Archives de catégorie : Chroniques de l’agir en communs

Agir en commun pour agir en communs ?

On parle de plus en plus des « biens communs » ou des « communs ». Que faut-il en penser ? Que cela peut-il représenter pour ceux qui s’engagent dans des démarches d’économie solidaire ? En quoi ces notions peuvent-elles conforter leur prise d’initiative ? Qu’apportent-elles à l’économie solidaire ?

L’économie solidaire ne se veut pas seulement « secteur économique » regroupant des entreprises spécifiques (relevant de la loi d’août 2014), des coopératives, des associations. Elle ne se cantonne pas dans des activités de services collectifs (aux personnes, environnement, cadre de vie, etc.), dans l’insertion par l’économique, dans les nouveaux modes d’échanges (commerce équitable, finances solidaires, réseaux d’échanges non monétaires). Elle peut concerner potentiellement tous les secteurs économiques et sociaux. Mais surtout, elle revendique d’être un « mouvement », une façon de fédérer des modes d’action collective basés sur la coopération dans le travail, la solidarité pour la citoyenneté économique. Ceux qui mettent en avant les notions de bien commun, ou de commun, dans leur prise d’initiative, ont-ils d’autres perspectives ? Expriment-ils une autre sensibilité, et s’engagent-ils dans un autre cheminement que celui que s’est donnée l’économie solidaire comme mouvement ? Pour répondre à ces questions, il faut s’entendre sur ce que représentent les communs.

La référence à la notion de « bien commun » met l’accent sur l’existence de ressources (souvent naturelles et limitées, mais pas seulement…) nécessaires à la vie de tous et dont l’accès et l’usage doivent être démocratiquement régulés et contrôlés. Si l’on considère qu’ils doivent l’être à égalité de droits pour tous (les citoyens), ils seront alors qualifiés de « biens publics ». La notion de « commun » renvoie davantage, quant à elle, à l’action volontaire et consciente de construction d’une ressource dont les règles d’accès et d’usages font l’objet d’une formalisation et régulation sociales spécifiques.

Ainsi, le commun, avant même d’être le contexte de la création d’activités dont il faudra construire la viabilité économique, est d’abord un enjeu d’« utilité sociale ». Il répond à un besoin, en exprimant une volonté de régulation d’accès et d’usages d’une ressource, que cette ressource soit matérielle, intellectuelle, informationnelle, de la connaissance.

Agir pour « entreprendre  en communs » suppose d’établir les conditions permettant à la ressource partagée de répondre au besoin exprimé. Pour cela il faudra la développer, en garantir la durabilité. La création d’activités prend alors tout son sens. L’enjeu n’est ici pas seulement technique, il est tout autant social qu’économique, relève autant de la justice de l’échange social que du financement de la ressource. L’enjeu a aussi une dimension socio politique de délibération sur les conditions d’accès à ces usages. Ainsi, dès le départ, l’ « entreprise » en communs ne peut se réduire à un projet technico économique de création de produit ou de service.

Mais alors, des questions se posent. Le commun en cours de construction est-il pertinent, par rapport à d’autres démarches similaires et simultanées qui pourraient se faire jour sur le même territoire ou sur un territoire proche ? Le commun envisagé répond-t-il non seulement à des critères de justice et de solidarité, mais aussi de durabilité écologique ? Comment distinguer, parmi les projets, ceux qui jouent transitoirement le commun pour déboucher sur autant d’appropriations privées différées ? Ces nouvelles initiatives en communs viennent questionner et dynamiser l’économie solidaire. Le commun définit, démocratiquement, donne son sens aux activités sociales construites, au travail fourni et aux échanges économiques auxquels il donne lieu.

On voit combien une économie de ressources partagées, en communs, est proche d’une économie solidaire, plurielle, associant des formes d’échanges relevant de valorisations marchandes (sur base de fonctionnements de marchés diversement régulés, comme tout marché, par les pouvoirs publics), de règles de redistribution publique, mais surtout de comportements sociaux de réciprocité qui donnent tout leur sens à l’ « entreprise ». Mais, si la réciprocité ne prime pas dans les rapports sociaux et n’ordonne pas le poids des valeurs associées aux logiques d’échange, alors, malgré une référence faite au commun, le risque est grand que l’économie des communs « ne sombre dans les eaux froides du calcul égoïste », comme dirait K. Marx…

 

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De nombreux exemples tirés de l’économie du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses.

D’un part un commun peut donner lieu à des activités portées par des structures et dans des modes économiques différents. D’autre part les mêmes organisations économiques à statuts juridiques spécifiques (ce que l’on appelle les entreprises dans l’économie dominante…), au sens où il s’agit d’entités ayant une unité de stratégie et de fonctionnement, peuvent présenter une diversité de modèles et des formes hybrides de ces modèles.

Un commun pourra générer des activités portées par des individus autonomes, par exemple des entrepreneurs salariés, au sein d’une Coopérative d’Activités et d’Emploi (CAE), ou par des entités relevant de différentes structures, associatives, coopératives, entrepreneuriales. Il pourra générer des activités rémunérées, strictement marchandes ou marchandes régulées, des activités financées par du crédit public, par du crédit mutualisé, par des dons privés, etc.

Le point particulier de ce type de créativité collective est de n’envisager les activités économiques, sous leurs différentes formes et modes de viabilisation, que dans leurs interrelations avec un commun dont la gouvernance globale demeure spécifique par rapport à celle des entités économiques induites. Ainsi, les appellations mais aussi les formes d’appropriation seront nécessairement distinguées pour éviter toute confusion et limiter les effets d’enclosure.

Cette réflexion sur les niveaux de gouvernance des communs et de leurs activités induites ne fait que reprendre et approfondir des travaux économiques dont on a redécouvert la portée avec le retour en grâce des théories sur les communs, après la reconnaissance des travaux d’Ostrom et de ceux qui leur ont donné une suite.

 

 

Arts Visuels En Communs, introduction

Les propos tenus lors des Comités Techniques le montrent, dans la construction de la « filière », des approches différentes se font jour. Elles sont plus ou moins perçues et/ou exprimées en tant que telles.

On évoque la nécessaire structuration mais sans en définir les finalités. Certes, on peut considérer que cela pourra se définir « en marchant » et qu’il faut d’abord que les acteurs se découvrent et se connaissent. On pourrait considérer aussi que la démarche filière a maintenant deux ans et qu’il faut lui donner une perspective et des objectifs communs.

La démarche filière trouve son origine dans la mobilisation du CRAC à propos de la politique culturelle régionale. Il n’est donc pas étonnant que soit privilégié un fonctionnement que je qualifie de « Commission Arts Visuels ». Une telle logique conduit à privilégier une forme originale de représentation de la filière/secteur Arts Visuels dans une perspective de concertation, voire de co construction, de la politique régionale, ainsi que d’animation et de régulation de sa mise en œuvre. La structuration alors recherchée se situe dans cette perspective de rapports exclusifs avec l’institution régionale et de co construction de la politique régionale.

Mais, la finalité pourrait être aussi, au-delà de cette fonction de représentation et de concertation, de construire ce que l’on pourrait appeler la « maison commune » des arts visuels en région (AVEC, Arts Visuels En Communs).

La perspective serait alors davantage de construire des ressources communes aux acteurs et d’en faire les bases d’une gouvernance autonome, solidaire et coopérative. Les institutions publiques, la Région et d’autres, pourraient s’y associer. C’est d’ailleurs ce qui se construit déjà, aussi. Lorsqu’on considère qu’une étude faisant « état des lieux » devra permettre un « diagnostic partagé » de la maison Arts Visuels en région, que cela devrait déboucher sur un « Observatoire », on commence à définir les premières briques de cette maison. Il en est de même lorsqu’on aborde la question d’un site commun pouvant aller vers une plateforme rendant visible à tous les activités spécifiques, les ressources potentiellement à partager.

Si on continue le chemin dans ce sens, on va déboucher sur de nouvelles questions, celles du financement et de la valorisation des ressources et des activités. Il faudra alors être créatif pour se dégager d’une alternative simplificatrice entre l’adossement  exclusif sur le financement public et le recours au marché.

Une filière Arts Visuels ainsi structurée ne devrait pas renoncer à interpeller les niveaux institutionnels et politiques sur les conditions d’existence pour la création faites aux artistes et autres professionnels indépendants, ainsi que celles des salariés des structures collectives de la filière.

Mais d’une façon volontaire, et par la coopération des acteurs entre eux, il faudrait envisager les contributions de chacun dans la construction des ressources communes et définir les conditions d’accès à ces mêmes ressources, pour les acteurs de la maison commune et pour les publics partenaires. L’élaboration d’une charte des valeurs pourrait y trouver sa base.

Chaque acteur d’une filière ainsi structurée doit trouver sa place dans des rapports économiques qui peuvent être marchands, mais maîtrisés et régulés. La question des chaînes de valeur se trouverait posée, mais ici passée au crible de la solidarité. La filière, ainsi conçue en « Maison Commune », pourrait se montrer créative en élaborant aussi de nouveaux rapports de réciprocité entre ces partenaires associés.

 

Médiation, Intermédiation à l’âge de la créativité diffuse

L’introduction d’un séminaire proposé par ALLISS  (Alliance Science Société) développait l’idée suivante en guise de définition des activités de médiation/intermédiation que ce soit dans le domaine scientifique et de la recherche ou que ce soit dans les domaines culturels et artistiques.

« La notion « d’inter-médiation » est l’occasion, pour les organisateurs du séminaire, d’inviter les participants à analyser des pratiques effectives de médiation pour dégager un fond commun à ces différentes pratiques, à la fois de manière trans-sectorielle et à l’intérieur de chaque secteur. Il s’agit aussi d’interroger la manière dont se passent ces mises en relation entre des experts, des praticiens, des acteurs, et des intermédiaires ainsi que la construction d’un langage partagé. L’idée est de mieux comprendre ce qu’est l’inter-médiation, la caractériser, et identifier dans quels champs elle est – ou peut devenir – une profession ».

L’intermédiation est-elle seulement, et même d’abord, une question d’intermédiaires, professionnalisés ? Est-ce une question de transactions (échange et transmission de contenus dans des formats reconnus, de connaissances…) entre des acteurs aux positions sociales établies, ou est-ce une question qui relève de la construction collective, commune, d’un espace d’interactions[1], d’un « milieu » au sein duquel se construisent des intermédiations relevant de processus collectifs de co création ?

Pour apporter quelques éléments de réponse à ces questions, je ne reprendrai pas l’exemple des intermédiations en matière de recherche, mais plutôt celles qui concernent la création artistique.

Si on prend en considération ce que l’on pourrait appeler le travail créatif-intellectuel [2], on verra que les similitudes sont fortes.

