais incontournable. C’est tout l’enjeu actuel de la création et de l’institution des PTCE (pôles territoriaux de coopération économique).
De même que l’on n’a jamais autant parlé des tiers lieux, on a jamais autant parlé des potentialités des plateformes numériques. Ainsi, sur l’espace public lillois, la convergence des initiatives alternatives est le fait d’acteurs associatifs et institutionnels, mais s’appuie aussi sur l’existence de plateformes collaboratives : « encommuns.org » qui fait converger toutes les expériences de création d’activités « en communs » et « Unisson » qui permet de mettre en commun les leçons tirées de ces expériences et les appuis méthodologiques qui s’en dégagent.
La plateforme Unisson : Facilitateur de Communs Libres
L’un des meilleurs exemples de ces pratiques collaboratives consistant à faciliter, démultiplier, capitaliser et aussi fournir les éléments de cadrage et d’évaluation de ces expériences en « entreprendre en communs » est celui de la plateforme Unisson (http://unisson.co), créée par des membres du collectif Catalysts, et en premier lieu de l’un d’entre eux, Simon Sarazin.
Les contributeurs de la plateforme veulent en faire une plateforme collaborative pour aider à concevoir les initiatives explicitement prises en termes de biens communs et de contribution : « un facilitateur de communs libres » (encommuns.org).

7. Infrastructures des entreprises en commun
Pourquoi parler d’infrastructures ? Il y a plusieurs raisons à cela.
Les initiatives se multiplient et commencent à être aidées dans leur émergence et leur développement. Elles débouchent sur une viabilité économique pour ceux qui les portent et, de ce point de vue, elles commencent à représenter une alternative professionnelle et personnelle pour ceux qui s’y engagent.
Les autres dynamiques de création d’activités économiques, celles qui débouchent sur des entreprises capitalistes ordinaires, bénéficient de politiques publiques qui y allouent des moyens, financiers notamment. En synergie avec ces politiques publiques, des organisations publiques, quasi publiques et même privées se positionnent pour aider, accompagner les créateurs d’entreprises. Tout cela a permis le développement d’une problématique d’action publique et de recherche sur le thème de l’ « entrepreneuriat ». Cet univers de l’entrepreneuriat, ses organismes, ses financements, ses dispositifs d’appui et d’accompagnement, ses congrès, salons et conférences, ses diplômes universitaires et ses actions de recherche développement dédiées, forme les « infrastructures », conditions générales d’émergence et de développement, sur lesquelles ces processus de création, les activités et les entreprises créées peuvent s’appuyer.
C’est à l’émergence de conditions générales similaires s’agissant des processus et activités spécifiques aux économies alternatives qu’il est désormais nécessaire de réfléchir.
De fait, le début de reconnaissance institutionnelle dont les initiatives solidaires alternatives sont l’objet montre que la question se pose.
Cette question des infrastructures est révélatrice des enjeux qui se font jour dans l’espace public à propos de l’action économique et des orientations à donner aux politiques publiques en la matière. Dans quelle mesure les initiatives potentiellement porteuses d’une alternative économique peuvent-elles s’appuyer sur des dispositifs et des moyens générés dans le cadre de politiques publiques ? Cette question concerne le devenir des expérimentations menées sous les diverses appellations données aux économies alternatives, mais elle concerne bien évidemment les projets qui s’inscrivent dans la mouvance de ce qui s’appelle l’économie sociale et solidaire, le secteur de l’ESS.
Parler de soutien public aux initiatives alternatives solidaires suppose que ces initiatives puissent, soit bénéficier des dispositifs existants pour les processus de création d’entreprises ordinaires, et pour cela éventuellement de les adapter, ou soit que des dispositifs spécifiques soient créés pour elles. Dans les deux cas, cela suppose que soient reconnues des formes spécifiques de créations d’activités économiques. Cela ne va pas de soi.
Il s’agira de caractériser cette logique infrastructurelle comme un ensemble de moyens, de ressources, d’outils numériques (des plateformes collaboratives dans une infrastructure numérique en mode ouvert et gratuit), de dispositifs socio cognitifs, mais surtout de positions et postures sociales spécifiques, de capacités individuelles et singulières qui se créent dans les interactions finalisées par l’entreprendre en communs.
Mais s’agissant plus particulièrement des initiatives collaboratives, contributives, en communs, l’action publique en soutien suppose d’autres formes et contenus de politiques publiques.

