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Christian Mahieu Je suis chargé de recherche au CNRS au sein du LEM –Lille Economie & Management-, centre de recherche commun au CNRS et à l’Université de Lille. Je suis membre du comité de direction de la Chaire Interuniversitaire en Economie Sociale et Solidaire (https://chairess.org), créée par des universitaires des Hauts de France en partenariat avec les principaux acteurs du secteur de l’ESS. Je suis très impliqué dans l’association ANIS (www.anis.asso.fr, Usages citoyens & solidaires des TIC Innovation sociale & numérique) qui porte l’activité de plusieurs collectifs : - Catalyst (http://catalyst-initiative.org/, laboratoire des initiatives solidaires et numériques ; - Assemblée des Communs, http://lille.lescommuns.org/, un réseau de femmes et d’hommes qui s’intéressent aux pratiques collaboratives et aux initiatives collectives qu’on appelle « les communs », - Tiers Lieux Hauts de France (http://hauts.tiers-lieux.org/, cette communauté des Tiers Lieux propose, des réunions et ateliers réguliers, un site avec des ressources et une cartographie participative des tiers-lieux des Hauts de France, un accompagnement en pair-à-pair au sein du réseau, un espace pour identifier les ressources à mutualiser entre les lieux. Mes recherches portent actuellement sur les conditions de la prise d’initiative en projets collectifs, solidaires, citoyens, de la création d’activités ainsi que sur des processus de l’ « entreprendre en communs ». Impliqué dans différents collectifs qui promeuvent de différentes façons ces projets, je participe à la mise en convergence des actions de capitalisation-mutualisation-formation. Je m’intéresse aussi aux processus de création d’activités et à la construction de la viabilité économique de ces activités dans les secteurs culturels et de la création artistique. Depuis 2014, je développe un programme de recherche action, intitulé Creacit (Créativité Citoyenne), financé au titre d’un programme, dit, chercheurs-citoyens de l’ex Région Nord Pas de Calais. Ce programme s’intéresse aux pratiques, processus d’action mis en œuvre dans les situations de prises d’initiatives collectives de la part de populations éloignées de l’action sociale, politique et économique ordinaire. Sociologue de formation, j’ai une expérience des politiques et des dispositifs de la création d’activité et d’entreprise. Cette expérience a été acquise au titre de mes activités de chercheur, mais aussi du fait des responsabilités opérationnelles exercées, tant au sein du CNRS et des services du Ministère de la Recherche que dans le cadre d’un détachement au sein de l’ANVAR (devenue ensuite OSEO, puis BPU) et des dispositifs d’aide au développement économique local. J’ai travaillé avec de nombreux ministères et organismes nationaux et internationaux sur le développement économique local, le transfert de technologies et les mutations sociales et économiques. J’ai aussi une bonne expérience des processus de transformation organisationnelle et managériale ainsi que des processus d’innovation sociale et de conduite du changement. Cette expérience a été acquise en tant que chercheur auprès de nombreuses entreprises, grandes et petites, régionales et nationales. A ce titre, je me suis particulièrement intéressé aux mutations des rôles et positions des cadres, ainsi qu’à leurs parcours professionnels. Docteur en Sociologie (EHESS, Paris, 1982), je suis également titulaire d’un Master en « Ethique et Philosophie Politique » (Université de Lille3, 2012).

Accompagnement et création d’activités, les appuis publics à l’entreprendre et à la mise en communs : Enjeux et tensions

Introduction

De nouvelles pratiques de création d’activités et d’ « entreprendre » émergent. Elles mettent en avant des formes d’accompagnement des individus et des projets qui se veulent collectives ou destinées à des collectifs. Parfois, elles correspondent à un déni de l’accompagnement individualisé ou d’un accompagnement qui ne concernerait qu’une seule personne, même porteuse principale d’un projet. Elles font aussi parfois référence à des rapports, dits, de pairs à pairs  dans lesquels les « collectifs » seraient les accompagnateurs d’autres. Les notions mises en avant seront celles du partage de l’expérience et de la mutualisation des ressources. Mais ces pratiques émergentes ont à se caler avec des logiques d’appuis publics à la création d’activités qui perdurent. Certes, les dispositifs en appui aux formes de l’entreprendre et les logiques d’accompagnement qui les mettent en œuvre connaissent des transformations sous la pression de ces nouvelles pratiques. Mais, par-delà les intentions d’appuyer d’autres parcours de création, par exemple ceux qui prônent des démarches alternatives au titre d’une économie solidaire ou basé sur des communs, les dispositifs institués et leurs formes d’accompagnement persistent. Les projets porteurs de finalités alternatives (solidarité, ressources en communs…) doivent alors prendre les chemins sinueux d’un parcours qui les fera ruser avec les objectifs et les contraintes de ces dispositifs d’appui, en utiliser certaines modalités, rendant possible des financements par exemple, tout en tentant de les réadapter à leurs finalités. Souvent, par-delà les intentions affichés, la force normative des dispositifs les fera prendre un autre chemin que celui envisagé au moment de la prise d’initiative. Mais dans le même temps, l’ensemble des formes d’appui à l’entreprendre qui s’est instituée depuis les années 1980 au titre de l’ « entrepreneuriat » n’est pas sans connaître de notables transformations face aux conditions nouvelles de la création d’activités dans une crise du rapport au travail, du financement par capitalisation, et dans un contexte où la question de la responsabilité sociale des entreprises est davantage posée, à défaut d’être majoritairement entendue.

Comment comprendre les tensions qui se font jour ? Comment cela modifie-t-il les logiques des appuis à l’entreprendre et les dispositifs d’accompagnement qui les mettent en œuvre ? Quels sont les effets de ces transformations sur ces dispositifs et sur ceux qui en sont les promoteurs et les opérateurs ? En quoi les pratiques émergentes de création d’activité modifient-elles les dispositifs existants ou suscitent-elles des dispositifs alternatifs ?

 

Les paradoxes de l’ « accompagnement »

La notion d’ « accompagnement » est désormais mise en avant pour tous les dispositifs en appuis des démarches de création d’activités. De fait elle joue un rôle clef dans la prise d’initiatives solidaires et les projets collectifs. On pourrait n’y voir que la transmission de compétences et de méthodologies pour des populations déficitaires de capacités d’action collective et de projection dans de nouvelles activités. Ce serait ne pas comprendre le rôle que jouent ces méthodes et compétences en appui à l’entreprendre que de ne voir que cette dimension méthodologique, technique.

L’accompagnement est une mise en forme du projet d’entreprendre. C’est le choix d’un agencement socio organisationnel et d’une modélisation économique. C’est aussi un mode de positionnement sociologique dans un univers professionnel et de reconnaissance dans l’espace public. Par-delà les argumentaires par lesquels les dispositifs d’accompagnement sont institués et financés, toujours au nom d’une neutralité axiologique, ils jouent un rôle majeur dans la construction des individus et des collectifs en tant qu’acteurs économiques.

La notion d’ « accompagnement » est centrale pour tous ceux qui s’intéressent à l’action publique. Elle a supplanté celle d’assistance et d’animation. Son recours s’étend des contextes qui l’ont vue émerger à propos des situations de formation vers de nouveaux contextes et de nouvelles catégories sociales cibles ; les populations en difficulté, ou, tout au moins, en profonde transition sociale ou socioprofessionnelle. Cette notion croise celles d’initiative et de prise d’initiative. On peut même considérer que toute initiative solidaire n’est perceptible, et ne peut impacter l’espace public, que dans la mesure où il y a accompagnement ; que cet accompagnement concerne le ou les porteurs de cette initiative ou le projet qui lui correspond. S’interroger sur les formes prises par cet accompagnement en revient à s’interroger sur les processus de prises d’initiative eux-mêmes. Comment interpréter l’importance donnée à ces notions, quels enjeux cela recouvre-t-il ?

Alors que de nombreuses initiatives, qualifiées de solidaires et de citoyennes, se font jour, leur dynamique et leurs contenus peuvent varier. Mais ce terme d’initiative souligne le fait que des personnes entrent en interactions, se rencontrent, se lient pour porter collectivement un projet, une action projetée, s’efforcent de se faire reconnaître dans cet acte collectif, se donnent un minimum d’organisation collective, formelle ou informelle, cherchent à financer cette action, etc. Les acteurs publics et les medias en soulignent l’impact dans l’espace public. Ces initiatives, quel qu’en soit l’objet, sont présentées comme émergentes et comme des réponses fragiles à la perte de lien social, à l’individualisation et à la destruction des grands systèmes de socialisation. Elles sont aussi décrites comme toujours susceptibles d’être remises en cause. Parfois le lien est fait avec d’autres contextes d’émergence de telles initiatives, plus anciens, par exemple à l’origine du mouvement associatif, ou ailleurs dans le monde.