L’occasion est fournie par le souhait exprimé par les acteurs participant d’un écosystème des arts plastiques visuels en région Hauts de France de former une « filière » de façon à répondre aux attentes des pouvoirs publics régionaux qui veulent « aider » les acteurs culturels à se développer et à contribuer à l’ « attractivité » du territoire. Ces acteurs se réunissent depuis deux ans pour faire ce travail d’interconnaissance de leurs positions, de leurs activités, de leurs ressources communes à partager, à gouverner.

La « demande » exprimée par les pouvoirs publics est toute à la fois claire et ambigüe. Il y a l’idée de considérer ce « secteur » des arts visuels comme une « branche économique », comme une autre. Cette demande est faite de la même façon aux autres secteurs culturels (le spectacle vivant, les musiques classiques et actuelles, le livre, etc.). On encouragera les acteurs à explorer l’économie du secteur, les chaînes de valeur, les produits, les transactions…. Cette demande n’est pas rejetée par les acteurs, mais fait l’objet d’une réélaboration qui tient compte de la réalité des relations et des intermédiations complexes qui caractérisent cet écosystème.

En effet, on comprend vite qu’on ne peut pas aborder la notion de filière avec une représentation industrielle avec des processus bien spécifiés et professionnalisés de financement, de production, de diffusion/commercialisation d’œuvres. Et on ne peut pas non plus en rester à une représentation des activités polarisée par, d’une part, le (ou les) marché(s) de l’art et, d’autre part, l’intervention publique.

La complexité que suppose l’exploration de cet écosystème n’est pas celle de la multiplication des acteurs et de leurs positionnements pour des contenus ou des produits inchangés. Cette complexité provient de la multiplication/diversification des processus d’interactions et d’intermédiations ainsi que des contenus artistiques que ces intermédiations produisent. Le paradoxe est ici qu’au moment où la fragilisation des positions artistes apparait avec plus de netteté, nous pourrions vivre une « époque de créativité diffuse »[3], une époque de co-création élargie à une diversité d’acteurs, un contexte qui, plus globalement s’agissant des processus de valorisation générés notamment avec les potentialités du recours aux technologies cognitives et créatives, correspondrait à « un nouveau régime d’interactions » [4]. Vue sous cet angle,  l’activité artistique englobe une diversité de processus politiques, sociaux, économiques, culturels. Les processus de création, en arts visuels, tout autant que dans d’autres domaines de création, montrent une diversité de positions de co-création, mais aussi d’intermédiations qui sont autant de « milieux sociaux » dans lesquels les positions des acteurs ne peuvent être envisagées à l’aune de la mesure des compétences et des caractéristiques de métiers traditionnelles. Mais ce qui complique beaucoup la compréhension d’un écosystème de la création artistique, est le fait que cette époque de créativité diffuse est aussi celle de la diffusion massive de produits culturels, de la possible spéculation sur les œuvres du fait d’une économie financiarisée de la rente, du saisissement par les entrepreneurs du capitalisme de la « figure même du créateur »[5]. De nouvelles figures de créatifs émergent dans des processus artistiques ouverts à de nouvelles interactions sociales, solidaires[6], et on ne peut que constater l’intégration du « créatif » dans le cœur des processus de valorisation de l’économie dominante[7].

A cela il faut ajouter l’analyse qui doit être faite de l’extension du travail créatif-intellectuel [8] et de ses conséquences sur les transformations des métiers et positions intellectuels, métiers et positions que l’on trouve souvent associés aux expérimentations menées dans ces processus de créativité diffuse. En plus des divers métiers artistiques, les projets de création associent ainsi de plus en plus une diversité de ces métiers ; des architectes, des sociologues, des développeurs en informatique, etc.

La question de la place des intermédiations dans ces processus de création doit être regardée avec plus d’attention encore. On peut constater la multiplication des intermédiations que l’on pourrait qualifier de traditionnelles et qui sont bien repérées dans leurs rôles de diffusion et de valorisation de l’art (visuel, actuel) en région. Des études[9] qui leur ont été consacrées, il en ressort des topographies des « mondes de l’art » spécifiques aux régions et aux grandes agglomérations. Ces topographies distinguent le monde institutionnel, « constitué du fond régional d’art contemporain (FRAC), de l’école des beaux-arts et de lieux labellisés dédiés à l’art contemporain (musées, centres d’art, etc.) », du monde marchand, « constitué de galeries proposant des œuvres d’art »[10]. Un autre monde est envisagé, désigné « mondes intermédiaires », mais peu repéré dans la spécificité des intermédiations qui en résultent. Ces intermédiations sont créatrices de milieux territorialisés de co-création artistique. Les prendre en compte suppose de percevoir l’irruption des processus d’action sociale et solidaire à l’intérieur des processus de création. Et l’on comprend que ceux qui œuvrent dans de tels processus puissent s’adresser à d’autres institutions que celles de l’art et de la culture (la DRAC et les services art et culture des collectivités territoriales, notamment) et se tourner vers d’autres politiques comme celles en charge de la Ville, ou du soutien à la participation citoyenne ou à l’ESS. Comprendre ces intermédiations nouvelles suppose de prendre en considération le forme réseau du travail artistique dans ces contextes de créativité diffuse ; formes faites d’appariements singuliers d’acteurs et de métiers divers, de fonctionnements « rhizomiques » qui peuvent déboucher sur des modalités, elles –mêmes renouvelées, d’engagements artistiques, parfois loin des formes idéalisées des positions « artiste ». Cela suppose aussi de s’intéresser aux formes de valorisation économique dans lesquels opèrent ces processus d’intermédiation et aux conditions concrètes de construction de leur viabilité économique. Cette recherche de viabilité peut prendre le chemin de l’action pour la constitution et la reconnaissance de nouvelles formes d’action publique et de nouveaux appuis publics dans le cadre de nouvelles politiques culturelles co construites avec les acteurs des secteurs art et culture, comme cela s’est engagé avec l’action du CRAC en région Hauts de France. Elle peut aussi prendre le chemin d’un entrepreneuriat alternatif de l’activité artistique et culturelle,  éventuellement appuyé par les dispositifs de l’ESS. Le processus de la reconnaissance sociale des réseaux est alors indissociable de la reconnaissance des milieux sociaux qui les portent. On voit alors que ces milieux ne sont pas de simples lieux de coordination fonctionnelle, mais des lieux de coopération et de contributions, certes dans des modes d’organisation plus ou moins hiérarchisés et dominés, ou potentiellement égalitaires ; ce qui n’est pas sans poser de problème compte tenu des approches qui pourraient en être faites en termes de différences d’intérêts ou de différentiels de notoriété. Sous cet angle, ils renforcent la nécessité d’un repérage des espaces, des lieux, des situations dans lesquels s’opèrent ces processus de création spécifiques aux arts, plastiques, visuels.

Si l’on voulait approfondir les questions liées à ce contexte spécifique de la création artistique, il faudrait approfondir un travail d’observation et d’analyse déjà initié au moment où ont été développées les expérimentations et les réflexions ayant donné naissance au mouvement des « Nouveaux Territoires de l’Art », à la fin des années 1990.

Cela revient à s’intéresser aux espaces et friches artistiques et à faire converger le travail d’observation de ces phénomènes en région avec celui engagée par certains collectifs pluridisciplinaires de chercheurs/acteurs artistiques tels ceux rassemblés au sein de la coordination nationale des lieux intermédiaires (CNIL) ou de l’Institut de Coopération pour la Culture[11]. Il faudrait également articuler plus étroitement ces problématiques avec celles qui se développent aux points de convergence des potentialités offertes par la dimension alternative de l’économie numérique collaborative avec les développements actuels de l’ESS qui se nourrit de nouvelles initiatives en « communs »[12].

 

Alors qu’en est-il de ces intermédiations en matière d’activités de recherche ? Ces éléments ne sont-ils pas à reprendre et à adapter aux spécificités de ces autres travaux créatifs intellectuels producteurs de connaissances, pour qui et avec qui ?

[1] Je reprends ici l’orthographe du mot telle qu’elle est pratiquée dans la sociologie interactionniste et pragmatique.

[2] Moulier-Boutang Y. (2007), Le capitalisme cognitif La nouvelle Grande Transformation, Editions Amsterdam, Paris.

[3] P. Nicolas-Le Strat, 1998, p.27

[4] Colin N., Verdier H. (2012), L’âge de la multitude, Entreprendre et gouverner après la révolution numérique, Armand Colin, Paris.

[5] P. Nicolas-Le Strat, idem, p. 28.

[6] Sans réduire la question à ce que décrit Paul Ardenne à ce sujet, c’est aussi la question de l’art « contextuel », cf. P. Ardenne, Un art contextuel, Flammarion, Paris, 2002.

[7] C’est toute la question des « industries Créatives » (R. Caves, Creatives Industries, Harvard University Press, 2000) et des potentialités de développement économique que les pouvoirs publics mettent en avant dans la région Hauts de France.

[8] Moulier-Boutang Y. (2007), Le capitalisme cognitif La nouvelle Grande Transformation, Editions Amsterdam, Paris.

[9] De Vrièse M., Martin B., Melin C., Mouveau N., Sagot-Duvauroux D. (2011), « Diffusion et valorisation de l’art actuel en région », Culture études, n°1, janvier.

 

[10] de Vrièse et al., idem, p.2.

[11] Une reprise plus précise de ces travaux viendrait ici conforter l’argumentation. Parmi les auteurs inspirant sur ces questions : Desgoutte J. (2016), Commun(S) Vers une poétique des Lieux Intermédiaires, ARTfactories/Autre(s)pARTs ; Henry P. (2014), Un nouveau référentiel pour la culture, Editions de l’attribut, Toulouse.

 

[12] Cette question mériterait également un développement, parmi les références : Dardot P., Laval C. (2014), Commun Essai sur la révolution au XXIème siècle, La Découverte, Paris ; Coriat B. (ed.) (2015), Le retour des communs La crise de l’idéologie propriétaire, Les Liens qui Libèrent, Paris.

Un séminaire du projet CREACIT à propos des Communs, de l’agir en communs, des communs urbains : quelques éléments en synthèse

Les 20 et 21 juin 2017 s’est tenu un séminaire à l’initiative du projet CREACIT (créativité citoyenne) sur les communs urbains et plus généralement les initiatives solidaires participant notamment d’un agir en communs. Ce séminaire se tenait dans les locaux de la Meshs (Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société), à Lille.

CREACIT, en tant qu’action de recherche participative, vise à mieux comprendre les pratiques citoyennes de création d’activités et de gestion collective de biens communs, à suivre les processus de prises d’initiatives en économie sociale et solidaire, à concevoir les dynamiques de consolidation en appui de demain, à étudier les nouvelles façons de créer des activités et d’en assurer collectivement la gestion dans un objectif de bien commun, et plus généralement de faire société (http://www.interphaz.org/2016/12/12/creacit-plaquette-de-presentation/ ). Financé par l’ex Région Nord Pas de Calais dans le cadre d’un programme « chercheurs-citoyens », il a démarré en 2015 pour s’achever fin 2017. Ce séminaire entrait dans le cadre de l’un de ses axes, celui sur les « communs urbains ».