8. Action et appui publics aux communs
Vers un appui public à la convergence des dynamiques politiques et économiques de création d’activités et d’entreprises en communs
Le périmètre d’action collective et d’initiatives à prendre en considération pour une action publique d’incitation, de soutien et de développement doit être envisagé sur la totalité du champ d’action : aussi bien le niveau de l’initiative collective et de l’association, porteuse de communs que le niveau de la création des activités de viabilisation économique.
Aussi il apparaît essentiel dans la conception d’une telle action publique que les politiques et les dispositifs ne séparent pas les projets et les démarches de création selon qu’elles concernent des processus de mobilisation et de capacitation collective citoyenne ou des processus de création d’activités. Or, il est à noter que les politiques publiques, les services sollicités pour les concevoir et les animer et les dispositifs conçus pour les mettre en œuvre sont nettement séparés. Les uns relèvent de la politique de citoyenneté, de la participation citoyenne, les autres du développement économique et de l’entrepreneuriat. C’est à ce titre qu’un entrepreneuriat social qui serait séparé dans le mode de traitement de l’action citoyen des dispositifs d’accompagnement des dispositifs de soutien à la prise d’initiative et de pouvoir d’agir citoyen ne ferait que s’inscrire dans une logique économique et politique dominante.
De ce point de vue, les politiques et les dispositifs d’action publique dédiés à l’ESS, sans cependant éviter totalement les dissociations entre action politique action économique, sont plus souvent ouvertes à la recomposition des modes d’action politique et économique.
Une analyse fine des dispositifs dits d’ « accompagnement » nous montrerait les enjeux de cette intégration des démarches d’action. Ces dispositifs sont nombreux et sont souvent indissociables des initiatives auxquelles, d’un certain point de vue, ils donnent naissance, puisque cette naissance est souvent conditionnée par l’inscription dans un dispositif d’accompagnement qui est aussi un dispositif essentiel de financement de l’initiative.
Dans l’optique définie par la problématique présentée ci-dessus, il faudrait analyser les dispositifs d’accompagnement des projets présentés comme relevant de l’ESS. Parmi ceux-ci il faudrait donc en premier lieu s’interroger sur les dispositifs FIDESS et les DLA (dispositif local d’accompagnement). Il faudrait aussi analyser ceux conçus en direction des jeunes, de type CLAP –Comités Locaux d’Aide au Projet-, par exemple ; mais aussi les dispositifs d’espace de projets innovants, développés par exemple dans les universités du Nord de France avec le soutien de la Région et appelés HubHouses. Une enquête en cours sur ces dispositifs nous montre le risque qui pèse sur les acteurs, tant les porteurs de projets que les « accompagnateurs » de voir la mise en œuvre de ces programmes d’appui se resserrer sur une vision restrictive de l’économique, ne serait-ce que par une finalisation économique précipitée et exclusivement exprimée en « issues positives » réduites à l’accès à l’emploi.