Que recouvre le phénomène « accompagnement » ? Quelles en sont les pratiques concrètes ? Quels dispositifs permettent-ils de les rendre possible, de les activer, de les financer ? Quels sont les profils, les positions, les postures, les parcours de ceux dont c’est l’activité principale ou qui en font métier ?

Il apparaît bien que l’on a affaire à un phénomène important, ne serait-ce que du point de vue des financements qu’il mobilise. Il occupe une place déterminante pour assurer le déploiement d’une forme d’action publique et pour rendre possible des dynamiques d’actions collectives. Il a de fortes répercussions sur les types d’engagement des citoyens, sur leurs comportements et leurs pratiques dans l’espace public. Il peut être appréhendé sous ses trois aspects : les pratiques générées, les dispositifs qui rendent possibles ces pratiques, les acteurs qui en sont les créateurs et les opérateurs. Une sociologie du, ou des, monde(s) de l’accompagnement est alors indispensable à la compréhension des dynamiques socio politiques qui se jouent sur cet espace. Il faut alors s’interroger sur les paradoxes et les enjeux auxquels ces pratiques d’accompagnement correspondent. Ainsi, le moindre de ces paradoxes et enjeux n’est-il pas de recourir à de l’accompagnement pour participer à la construction d’une autonomie par l’action collective et de l’émancipation par rapport à des droits qui ont de la difficulté à se voir reconnus et à se mettre en œuvre ? Un autre de ces paradoxes n’est-il pas celui qui voit dans des dispositifs financés par les institutions le moyen d’une autre logique d’institution ? Au moment où les questions du travail, de l’emploi, mais aussi celles de la création d’activités et d’entreprises, occupent le devant de la scène publique mais où les actions collectives peinent à se structurer et à se fédérer, comme cela a pu se faire dans le passé, il devient urgent de mieux comprendre les dynamiques socio politiques dans lesquelles les pratiques d’accompagnement interviennent.

 

Extension des mondes de l’accompagnement : les bases d’un consensus

Si les pratiques prolifèrent c’est parce que les dispositifs qui les promeuvent et les financent sont eux-mêmes nombreux. Ces dispositifs sont portés par des agents en charge de leur conception, de leur financement et de leur supervision. Ils sont mis en œuvre par une diversité d’acteurs sociaux dont c’est le métier et/ou la raison d’être, souvent ce qui constitue aussi, soit l’emploi, soit l’essentiel de leur revenu.

Elles sont prépondérantes dans les politiques de soutien à la création d’entreprise qui sont en fait souvent prioritairement des politiques de lutte contre le chômage par la création individuelle de son propre emploi.

Nous les retrouvons à l’œuvre dans les politiques de l’action sociale avec les pratiques de l’action sociale, assistance sociale, celles des CAF (caisses d’allocations familiales) et des Départements. Nous les retrouvons aussi mobilisées dans les nouvelles politiques d’emploi.

Ainsi, l’accompagnement est partout. La notion est désormais indissociable de toute politique publique. Elle résiste même aux  dénonciations dont font l’objet certaines politiques en direction des plus défavorisés au nom du refus de l’assistance. Elle fait consensus. Dire cela, c’est déjà signifier que, des politiques publiques sont nécessaires, qu’elles le sont du fait de la crise de certains processus de socialisation qui assuraient une qualité d’interactions et de liens sociaux que les politiques publiques outillées de dispositifs d’accompagnement s’efforcent de recomposer. Parler de consensus, c’est alors dire qu’un constat a mimima est partagé par la grande majorité, que les pratiques qui la mettent en œuvre se généralisent et ne sont plus alors objet de discussions. L’accompagnement, ses différentes formulations, les pratiques dont elles sont l’objet, les acteurs qui les mettent en œuvre, constituent  un champ idéologique et politique inscrit dans l’espace public.

Les métaphores du « cheminement », du « partage du pain, en chemin… », tiennent lieu de problématique, voire de théorie. Elle s’enracine dans une mise en perspective de la relation pédagogique. Proche alors de la relation établie dans les actions de formation, nourrie des développements sur les dispositifs de formation action, elle se dégage de l’inculcation pour aller vers du développement autonome. Il s’agirait alors d’une nouvelle pédagogie de la norme et de l’institution. L’accompagnement serait alors le produit des transformations en parallèle des politiques éducatives et des institutions de formation. Il serait aussi le produit des politiques publiques visant la jeunesse, de l’éducation à l’animation.

Une autre de ces évidences, de nature à différencier tout accompagnement de pratiques de développement personnel ou de « coaching », serait son caractère collectif. Le processus d’accompagnement ciblerait et agirait en relation avec un groupe, un collectif et non plus avec des individus juxtaposés, au titre d’un « public » cible, comme dans nombre d’actions générées dans le cadre de politiques publiques. Ce qui est alors mis au compte de l’accompagnement se ressource de pratiques et de développements théoriques déjà largement développés au titre de la pratique de la dynamique des groupes et de toute une psychosociologie de la relation. Le monde de l’accompagnement permet alors un approfondissement de ces techniques, de ces développements idéologico pratiques exprimés en termes de facilitation, d’intelligence collective, etc.

Les dispositifs d’accompagnement sont variés, ou tendent à se diversifier. A ceux de l’entrepreneuriat, promus à partir des années 1980 et qui ont depuis outillés le « monde » de la création d’entreprise, se sont ajoutés ceux de l’entrepreneuriat dit social, puis ceux qui visent à soutenir la création d’activités, souvent impulsés par des processus associatifs, mise en tension par la nécessité désormais requise de déboucher urgemment sur une valorisation marchande des activités et des emplois créés.

Plus récemment, des dispositifs d’accompagnement à la création d’activités s’expérimentent qui s’émancipent de ces objectifs de valorisation marchande exclusive et à court terme. Ils s’inscrivent dans des politiques destinées à promouvoir un « entreprendre autrement », visant prioritairement des populations éloignées des conditions socio-économiques de l’entrepreneuriat mises en avant précédemment. Ils visent une viabilité économique des activités créées, dans un renouvellement de l’argumentation, en matière de financement, de mobilisation de ressources et d’ouverture des logiques de valorisation économique. Ces dispositifs sont souvent associés à des politiques publiques axées sur le développement des quartiers et des territoires, dits, en transition, par exemple. On les retrouve dans les actions sur les quartiers prioritaires « politique de la ville »,  sur le thème de la « ville renouvelée », avec des financements qui  associent les collectivités territoriales à la Caisse des Dépôts et Consignations.

Ces dispositifs s’ajoutent ainsi à ceux de l’entrepreneuriat classique qui continuent de mobiliser la majorité du financement en soutien. Ces derniers continuent de représenter la face instituée et légitimée du soutien public à une création d’activités indissociable du modèle économique de l’entreprise capitalisée par des formes capitalistes ordinaires, mais dont les structures, pour évidentes et « naturelles » qu’elles soient présentées, n’en constituent pas moins un moment daté de l’histoire sociale et économique.

Mais, par bien des aspects, les modèles d’organisation et de structuration des « entreprises » sous-jacents à la création d’entreprise apparaissent pour le moins déstabilisés et en forte évolution. L’urgence de nouveaux rapports au travail s’exprime. La mise en avant de rapports qui, pour beaucoup, quelle que soit leur argumentation, renvoient à la coopération, en est la raison majeure. De plus, la faible création d’emplois ordinaires par défaillance du « marché de l’emploi » nécessite de construire des solutions hors marché. On constate la même déstabilisation des positions socio professionnelles notamment de ceux qui, au travers de ces dispositifs, tentent de se professionnaliser sur la mise à disposition sociale de ces dispositifs d’accompagnement.

Ainsi, en même temps que se diversifie la gamme des dispositifs d’appui aux parcours de création d’activités et les positions sociales de ceux qui en assurent la mise en œuvre en lien avec des populations elles-mêmes diversifiées, le discours et leurs référentiels concernant l’accompagnement font l’objet de notables approfondissements.

 

Les milieux et contextes de l’accompagnement, les mondes de la création d’activité, des champs différents : normalisation, fixation et transgression

Peut-on parler d’accompagnement sans faire référence au contexte dans lequel ses pratiques spécifiques interviennent ?