 

Séance plénière

Benjamin Coriat

Le séminaire est introduit par un exposé de Benjamin Coriat sur les communs. On se rapportera aux différentes présentations qu’il a pu faire sur ce sujet, notamment, sous forme de vidéo (https://www.youtube.com/watch?v=OsjSqaA3twQ), mais aussi d’écrits (« Qu’est-ce qu’un commun ? Quelles perspectives le mouvement des communs ouvre-t-il à l’alternative sociale ? », Les Possibles, n°5, 2015).

 

Christiane Bouchart, conseillère municipale déléguée à l’ESS (Lille), et vice-présidente au Développement Durable (MEL)

La présentation de l’action en faveur du développement de l’ESS à  Lille et sur l’ensemble de la MEL (Métropole Européenne de Lille) se fait sur les thèmes du « territoire résilient » et en s’interrogeant sur les liens entre ESS et communs dont il a été question dans la présentation introductive de Benjamin Coriat.

Le point de passage c’est une double réflexion d’une part sur l’économie de la contribution dans la mesure où elle rend visible des activités contributives, en révèle le travail sous-jacent, en évalue leur valeur économique, mais d’autre part, et surtout, une économie des, ou basée sur les, communs dans la mesure où elle se centre sur les potentialités des ressources partagées.

Quel avenir des 400 friches existantes sur le territoire de la MEL ?

Avec usage temporaire des friches sur base d’un amendement qui devrait rendre possible un travail, une « fabrique » des usages.

Quelle dynamique possible impulsée par l’AAP permanent « Mets la transition dans ton quartier ».

Que faudrait-il ajouter enrichir pour faire le lien entre transition et nouvelle économie de la contribution en communs ?

 

Julian Perdrigeat, Directeur de Cabinet du Maire de Loos en Gohelle

Une préoccupation de la mise en commun, en liens et en récits, conditions entrecroisée du changement et de son accompagnement ; le code source de la gestion du changement.

A retenir de ce récit de la conduite du changement, les « goheliades » instituées par le maire Marcel Caron, père du maire actuel, Jean-François Caron. Des spectacles mis en scène, en paroles et en actes par les habitants dans une démarche de reconquête collective et d’estime de soi, après le traumatisme de la perte de l’activité structurante du territoire, l’exploitation minière.

 

Jean-Christophe Lipovac, Cabinet du maire de Grande Synthe

Autre forme de tentative de résilience urbaine après le traumatisme créé par la relative désindustrialisation d’un espace construit en synergie avec ces industries dans l’oubli des vocations précédentes dédiées au maraichage et à l’agriculture. La démarche « ville en transition » a permis d’enclencher ce réinvestissement vers ces activités, notamment par le réinvestissement des pieds d’immeuble, la création de jardins, la création d’un corridor d’arbres fruitiers en libre-service.

L’un des dispositifs majeurs de ce réinvestissement est alors l’instauration des « fabriques de l’autonomie », avec un budget participatif de 500 k€, la création d’une monnaie locale, type SEL, des débats mobiles. Quatre orientations sont mises en avant : S’émanciper, S’autonomiser, Se relier, Prendre soin.

A la question posée de l’appropriation et de la diffusion de la démarche dans une perspective de changement d’échelle, il est fait référence à l’organisation d’un forum de la transition économique et sociale à l’échelle de l’agglomération dunkerquoise. Un fort accent est mis sur la relocalisation de l’économie du territoire, comme « communauté entrepreneuriale » à l’image de certains projets inspirés par des démarches québécoises.

 

Cette question du changement d’échelle est alors posée à l’ensemble des participants à la table ronde de la séance plénière.

Y est mis en avant par les deux représentants des collectivités territoriales, la nécessité de bien définir le  « code source du changement », c’est-à-dire une démarche qui se nourrit des spécificités du contexte et de ce qui peut faire sens dans les mutations spécifiques du territoire. Cela s’oppose alors à tout déploiement qui ne serait que du « copier-coller ». Par contre la démultiplication ne peut se passer de projets pilotes, de démonstrateurs.

L’appui sur les niveaux d’agglomération dans un pôle métropolitain plus large, regroupant des  agglos, peut permettre de dépasser les blocages au sein même de l’agglomération à laquelle appartient le territoire en transition. C’est notamment le cas de Grande Synthe.

Sur cette même question du changement d’échelle de la transformation, Benjamin Coriat avance trois piliers, points d’appui de la mobilisation collective.

C’est d’abord, la mise en avant comme première condition, l’existence de communautés locales qui s’organisent en continue et s’accaparent de problèmes nouveaux, d’abord par « en bas », par la mise en valeur de pratiques qui densifient la vie collective et citoyenne.

C’est aussi le constat que le passage à une échelle plus vaste peut ne pas se faire, et souvent ne se fait pas, de « proximité en proximité », mais parfois en « sautant des échelons », pas par « cercles concentriques », mais parfois du plus petit niveau à celui à des liens avec des réseaux nationaux.

C’est enfin le fait de faire rentrer dans les pratiques initiées localement (au cœur du code source de la transformation, pourrait-on dire) des partenariats « public-communs ». C’est alors la question essentielle de la relation à construire avec des pouvoirs publics agissant en soutien à des communs. L’exemple de l’Italie et des villes italiennes est alors évoqué, comme aurait pu l’être celui de l’Espagne et de la Catalogne avec Barcelone surtout.

La discussion qui suit ces conclusions de la table ronde se centre sur la question du rôle des municipalités dans la conduite de la transformation. Fort de leurs expériences en Belgique plusieurs intervenants souligne que la teneur « municipaliste » du panel d’expériences livrées à la discussion pourrait masquer le fait que la mobilisation peut prendre d’autres chemins et d’autres contextes de territoire, pas tous institutionnels, mais davantage liés à des bassins de vie, à des territoires correspondants à des zones de ressources partagées, ou tout au moins partageables, en communs.

Un autre intervenant, par ailleurs élu local à Hellemmes, souligne l’appui public, bienveillant, que peut fournir une collectivité locale, quand bien même cela peut sembler paradoxal dans la mesure où l’approche en communs souligne une volonté de prise d’autonomie par rapport au pouvoir municipal.

Un autre thème est abordé, celui de la valeur économique donnée aux créations d’activités qui coïncident souvent à ces initiatives locales : Quelle évaluation, de quelle valeur et pour quel partage de ces valeurs, sous l‘angle des externalités positives de l’action en communs ?

Répondre à ces questions supposent de construire les cadres et les règles de ce que pourrait être une économie de la contribution de la contribution aux communs ; des règles pour mieux accompagner les relations créées entre les acteurs économiques des communs (entreprises, acteurs autonomes, collectivités) et travaillant avec, et à partir, des ressources mises en communs ; des règles de réciprocité accompagnant les transactions marchandes et les financements issus de la redistribution par l’action publique. Mais ces modalités telles que celles qui sont envisagées dans la réflexion qui s’amorce au sein de ce que pourrait être les « chambres des communs » ne doit faire oublier la nécessité de structures économiques, relevant d’une logique de la coopération par exemple, avec les SCIC notamment, mais aussi de régulations plus politiques, consolidant les institutions démocratiques par l’ouverture à une véritable citoyenneté économique.

 

 

20 Juin, Atelier C : « Comment l’argent et le Droit peuvent être au service du territoire »

 

Concertation, mais sur quoi, et quand ? 

Les concertations officielles permettent des échanges, mais pas de réelles captations des désirs et de ce qui pourrait faire usage qui supposent une approche critique de ce « faire ville » veut dire.

Pourtant les freins à la « fabrique de la ville » du point de vue des biens communs sont surtout la propriété individuelle inclusive et l’organisation des marchés publics.

 

Mobilisations des habitants, lesquelles ? 

La mobilisation courte et opérationnelle des habitants, usagers d’espaces et d’équipements

La mobilisation longue des « militants » sur les principes et pratiques de gouvernance, utilisant la fabrique des usages comme moteur de l’action collective citoyenne.

Les friches ouvrent des opportunités, parce qu’une question d’aménagement est officiellement posée. Mais qu’advient-il lorsque le tissu urbain se transforme progressivement par réhabilitation successive de parcelles isolées ? Comment alors aborder la question des espaces urbains, des équipements dans ce tissu en mutation sans vrai contrôle des habitants ?

Il faut aussi souligner l’ambiguïté des processus de concertation et des documents sur lesquels ils s’appuient. Ils mettent tout à la fois en avant leur caractère provisoire -Les plans ne seraient là que pour se donner des idées…- et invariant –Les chiffres des m2 de logements et de bureaux, plus quelques équipements sont présentés comme indiscutables…-. La concertation peut ainsi être ouverte ou fermée sur base de ces documents selon l’usage qui en est fait. Dans tous les cas, les documents, même non contractuels et seulement avancés à titre prétendument indicatif, finissent par circonscrire la discussion sur des points annexes des projets, de fait marginalisés.

Peut-on alors maintenir la mobilisation des habitants sur le temps long de ces transformations ?

Les réponses sont contrastées. Certains mettent en avant le caractère militant de la démarche de mobilisation. Elle prend alors d’autres formes que la seule réalité de la friche ou de l’espace à aménager, des principes sont mis en avant. Pour d’autres, cette mobilisation, axée sur les effets directs des projets présentés, ne peut se maintenir sur le long terme.

On réglemente les temps de la concertation mais pas ceux de la co construction.

Ces processus de co construction sont aussi confrontés à la faiblesse juridique des biens communs et à leur faible impact dans les représentations publiques. Les ressources naturelles ne sont pas perçues dans toute leur urgence.

Est-ce que la question est celle de la ville ou du territoire dans son rapport aux ressources, naturelles (la terre, l’eau, l’espace nourricier …) ? Faire le territoire n’est pas plus que faire la ville…Ne faut-il pas envisager des espaces urbains, mais qui sont envisagés autrement que du seul point de vue des catégories urbaines normées, comme des espaces nourriciers ?

 

La question foncière dans la mobilisation pour des lieux alternatifs

Laurent Courouble (co porteur) nous parle du projet la « loco », futur espace alternatif ouvert dans le cadre de la reconversion d’une friche industrielle importante à Lille. Il s’agit d’ouvrir un espace d’environ 2000 m2 pour lequel un dispositif foncier original est expérimenté.

Le projet s’appuie sur les capacités d’intervention d’un opérateur (ETIC) qui se veut tout à la fois une foncière, un promoteur et le possible futur exploitant du lieu créé. Etic se propose d’investir dans la propriété foncière dans le cadre d’un partenariat mais avec un choix d’amortissement sur du long terme qui permet des conditions financières favorables. Cela permet ensuite d’envisager des loyers modérés pour les locaux mis à disposition ; de 10 à 30 % en dessous du prix du marché.

Peuvent ainsi se rencontrer la démarche ascendante de portage du projet venant du terrain avec les compétences et la structure du partenaire (Etic), tout en permettant une autonomie relative vis-à-vis des collectivités territoriales.