Le sens d’un nouveau type d’appui à l’entreprendre en communs
Il ressort de cette architecture de création économico politique « en communs » que les appuis collectifs, pris en charge par des acteurs publics ou privés, sont alors globalement d’un autre type que ceux requis par la création d’entreprises marchandes ordinaires.
L’appui doit permettre d’expliciter les différents niveaux de créativité qui s’expriment et qui requièrent des aides spécifiques. Il n’est pas incompatible avec la réutilisation adaptée de certaines séquences d’aides et de certains outils de l’entrepreneuriat ordinaire. Mais il ne peut s’y réduire.
Les collectifs porteurs d’initiatives en communs mettent en avant des dispositifs dits d’accélération de projets pour permettre la maturation et la multiplication des projets. Les premières propositions en la matière sont bien le symptôme de ce que requière la créativité collective en communs. Mais, faute d’expliciter ces différents niveaux de création, celui du commun lui-même et celui des activités économiques induites, elles risquent de ne pas se démarquer de l’entrepreneuriat. L’appui proposé se réduira alors à l’incubation d’un projet réduit à une idée de produit ou de service, qui devra trouver ses formes adaptées de rémunération marchande. Ce modèle de l’incubation demeure cependant pertinent si on s’en sert pour concevoir et optimiser certaines activités, mais en relation à un modèle d’aide à la conception d’ensemble d’un écosystème économico politique.
Ce nouveau modèle d’appui, alternatif à celui de l’entrepreneuriat, je propose de le dénommer « catalyse ». Et, il faudra alors en spécifier les dispositifs d’aide qui le constitueraient. Ces aides recouvriraient l’ensemble du spectre de l’aide à la création d’activités que constitue l’entrepreneuriat. Pour une part elles pourraient être communes aux deux modèles, même si elles interviennent dans des logiques et à des moments différents de l’action des porteurs d’initiatives et de projets. Il en est ainsi de certains dispositifs d’incubation dans la mesure où ils permettraient de faciliter la création de certaines activités induites s’exprimant dans des logiques d’économie marchande.
Ainsi, il ne saurait être question de rejeter en bloc les logiques de l’entrepreneuriat. D’ailleurs, en elles-mêmes, et dans la mesure où la création d’entreprise est aussi et toujours une recherche des points creux et des points de rupture dans les modèles économiques précédents, les logiques de l’entrepreneuriat sont déjà porteuses d’une certaine alternative ; les travaux de Zalio (2009) le montrent aisément. De la même façon, les travaux d’ Hélène Vérin (1982) sur l’origine du mot entreprise, et bien d’autres attachés à analyser d’autres formes d’entreprises que celles strictement capitalistes, nous montrent que l’entrepreneuriat pourrait être réinterprété pour le rendre compatible avec une logique de création en communs.
Il n’en demeure pas moins que l’entrepreneuriat a acquis un tout autre statut que celui d’une neutralité axiologique quand bien même il se présente comme simple appui technique à une création d’activités et quand bien même il se présente comme social. Il importe donc de marquer la différence. Ce qui est à construire comme logique et dispositif d’appui à une forme d’entreprendre en communs suppose de s’interroger simultanément et complémentairement sur la convergence des dispositifs d’appui à la viabilisation économique avec ceux de la délibération et de la participation démocratique ; ainsi que de leur mobilisation sélective au sein d’une nouvelle architecture d’action publique ou d’action privée mais appuyée sur un encadrement institutionnel public.

Conclusion

Cette logique d’appui à la créativité économique citoyenne demeure à élaborer. Il s’agit d’abord de capitaliser et critiquer les formes qui émergent des expérimentations en la matière. Aux différentes propositions d’aides à l’incubation de projets de création d’activités et d’entreprises marchandes, y compris d’entreprises marchandes à finalités sociales, pourraient alors s’ajouter des propositions d’aides à la catalyse de projets de communs et d’écosystèmes économico politiques d’activités induites dans une logique de communs.

Bibliographie

Bollier D. (2014), La renaissance des communs, pour une société de coopération et de partage, Paris, Editions Léopold Mayer.

Carrel M. (2013), Faire participer les habitants ? Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, Paris, ENS Editions.

Coriat B. (2013), « Le retour des communs, source et origines d’un programme de recherche », Revue de la Régulation, n°14, automne.

Dardot P., Laval C. (2014), Commun, essai sur la révolution au XXIème siècle, Paris, La Découverte.

Flahaut F. (2008), « Les biens communs vécus, une finalité non utilitaire », Développement durable et territoires [En ligne], Dossier 10, mis en ligne le 07 mars 2008, http://developpementdurable.revues.org/5173 ; DOI : 10.4000/developpementdurable.5173

Flahaut F. (2011), Où est passé le bien commun ?, Paris, Editions Mille et une nuits.
Fraser N. (2005), Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte.

Hély M. (2009), Les métamorphoses du monde associatif, Paris, PUF.

Laville J-L. (2010, Politique de l’association, Paris, Seuil.

Moulier Boutang Y. (2007), Le capitalisme cognitif, la nouvelle grande transformation, Paris,
Editions Amsterdam.

Oldenburg R. (1989), The Great Good Place, New York, Marlowe & co.

Ostrom E. (1986), “Issues of definition and Theory: Somme Conclusions and Hypothesis”, National Research Council, p.597-614.

Ostrom E. (1990), Governing the commons, the evolution of institutions for collective action, Cambridge, Cambridge University Press.

Rifkin J. (2014), The zero marginal cost society, New York, Palgrave Macmillan.

Sen A. (2000), Un nouveau modèle économique, Pris, Odile Jacob.

Pour poursuivre :

https://forum.lescommuns.org/t/entreprendre-en-communs/205

Vers des Assemblées et Chambres des Communs ?