On constate une diversité de contextes constituant autant de « milieux » entrepreneuriaux, différents. Peut-on séparer les processus de création d’activités de ces contextes qui les voient éclore ? Certes, on peut voir ces processus comme une succession de relations inter individuelles d’aide et de soutien. Mais, ne risque-t-on pas alors de ne pas comprendre la dynamique qui initie la prise d’initiative et la construction progressive d’activités ? Cette dynamique s’opère par tout un ensemble de mise en interactions entre des individus participant à des fonctionnements collectifs de différents niveaux d’intégration et d’engagement.

Parler de « milieux » c’est une autre façon de parler d’  « écosystème ». La notion d’écosystème souvent employée, y compris par les acteurs et décideurs des politiques publiques, prend en considération l’existence de relations entre une diversité d’acteurs. Mais elle est peu souvent utilisée, par ces mêmes acteurs, pour qualifier la nature de ces mêmes relations. Ces relations relèvent-elles de la coopération, de la domination de certains sur les autres, voire de relations de prédation ? On peut même faire l’hypothèse qu’elle est mobilisée pour créer les conditions d’une cohabitation des acteurs en vue de les engager dans un projet collectif partagé, sur une base territoriale par exemple, tout en n’explicitant pas la nature de rapports qui peuvent être de domination ou de subordination, ou en les réduisant et normalisant en relations contractuels et transactions marchandes. Parler de « milieux », ou on pourrait parler de « champ » pour reprendre le concept de Pierre Bourdieu, permet de faire l’hypothèse que ces relations sont explicitées et potentiellement reconstruites, ou pas, sur d’autres bases, privilégiant des rapports de coopération, de co construction ou de co création, par exemple.

Faire référence à des contextes, c’est avancer l’hypothèse que ces milieux créent leur environnement socio technique et institutionnel par la fabrique de leurs systèmes de relations et de positions socioéconomiques. Ce contexte est alors fait de liens, relations, de lieux d’interactions et coopérations, de dispositifs d’aide et d’accès à des ressources (matérielles, immatérielles, financières).

Chaque contexte est créé, et se donne à voir, au sein de l’espace public. A ce titre, il relève autant de logiques privées, relevant des systèmes d’action des acteurs sociaux, que publiques, en lien avec les  modes d’action publique et les dispositifs institutionnels spécifiques.

Les dispositifs dans lesquels opèrent des pratiques d’accompagnement sont censés ne pas intervenir sur le contenu des projets de création et n’apporter que des méthodes et des compétences neutres de tout enjeu social. Mais, de fait, ils sont outillés et argumentés pour faire coïncider des dynamiques d’action avec des modes d’organisation sociale et de valorisation économique spécifique, peu souvent explicités en tant que tels. Ainsi, ceux présentés comme relevant de l’entrepreneuriat véhiculent une logique d’action qui démarre par la mise en situation d’un « créateur » porteur d’une idée de produit/service susceptible de trouver une valorisation exclusivement marchande – Ce à quoi on identifie souvent le « modèle économique » – et dans le cadre d’une structuration juridique immédiate. La dynamique de création des activités s’inscrit dans une représentation de l’entreprise et de l’entrepreneur.

Ces dispositifs d’appuis à l’entrepreneuriat sont organisés à partir d’une représentation centrale de ce que doit être l’arrangement socio organisationnel « entreprise » et d’un mode de valorisation économique exclusive qui relèvent d’une normalisation socio –économique. Il s’agit bien d’un effet de normalisation qui est une simplification au nom d’une efficacité socio-économique à court terme.

Mais cet effet peut se révéler contradictoire avec certaines conditions spécifiques visées par les projets initiaux. C’est le cas lorsque ceux-ci sont développés sur base d’initiatives solidaires dont l’arrangement socio organisationnel généré par la démarche collective et la viabilisation économique supposent des démarches de construction d’acteurs économiques plus complexes et plus longues.

Une analyse tout à fait comparable s’impose s’agissant des politiques et des dispositifs d’aide à l’insertion professionnelle. Il faudrait envisager alors les conditions de mise en œuvre des modalités de l’ « insertion par l’activité économique » (IAE). C’est le cas avec les modalités déjà anciennes des entreprises d’insertion, bien reconnues au titre de l’économie sociale et solidaire (ESS), avec une création d’entreprise spécifique susceptible de trouver une rentabilité tout en intégrant des contrats d’emplois aidés. Mais, on pourrait regarder sous le même angle les créations d’entreprises, dites, inversées, les entreprises à but d’emploi (EBE), créées récemment dans le cadre du projet expérimental, dit « Territoire Zéro Chômeur » (TZC). Dans ce type de projets, portés en partenariat entre les institutions d’indemnisation du chômage, les collectivités territoriales et le secteur associatif, des emplois « normaux », en CDI, sont créés d’abord pour des chômeurs de longue durée qui doivent ensuite être accompagnés pour trouver des activités marchandes rentables pour faire perdurer l’entreprise. Dans les deux cas, le caractère très nouveau et innovant des dispositifs n’est vraisemblablement pas sans impact sur les personnes concernées qui retrouvent ainsi des capacités d’existence et d’action économiques. Néanmoins, la création d’entreprise et la formalisation des emplois créés demeurent dans les mêmes normes entrepreneuriales.

L’accompagnement des projets associatifs qui visent à la création d’activités pose les mêmes questions et sont confrontés aux mêmes enjeux. Les pratiques d’accompagnement interviennent dans une tension entre des processus de création correspondant à des objectifs d’utilité sociale, de modes coopératif de travail, parfois à des expérimentations en modes contributifs de rémunération des personnes impliquées, en lien avec la mise en question du bénévolat dans les associations, et les normes d’action induites par les dispositifs d’appui entrepreneuriaux financés par les institutions publiques.

Les processus de création et les appuis, dispositifs et modes d’accompagnement, qu’ils requièrent ne sont pas seulement plus complexes, parce que concernant plus d’acteurs dans de nouvelles interactions, et plus longs. Ils supposent aussi que soient transgressées et modifiées des logiques argumentatives. Ces logiques concernent les acteurs visés par les dispositifs. Le créateur n’est plus le sujet individualisé du parcours de création. Il est un acteur réinséré dans un contexte, une communauté, un collectif. Ces processus alternatifs impactent les arrangements organisationnels ; par exemple associant les usagers et les producteurs dans le développement des activités. Ils concernent enfin la valorisation économique ; par le recours à des modèles de réciprocité pour l’exploitation mutualisée de ressources comme base d’une valorisation associant des transactions marchandes à d’autres mode de financement et de revenus.

On voit que, face à cette complexité, le mode « start up » de création d’activité représente l’efficacité entrepreneuriale maximum, celle qui correspond le mieux aux logiques argumentatives basées sur une valorisation consistant à « écrémer » la valeur marchande immédiatement disponible sans se préoccuper d’autres constructions (arrangements sociaux sur base d’utilité sociale reconnue, viabilisation économique par la réciprocité sur base de ressources partagées). Le paradoxe est que ce mode, ou tout au moins cette appellation, à défaut de son mode d’action, est repris dans certaines initiatives de création d’activités développés par des communautés d’acteurs sur des bassins d’usages et de ressources spécifiques. On en a l’exemple avec un programme appelé « start up de territoire », dans les Hauts de France.

On pourrait analyser finement les parcours de création développés sous les modes de l’économie sociale et solidaire (ESS) avec les labels de l’entrepreneuriat dit social ou de l’entreprendre autrement, dans ce qu’ils relèvent de normalisation simplification des modèles de création et ce qu’ils introduisent d’ouvertures transgressifs dans les arrangements sociaux et les modes de valorisation.

Il y a nécessité de transgresser les modèles de création d’activités parce que les modèles de l’entrepreneuriat sont plus que prégnants, ils sont « fixants » pour reprendre les analyse d’Armand Hatchuel et de Benoit Weil à propos des régimes d’innovation.

L’entrepreneuriat peut alors être perçu comme un commun de la connaissance opératoire de création d’entreprise, fixant, et donc rendant difficiles d’autres modes de création en émergence. Le recours à des notions de « modèle économique» pourrait aller dans ce sens, comme celles de gouvernance et d’innovation sociale, si les enjeux n’en sont pas explicités.

L’utopie de l’entreprendre autrement, en communs par exemple, représenterait alors une issue possible. L’idée utopique socialise l’étrange et ouvre à la construction d’un commun de la connaissance, alternatif. Le brainstorming et autres exercices d’intelligence collective peuvent correspondre à des opérations de fixation, ou de restauration de la fixation, tout aussi bien qu’à des opérations disruptives de création d’alternatives. Mais, il n’y a pas de commun renouvelé sans altérité, sans une organisation de la dé fixation.