La solution juridique est ici celle d’un bail emphytéotique accompagné d’un avenant pour usage social.

Cette expérience menée dans le cadre de ce projet sur la friche de Fives Cail permet d’envisager ce que pourrait être une « foncière régionale » inspirée du modèle d’Etic.

Cette réflexion rejoint celle déjà engagée par les acteurs du mouvement des tiers lieux lorsque par analogie avec ce que l’on constate dans le domaine de la propriété agricole avec des opérateurs comme « terre de liens », avait déjà été envisagée une réflexion sur la propriété foncière partagée, coopérative, du type « terre de lieux ».

Il s’agirait alors de collecter de l’argent permettant de solutionner les problèmes fonciers posés aux développeurs de lieux de création d’activités. Une intervention foncière doit permettre de donner une garantie et une pérennité aux investissements faits par les collectifs et les communautés portant ces lieux.

 

Faire se rencontrer des potentialités de projets et d’espaces vacants, l’expérience de Plateau Urbain.

Simon Laisney présente l’expérience de Plateau Urbain. Il s’agit de mettre à disposition de porteurs de projets des espaces vacants. Plateau Urbain, en tant que prestataire permet aux collectifs et aux associations qui les organisent de développer leurs projets en bénéficiant de locaux par de l’occupation temporaire négociée avec des propriétaires institutionnels ou privés.

Plateau Urbain agit ainsi sur le site parisien des « Grands Voisins ».

Il établit les conventions des occupations temporaires. Il aide les porteurs de projets à réfléchir à leurs modèles économiques. Les projets supposent des partenariats nouveaux entre propriétaires privés, institutions publiques et « communs » en construction.

Certes pour qu’il y ait occupation temporaire il ne faut pas qu’il y ait trop de travaux à réaliser dont les investissements pourraient être perdus en cas de relocalisation. Si ces investissements sont nécessaires, cela suppose de traiter le foncier autrement comme dans le cas  de la promotion du type d’Etic envisagé plus haut.

La coopérative Plateau Urbain permet la gestion transitoire de bureaux vacants ou en s’appuyant sur le marché de locaux d’activité de second choix délaissés par les activités économiques ordinaires.

La question qui se pose alors est de savoir jusqu’où et comment réhabiliter les locaux pour les rendre adaptés à leur vocation sociale et solidaire.

 

 

21 Juin, Matin, Atelier C : « Le territoire des projets : peut-on penser l’action en dehors des frontières administratives, institutionnelles, autres … ? »

 

A partir des expériences et des apports de Guillaume Faburel (Université de Lyon 2) et de Béatrice Auxent (Architecte et responsable de la CAUE).

Parler de territoire c’est d’abord souvent envisager l’action au regard de la construction institutionnelle qui découpe l’espace, c’est donc parler des statuts d’agglomération et autres  réalités institutionnelles.

Mais au moins deux autres composantes sont à prendre en considération.

C’est tout d’abord la composition géographique et physique des ressources naturelles, mais aussi historiques ; ce qui fait écosystème sur le long terme.

C’est aussi ce qui relève du mouvement d’individuation, des pratiques sociales et économiques concrètes, de ce qui fait « bassins de vie ».

Mais il nous faut constater que c’est souvent le découpage institutionnel qui prime quand bien même des évolutions se sont faites jour qui changent ce qui fait sens pour un découpage de l’action.

Envisager le développement du territoire est contraint par le prisme du mode de l’agglomération urbaine métropolitaine. La crispation institutionnelle sur ce mode contraint la dynamique du projet. Il peut être une potentialité de déblocage de rigidités locales. Il peut représenter un frein, s’il peut paraître s’opposer au pouvoir métropolitain ou obliger à une résistance.

Que peut représenter une dynamique de développement territoriale exprimée sous l’angle des communs ?

C’est potentiellement une autre approche de l’accès à des ressources, usages, « démarchandisés », et dans une autre logique que l’extension de services.

C’est aussi le choix d’une autre construction politique qui met l’accent sur la prise d’autonomie d’acteurs collectifs organisés et la construction de pouvoirs allant vers un polycentrisme des autonomies. Le commun territorial peut en effet se présenter comme une alternative au pouvoir métropolitain qui normalement les concentre tous.

On pourrait s’interroger sur les « principes d’agglomération » et leurs soubassements économiques qui donnent sens aux frontières administratives et politiques. Au principe d’agglomération de la ville urbaine on trouve l’organisation du marché. Avec les communs, n’est-ce pas un autre principe d’agglomération qui s’affirme mettant en avant la ressource partagée ?

Tout cela mérite d’être interrogé par les acteurs sociaux. C’est ce que se proposent des organismes comme les CAUE en aidant les acteurs sociaux à explorer les contraintes et les potentialités des territoires du point de vue de leurs limites de leurs frontières, mais aussi de leurs ressources.

Le projet lui-même, la pensée qu’il suppose, sa technicité peuvent être des obstacles à ces explorations. Les savoirs qu’il mobilise ne sont pas neutres. Ainsi, lors de la discussion de l’atelier un exemple est pris d’un projet qui s’appuie sur une discours critique de l’habitat pavillonnaire, du « péri-urbain » dénigré au profit d’une nouvelle densification, alors que ce qu’exprime éventuellement ce désir d’espace, souvent plus naturel, c’est un retour à la proximité avec la ressource naturelle, parfois exprimé en « retour à la terre ». Cela montre la nécessité de remettre de la critique dans l’analyse et la confrontation des désirs d’espaces. Référence est alors faite aux travaux d’Yves Chalas, avec sa « ville nature contemporaine ».

Les expériences mettant en avant la notion de commun, de ressources partagées, dans la perception du territoire ne se confrontent pas assez aux savoirs politiques qui font primer la centralité urbaine au détriment des espaces naturels appropriés par les expériences de vie des habitants.

Parler de commun nécessite alors une déconstruction critique des principes d’agglomération privilégiés dans les représentations politiques dominantes avec leurs savoirs correspondants.

La participation à l’aménagement avec cette capacité d’interrogation critique est alors fonction de la distance à l’institution, de la critique possible au travers des postures différentes par lesquelles passent les démarches participatives et de concertation. Les postures sont nombreuses, accompagnateur, formateur, animateur, agitateur, nourries de compétences diverses. Le phénomène qui semble plus nouveau est l’affirmation d’initiatives qui sortent du cadre politique de la concertation officielle, ce hors cadre de la mobilisation sur la redéfinition des espaces est alors souvent un hors cadre territorial et institutionnel.

Ces processus de prises d’initiatives maillent le territoire. Ils questionnent les logiques de constitution des villes. Des travaux de recherche mettent aujourd’hui en avant trois logiques de rapports à l’espace exprimées en communs.

Le commun pourra privilégier le « retour à la terre », se réapproprier la ressource naturelle d’abord, dans une expérience physique, parfois quasi corporelle, et pas d’abord l’espace.

Se référer au commun pourra mettre en avant le fait de jouer la coopération dans les formes de production, de fabriquer des usages par la coopération.

S’y référer c’est aussi valoriser un auto gouvernement des acteurs directement concernés par l’usage de la ressource.

En fait avec ces trois éléments nous avons les éléments de définition de ce que pourraient être des communs.

On comprend alors que la force des initiatives prises dans cette exploration en communs dépend de la capacité des acteurs sociaux à d’abord « s’autoriser » à remettre en cause les principes d’agglomération, plus ou moins conscients, plus ou moins explicités. Mais alors comment faire cette « collecte des imaginaires » sur les espaces à vivre ? Il faut alors des mécanismes délibératifs pour protéger les citoyens face aux pouvoirs. Un exemple est donné avec l’expérience de l’Agence de psychanalyse urbaine : « Ce qui n’est pas négociable, c’est l’imaginaire ».

 

 

21 Juin, Atelier C, Après-midi : « Mobiliser les habitants, qui mobilise qui, et comment ?

 

Mobiliser pour des projets urbains : l’exemple des Saprophytes

Les processus de mobilisation des habitants, participant à la conception et au développement d’un projet, se montrent très variables.

Ils peuvent aller de l’installation éphémère qui focalise la mobilisation, lui donne une force événementielle, jusqu’à l’établissement de projets englobants construits sur le long terme, portés au nom de la transition.

La mobilisation a besoin de l’espace public pour exister. Mais l’espace public, ouvert à ces mobilisations potentielles semble disparaître, en tant que tel, ou tout au moins se restreindre. Il est de plus en plus « normé », circonscrit, et régulé de contraintes qui sont autant de freins à l’expression, l’interpellation et l’organisation des collectifs. D’ailleurs, les formes de mobilisation ne sont-elles pas d’abord la construction, ou reconstruction de l’espace public en tant que lieu de prise d’initiative ?

Une autre difficulté que doivent affronter les acteurs dans la conception des formes de mobilisation est le rapport à l’institution commanditaire de l’action ou du projet urbain. Le projet, dans sa première forme d’expression tel que formulé par l’institution, la collectivité territoriale, par exemple,  par l’intermédiaire des experts, peut faire l’objet d’une reformulation plus ou moins grande. Dans le même temps, les opérateurs de l’accompagnement du projet s’efforcent d’en faciliter l’appropriation par les habitants et, par exemple, de le faire coïncider, tant que faire se peut, à un processus de concertation, voire de co construction. Le « travail de la commande » en lien avec les institutions est alors essentiel pour ces accompagnateurs de projet. C’est alors pour eux, l’expression d’un véritable métier de maitrise d’œuvre de projet co construit.

 

Mobiliser pour des projets de création de tiers lieux : l’exemple de la Coroutine

L’expérience de mobilisation restituée ici correspond à celle d’un collectif ayant créé un tiers lieu.

Plusieurs points doivent être soulignés.

La construction collective, faisant figure de mobilisation du collectif, fait l’objet d’une documentation sur support numérique, en temps réel et historisé. La mutualisation de l’expérience est au cœur de la mobilisation. Tous les acteurs peuvent s’approprier l’expérience  et la montée en capacités.

Autre question centrale celle de la gouvernance et en particulier de celle qui permet l’autonomie des salariés, entre eux et vis-à-vis des pouvoirs économiques et institutionnels. L’organisation du lieu se fait sans salarisation de l’un ou l’autre des porteurs du projet. Elle est aussi sans hiérarchie interne et sans recours à des soutiens financiers publics qui introduiraient des contraintes externes. Le principe auquel le collectif se rallie est de refuser des soutiens publics qui obligeraient à les justifier par la création d’un emploi salarié ; cet emploi focalisant alors toute l’aide publique.

L’organisation interne du lieu et les relations qui s’y construisent sont d’abord celle des usagers du lieu, entre eux. Les acteurs investis dans le lieu sont avant tout des usagers avant d’être des partenaires du projet de développement du lieu. Le fonctionnement évoque alors ce que les associations tentent de développer avec l’esprit qui préside à la définition des structures en collégiale.