« Construire dans l’action l’assemblée des communs (Lille/Hauts de France) », c’est ainsi que se dénomme une initiative d’acteurs sociaux du Nord de la France, en fin 2015. Depuis lors, cette initiative a été reprise par plusieurs villes et régions au point que plusieurs sites sont venus rejoindre ceux créés tout d’abord à partir de l’expérience lilloise. Les groupes « Facebook », « Assemblées des Communs de Lille », puis « Assemblées des Communs Francophones », restituent une expérience de plus d’un an déjà. Ainsi, le 23 juin 2016 s’est tenue à Lille, la neuvième Assemblée, en un an d’existence.
L’idée de départ de cette initiative lilloise est la reprise dans le milieu des tiers lieux lillois d’un début de définition donnée par Michel Bauwens au titre de la « Peer to Peer Foundation » qu’il a créée depuis quelques années. Dans le « wiki » porté par la plateforme développée par cette P2P Foundation, l’assemblée des communs est ainsi définie1 :
« Les assemblées sont constituées à l’échelle locale des « porteurs de communs » que sont par exemple les tiers-lieux, ainsi que d’autres projets alternatifs, solidaires… »
Elles se donnent comme objectif :
De répertorier et diffuser les actions liées aux communs, d’aider à mettre en lien les communs, etc…
De gérer la relation aux collectivités et institutions pour définir au cas par cas le cadre de ses actions et des actions de la collectivité (sur la réappropriation de l’espace public par exemple). L’enjeu étant de faire respecter le pacte démocratique.
De coordonner et populariser l’accès, la défense contre les enclosures et le développement des communs sur leur territoire, en élaborant puis en faisant vivre démocratiquement une charte sociale des communs…
De donner des avis sur les communs qu’elle protège et de tracer les choix des élus politiques qui ont signé le pacte démocratique.
D’animer le débat sur les questions des communs, d’organiser des événements et rencontres sur le sujet qui la concerne.
De faire le lien avec la Chambre des Communs qui organise les activités économiques autour des communs. Cette chambre permet d’établir une relation coopérative gagnant – gagnant. Pour cela, elle demande aux acteurs économiques de participer à la rémunération des communs en contrepartie de l’utilisation des ressources et savoirs partagés issus des communs
II faut légitimer cette assemblée et lui donnant un cadre et des missions claires et en les intégrant dans un nouveau pacte signé par les élus. Chaque assemblée pourrait commencer par un acte un peu symbolique d’assemblée constituante, en charge de :
Définir sa gouvernance
Définir son rôle et les limites de ce rôle (Communs de la connaissance (éducation, culture), Communs des ressources naturelles (agriculture, écologie, énergie), Communs de l’espace public et la mobilité (urbanisme, ruralité, etc…), Communs de la santé et du bien-vivre (intergénérationnel, accès aux soins, …)…
Ecrire une sorte de texte fondateur) : repartir de l’exemple en Italie avec la charte des communs urbains et la charte autour de la santé
Depuis 2015, des assemblées des communs commencent à se constituer sur les territoires francophones :
Site francophone : http://assembleedescommuns.org/
Wiki francophone : http://assemblee.encommuns.org/

La dynamique créée autour de cette première assemblée, puis de celles créées en France, est manifeste.
Les réunions se tiennent sous la forme d’une assemblée plénière qui fait le point sur les « communs » représentés, puis sur l’actualité des événements cadrant avec cette logique d’action et de mobilisation. Ensuite, s’ouvre une session faite d’ateliers tenus en parallèle sur les différentes thématiques permettant de faire avancer chacun des communs dans leur construction et leur institution, et l’ensemble du mouvement de fédération et d’institution des communs, par exemple un atelier sur le « code social » de l’assemblée des communs.