Qu’est ce qui s’expérimente dans les initiatives solidaires comme formes alternatives de viabilité économique, que les communs fixés au titre de la rationalité économique ne conduisent pas à leur normalisation ?

L’initiative présente un double aspect. D’un côté, c’est la banalité, l’évidence de la pratique réelle ; ce n’est pas autre chose que ce qui se pratique déjà, mais qui est inconnue, au sens où elle est connue de ceux qui la pratiquent, mais pas reconnue, qui ne participe pas au commun ordinaire légitime. D’un autre côté, c’est une création, le fruit d’une exploration qui nécessité une création, une dé fixation, une rupture, une prise de position, un processus émancipatoire vis-à-vis du commun.

S’il y a initiative, c’est qu’il y a un « pas de côté » du point de vue des pratiques dites économiques, une surprise qui fait dissensus. L’initiative suppose l’exercice du droit à l‘expérimentation.

Il n’y a pas initiative s’il n’y a pas d’écosystème créatif. Le recours à la notion d’innovation, et donc d’écosystème innovant, peut avoir un effet « fixant ». Il faut donc explorer les régimes fixants et les régimes d’altérité. Etudier les fixations, c’est aussi fabriquer un nouveau langage pour dire les choses explorées, inattendues, élément pour un nouveau corpus symbolique.

On pourrait faire l’hypothèse que l’économie et l’institution de la réciprocité pourraient être au centre de ce nouveau corpus symbolique.

 

Les tiers lieux, creusets d’un nouvel entreprendre ?

Les tiers lieux sont des espaces importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs auxquels elles participent. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques de création et d’incubation d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas pour autant de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés.

Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail collaboratif sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, mené personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie contributive ou collaborative, commune, mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette.

Lorsque ces caractéristiques sont actives, les tiers lieux concernés forment autant de points d’appuis à un nouvel « entreprendre » qui impacte autant les acteurs  porteurs de ces projets que les usagers ciblés. On comprend alors que ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

 

Pratiques transgressives : l’accompagnement pair-à-pair

Le collectif, incubateur transformationnel émancipateur

Ces pratiques qui se font jour, notamment dans les tiers lieux, ne se présentent cependant pas, ou peu, comme autant de dispositifs d’accompagnement ; ou tout au moins elles ne font pas référence aux dispositifs de l’entrepreneuriat. Elles se mettent en œuvre souvent dans des contextes et lieux spécifiques de socialisation alternative, des tiers lieux, mais aussi des lieux publics, lieux culturels ou de sociabilité (des cafés citoyens, notamment). Elles relèvent des « résidants » plus ou moins permanents de ces lieux, ou de ceux qui en font des bases appuis de d’expression et de développement de projets.

Le mode d’entrée et d’interprétation de ces pratiques est moins la spécificité des projets que la dynamique et les interactions produites au sein de « collectifs » qui jouent un rôle d’  « incubateur » de processus de création d’activités.

 

 

L’accent mis sur les ressources dans une économie du développement durable

On peut faire l’hypothèse que ce qui pousse les acteurs à se réunir pour créer de nouvelles activités n’est pas, d’abord, ou surtout, un désir et une volonté d’expérimenter un nouveau mode de création. Il pourrait s’agir aussi, et peut être surtout de faire face à des difficultés de réalisation de besoins (espace de travail, alimentation alternative, accès à des données et des connaissances,…). Aussi, n’est-ce pas d’abord pour une raison idéologique que la question de l’accès à des ressources se trouverait posée. Et elle se trouverait alors posée, associée à celle du partage de ces ressources. La création d’activités suppose l’accès à des ressources et un accès individualisé n’est pas aisément envisageable ; l’acteur individuel ne pouvant y avoir aisément accès par le biais de relations sociales, par don, par héritage, par exemple. Malgré certaines possibilités offertes par les dispositifs d’aide à la création, il ne peut pas non plus y avoir accès par une transaction financière ou un prêt, à défaut de cautionnements sociaux. De fait, l’accès aux ressources nécessaires à la création, développement, pérennité des activités à créer, se trouverait posée dans un système de relations qui met les acteurs en contacts directs, hors des relations instituées et reconnues ; les relations dites de « pair à pair » devenant ainsi une sorte de nécessité et pas, d’abord ou seulement, une volonté de se tenir en dehors des fonctionnements institués par l’économie politique des rapports sociaux.

 

Partager des ressources pour construire des activités, un cheminement en communs

La création d’activités ne peut se passer des capitaux, financiers, mais aussi sociaux, culturels et symboliques, formés par ces ressources. Un accès réaliste pourrait ne passer que par la facilitation que représentent le partage et la mutualisation des ressources. Et, non seulement le partage et la mutualisation de ces ressources, mais aussi des  processus permettant de les constituer, de les gérer, de les maintenir et d’en assurer la pérennité.

A partir du moment où les processus de création d’activités sont initiés et rendus possibles par du partage ou de la mise en commun de ressources, on comprend que la question de l’utilité des activités créées, en biens et services, soient envisagée collectivement. Cette question, elle aussi, ne relèverait pas alors d’un seul point de vue idéologique et de représentations de la valeur éthique ou morale de ces biens et services visés, mais aussi des processus de construction des activités qui permettent d’y avoir accès.

L’enjeu social, et l’effet « dé fixant » de ces processus de création d’activités, pour et par des usages mis en commun, poserait alors d’une autre façon la question de l’utilité sociale. Celle-ci est surtout posée de façon substantive, en lien avec les caractéristiques des biens et services eux-mêmes. C’est par exemple le cas lorsqu’il s’agit de caractériser des biens alimentaires, avec la notion de « bio » par exemple. Ce qui est mis en avant ce sont les qualités du bien et pas la relation établie entre producteurs et consommateurs, et son éventuelle transformation. La question de l’utilité sociale peut alors être posée, associée à des processus entrepreneuriaux de création d’activité, en dehors de toute approche de ressources mutualisées, dont on sait qu’elle est centrale dans les approches qui mettent en avant la notion de biens communs ou de communs. C’est le cas dans les processus de création relevant de l’entrepreneuriat social.

Dans une autre approche, en communs, la question de l’utilité sociale se pose au cœur des processus mutualisés d’accès et de mise à disposition de ressources. Elle se complexifie pour aborder des processus socialisés où il s’agit de construire des usages, de les expérimenter, de les tester, et pas seulement d’adapter des services rémunérateurs à des usages existants ; ce qui oblige à une construction dans la durée et dans l’ouverture des interactions et des intermédiations. Parler de processus socialisés ne veut pas dire que ce sont des processus collectifs au sens où ils rassembleraient obligatoirement des groupes nombreux. Ces processus peuvent ne concerner que très peu d’acteurs, voire même des individualités. Mais ils inscrivent la construction des utilités envisagées dans un contexte de relations et d’interactions qu’il leur faut qualifier socialement. Certes, cela peut paraître complexe et prendre du temps. Mais, cela en revient à mettre en évidence que la prise en compte de la complexité, et de la réduction/résolution de cette complexité, n’existent que par rapport à des choix et des priorités qui s’opèrent par les processus d’institution qui sont là où on les met pour les réduire. On pourra faire le choix d’une complexité des montages financiers dans un système qui donne prime à la capitalisation financière et à la valorisation exclusive marchande et à court terme, et privilégier la simplification que représente l’optimisation/standardisation des relations marchandes normées. Mais, on pourrait faire le choix d’une temporalité acceptée, même si elle pourra alors être facilitée, voire « optimisée », correspondant à la qualité des processus relationnels construits dans cette perspective de mutualisation de ressources pour la création d’utilités sociales. On comprend alors que les processus de construction s’inscrivent dans des temporalités et des intermédiations que sont celles d’un accompagnement misant sur le « pair à pair ». C’est ce qui s’expérimente dans certains lieux qui rendent possible ces formes d’accompagnement qui ne sont pas toujours identifiées comme telles et reconnues, et donc faiblement financées par les pouvoirs publics.

 

Les écarts à la norme, fixante, du projet…

Mais cette reconnaissance par les pouvoirs publics est obscurcie par les modes d’intervention de l’action publique et le vocabulaire utilisés.