La construction du consentement se fait par le recours à des outils de prise de décision décentralisée et cumulative (du type Loomio). La décision peut être prise tant qu’aucun acteur usager ne s’oppose aux décisions prises. Toute opposition suppose une proposition soumise au vote. La condition essentielle est ici de garantir la traçabilité des processus de décision et d’action.

Un autre exemple de processus de mobilisation concerne la construction d’un lieu éphémère investi par un groupe de jeunes sur une période de vacances. Le groupe accompagné dans cette démarche dans le cadre d’un projet jeune (type CJS) fait alors l’expérience de la création d’activités dans la perspective d’une économie de la contribution. Les micro activités (travaux de nettoyage, prestations informatique, cuisine, etc.) font l’objet de prestations à partir desquelles les jeunes expérimentent une forme de rétribution pour laquelle ils évaluent eux-mêmes leurs contributions et rémunérations. Ces évaluations sont portées sur un tableau synthétique, au vu de tous.

 

Mobiliser pour des projets d’action culturelle et citoyenne : l’exemple de Maitallurgie à Marchienne au pont (B)

La Maison pour les Associations de Charleroi présente son expérience d’accompagnement des collectifs citoyens dans les processus de mobilisation des acteurs associatifs.

L’expérience menée avec le festival Maitallurgie (Festival dans un lieu de friche industrielle, en Mai) permet de mieux comprendre comment il est possible de « construire des publics » dans ce qui pourrait apparaître comme les pires conditions locales. La ville apparaît comme la plus sinistrée du point de vue de l’emploi et de son cadre de vie, d’une métropole (Charleroi) considérée elle-même comme la plus sinistrée d’Europe…

Construire les publics signifie faire venir les habitants, les rendre actifs dans la conception et l’animation des activités lors du festival.

La spécificité de ces processus de mobilisation et d’action est de se centrer sur un travail au plus près des pratiques sociales réelles des habitants. Les actions sont ici menées par des artistes du spectacle vivant et des arts de la rue qui « vont chercher les publics », dans leur espace spécifique, en créant des dispositifs de facilitation de la prise de parole. Il s’agit d’abord de mettre les habitants ensemble, de les réunir, mais surtout de créer les conditions de leur prise de parole. La notion avancée est alors celle de la capacitation par le mélange des expressions et des prises de parole. Ainsi les thèmes du festival sont ceux choisis par les gens eux-mêmes, lors des actions de « porte à porte ». Les ateliers organisés dans le cadre du festival, « ateliers d’avenir », rassemblent et permettent la prise de parole croisée des travailleurs sociaux, des « bénéficiaires » des aides, des artistes et des représentants des collectifs citoyens.

Cette expérience de projets mobilisateurs de populations souvent considérées comme dégagées de l’engagement citoyen met en relief des pratiques et des postures sociales d’accompagnement de projets collectifs qui font l’objet d’une réflexion spécifique dans le cadre du projet CREACIT

Les réseaux et associations d’artistes plasticiens

Vivre des milieux de création
Contributeurs esthétiques à un espace public en recomposition…

L’invitation de Pascal Pesez, co président de la FRAAP, était celle-ci : « donne-nous un point de vue, ton point de vue, sur nos rencontres annuelles (les 19 et 20 mai 2016, à Limoges) ». Il ne s’agirait pas de rapporter sur les travaux, de les synthétiser mais d’en rendre compte par un regard sensible. Ce regard serait aussi le point de vue d’un chercheur, d’un sociologue, pas forcément un spécialiste du secteur, mais un chercheur qui s’intéresse par ailleurs aux initiatives citoyennes, à leur position par rapport à un espace public, politique, en recomposition, à la viabilité économique de ces initiatives…
Ayant en tête ces orientations, j’ai participé à ces rencontres ; à la visite du Centre d’Art de Vassivière le 19 mai et des sessions tenues le 20 mai à l’Ecole d’Art de Limoges. Ma participation, l’an dernier aux rencontres 2015 à Reims me donnait déjà les premiers points de repère. Des entretiens impromptus, courts et directs, lors des pauses, des repas, des « frottements » (comme le dirait Joël Lecussan) qui s’opèrent entre les sessions, m’ont mené de rencontres en rencontres…

Ces contacts et observations, je les ai mis en relation avec d’autres réflexions provenant des chantiers de recherche action auxquels je participe et qui constitue mon positionnement singulier.

Quel sens donner à ma contribution ?

Je me suis d’abord interrogé sur les spécificités du « monde » que je rencontrais. Je n’ai pas voulu reprendre le débat classique sur le, ou les, « mondes de l’art », mais envisager ce qu’il a de spécifique à l’âge de la création diffuse et de l’exercice des droits culturels. Ensuite, chercheur au CNRS, je me suis interrogé sur les convergences avec d’autres milieux, ceux de la recherche et d’autres professions intellectuelles.

J’ai été sensible à l’expression des modes d’organisation collective du milieu des créateurs parce qu’ils sont proches de ceux qui mobilisent les acteurs dans la mise en œuvre de leurs initiatives solidaires ; les questions des « collectifs » et des « lieux ».
Responsable d’une chaire universitaire en Economie Sociale et Solidaire, je ne pouvais échapper à la question de la viabilité économique des activités artistiques.

J’ai vécu les rencontres de la FRAAP comme un moment fort dans la vie politique des représentants du milieu artistique ; un moment important d’exercice du principe de « publicité » au sens de Kant et d’Habermas qui en font une médiation de la politique et de la morale. Cela m’est vite apparu dans la façon dont ont été abordés les thèmes de la « représentation » du milieu, des artistes et de leurs organisations. Cela m’est apparu aussi dans l’importance donnée aux dispositifs d’action collective comme ceux mis en œuvre dans le Nord Pas de Calais Picardie avec le CRAC.

Plus largement cela me permettait une réflexion sur l’éventuelle structuration d’un espace public, sous espace public oppositionnel, dans lequel prendraient place des initiatives comme celles du CRAC et d’autres.
Voilà les quelques points que je souhaite argumenter ici.

1. La découverte d’un « monde », à la façon d’un ethnographe ? pas vraiment
C’est un contexte que je connais un peu, pour l’avoir côtoyé et le faire encore.
Etudiant en sociologie, en première année, j’étais aussi l’invité permanent d’un atelier au sein de l’école des beaux-arts de Lille qui existait alors. J’y accompagnais des amis qui y étaient élèves et avec qui je partageais ce que l’on n’appelait pas encore un « lieu ». Il s’y faisait de la musique. Nous nous sommes initiés à la sérigraphie. Nous, nous disions un « atelier », l’Atelier 110 (numéro de la rue, à Lille). L’époque était marquée par des courants artistiques critiques qui n’étaient pas sans lien avec ce qui se passait sur la scène intellectuelle et politique d’alors. Mai 68 était encore dans l’air. Nous commencions la décennie « 70 ». Nous étions marqués par le structuralisme et le marxisme. Notre atelier aux Beaux-Arts s’intitulait « Structures & Morphologies ». Nous n’étions pas les inventeurs de ce titre. Nous n’en comprenions que ce qui ne nous permettait que de faibles et péremptoires arguments concernant la rupture avec les supports d’expression hérités de l’art moderne. Nous nous sentions proches de « Supports/Surfaces » et de Viallat, comme nous l’étions d’Althusser sur les questions de philosophie politique… Cela nous a fait nous intéresser à la sérigraphie, comme support de nos interventions artistico politiques…
Bref, rien de très original pour l’époque, mais une socialisation au sein d’un petit collectif, qui n’est pas sans conséquence pour la vie à venir, les choix de thématiques de recherche et les activités en tant qu’amateur…
Aujourd’hui, fréquentant des lieux culturels et leurs animateurs, participant aux Rencontres de la FRAAP, je m’interroge sur les spécificités des personnes concernées et des interactions que ces lieux et ces événements permettent. Ces interrogations sont nourries d’expériences de recherche action menées sur, et dans, d’autres milieux, dans des lieux d’où émergent des projets d’activités alternatives, sociales et économique, autour du Numérique, des initiatives associatives et solidaires, de plus en plus souvent exprimées en termes de « communs ».
Présenté tel que je l’ai été au cours de ces Rencontres de Limoges, comme quelqu’un d’extérieur susceptible d’avoir un regard décalé, une première réflexion semblait s’imposer : est-ce que, et en quoi, les représentants des réseaux et associations d’artistes plasticiens forment-ils un « monde artiste » ? Y-t-il matière à une approche et un récit de type ethnographique ?
Ma rencontre était-elle avec le « monde de l’art » ? Mais alors, sur quoi reposaient les impressions mélangées de distance et de proximité que je pouvais ressentir ?
S’agissait-il d’une distance ou, tout au moins d’un décalage, avec un monde artiste ? Et, même si les réflexions classiques d’Howard Becker sur les mondes de l’art (1982) montrent qu’ils n’existent qu’en liens forts avec d’autres mondes qui les rendent possibles, une approche par les mondes de l’art me faisait privilégier, dans mes propres expériences, celles qui m’avaient mis, ou me mettent, un peu ou davantage, en position d’artiste.
Mais aussi, comment expliquer les impressions de proximité que je pouvais ressentir alors que je ne suis porteur que d’une très faible expérience artistique ? Ces impressions de proximité ne venaient-elles pas d’une expérience partagée avec nombre de personnes rencontrées lors des Rencontres FRAAP, d’un agir commun ? L’impression de proximité ne venait-elle pas de pratiques communes d’intermédiations, non pas avec des « publics » qui nous seraient communs, mais des milieux, incubateurs de pratiques sociales, culturelles, artistiques, politiques auxquels nous participons et à l’éclosion desquels nous œuvrons communément ?
Ce faisant, je ne partagerais alors pas avec les artistes une expérience de l’œuvre mais une pratique commune de l’ouvrage ?
C’est avec cette préoccupation en tête que je me suis confronté aux enjeux et argumentations mis au débat lors des Rencontres à Limoges.
Certes, d’une certaine manière, oui ; la spécificité « artiste » est réelle. Elle l’est par rapport aux autres mondes sociaux, du fait de caractéristiques et positions sociologiques. Elle l’est dans la façon dont ceux qui s’en réclament perçoivent les particularités de leur existence. Elle l’est aussi, ne serait-ce que par rapport aux autres métiers de création. Et ce n’est pas ici seulement du fait des questions de statuts et de l’absence de filière reconnue pour les arts visuels. Mais l’argumentation de ces spécificités ne relève pas seulement des considérations sur les « mondes de l’art » avancées par Howard Becker (1982) ou de « champs artistiques », chères à Pierre Bourdieu (1979). Mon point de vue ne peut pas être celui de l’ethnologue dépaysé et distancié, découvrant un monde isolé. Il est plus une tentative de relier les enjeux mis en débat lors des Rencontres avec ceux sur lesquels je travaille par ailleurs.
Alors, faut-il parler d’un monde, ou de plusieurs mondes qui s’articulent et s’interpénètrent du fait de la transversalité des pratiques de création ? La complexité est certes le fait des rapports internes et des relations avec l’extérieur qu’impliquent ces activités. Mais elle l’est plus encore des relations qui se tissent avec des « publics » qui ne sont plus ceux auxquels il fallait –faudrait encore diraient encore certains- faciliter l’accès à l’art et la culture, mais des publics qui deviennent pour partie des contributeurs, à différents niveaux d’engagement, dans les activités de création. Et cela ne relève pas seulement d’une logique plus au moins assumée et assurée de médiation mais aussi de pratiques de collaboration.
Dire cela, c’est affirmer que les spécificités artistes ne coïncident plus totalement et exclusivement à la pratique de la création. Les positions artistes sont au croisement des milieux et au cœur des interactions sociales, souvent en relais de pratiques de création qui se diffusent dans la société. Ne peut-on considérer que les artistes sont tout autant des créateurs que des révélateurs et « activateurs » de droits culturels portés par des « publics » qui ne sont pas que des publics auxquels il faudrait permettre l’accès aux œuvres ? La façon dont a été présentée et reçu par les participants la question des droits culturels me semble valider ce point de vue.
Je veux insister sur ce point sans sous-estimer la complexité des relations entre artistes au sein des processus de création, des processus qui sont déterminants pour la socialisation et la rémunération de ceux qui en font profession.
Nous vivons une « époque de créativité diffuse », selon Pascal Nicolas-Lestrat (1998), ou d’ « interdépendance créative », selon Philippe Henry (2014). Mais, elle n’est pas que le résultat de l’exercice de droits culturels. C’est aussi le résultat des positions complexes et souvent ambigües des activités artistiques et culturelles au sein des processus de valorisation économique. Certains parlent de « culturalisation » de l’économie pour marquer le recours grandissant à des formes et contenus artistiques dans les produits et modes de production. Il est devenu courant de parler d’ « industries créatives », et la Région Nord Pas de Calais en faisait même un domaine d’activité stratégique prioritaire…