En fait, comme le précisent les acteurs investis dans ce projet d’assemblée des communs (cf. les sites et pages Facebook qui en rendent compte), il faut considérer que, dans le contexte lillois mais aussi dans les autres expériences françaises, il s’agit davantage d’une assemblée de préfiguration de ce que pourrait être une assemblée des communs. Et, c’est bien normal au vu de la nouveauté des communs construits et de la réalité des communautés supposées correspondre à ces communs.
Il s’agit plutôt d’un groupe projet, certes composée d’innovateurs constructeurs de communs, mais principalement et, peut-être transitoirement, dans une posture de techniciens en développement de projets et d’outils d’accompagnement de ce que pourrait être une assemblée des communs.
Sur base d’un compromis politique assez flou et mal défini, les premières tâches entreprises sont essentiellement tournées vers la conception d’une infrastructure technique de la part de personnes maitrisant les technologies web open source.
La conception du cadre politique et son infrastructure de gouvernance démocratique n’est pas encore véritablement posée, dans les termes d’une assemblée constituante.
Les outils présentés comme initiant un début de construction de modalités de gouvernance sont davantage des outils de gestion de projet. C’est le cas de l’outil Loomio. Ils sont davantage des outils de conception, ou d’aide à la résolution de problèmes de conception que des supports d’une délibération démocratique qui n’est pas encore vraiment problématisée en tant que telle. Une gouvernance démocratique qui garantisse la libre expression de tous et la décision démocratique peut-elle se réduire à un assemblage d’outils, de plus s’interfaçant quasiment automatiquement ? Le fait que ces outils soient développés en open source ne change rien à l’affaire. Une gouvernance démocratique peut-elle se dispenser de la délibération au sein d’une communauté dont la composition suppose d’être réfléchie et légitimée, et de dispositifs de délibération qui permettent le travail d’argumentation et de décision, éventuellement en différé et en assemblée virtuelle dans certains cas, mais aussi en direct.
Cette possible confusion entre outils de conception de projet et outils de délibération démocratique entraine des ambiguïtés dans le développement des plateformes censées être des supports à la « publicité » et au développement des assemblées des communs. Elle risque de faire passer les considérations techniques avant les besoins de conception des modalités de délibération et décision démocratiques. Ces modalités passent par la définition d’un cadre et d’une ligne éditoriale qui garantisse le sens d’une gouvernance qui ne se réduise pas à un pilotage technique aux mains de spécialistes.
Dans un tel cadre les questions qu’une gouvernance qui se veut démocratique oblige à se poser portent davantage sur les conditions de la participation des communs à l’Assemblée, pour quelle délibération démocratique : quels communs sont-ils représentés, par qui et au terme de quelle discussion interne aux communs, par quels dispositifs délibératifs, argumentatifs, décisionnels, la gouvernance s’exerce-t-elle ?
Toutes ces questions sont abordées lors de ces assemblées ou dans les différents débats portés par les sites et leurs pages « wiki ». Il en est ainsi par exemple de la question du « pacte démocratique » que suppose ne fédération des assemblées des communs pour les rédacteurs mobilisés par cette perspective.
Mais si une dynamique semble s’affirmer quels en seront les débouchés, notamment en lien avec les débats qui se font jour au sein des institutions publiques et dans ce qu’exprime la crise de l’action publique.

http://wiki.lescommuns.org/wiki/Assemblée_des_Communs_de_Lille

Tiers Lieux : Espaces de travail libéré et incubateurs en communs

Introduction

Le phénomène « Tiers Lieux » est d’abord une multiplication d’espaces nés à l’initiative d’acteurs privés, de collectifs. Créés comme espaces, dits, de coworking, friches culturelles reconverties en espaces de création artistique ou lieux d’initiatives solidaires et citoyennes, ils rallient à leur dynamique naissante des lieux qui par-delà les activités qu’ils développent se veulent porteurs d’une alternative sociale.
Un tiers lieu n’est ni un espace initié par une institution publique, ni un espace de travail privé, dans une logique de service marchand (Oldenbourg, 1999). Dès le départ, c’est un espace conçu comme partagé par des personnes louant, selon différentes modalités, une « place », pour y travailler « seul/ensemble ». En observant ces lieux, on ne peut cependant les réduire à une simple juxtaposition de places de travail occupées par des travailleurs indépendants, les « solos » dont nous parlaient les premiers récits d’enquête sur le coworking. Travail et activités, menés individuellement et collectivement, présentent des liens plus complexes que le laissent penser les premières définitions.
Les tiers lieux sont apparus comme des espaces de travail partagés entre des personnes travaillant seuls, ne souhaitant ou ne pouvant travailler chez eux. Le lieu partagé doit alors leur offrir une place de travail ainsi que des moyens et services difficiles à se procurer seul (une liaison Internet gros débit, des services de reproduction, des conseils liés à leur activité). Les motivations des créateurs et utilisateurs sont alors proches de celles conduisant des salariés à recourir au télétravail. Ces situations de travail ne sont pas non plus totalement étrangères à celles qui conduisent certaines entreprises – de conseil notamment- ainsi que certaines activités – de consultant en particulier-, de recourir transitoirement ou durablement à des espaces qualifiés de « centres d’affaires ».
Pour ceux parmi les acteurs sociaux ayant une claire vision des activités sur lesquelles baser leur insertion professionnelle ou leur projet de création d’activités, ces lieux rompent l’isolement et peuvent initier des collaborations en lien avec leurs activités.
Pour les autres, en recherche de ce que pourrait être leur parcours professionnel dans une expérience de vie en pleine réflexion, c’est souvent l’accès à une communauté de pratiques, souvent autour des potentialités du Numérique qui sert de déclencheur. Privilégiant les activités en lien avec l’Internet, nous retrouverions certaines proximités de ces tiers lieux avec les « cyber centres » et autres lieux dédiés aux technologies numériques développés par les pouvoirs publics pour se garantir de la fracture numérique et amener dans les quartiers la pratique de l’outil numérique. Plus récemment, se sont développés, des lieux d’expérience collective du « faire » ; ce que les USA ont d’abord testés au titre du mouvement des « Makers » (Anderson, 2013). Il s’agit alors de lieux dédiés à fabrication, la réparation et aux processus de formation par la pédagogie du « DIY » (Do It Yourself). Ces lieux s’inspirent souvent du mouvement des « FabLabs », issu de l’expérience du MIT, et autour de l’impression 3D. Ils sont souvent associés au développement de logiciels en Open Source. De la même façon, se créent des lieux associant plusieurs activités, mais centrés sur un espace de restauration ouvert à des activités associatives, culturelles, etc. Ces espaces commencent à former un type générique de « café-citoyen ». On pourrait évoquer aussi d’autres lieux ouverts à des activités partagées ou faisant du partage le ressort de leur développement, sous le nom de « ressourceries », de « conciergeries de quartier », etc. Les projets de création de tels lieux se multiplient désormais dans les agglomérations, les petites aussi, après que les grandes les aient vu fleurir.