C’est au regard des exigences de ces processus complexes de création en communs et en pairs à pairs qu’il faut envisager le rôle normalisateur et fixant que joue la notion même de projet, notion incontournable de toute prise en compte des initiatives de création d’activité. La critique souvent faite aux appuis institutionnels donnés à ces initiatives est qu’ils tendent à individualiser ces processus et ne les prendre en compte qu’au travers de leurs porteurs principaux. Mais, la critique est rarement exprimée concernant l’effet normalisateur de la catégorie opérationnelle de projet, tant elle semble incontournable par son apparente neutralité. De plus, l’effet principalement normalisateur pourrait ne pas être là où on le pense immédiatement, dans l’apparent isolement d’un preneur d’initiative. Les individualités à l’œuvre dans ces initiatives sont indissociables des collectifs dont elles sont les membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Mais ces processus complexes ne seront susceptibles d’être « appuyés », « accompagnés », qu’à partir du moment où ils s’expriment au travers d’un « projet » de création. La nécessité affichée par ces dispositifs d’appuis institués de circonscrire rapidement le « projet », de la même façon qu’il faudra pour cela définir le « modèle économique », aura un effet normalisateur et réducteur de complexité. Certes, les acteurs pourront générer une stratégie de « traduction » et quasi dissimulation de la dynamique souhaitée pour se mettre en conformité avec les exigences formelles des dispositifs d’aide.  Les risques sont grands que la dynamique collective de création en pâtisse. La prise de risque de l’entreprendre en communs n’est pas toujours là où on la situe traditionnellement, dans les processus entrepreneuriaux.

 

Le recours aux outils méthodes de travail collaboratif et d’intelligence collective

Le recours à des outils, dits, collaboratifs est-il susceptible, en lui-même, de caractériser une logique d’accompagnement alternative, en pair-à-pair ? Présentées comme méthodes innovantes ce ne sont souvent que des reformulations d’outils de dynamique de groupe. On peut faire ici l’hypothèse que le caractère le plus innovant de ces démarches, serait surement, plus que la sophistication des outils du travail de création collective, le temps pris et le soin apporté à des moments d’interactions et de conception d’usages, associés à des moments et dispositifs permettant un travail d’identification et de construction de ressources en communs. La « fabrique des usages » et la « mise en communs » étant à l’œuvre, envisagées comme telles, les outils collaboratifs et les méthodes de type sociocratie et stigmergie prennent alors tout leur sens.

 

Le tournant contributif

Un autre aspect essentiel à prendre en considération, dans ces processus originaux de création, est la position/posture sociale des acteurs qui y sont investis.

Les dispositifs d’appuis à l’entrepreneuriat, bien que faisant référence à un développement induit par la création d’entreprises, ont été conçus et financés dans la perspective d’une création d’activités devant assurer au moins l’emploi du créateur. La justification de ces dispositifs était, et demeure, d’obtenir de la création d’emplois. On retrouve cette même préoccupation dans les dispositifs destinés aux étudiants. Et cet objectif de création d’autoentreprises n’est pas sans écho auprès de jeunes populations dont les possibilités d’insertion professionnelle peuvent apparaître réduites. De plus, ces dispositifs mettent en avant des processus d’autonomisation par rapport aux modes du travail et de l’insertion professionnelle dont on sait la résonance auprès des catégories de jeunes entrant dans la vie active.

Et, dans un contexte qui peut apparaître comme un manque d’emplois auquel s’ajoutent des dysfonctionnements dans le marché du travail, la question de l’emploi imprègne les contextes d’expérimentation de nouveaux processus de création d’activités. D’ailleurs, les dispositifs publics continuent de vouloir évaluer leur impact socio-économique par la mesure de la création nette d’emplois ; les aides sont accordées sur base de perspectives en ETP (équivalents temps plein).

Dans le même temps, les démarches « ouvertes » de création d’activités associant fabrique d’usages et mise en communs de ressources partagées comme base des processus de création d’activités pour lesquels les acteurs s’efforcent de trouver des formes renouvelées de viabilité économique, les mobilisent dans une diversité de situations et de positions.

On y trouve, associés et coopérants dans ces processus, des salariés directement employés, soit par la structure définitive ou transitoire qui porte les activités en cours de création –C’est le cas lorsqu’il y a un financement FIDESS apporté par France Active, par exemple-, soit par une structure assurant le portage et l’accompagnement du projet de création. Mais on y trouve également associés des acteurs dans une diversité de positions et d’appellations : des bénévoles, des volontaires (notamment du fait du succès de certains dispositifs d’ « emplois », comme les services civiques), mais aussi d’autres qui trouvent à se financer sur les moyens accordés aux projets de création tout en étant dans une diversité de situations de prestations, d’accompagnement, etc. ou du fait qu’ils bénéficient d’indemnités au titre de la solidarité : les personnes indemnisées au titre de Pôle Emploi, sous régime général ou statut d’intermittence.

C’est sur ces bases que s’ouvre une problématique de la contribution permettant de comprendre les logiques de rémunération rétribution de travaux menés dans des processus de création d’activités selon ces nouvelles modalités de valorisation économique.

Dans les processus émergents de fabrique des usages, sur base de ressources circonscrites et gouvernées pour cela, les positions sociales et les statuts d’emploi se mélangent. Les acteurs économiques étant potentiellement placés à égalité dans les processus collaboratifs, les frontières s’estompent, ou, tout au moins, les distinctions anciennes sont mises en question. Des acteurs souvent en transitions professionnelles, sont tout autant à la recherche d’une autonomie de rémunération qu’à la recherche d’un statut d’emploi. Ils sont intéressés par une rémunération sur base de leurs contributions à des projets de création qui leur garantisse une solidarité collective ; ce que permettent les contrats d’emploi en CAE (coopérative d’activités et d’emploi), ou, pour certaines activités, le statut d’intermittent lorsqu’il est utilisé sur base d’une régulation annuelle. Mais ces positionnements ne concernent pas les acteurs les plus engagés dans des dispositifs expérimentaux de rémunération sur base de contribution. Les questions posées par la « valorisation des activités des bénévoles » dans les projets associatifs relèvent de cette même logique de déstabilisation des formes sociales de reconnaissance et de rétribution des activités.

De ce point de vue, il serait pertinent de montrer en quoi, dans ces processus expérimentaux de création d’activités, les « salariés » opèrent dans des rapports à l’emploi statutaire qui se complexifient. Il faudrait regarder comment y sont mobilisés les emplois sous contrats aidés, les volontaires, en services civiques. Il faudrait regarder comment s’opère le rapport aux indemnités chômage et aux différentes aides sociales, plus ou moins combinées avec des rémunérations hors statuts d’emploi. Un exemple des effets paradoxaux de ces combinaisons de ressources que nous montre une enquête de terrain est que des personnes sollicitées pour « bénéficier » d’un CDI par l’Entreprise à but d’emploi opérant dans le cadre de l’expérimentation « territoire zéro chômeur », en tant que chômeur de longue durée, disent ne pas vouloir prendre cet emploi statutaire parce que n’ayant pas la disponibilité suffisante, étant trop occupées à travailler par ailleurs…

De la même façon, les acteurs que l’on pourrait identifier comme des « indépendants », ne se pensent pas comme des consultants, ni même des prestataires, dont ils ne reprennent pas le vocabulaire pour qualifier leurs contributions. Ils mettent en avant le fait de contribuer à un ensemble d’initiatives, dans des modes d’engagement variables, et donc de réaliser une diversité d’activités selon des modes de coopération eux-mêmes très différenciés. Ils n’en ont pas moins à cœur d’opérer une recomposition singulière de ces contributions dans le cadre d’un projet très personnel.

Il faudrait aussi analyser finement ce qui ressort de l’engagement dans ces dispositifs de création et d’accompagnement des « techniciens », des « chargés de mission » et autres salariés des collectivités territoriales et des dispositifs institués. Il faudrait dissocier ce qui relève de leurs contributions dans le cadre de leurs rôles institutionnels et de celles qui relèvent d’un engagement plus personnel dans les projets qu’ils soutiennent et accompagnent.

 

Enjeux sous-jacents aux appuis à l’entreprendre

L’expérimentation de nouvelles formes d’entreprendre est désormais une réalité. Tout à la fois, ces expérimentations les font se conformer aux dispositifs d’appuis et aux logiques d’accompagnement existantes. Mais aussi, elles les font évoluer, et en suscitent même d’autres qui élargissent le champ des explorations et expérimentations. Dans ces nouveaux contextes sociaux et institutionnels de l’entreprendre, les représentations de l’action portées par les acteurs et leurs pratiques se confrontent et s’ajustent aux modèles d’action et aux appuis existants. Mais elles proposent des modalités nouvelles qu’elles tentent de faire reconnaître, notamment en vue de leur financement au titre des appuis publics à la création d’activité et au développement économique.