2. Un milieu social, mais aussi une « catégorie » qui se rapproche des chercheurs et autres professions intellectuelles, une façon de conforter invalider la notion de créatif culturel…
Si je n’ai pas été dépaysé par un monde qui n’est pas un monde artiste, fermé, c’est aussi peut-être parce qu’il participe d’un monde plus vaste qui est celui de la création, de l’innovation et de la recherche. La perméabilité des pratiques créatives, d’action culturelle, sociale et politique renvoie à celle des positions et des parcours des personnes et des collectifs. Au titre de mes propres pratiques de recherche-action, je coopère avec des représentants de collectifs et développeurs de lieux intermédiaires et alternatifs qui partagent des dispositifs d’action semblables à ceux qui mobilisent nombre de membres de la FRAAP rencontrés. Ils y développent un agir collectif comparable et se forgent les mêmes représentations de l’action en commun. Comme leur est commun le recours à des formes renouvelées d’intelligence collective et l’usage du Numérique.
On voit bien que l’on ne peut réduire la question à celle des statuts d’emploi et surtout à celle de leurs différences avec l’emploi salarié faisant norme. Les artistes ont souvent des statuts de professionnels indépendants. Ils voisinent et interagissent avec les salariés des associations et des réseaux qui les aident dans leurs activités, les organisent, parfois les représentent. D’une certaine façon, nous retrouvons ces mêmes complémentarités et structurations dans les mondes de la recherche, lorsque les chercheurs vivent la même expérience d’autonomie des artistes –La sécurité en plus, ce qui change cependant pas mal de choses- et un rapport comparable aux catégories qui les aident et organisent leurs activités ; les personnels administratifs et techniques de la recherche. La recherche connait aussi la croissance des statuts précaires pour ceux qui ne sont pas titulaires des grands organismes publics de recherche.
Dans le même temps, mes recherches sur les milieux porteurs d’initiatives solidaires me montrent des acteurs dans lesquels les jeunes artistes sortant des écoles d’art se retrouveraient certainement.
Voici comment je résumais cet aspect dans un document récent :
Les recherches montrent la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials, de Digital Natives, de génération Y. On pourrait évoquer aussi leur appartenance à ce cognitariat (Moulier-Boutang, 2007), mais aussi à la « Multitude » (Hardt, Negri, 2004) ou au Precariat (Standing, 2014).
Deux composantes principales forment ces communautés et collectifs de preneurs d’initiatives solidaires, voire en communs. La première composante est le fait d’individus, plutôt jeunes, autant hommes que femmes –La parité dans les modes d’action et de gouvernance n’a pas besoin d’être revendiquée, elle est souvent de fait-. La plus part du temps ils sont diplômés de l’enseignement supérieur, la norme est ici le Master, en particulier ceux produits récemment par l’université française. Peu d’entre eux (elles) sortent de filières caractéristiques de l’élite française, les grandes écoles (d’ingénieurs et de commerce).Leur engagement pour les communs ne s’opère pas tout à fait au sortir des parcours de formation initiale. Il intervient souvent après un temps et des expériences, souvent douloureuses, d’insertion professionnelle dans l’emploi ordinaire par les parcours de stages, de volontariat, d’emplois à durée déterminée, etc.
Mais cette première composante voisine avec une autre, plus âgée, faite de cadres en « transition d’emploi », pour ne pas dire en reconversion professionnelle, et plus globalement personnelle. Cadres intermédiaires, diplômés dans des filières courtes (Bac+3), bloqués dans leurs perspectives de promotion ou fragilisés dans les restructurations des entreprises, ils sont tentés par la création d’activités. Ils ont souvent commencé un parcours ordinaire de créateur d’entreprise dans les modes de l’ « entrepreneuriat ». Parfois, ils sont à cheval entre deux mondes : celui de l’entrepreneuriat et de ses dispositifs publics et privés d’accompagnement, et celui des collectifs et des lieux et dispositifs de l’action en communs. Ici la parité est moins nette, les hommes sont plus nombreux à prendre le risque d’un cheminement qui est souvent présenté comme une reconversion personnelle plus encore qu’une seconde carrière. Mais, les femmes constitutives de cette composante, ont des raisons spécifiques de se retrouver dans ces mêmes lieux et dispositifs en communs. Elles ont souvent exercé des métiers de cadres intermédiaires, mais ont connu les ruptures de carrière, les reconversions obligées des restructurations industrielles avant celles du tertiaire, de la grande distribution, les blocages de carrière dus au plafond de verre de la promotion. De fait, elles ont souvent gardé des contacts avec ces contextes économiques.
Ce sont majoritairement des personnes relevant de ces deux composantes que nous retrouvons dans l’action pour les communs. Ils sont alors, non seulement des acteurs porteurs de projets de communs, mais aussi gestionnaires d’organisations économiques tentant des modes de valorisation économique hybridée, les faisant se rapprocher, de fait, des organisations de l’ESS.
Si elles s’en rapprochent, ces deux composantes sociales se distinguent cependant nettement des catégories sociales principalement mobilisées dans le champ de l’ESS. Dans ces catégories, nous retrouvons plutôt des professionnels des secteurs de l’éducation et de la formation, associés à des métiers et professions travaillant, ou ayant travaillé dans différents secteurs de l’industrie ou des services. Le nombre de retraités de l’Education Nationale et du secteur public, de la fonction publique territoriale par exemple, est ici très important.
En fait, pour comprendre ce qui réunit ces différentes catégories, il faut examiner leurs trajectoires de socialisation professionnelle. Leur seul positionnement en tant que représentant d’une catégorie sociale, statistique, n’est pas suffisante pour en définir les potentialités d’un agir collectif. Ainsi, l’origine sociale et le niveau de formation initiale ne les discriminent pas de ce point de vue, ne serait-ce que du fait de la relative massification des diplômes –Je pense aux Masters de l’Université- ; et ce même s’il faut constater que l’accès aux formations supérieures demeure un indicateur fort de marquage social.