1. Tiers Lieux et transformations des rapports de travail
Chacun de ces types d’espaces mériterait d’être analysé dans ses spécificités et ses originalités. Tous, au travers les représentations que s’en font leurs promoteurs et développeurs, ne relèvent pas totalement d’une dynamique commune de développement et de reconnaissance réciproque par les utilisateurs, les populations concernées et les institutions publiques qui sont souvent amenées à les soutenir.
Les premières analyses tirées de l’observation des pratiques des acteurs dans ces lieux ont souligné plusieurs aspects. Le premier est bien évidemment celui des rapports tout à fait particuliers, au travail mais aussi ceux liant activités de travail et engagements personnels, que manifestent, dans ces lieux, les « coworkers » et autres occupant de ces lieux alternatifs. L’accent est alors mis sur les particularités des interactions sociales qui s’y développent (Azam et al., 2015, p.88). Les analyses restituent alors des processus concrets permettant la construction ou le renforcement des collectifs ou communautés à l’initiative de ces lieux. Le lieu lui-même est alors présenté comme lieu tiers dans la relation (idem, p.92), tout à la fois dans le rôle ou la fonction clef de « prétexte », ou de catalyseur des séquences de cette construction (idem, p.89). Ces processus d’interaction sont aussi des moments forts d’identification. De nombreux travaux, ceux des sociologues de l’école de Chicago notamment, ont bien montré l’importance de l’appropriation des lieux dans la construction d’une identité commune, en particulier lorsque ces lieux apparaissent aux acteurs comme des appuis pour le contrôle d’un contexte qui les fait se prémunir d’un environnement perçu comme hostile tout en leur permettant de construire un sens partagé (White, 2011, p.43, cité par Azam et al., 2015, p.94). Nous verrons plus loin que cette construction d’une identité partagée coïncide ici à la construction simultanée de fortes singularités individuelles.
Poussant plus avant l’analyse, certains ont tenté de caractériser en quoi ces lieux pouvaient être envisagés comme des « laboratoires du changement social » (Berrebi-Hoffmann et al., 2015). Le changement que ces lieux incarnent et permettent est alors qualifié d’ « invention d’un nouveau monde » ; invention elle-même présentée comme la manifestation de cet essor de la société en réseau théorisée par Manuel Castells dès 1996. Pour ce dernier, ce qui s’opère c’est bien « l’épuisement des modèles organisationnels fondés sur les principes de hiérarchie au profit de formes de coopérations horizontales, promotion du travail en réseau et de la production flexible, développement de cités informationnelles et de communautés virtuelles » (idem, p.1).
Deux aspects méritent un examen plus approfondi des dispositifs d’action collective permettra de préciser. Le premier est la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials ou de génération Next, de Digital Natives, de génération Y ou d’Igeneration, celles et ceux nés après 1995 (idem, p.10). Second aspect, cette dynamique de changement impulsée par cette génération est avant tout une exploration de ce qui peut faire « commun » entre les acteurs impliqués et engagés dans ces lieux. Cette réflexion ouvre un horizon d’analyses futures dans la mesure où cette perspective du commun se centre sur les modalités concrètes d’une gouvernance partagée qui obligent à préciser des règles d’usage et des attributs de droit de propriété. Cela place les processus de discussion construction du commun dans un mode d’argumentation et de délibération sur des règles partagées plutôt que sur des caractéristiques intrinsèques du bien (Berrebi-Hoffmann et al., 2015, p.8).
Une enquête menée auprès des acteurs porteurs de tiers lieux en gestation nous permet d’approfondir ces premières interrogations. Le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, est l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an depuis 2014. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés par contacts individuels ou lors d’ « Apéro Catalyst » tenus régulièrement dans l’un ou l ‘autre tiers lieu du Nord de la France, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et se soumettre le projet à la discussion des pairs ou de tout autre personne intéressée par ce type d’initiative. Nous verrons plus loin que l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations. De l’observation participante, lors de ces événements, il ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up oriente dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment. Plusieurs dynamiques différenciées co existent. Dans plusieurs cas le lieu potentiel préexiste à la constitution d’une communauté mobilisée ; ou plus exactement, la communauté se constitue dans la découverte partagée des potentialités d’un lieu. Ces situations sont bien connues dans le cas du mouvement d’occupation des friches urbaines. Cette dynamique ne fait alors que reprendre des processus de mobilisation, expérimentation, occupation des friches culturelles initiées au cours des années «80 » et « 90 » (Lextrait, 2005).
L’organisation de la réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Un vocabulaire s’invente pour caractériser ces pratiques (par exemple « Sprint », ou « Minga » lorsqu’il s’agit de travailler collectivement sur les projets individuels).
Une autre question est celle des choix dans les modalités de gouvernance interne de ces lieux. Plusieurs logiques s’expérimentent. Certains lieux adoptent le modèle de l’association, parfois celles des nouvelles structures portées par l’ESS, les SCOP ou plus récemment les SCIC. D’autres expérimentent des modes de décision recourant à des outils, souvent des logiciels libres, par exemple le système Loomio.
Dans tous les cas, des questions se posent quant aux rapports établis entre les modalités de la gouvernance du lieu avec celles de chacune des activités développées par les porteurs de projets hébergés. Ces questions ne trouvent pas toujours des réponses et même ne sont pas toutes explicitées. Elles peuvent alors être réduites à l’application des seuls modèles organisationnels et décisionnels qui font aujourd’hui déjà l’objet d’un outillage méthodologique.
Un lien est à établir entre cette diversité de modalités d’action, d’organisation et de gouvernance et les positions ou postures de ceux qui en sont les initiateurs, les protagonistes engagés et les utilisateurs à leur différent degré d’implication. Mais l’apparente unité des éléments de langage qui semble présider aux débats masque des pratiques professionnelles et des comportements politiques notablement différents.
Dans cette perspective de transformation sociale que présentent les lieux dont les animateurs se revendiquent du « mouvement » des tiers lieux, deux aspects pourtant fondamentaux mais peu souvent mis en avant doivent être évoqués.
Deux autres dynamiques sont également représentées lors de ces « Meet Up ». D’une part, des initiatives, tout autant privées, mais totalement individuelles dans un premier temps. Des particuliers font état de la disponibilité de locaux dans lesquels ils ne souhaitent pas développer des activités seuls mais en lien avec d’autres personnes qu’ils s’efforcent de rassembler autour d’eux, sans que cela s’opèrent dans le cadre de relation salariale, commerciale ou de la constitution d’une entreprise ordinaire. Ils espèrent alors que la communauté rassemblée lors de ces réunions Meet Up leur facilite la rencontre de co-porteurs d’un projet que les initiateurs isolés veulent rendre collectif. Cette logique d’action traite d’une façon originale une question que se posent les initiateurs de lieux, les communautés toutes constituées comme les porteurs de projet de lieu plus individuels, qui est celle de la garantie de la pérennité du lieu par le recours à une location mais avec un bail suffisamment long ou par l’achat de ce même lieu. Dans les deux cas, cette question fait l’objet d’intenses discussions et d’une recherche de solutions qui soient compatibles avec les finalités et les possibilités des acteurs engagés et donc autre que l’éventuel recours à un opérateur individuel, acheteur ou locataire unique. Dans tous les cas, les opérateurs de la finance solidaire sont des partenaires sollicités lors de ces assemblées.
Une autre dynamique commence à se faire jour. Elle met au premier rang de l’initiative des élus locaux soucieux de voir de tels lieux se développer dans leur collectivité territoriale. Certes, ces élus locaux, présents aux Meet Up font état de l’existence d’une demande qui leur semble émaner d’acteurs de leur territoire. Mais, ils envisagent d’y répondre en empruntant d’autres chemins que les processus de l’action publique de création d’espaces spécialisés ; que ce soient par exemple des médiathèques, des Cybercentres et autres espaces dédiés au Numérique.