Cet aspect semble pris en compte par ceux qui mettent en avant la force, voire la permanence, des systèmes de représentation de l’action, notamment en matière d’action économique. Il est alors fait référence, notamment, à des cartes cognitives permettant de constater une juxtaposition de systèmes de représentations souvent rassemblées par des notions consensuelles mais peu explicitées en termes d’enjeux de transformation. Faire référence au « collaboratif », à l’« innovation sociale » ne dit rien, ou peu, de ces enjeux.

Chaque initiative se trouve confrontée à trois domaines d’enjeux.

Le premier concerne les rapports au travail tels qu’exprimés dans les processus de création d’activités et dans la mise en œuvre projetée et expérimentée de ces activités.

On peut examiner ces rapports au travail, les représentations exprimées par les acteurs concernés et les pratiques réelles mises en œuvre, au regard de deux tendances affichées et pratiquées : une moindre spécialisation et division du travail ; un moindre adossement aux fonctionnements dominants de ce qu’il est convenu d’appeler le marché du travail, et donc la valorisation de solutions de reconnaissance et de rémunération « hors marché ».

Le deuxième enjeu concerne les conditions sociales et écologiques des processus de création d’activités, leurs mises en relation et en perspective les uns par rapport aux autres.

Dans quelle mesure se préoccupe-t-on d’utilités sociales, de construction de ressources durables et génératrices d’usages régulés en droits, et de conception/production/mise à disposition des biens et services d’usage qui soient dans la perspective définie au cœur des processus préliminaires. On voit alors que la question des projets d’entreprendre, qu’ils soient individuels et collectifs, suppose un traitement préliminaire qui ne peut qu’être socialisé à l’échelle de communautés. On peut ainsi mieux apprécier les processus en interactions d’acteurs débouchant sur des projets plus ou moins individualisés. On peut ainsi comprendre les processus d’incubation d’activités prenant les formes de projets reliés dans le temps ou dans leurs éléments constitutifs. On pourrait montrer en quoi cela relève d’une sorte de « permaculture » de projets ; les projets s’abritant et se protégeant les uns les autres en symbiose et en partage de ressources. On pourrait aussi montrer ce qui relève d’une sorte de « compostage » de projets, les projets suspendus ou abandonnés pouvant être repris, recyclés, dans de nouvelles interactions d’acteurs.

Le troisième enjeu concerne les processus de valorisation économique.

Les questions qu’il faudra envisager seront alors nombreuses. C’est tout d’abord celle de l’ouverture des perspectives de valorisation à d’autres qu’à la seule valorisation marchande aux conditions standard du marché, par exemple les conditions prises en considération dans les traités européens, un marché qui serait « purifié » de régulations sociales, solidaires, etc. Sous un autre angle c’est la question de la combinaison opérée entre ces logiques (marchande, redistributrice, réciprocitaire) pour construire des modèles économiques plurielles, ouverts à des évolutions possibles. C’est aussi la question du prima éventuel donné, ou non, immédiatement ou à terme, à la réciprocité dans ces combinaisons. Cela suppose alors de remettre en cause le prima donné traditionnellement, soit à la redistribution, dans un modèle de financement public dominant, soit au marché, dans un modèle économique qui semblera « normal » aux acteurs et pourra à lui seul représenté la totalité de la perspective de valorisation. Il faudra regarder les spécifications données aux combinaisons de ces différents processus de valorisation selon les activités de production, de construction des accès aux biens et services, ce qui relève de la distribution dans les formes marchandes standard, de gestion des activités et de protection des acteurs à l’œuvre dans ces processus. Il faudra aussi appréhender les  transitions et les temporalités envisagées dans la combinaison de ces processus de valorisation ; les coalitions locales et nationales entre les organisations porteuses de la valorisation économique des activités exploitant les mêmes ressources, plus ou moins mises en communs, etc.

Comprendre les initiatives collectives dans leurs spécificités et la singularité de leur parcours peut se faire en les analysant sous l’angle de chacun des enjeux pris séparément. Mais, il est particulièrement intéressant d’envisager les initiatives dans un même mouvement et au regard de la résultante que forme les directions prises pour chacun des trois enjeux. On pourrait ainsi envisager, sous l’angle de ces trois enjeux, séparément et simultanément, les processus de création qu’elles activent, les appuis qu’elles sollicitent, les interactions sociales qu’elles valorisent, les formes qu’elles se donnent au titre de leur organisation collective et des rétributions qu’elles sont capables de générer, les arbitrages entre logiques de valorisation qu’elles font pour modéliser la viabilité économique des activités créées.

L’espace socio-économique de l’entreprendre

Rapport au travail

Division/recomposition

Marché / Contribution

Valorisations économiques

Ouverture/pluralité/Combinaison

Prima/Modèles économiques

 

Utilités/Ressources/Activités

 

Comment les initiatives, et les projets qu’elles induisent, se positionnent-ils dans cet espace ? Et surtout, comment se positionnent-ils à différents moments de leur déploiement dans ce système d’axes formant un espace des possibles au sein duquel se déplacent les pratiques, en conformité et en décalage avec les représentations que les acteurs s’en font ?

Il faut prendre en compte que les initiatives et les projets qui les mettent en œuvre évoluent dans le temps, en même temps qu’ils cheminent dans l’espace formé de ces trois enjeux. Les choix, de valorisation économique par exemple, peuvent n’être que transitoires, pour tester les possibilités, en attendant que d’autres rapports, de réciprocité par exemple, soient construits, que les acteurs y soient acquis, que les institutions publiques adaptent leurs dispositifs d’appuis, etc. Dans d’autres cas, ça pourra être la déviation par rapport à des visées de départ, ou la réorientation des projets par blocage des processus de mise en communs. L’analyse est à faire en rapport avec les contextes spatio temporels de ces initiatives, facilitant un exercice de réflexivité dans l’action. C’est à ce niveau qu’un accompagnement de pairs à pairs prend tout son sens.

Cela en revient à avancer deux hypothèses. D’une part,  on suppose, de la part de tout ou partie des acteurs, une identification des enjeux et des choix à opérer dans le cheminement même de l’action. Les acteurs auraient alors des capacités d’interprétation et d’argumentation de l’action face à des normes existantes et des alternatives plus ou moins explicitées et affirmées. D’autre part, il serait possible d’interpréter des systèmes d’action et de représentations de l’action par rapport à ces trois enjeux structurants de l’action économique ainsi que d’identifier leurs positions et parcours dans cet espace.

 

Mise en perspective des dispositifs d’appuis à l’entreprendre

On voir alors qu’il serait possible de qualifier les différentes normes (somme d’argumentations formalisées et de dispositions pratiques) que représentent les dispositifs d’appuis à l’entreprendre selon leur position dans l’espace socio-économique de l’entreprendre.

On pourrait y qualifier le modèle entrepreneurial, ordinaire, ou sa variante « sociale », celle qui introduit la question de l’utilité sociale comme visée dans la conception des biens et services développés.

On pourrait spécifier ce qui relève d’un « entreprendre autrement », comme viabilisation de projets collectifs initiés dans un cadre associatif.

Se distinguerait ce qui commence à relever spécifiquement d’un entreprendre en communs, porté par des démarches de co construction, en pairs à pairs, de séquences de création portant sur les utilités, les usages, les ressources à construire, rendre accessible et à mobiliser, et portant ensuite sur la création d’activités viabilisées économiquement dans une pluralité de modèles économiques ouverts.

Serait également possible de différencier plusieurs parcours de création au sein de ce qui commence à se structurer autour de possibles démarches d’entrepreneuriat territorial.  Ces parcours seraient différenciés selon les niveaux d’identification des enjeux et selon les choix faits en matière de  mutualisation et de standardisation des processus de création. Pourrait être distinguées les voies  de la mise en communs de ressources dans une gouvernance partagée, par exemple lorsque des démarches de type PTCE (pole territorial de coopération économique) relevant de l’ESS débordent les coopérations sur les ressources existantes pour être créatrices de ressources et d’activités économiques induites. Cette voie serait à distinguer de celle qualifiée de « start up de territoire », prenant son origine dans des logiques entrepreneuriales classiques, par exemple à partir d’une reprise d’entreprises existantes, de l’identification de bassins d’usages possibles, mais dans des démarches qui ne mettent pas en avant la construction/mutualisation de ressources partagées et gouvernées dans une logique coopérative, mais limitent leur ambition à la coordination de projets entrepreneuriaux classiques, avec un appui public partagé entre les projets et, éventuellement une labellisation commune de ces projets sur un territoire donné.

Mais ces différents parcours, tout à la fois, se distinguent et s’interpénètrent, rivalisant et se partageant les dispositifs d’appuis publics. Certains, les processus entrepreneuriaux classiques, peuvent aussi être vus comme des moments standardisés de processus d’entreprendre plus large et plus long du point de vue de l’espace socio-économique visé.