3. Les artistes au cœur des processus d’intermédiation
En tant que groupe social susceptible de développer un positionnement objectif proche des représentations communes de leur appartenance à un groupe et de leurs rapports aux autres, une autre dimension les réunirait davantage. Cette composante est le fruit de leurs expériences communes de l’intermédiation.
Je formule cette hypothèse au terme de trois années d’observation et d’action au sein de dispositifs d’action collective sur lesquels portent mes recherches. Ces dispositifs sont conçus et animés par des acteurs porteurs d’initiatives solidaires et de projets collectifs axés sur les potentialités du Numérique, le développement d’activités basées sur la création et la mise en commun d’usages en communs au sein de collectifs locaux. Deux de ces dispositifs posent directement la question de l’intermédiation. Leurs initiateurs sont connus pour former un collectif d’ « activistes », lillois au départ, et de la région Hauts de France de plus en plus, le collectif « Catalyst ». Ce collectif a la particularité d’être informel, de ne pas s’être constitué en association (du type loi 1901), tout en ayant été reconnu depuis quatre ans par les collectivités locales, la Métropole Européenne de Lille en tout premier lieu. Ce collectif est à l’origine de nombreuses actions qui sont autant d’expériences d’intermédiation.
L’un de ces dispositifs est un atelier tenu tous les deux mois, appelé « Meet-Up Tiers Lieux ». Il permet de rassembler des représentants de collectifs ayant un projet de tiers lieu (Burret, 2015), de leur faire exposer leur projet, de soumettre ce projet à la discussion de porteurs équivalents, puis de tenir plusieurs groupes de travail à la suite. Les mêmes activistes Catalyst se trouvent, pour certains d’entre eux, à l’origine d’un autre dispositif, plus spécifiquement axé sur la fédération et le partage d’expériences sur les communs1. Cette « Assemblée des Communs » se tient, quant à elle, tous les mois, depuis la fin 2015. Envisagé par le « Réseau francophone sur les biens communs », organisateur d’un événement national appelé « Le temps des communs », mais véritablement initié sur le terrain à Lille, ce dispositif commence désormais à faire école en France2. La participation à ces différentes mobilisations d’acteurs sociaux vient renforcer les observations que je mène en direct, dans le suivi de certains des projets présentés dans ces différents dispositifs. Ma participation à ces expérimentations et à leurs analyses intervient dans le cadre du projet CREACIT (Créativité Citoyenne) que je développe depuis 2015 avec l’association Interphaz ; projet de recherche action qui a reçu le soutien de la Région Nord Pas de Calais au travers de son programme de recherche « Chercheurs-Citoyens ».
Ce que tout cela permet, c’est bien une réflexion spécifique sur les contextes et les pratiques d’intermédiation. Philippe Henry, envisageant ce qui caractérise les espaces de création culturelle et artistique, reprend cette notion d’intermédiation qui avait été mise en avant au moment du colloque international sur les friches culturelles, en 2002, et des publications qui ont suivies (Lextrait, Kahn, 2005) : « Dans le sens précisé d’instance active qui met en relation deux situations ou acteurs distincts et qui, parce que justement située entre deux réalités, assure une transition et une communication entre deux phénomènes, la désignation d’intermédiaire me semble rester adéquate » (Henry, 2010).
Pour Philippe Henry, sept dimensions sont structurantes pour caractériser ce que sont ces friches du point de vue de leurs rôles en tant qu’intermédiaires : « En effet et au-delà d’une fonction de médiation entre deux mondes, les friches culturelles existent bien par elles-mêmes et en tant que telles, comme espaces de projets artistiques et culturels identifiés et par ailleurs situés au carrefour d’enjeux divers. Espaces de transactions multiples entre acteurs sociaux hétérogènes, ces « go between » réalisent plus profondément – ou pour le moins ont la volonté de réaliser – une véritable reconfiguration des termes de l’échange entre les acteurs concernés » (idem, p.8).
Je ne détaillerai pas ici ces sept dimensions. Mais, si elles sont une bonne approche pour comprendre ce que sont ces espaces et lieux intermédiaires, « culturels et artistiques », elles le sont aussi pour comprendre la dynamique de lieux, tiers lieux, d’où émergent les initiatives solidaires en communs évoquées précédemment. Ces dimensions sont celles qui permettent la « capacitation » (comme construction de capacités d’action collective, citoyenne, à potentialités de développement économique, etc.) des acteurs qui y sont impliqués, qu’ils soient artistes professionnels, amateurs ou citoyens acteurs de projets alternatifs valorisés dans une autre logique de développement économique. Comme le souligne Jules Desgoutte : « C’est leur capacité d’intermédiation qui les définit (ces lieux) comme « intermédiaires » : à l’intérieur du champ culturel, ils tracent des passages et des continuités entre disciplines –street art, marionnettes, design, peinture, musique amplifiée, danse, art numérique…-, entre acteurs –administrateurs, techniciens, artistes, porteurs de projet, amateurs, habitants…- En dehors, ils ouvrent des lignes de fuite du champ culturel vers d’autres : par leurs pratiques fortement territorialisées, ils croisent autour des enjeux de la ville sensible, les mondes de la recherche, de l’urbanisme et de l’architecture ; fabriques de commun(s), ils explorent des modalités nouvelles d’agir, dans les champs de l’économie, de la politique et de la culture » (Desgoutte, 2016).
Les débats lors d’un séminaire organisé récemment (le 29 juin 2016), à la Briqueterie, à Amiens, par ARTSFactories/Autre(s)pARTs, auquel ont, notamment, participé Ph. Henry et Jules Desgoutte, m’ont que confirmer l’importance de ces processus d’intermédiation dans la construction de ces « intermédialités » (Desgoutte citant Eric Méchoulan, à propos du « tiers inclus et de la médialité de la procédure », revue Intermédialités, 2013). Ces débats prenaient la suite de ceux portés par la Coordination Nationale des Lieux Intermédiaires Indépendants (CNLII) dont la FRAAP est partenaire.
Ces processus d’intermédiation sont sous-jacents aux Tiers Lieux pour ceux qui donnent à voir autre chose que le partage d’espaces de travail entre des personnes isolées. Dans une rédaction récente, portant sur ces espaces, je développe ces processus de capacitation citoyenne, en soulignant les dynamiques d’  « incubation de communs » dont ces lieux sont porteurs (Mahieu, à paraître).

4. Pratiques artistes : les paradoxes de l’intermédiation
Je mesure l’ampleur des travaux à mener pour être en compréhension de ces pratiques d’intermédiation que je viens de désigner comme l’enjeu majeur d’un développement de milieux créatifs ; que ces milieux soient axés sur des activités artistiques et culturelles ou qu’ils soient plus largement des fabriques sociales, citoyennes, porteuses d’une alternative éthico politique.
Ces travaux, je voudrais y contribuer en ayant le souci de mettre constamment en relation ce qui se conçoit au croisement des mondes de l’art et de la culture avec ceux qui se créent pour porter les initiatives solidaires et les projets alternatifs en communs.
Je ne voudrais pas ici en dresser le programme, ni même en détailler les problématiques. Mes impressions lors des Rencontres de Limoges confrontées à l’expérience de mes recherches action en cours me permettent de souligner quelques paradoxes, pistes pour de futures réflexions.

Artistes entre « collectifs » et « lieux »
Le lieu serait au « collectif artiste » ce que l’atelier lui était dans une représentation antérieure ?
Le lieu traduit-il un processus projet porté par un collectif ou n’était-il qu’une opportunité de mutualiser des ressources ?
Plusieurs personnes rencontrées lors des Rencontres m’indiquaient que, pour eux comme pour beaucoup de collectifs, ceux-ci s’étaient constitués au sortir de l’école d’art, au moment où « lâché(e)s » dans la nature, ils-elles avaient dû faire face aux difficultés d’être artistes, seul(e)s.
Le collectif, et donc la mise en commun est alors le recours. Au-delà représente-t-il autre chose, un projet commun, une orientation partagée, une vision du métier et du rapport aux autres, à l’institution, à la société ?
Un parallèle peut être fait avec les dynamiques qui se font jour lors de la création des espaces alternatifs et autres lieux de coworking, les tiers lieux, etc. Le bilan de ces dynamiques de création souligne l’importance des communautés dans la création de ces espaces (Burret, 2015 ; Mahieu, à paraître) ; sans communauté porteuse, et, j’ajoute, sans pratiques d’intermédiation, le tiers lieu n’est souvent qu’un espace de travail partagé, évoluant souvent davantage vers le centre d’affaire que vers un lieu intermédiaire.
Cela débouche sur une problématique bien connue des communautés porteuses de lieux artistiques comme des lieux alternatifs, fut-il privilégier le lieu lui-même en tant que réalité spatiale, matérielle ou le « projet » qu’un lieu (celui-là où un autre, si on y est obligé) permet de mettre en œuvre ? C’est notamment la question qui est posée aux collectifs lorsque la survie ou même la pérennité du lieu est posée.
Ainsi le lieu intermédiaire peut être, tout à la fois, lieu de travail de l’artiste, de résidence de l’artiste invité, lieu d’exposition, lieu de vie et d’interactions. Mais peut-il être aussi un lieu « projet », pour des créations nomades, cartographies sensibles, visuelles et sonores, participatives, interactives, qui pourrait privilégier l’ « itinérance » et le fait « d’aller au-devant des populations » ? Certains –Je ne rends pas compte ici d’une « enquête » qualitative qui aurait le souci de la représentativité des opinions exprimées- m’ont dit : « Pas de lieu, c’est un atout ; on investit des lieux qui ne sont pas dédiés à l’art… ».

Lieux et Identités
La question de la construction des positions et postures artistes, des trajectoires personnelles et des parcours identitaires est une question complexe. Je ne l’aborde ici qu’en relation avec cette problématique des lieux intermédiaires, lieux de pratiques d’intermédiation. Alors, il faut tenir compte de la diversité des façons dont se construisent ces parcours, souvent dans une succession de lieux portés par autant de collectifs et de groupes d’appartenance. Les expériences de coopération se mêlent alors aux controverses, voire aux ruptures.
Ce sont souvent autant d’interactions, de frottements, comme autant d’épreuves de construction de singularités. Ici aussi mes observations des tiers lieux me révèlent autant des processus collectifs d’intermédiation qui sont, pour beaucoup, construction d’une « justesse personnelle », selon Danilo Martuccelli (2010).
« Je ne suis plus restreint à un lieu, mais lié à un territoire ; avec un lieu je n’ai pas trouvé mon compte, parce qu’il faut s’identifier… »
« Je veux être l’artiste, mais pas l’artiste tout court, tout seul, on ne peut pas se contenter d’être artiste tout seul. On ne peut pas n’exister qu’en lien avec les expos, en vendant des œuvres ; on vit dans un espace complexe. On vit de la relation au sein d’une communauté (de pensée) qui forme un espace d’institution. On vit de nos expériences hybrides, d’expérimentations des formes d’art en public, de l’intermédiation… ».
« Le « nous » se construit souvent après l’école d’art, lorsqu’on est lâché tout seul après 5 ans d’études et de projets en collectifs… »
« Ce n’est pas seulement, ou tellement, que l’on veut réaliser des œuvres collectives, ce sont souvent des œuvres individuelles mais aidées par des compétences qui viennent des autres pour faire avancer des œuvres qui demeurent personnelles… ».
« J’aime travailler dans un atelier, mais dans un contexte « collectif ». Je préfère travailler seul (photos), dans un espace cloisonné. Mais, j’aime qu’à côté de moi, il y en ait d’autres avec qui je peux partager une même expérience de travail, des réseaux. Je privilégie le travail individuel mais dans un espace qui permet des contacts, des repas en commun par exemple, un atelier personnel mais avec des liens amicaux forts, et de la coopération sur certains travaux entre pairs… ».
« La dynamique de création collective, de co création, ou de mise en commun des démarches individuelles de création avec entre aide ou coopération, partage de compétences, etc. ; ce n’est pas un phénomène récent. Les processus de création ont souvent été plus collectifs qu’on ne le croit ; les collectifs jouant un rôle d’  « incubateurs de singularités ». Le rôle des collectifs structurés en assos se trouve bien là… ».

Les questions de professionnalisation aux détours des processus de coopération
Je me rends compte que parler de coopération entre structures peut soulever des interrogations.
La question de la coopération entre lieux, structures et réseaux peut présenter des pièges lorsque les parcours spécifiques des uns et des autres en leur sein ne sont pas identifiés, explicités et organisés : « Il ne suffit pas de créer des dispositifs de coopération pour que les artistes puissent y avoir accès.. ».
Ces dispositifs de coopération permettent-ils de développer des logiques de professionnalisation, mais lesquelles et privilégiant qui ? S’agit-il de professionnaliser des artistes dans la pluridisciplinarité de leurs activités et la diversité de leur parcours, ou s’agit-il de professionnaliser des métiers culturels éventuellement dans des perspectives de polyvalence fonctionnelle ? Certains soulignent que les dispositifs de coopération profitent d’abord aux « staffs des structures et des dispositifs de coopération qui sont souvent les mêmes ou ont les mêmes trajectoires en sont les développeurs et les animateurs. Mais les artistes sont souvent marginalisés dans les processus de coopération, lorsque ces processus sont appuyés par des dispositifs financés par l’action publique… ».

Lieux, Institutions, Patrimoine…
Les Rencontres sont l’occasion de présenter des lieux, des « structures », certaines faisant « réseaux ». Les présentations mêlent descriptions physiques de ressources, de moyens, de réalisations et récits historiques de la création et des développements qui s’en sont suivis.
Ainsi, quand il est question de la création de centres d’art, la présentation qui en est faite peut restituer des processus et des logiques bien différentes.
S’agit-il, au départ d’artistes créateurs, d’un collectif qui se crée et définit un lieu, puis le lieu devient centre d’art et éventuellement un bâtiment est créé, avec un architecte qui en symbolise la création, puis le directeur du centre qui l’organise et en devient l’incarnation…
Mais, le patrimoine auquel on identifie ensuite plus ou moins l’entité créée, c’est l’histoire de l’ensemble des interactions et des intermédiations qui ont rendu possible des processus de création ancrés sur un territoire, ou le patrimoine sera-t-il réduit au lieu lui-même dans son existence physique et institutionnelle ?