2. Les lieux d’un « entreprendre en communs »
Les processus d’incubation opérant dans ces lieux renouvellent les logiques de l’ « entreprendre ». Ces logiques doivent être envisagées sous l’angle de la transformation des individus qui s’y engagent et construisent leur singularité personnelle (Martucelli, 2010). Elles doivent tout autant l’être sous l’angle de la dynamique des projets individuels et collectifs de création d’activités qui s’y révèlent.
Les tiers lieux sont des lieux importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs dont elles sont membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques d’incubation et de création d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés (Burret, 2015).
Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail collaboratif sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, menés personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie contributive ou collaborative, commune, mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette.
Lorsque ces caractéristiques sont actives, les tiers lieux concernés forment autant de points d’appuis à un nouvel « entreprendre » qui impacte autant les acteurs porteurs de ces projets que les usagers ciblés. On comprend alors que ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

3. Les tiers lieux, constitutifs d’un espace public alternatif ?
Déjà, au regard de leurs processus d’incubation, les tiers lieux sont des supports de socialisation. Ce sont aussi des plateformes permettant le développement d’un capital informationnel pour leurs usagers (Burret, 2016). Mais, plus encore que le développement d’espaces de socialisation, la mise en réseaux des tiers lieux ne traduit-elle pas l’émergence d’un sous espace public spécifique ?
Cette mise en réseaux participe-t-elle d’un espace public au sens d’un contexte de légitimation politique, d’une communauté politique et d’une scène d’appui du politique ? Plus précisément, il s’agirait d’un espace public oppositionnel et d’un sous espace public dominé (Fraser, 1992). Définir un tel espace, c’est définir un agir en communs fait de modalités d’action collective et de pratiques de citoyenneté économique en cohérence. Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets. Ces acteurs se positionnent en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux. Mais ces derniers ne s’identifient pas forcément et, à coup sûr, immédiatement comme acteurs collectifs, et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent parfois entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent. C’est tout l’enjeu social et politique que pourrait représenter le développement des tiers lieux.

Bibliographie

ANDERSON C., Makers: The New Industrial Revolution, London, Randon House Business, 2013.

AZAM M., CHAUVAC N. et CLOUTIER L., « Quand un tiers-lieu devient multiple. Chronique d’une hybridation », Recherches sociologiques et anthropologiques, 2015, vol.46, n°2, pp.87-104.

BERREBI-HOFFMANN I., BUREAU M-C. et LALLEMENT M., « Présentation. Des laboratoires du changement social », Recherches sociologiques et anthropologiques, 2015, vol.46, n°2, pp.1-19.

BURRET A., Tiers Lieux, et plus si affinités, Paris, Editions FYP, 2015.

CASTELLS M. La société en réseaux, Paris, Fayard, 2001.

CORIAT B. (ed.), Le retour des communs : La crise de l’idéologie propriétaire, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2015.

DARDOT P. et LAVAL C., Commun, Essai sur la révolution au XXIème siècle, Paris, La Découverte, 2014.

FRASER N., “Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy”, in Calhoun G. (ed.), Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Ma, the MIT Press, 1992.

HARDT M. et NEGRI T., Multitude guerre et démocratie à l’âge de l’empire, Paris, La Découverte, 2004.

LAVILLE J-L. et SALMON A., Associations et Action publique, Paris, Desclée de Brouwer, 2015.

LEXTRAIT F. et KAHN F., Nouveaux territoires de l’art, Paris, Editions Sujet/Objet, 2005.

MARTUCCELLI D., La société singulariste, Paris, Armand Colin, 2010.

MOULIER-BOUTANG Y., Le capitalisme cognitif, la Nouvelle Grande Transformation, Paris, Editions Amsterdam, 2007.

STANDING G., The Precariat, the new dangerous class, London, Bloomsbury, 2014.

OLDENBOURG R., The great good place, New York, Marlowe & Company, 1999.

WHITE H., Identité et contrôle : une théorie de l’émergence des formations sociales, Paris, Editions de l’EHESS, 2011.