Quand bien même ils sont avancés dans l’apparente neutralité de l’action économique, la référence à ces dispositifs d’appuis n’est pas sans connotation idéologico politique. Mais les interprétations que s’en font les acteurs ne semblent pas bloquées par ces connotations. De fait, les expérimentations  se mènent par-delà les positions idéologiques et contribuent à les transformer.

Les mondes de l’entreprendre et leurs accompagnements se cherchent et cherchent de nouveaux chemins de transition.

 

 

 

 

 

Communauté, espace de réciprocité relationnelle : Espace public, économique, dans une économie des communs

La question de la communauté, ou des communautés, est essentielle dans les modes de construction d’activités auxquels on fait référence en parlant d’économie solidaire (plus encore que sociale), voire d’économie des communs (ou par et pour les communs). On pourrait reprendre ici le terme d’ « association », au sens plus global et historique, même si la loi dite « 1901 » pourrait sembler avoir qualifiée une fois pour toutes tout principe d’association.

En effet, cette question concerne la construction des modèles économiques et pas seulement la gouvernance. Elle ne relève pas seulement de considérations éthico politiques, mais bien de celles qui concernent la viabilité économique des activités construites. Si cette construction se veut dans une logique vraiment alternative à l’entrepreneuriat ordinaire, même « social », la communauté doit être regardée sous l’angle d’un espace de réciprocité relationnelle et des règles que les différents acteurs (producteurs et/ou collectifs d’usagers) se donnent, y compris en référence aux droits à instaurer et développer pour cela.

Différents niveaux de communautés, vues comme groupes socioéconomiques ou collectifs de travail ou d’usages, partageant tel ou tel accès à des ressources, tout cela n’est pas incompatible avec l’appartenance à une communauté nationale, celle-là garante d’un même niveau de droits et de devoirs relevant de la citoyenneté. C’est même l’inverse ; c’est bien le principe de citoyenneté économique, institué dans les fonctionnements publics qui crée les conditions pour que les communs se développent. Comme le souligne B. Coriat : « Les communs ont besoin de l’Etat pour se développer ; car il doit créer les ressources (à commencer par les ressources juridiques) dont les commoners (les producteurs des biens communs) ont besoin pour exister » (Coriat, 2016). Prise en ce sens la référence à une communauté n’a rien à voir avec une structuration communautariste de la société. Comment alors appréhender cette notion de communauté ? Quel sens lui donner en référence, ici, aux communs ?

 

  1. Comment faire ?

Une problématique en termes de « parties prenantes » semble convenir, à premier abord. Elle paraît correspondre à l’analyse de ces contextes que beaucoup s’accordent désormais à qualifier d’ « écosystèmes », sans bien prendre en compte les relations entre espèces et types d’êtres vivants qu’ils supposent ; des relations faites parfois de coopération, mais souvent de prédation. De fait, parler de parties prenantes renvoie à des relations envisagées comme potentiellement contractuelles qui débouchent implicitement sous cette référence sur des relations « naturellement » marchandes.

Sans faire ici une critique systématique et exhaustive de ce que la problématique à construire à ce niveau devrait être, il faut évoquer ce que la notion de « champ », telle que développée par Pierre Bourdieu, apporterait à l’analyse de ces communautés. Quelle serait l’apport d’une telle problématique pour comprendre les processus de construction de telles communautés ?

Mais quelle communauté/association construire alors que les processus de positions et postures sociales peuvent être analysées au travers des rapports de domination qu’ils incorporent ? Dans les démarches qui se revendiquent d’une dynamique coopérative, solidaire et d’un entreprendre qui serait autre, la référence au collectif, au « commun », sans forcément s’inscrire dans une théorie des communs est aujourd’hui souvent avancée. Il est fait état de rapports sociaux qui seraient « autres », sans souvent plus d’explicitation qu’une référence globale à la solidarité, au partage, ou tout simplement à une humanité pacifiée, au titre de la « vie bonne » dont parlait Aristote, au « bien commun » des tenants du libéralisme économique souhaitant reconstruire un principe d’intérêt général, ou tout simplement une référence aux principes républicains de Liberté, Egalité, Fraternité, sans que cela suppose d’exercice de droits réellement exercés dans une citoyenneté active. Tout cela n’explicite pas des rapports automatiquement réciprocitaires malgré les énoncés en ce sens des acteurs engagés dans l’action collective. S’il s’agit de faire prédominer des rapports de réciprocité à des relations de pouvoir, dont on sait qu’elles sont sous tendues par des rapports d’inégalités face à l’action économique (rapports marchands, mais plus encore accès aux capitaux financiers, culturels, symboliques), alors fabriquer et « spatialiser » des rapports de réciprocité suppose de déconstruire préalablement ces rapports de domination. Déconstruire pourrait alors signifier expliciter, émanciper, équilibrer, et pour cela délibérer, argumenter et ajuster.

 

  1. La communauté comme espace de réciprocité relationnelle

Envisager la communauté comme « espace de réciprocité relationnelle » en revient à donner un statut particulier aux relations de réciprocité qui s’instaure au sein de cette communauté et dans les relations avec les autres. La communauté est alors envisagée comme porteuse de ressources partagées, génératrices d’activités dont les usages répondent à des besoins et des utilités sociales.

Dans quelle mesure ces activités sont-elles construites autrement que sous des logiques marchandes ? Sont-elles construites dans un équilibrage des logiques de valorisation qui donne un rôle pivot à la réciprocité, au cœur des fonctionnements économiques ?

Condition de la construction de la communauté en espace de réciprocité relationnelle, ce rôle pivot doit être construit en amont de la définition même de l’activité. L’un conditionne l’autre et réciproquement. Mais, de la même façon, c’est la création d’une telle communauté qui garantit l’impulsion réciprocitaire et que la réciprocité peut subordonner les deux autres types de valorisation économiques que sont le marché et la redistribution, pour reprendre les catégories de Polanyi (Temple, 1997 ;  Gardin, 2006 ; Servet, 2007). Rôle pivot de la réciprocité et construction de la communauté sont ainsi dans une dynamique en miroir. S’agissant des activités elles-mêmes et de leurs contenus en produits, services, usages, accès, la création d’un tel espace suppose une construction conjointe de l’ « offre » et de la « demande », dans des rapports entre producteurs et usagers eux-mêmes transformés. Cet espace est alors fondé sur une intercompréhension mutuelle des acteurs économiques qui font de la réciprocité leur valeur commune.

Ainsi la réciprocité ne dépend-t-elle pas de la nature des biens et services fournis mais des modalités de constitution de cet espace réciprocitaire, des types d’implication des usagers et des contributions volontaires qui produisent également ces biens et services (Gardin, 2006). Ces biens et services ainsi construits auront des effets sur la mobilisation du marché et de la redistribution pour conforter ces activités. Vu l’ampleur de la transformation des systèmes d’action et de représentation symbolique que supposent ces engagements, on comprend qu’à court terme soient mobilisés les modèles économiques marchands traditionnels, parfois même modulés par des régulations que l’acteur public peut faire intervenir sous la pression des initiatives solidaires.

Plus précisément il faut donc examiner davantage les modalités de réalisation des échanges que les productions (en produits et services) elles-mêmes. On voit alors que l’approche par l’identification à court terme des « modèles économiques », qui est toujours une exigence des pouvoirs publics, révèle son incapacité à se distancier des logiques spécifiquement et exclusivement marchandes.

Ainsi, l’évaluation de l’impulsion réciprocitaire ne repose pas sur la nature des biens finaux mais de l’analyse des modalités de constitution de ces biens, d’implication des usagers, de leurs contributions aux initiatives solidaires en communs, puis de celle des modalités de mobilisation des marchés selon leur modération par de la redistribution. Dans l’hypothèse d’une économie qui ferait jouer un rôle pivot à des rapports de réciprocité, cette évaluation est première par rapport à celle que l’on peut faire de la morphologie de l’action en communs.

De la même façon, cadrant avec la même hypothétique évaluation de cette action, le commun s’envisage en priorité au regard de ses communautés d’usages et de leurs échanges pour comprendre la nature des activités, leurs productions en produits et services. Cela permet de comprendre les contributions des coalitions d’acteurs économiques vivant des, et autour des, communs. Cette hypothèse du prima donné à la réciprocité suppose aussi d’envisager les différents rapports à la redistribution opérée par les pouvoirs publics, et ce sous différentes formes : régulations tutélaires des marchés, conventions, concertations, négociations, agréments, politiques de l’« listes », solvabilisation des usagers par des dispositifs publics, aménagement des appels d’offre, avec clauses sociales.