Du fait des recherches que je mène par ailleurs et du choix fait de les positionner au sein d’une Chaire interdisciplinaire en Economie Sociale et Solidaire, je n’ai pas manqué d’être interpelé, lors des Rencontres, par deux autres thématiques. La première de ces thématiques est celle de l’économie politique sous-jacente à un développement d’activités artistiques et culturelles marqué par cette créativité diffuse et cette interdépendance créative évoquée plus haut. La seconde est celle qui fait converger reconnaissance des activités créées, valorisation économique de ces activités, représentation de ceux qui activent ces processus de création et structuration d’un espace public, incubateur de mobilisations éthico politiques, d’activités valorisées économiquement ainsi que de politiques publiques et d’institutions en appui.

5. Quelle économie politique pour quelles intermédiations ?
La question de l’ « économie » est peu souvent abordée. Elle est plus souvent vue comme une contrainte au travers de la question du financement provenant de l’institution publique au titre de la redistribution par l’action publique. Elle est souvent associée à une alternative qui semble marquée d’évidence mais que démontent les pratiques innovantes de création d’activités portées dans des logiques émergentes d’un entreprendre en communs. Ce qui est parfois présenté comme le « nouveau paradigme » économique des activités artistiques et culturelles : « il ne faudrait plus trop compter sur le financement public et aller vers un entrepreneuriat culturel à même d’assurer désormais une partie importante de la valorisation de ces activités… ».
Lors des Rencontres, quelqu’un soulignait « l’ambiguïté de la gratuité pour nos activités…Ils nous voient comme des bénévoles dans l’espace public. Lorsque les représentants des collectivités territoriales nous font accéder à un espace, à un mur, etc. Ils estiment que cela va nous aider à nous faire connaitre. Ils n’envisagent pas que ce soit une « activité » qui mérite une rémunération. On se financerait donc ailleurs, par les expositions (mais qu’en est-il de l’exercice rémunéré du droit de représentation ?), par les ventes en galeries (mais quelle est l’économie des galeries d’art contemporain ?)… ».
Et un autre ajoutait à ce propos que « l’on ne peut pas compter à ce moment-là sur les représentants des institutions (type Frac) qui ne connaissent rien à la création, à ses processus concrets et à la façon de les financer et de les rémunérer… ».
Pour le représentant de la DGCA-Ministère de la Culture, à propos des réflexions en cours sur un futur schéma directeur de la filière, le SODAVI : « Il faudrait associer le secteur marchand pour y mettre de l’économie, y mettre les métiers d’art, la mode, le design… ». Ainsi, il ne saurait être question d’économie en dehors de l’évocation du secteur marchand ? Il est apparu à d’autres qui n’ont pas manqué de le dire que l’économie politique permettant de penser l’évolution de la filière ne pouvait se réduire « au fait d’y intégrer les galeries…des galeries, qui plus est, sont en difficulté, et s’en sortent en adoptant des statuts associatifs… ».
Quelqu’un faisait alors remarquer que « l’économie ce n’est pas seulement le marchand, c’est l’ESS, réflexion qui est bien présente dans les avancées de l’UFISC… ». De façon convergente à un texte qui donne une dimension artistique et poétique aux lieux intermédiaires sous le titre de Commun(s), il me semble important de souligner en quoi le mouvement de l’ESS enrichi de la dynamique des communs ouvre de nouveaux horizons pour une économie politique ouvertes à la création et au développement des activités artistiques et culturelles comme il l’est aux activités générées par le Numérique en Open Source.

6. Engagements et représentations des artistes dans un espace public en émergence ?
Les associations et collectifs d’artistes sont des « acteurs résilients » dans les territoires.
« Voir ces associations et ces collectifs comme des opérateurs de médiation culturelle, c’est une façon élégante et dépolitisée de parler du rôle de tampon et d’amortisseur de la violence sociétale que recouvrent les ségrégations créées dans les territoires par les rapports économiques dominants ».
Il faut identifier le rôle que l’on fait jouer à ces associations pour le construire en intervention politique et en professionnalisation maîtrisée par les artistes eux-mêmes.
La question est posée de la représentation des artistes : Qui parle pour eux ?
Les artistes sont marginalisés dans les processus de discussion et de négociation avec les institutions, mais aussi dans les processus de coopération, dans l’accès aux ressources.
La FRAAP est un outil commun, une plateforme pour donner de la visibilité aux assos d’artistes.
Mais comment représenter les salariés des structures et des réseaux et les artistes qui eux sont en micro BNC, ou sous statut Maison des Artistes ?
Cela rejoint la question de la professionnalisation, mais professionnalisation de qui : des artistes, ou de toutes les professions intermédiaires qui se développent à mesure que la profession se structure ?
« Qui nous représente ? » « Par-delà ce que disent ces structures il faut aller voir si les artistes et leur dynamique de création sont bien représentés. Il ne faut pas se sentir représenté par les structures type Drac, Frac, ou même les lieux, si ce n’est pas vraiment le cas… ».
« Il faut aller les voir (les Drac, les assos de diffuseurs, les lieux intermédiaires) pour parler de nos pratiques réelles qui ne sont pas celles du spectacle vivant ou des musiques actuelles… ».
La discussion lors des Rencontres me semble vouloir faire converger plusieurs modes de représentation, activant plusieurs types d’action et d’argumentation / délibération : le mode de représentation type CIPAC, une représentation des lieux officiels, leurs organisations, leurs salariés… ; le mode de représentation type FRAAP, dans la mesure où « elle représente vraiment les petits collectifs et les artistes, en direct… ».
Ces modes de représentation se mettent en œuvre à différents niveaux : le niveau national, les schémas, les conseils nationaux, les négociations professionnelles ; de plus en plus, les niveaux des collectivités territoriales.
Mais, un danger est évoqué, celui du tropisme régional, c’est celui où peut se construire la filière dans ses rapports avec les acteurs majeurs des collectivités territoriales, les Régions : « Le danger serait d’assimiler toute concertation locale à ce niveau sans tenir compte des concertations locales, infra régionales, celles où les projets se font, se financent…. ».
Une autre question est posée celle des articulations entre les fédérations nationales et les réseaux régionaux.
Mais, une des difficultés principales de la concertation et de la négociation (du partage de la valeur) est peut être ailleurs ; dans le fait d’être un secteur qui n’a pas une opposition frontale entre employeurs et salariés. « On ne peut pas évoquer le paritarisme comme dans le spectacle vivant. Les artistes ne sont pas des salariés ; ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas des oppositions de cette nature au sein de la filière… ».
Ainsi, les limites de la concertation seraient dues au fait de ne pas être une branche et de ne pas avoir un paritarisme évident et une opposition employeurs / salariés. Mais les représentants qui pensent en représentation paritaire ont eux aussi des limites.
Des représentants comme l’UFISC et la FRAAP sont bien partenaires de ces concertations : « ils sont dedans, ils apportent sans être des émanations des exclusives de forces soit employeurs soit salariés… ».

Mais, on pourrait élargir la question de la représentation des milieux de la création artistique pour mieux comprendre leurs rôles comme acteurs politiques. Un participant aux Rencontres soulignait le rôle des associations et collectifs d’artistes comme acteurs résilients sur les territoires. Mais, au-delà de cela, c’est la question de leur rôle dans un espace public en recomposition qui me semble posée.
Je me la suis posée à propos des tiers lieux, des mobilisations et des processus d’intermédiation que j’observe dans mes autres terrains de recherche.
Ainsi, je développe l’idée selon laquelle : « L’institution d’un espace public 3c’est l’émergence d’un vocabulaire et de modes argumentatifs et décisionnels spécifiques. Le tournant communicationnel, avec Habermas notamment, a consisté à mettre l’accent sur la structure argumentative de la discussion publique. La sociologie à visée pragmatiste insiste, quant à elle, sur l’agir ensemble. Mais, un espace public c’est avant tout une collectivité, une configuration de couches ou classes sociales, dans lesquelles s’enracinent des acteurs mobilisés. Ces acteurs pourront être socialement diversifiés, mais relevant de positions sociales et de postures socio politiques suffisamment proches pour permettre une prise de conscience d’eux-mêmes et une volonté de se déterminer, de se produire (et reproduire) et de se transformer, lorsque le maintien ou l’instauration d’une posture hégémonique le rend nécessaire. Les rapports complexes entre espace public, action politique, notamment sous le thème de la liberté et des droits, et configurations sociales sont au cœur de l’analyse et des interprétations à propos des mobilisations à l’œuvre dans ces initiatives et des communautés et réseaux qui les fédèrent. Dans quelle mesure une communauté participe-t-elle à l’institution d’un espace public politique, en accédant à la visibilité sur une scène publique sur laquelle les acteurs s’appréhendent les uns les autres comme égaux, libres, autonomes et solidaires dans une intersubjectivité de niveau supérieur (Cottereau, Ladrière et al., 1992, p.13) ? Les réticences demeurent quant à la possibilité de ceux appartenant à certaines couches sociales marginalisées d’accéder à de tels processus d’action collective potentiellement émancipateurs. Tenir compte des limites de l’action collective suppose une approche plus stratégique, envisageant des sous espaces publics dominés, quitte à les considérer comme articulés dans un espace public oppositionnel au sein duquel des couches sociales, plus avantagées en capacités d’action collective, jouent un rôle hégémonique. Cette conception de l’action politique en termes d’ « espaces publics partiels » nous fait porter notre attention, plutôt que sur les contenus substantifs en valeurs des argumentations, sur les contenus collectivement et socialement construits au cours des pratiques collectives. Cela nous met en vigilance sur les principes, les procédures d’argumentation et de décision garantissant la fondation des normes et des institutions que se donnent les acteurs. Quels en sont les acteurs clés, en situation hégémonique au sein de cet espace ? » (Extrait d’un article en cours sur « L’Espace Public de l’Agir en Communs : Publicité des tiers lieux et accompagnement des projets vers l’Assemblée des Communs »).
C’est dans cet esprit que, selon moi, devrait s’analyser l’expérience du CRAC (Comité Régional Art et Culture) dans le Nord Pas de Calais Picardie.
C’est aussi au regard de cette notion d’espace public et en prenant en considération la dynamique instauré par la démarche CRAC que je m’interroge sur l’opportunité qu’il y aurait d’une dynamique similaire à impulser pour et par les chercheurs, et à faire converger ces dynamiques…Le jeu de l’action politique est ouvert….

Je ne voudrais pas terminer ces annotations et propositions personnelles sans redire tout mon intérêt pour poursuivre la réflexion et ma disponibilité pour de futurs partenariats de recherche action.

Références :
Desgoutte J. (2016), https://www.artfactories.net/Commun-S-Vers-une-poetique-des.html