 

  1. La réciprocité, principe unificateur ?

Dans quelle mesure, au sein de la communauté porteuse de l’initiative en commun, la réciprocité, dans l’une ou l’autre de ses expressions, est-elle affirmée comme un principe unificateur des logiques de valorisation économique ? C’est dans la mesure de cette affirmation que la fédération de projets centrés sur ce principe pourrait constituer une réelle alternative au « donnant/donnant » marchand qui caractérise les économies occidentales capitalistes marchandes.

Cet aspect est plus déterminant comme structuration des représentations symboliques de l’action économique que celui qui relève de la morphologie spécifique des organisations, même si ces organisations reposent sur des principes de coopération et de gouvernance démocratique, en communs.

Le prima donné à ce principe ne va pas de soi. Il s’oppose à l’intériorisation des formes exclusivement marchandes, et la naturalisation de ces formes, dans les représentations de ce qui « fait économie » et donc des modèles économiques au travers desquels on voudrait évaluer la viabilité économique des activités construites.

La construction d’un espace réciprocitaire suppose l’engagement des associés au commun. Mais cet engagement, qui correspond à l’adoption d’un système des règles, peut n’être perçu qu’au travers de contraintes relationnelles auxquelles ce système correspond. Et de ce point de vue, il faut envisager les effets perçus comme libérateurs des systèmes de relations contraintes que peut représenter le marché, avec l’effet de naturalisation de ces échanges marchands qui, hormis le rapport aux moyens financiers et monétaires, semblent placer tout acteur sur le même plan d’égalité et de neutralité du point de vue des systèmes de relations. Le désencastrement des activités économiques, et de leur valorisation, d’avec les institutions traditionnelles serait-il signe de liberté, entre égaux ? Les travaux des anthropologues, avec et autour de Marcel Mauss, l’ont montré (Mauss, 2007 ; Godelier, 1996 ; Caillé, 2007 ; Caillé et al., 2010), autant « donner », peut faire partie de nos évidences normatives, autant « rendre » ouvre la question de la nature de l’obligation sous-jacente et son rapport à la liberté (Hénaff, 2010, p.73).

Ainsi les rapports de réciprocité relèvent de l’échange. Ils procèdent du devoir de rendre dans une construction globale de l’échange qui articule donner, recevoir, rendre. Mais ce qui fait sortir ces rapports d’échange du donnant/donnant marchand, c’est le double décalage qui intervient dans les modalités du « rendre ».

Ce décalage s’opère sous l’angle de la temporalité et de l’intermédiation.

On sait l’importance du temps et du décalage entre les actions constituant la trilogie de l’échange « donner, recevoir et rendre ». La valorisation des activités dans une perspective solidaire, en communs, est souvent envisagée sous l’angle de la réciprocité différée (Hénaff, 2010, p. 82-83).

Le rapport au temps est ici essentiel. L’immédiateté d’une évaluation qui ne se préoccupe pas des conditions spécifiques de la création des activités ne peut conduire qu’à un alignement de cette évaluation sur les principes marchands les plus stricts. Une telle évaluation qui semble immédiate et naturelle, exprimée en prix de marché, ne fait pas le détour socio politique de la fabrique sociale que suppose la construction de l’échange. Les modèles instantanéistes et naturalisant de l’évaluation économique (sous l’appellation instituée de « modèles économiques ») sont caractéristiques de la prégnance sociale, cognitive, symbolique d’un agir économique marchand capitaliste (Bourdieu,   1980, 2015). L’échange en réciprocité intervient sans fixation préalable du moment du rendu. Le fait que des échanges marchands puissent s’opérer « à terme » ne les rend pas réciprocitaires. Le terme peut être différé, sa temporalité en est fixé au moment de l’échange. Les échanges réciprocitaires, pivots d’une autre économie, sont autres choses. Pierre Bourdieu nous les laissent penser lorsqu’il met en garde, parlant du don, contre les modèles instantanéisants, « faisant disparaître la spécificité du don, à savoir qu’il y a un intervalle interposé ; rendre sur le champ la même chose qu’on a reçue, ou autre chose mais équivalent, c’est détruire ce qui fait la logique du don, le fait qu’il se déroule dans le temps» (Bourdieu, 2015, p.272 ; 1980, p.2167-189).

Ce décalage de l’échange en réciprocité par rapport à l’échange marchand est aussi le fait des systèmes de relations et des intermédiations. Ces relations ne sont pas que la somme de rapports bilatéraux. La structure en est toujours ternaire (Temple, Chabal, 1995). L’autre, le tiers, les tiers constituent le milieu dans lequel interviennent des intermédiations. Le milieu est toujours antérieur à l’affirmation de l’individu ou de l’opérateur individualisé qui s’exprime dans le rapport marchand, exclusivement bilatéral, alors que le système de relations impactant les activités ne peut s’y réduire. Se référer à la réciprocité, les évaluations dont elle pourrait faire l’objet, c’est se référer à ce qui fait tenir ensemble la communauté. De la même façon, on ne peut réduire ces intermédiations à une somme de prestations individualisées d’intermédiaires, professionnalisés comme tels. Toute relation est inter médiée pour permettre une reconnaissance mutuelle qui ne dépende pas d’un rapport bilatéral exclusif comme dans l’échange marchand qui fait de ce dernier le moteur des évaluations sociales autant qu’économiques. Intermédiations et réciprocité participent d’une nouvelle façon de problématiser la question de la reconnaissance (Honneth, 2010).

Ce décalage de l’échange en réciprocité par rapport à l’échange marchand est donc le fait des processus d’évaluation des « intermédialités », au cœur des intermédiations (Méchoulan, 2003) qui président à l’échange, et des évaluations faisant intervenir différents principes de grandeur. L’évaluation relève en effet d’autres contenus que le prix (en valeur d’échange, en travail) et même d’autres principes d’évaluation. Parmi ceux-ci l’évaluation en termes d’utilité sociale pourra jouer un rôle clef. Cette question des usages sociaux, partagés, se positionnant au centre de la construction des échanges réciprocitaires ne sera pas sans influer sur les règles présidant à ces échanges et, plus globalement, sur le Droit. Et l’on pourra constater une transformation vers plus de poids juridique donné aux droits des usages sur ceux centrés sur les formes de la propriété, notamment sur la propriété privée individuelle exclusive.

On voit alors que la construction sociale des règles de réciprocité, et leur institution symbolique en principe unificateur, est à envisager dans toute sa complexité.

Cette intégration des logiques de valorisation sous domination du principe de réciprocité peut-elle s’exercer localement, dans un espace socio-économique qui serait réservé aux organisations spécifiques travaillant en réciprocité, dans un « tiers secteur » marginalisé, en retrait des fonctionnements économiques dominants ? Cette expérience de priorisation du principe de réciprocité ne peut pas se concevoir autrement que comme un contexte d’action économique, au mieux en développement ; un contexte qui le voit s’affronter aux autres modèles de valorisation et dans lequel il cherche, en s’agglomérant, en se capitalisant, à s’affirmer comme une alternative dans les formes, mais surtout dans les modèles et les argumentations, de l’action économique ?

 

  1. Espace public : des interactions spécifiques du politique et de l’économique

Prioriser le principe de réciprocité suppose un impact déterminant dans l’espace public sous l’angle des représentations socioéconomiques et éthico politiques, et pas seulement au regard du droit mais aussi de la symbolique et du langage.

Pour Dacheux et Laville (2003) « l’économique et le politique sont dans des interactions étroites qui ne sont pas sans effets sur la configuration de l’espace public » (2003, p.9). Reprenant une critique de la notion d’espace public (Calhoun, 1992 ; Fraser, 1992), ils relient cette notion à la définition initiale qu’ils donnent de l’économie solidaire comme «l’ensemble des expériences visant à démocratiser l’économie à partir d’engagements citoyens ». Il s’agit alors de pratiques de citoyenneté économique bien différentes de l’agir économique dominant. Avec Dacheux et Laville, nous interrogeons le développement d’activités économiques qui rendent possible l’atteinte d’objectifs politiques et permettent en particulier la constitution d’espace de discussion et de débat sur la manière de répondre à des besoins sociaux. Nous questionnons aussi les rapports qu’entretiennent les «communs » et l’économie sociale et solidaire  avec le « marché » et avec le secteur public. Du fait des interactions entre l’économique et le politique ces rapports doivent être examinés au regard de ce qu’ils provoquent sur l’espace public. Mais cet espace public, comment le définir succinctement ? Il est tout à la fois lieu de légitimation politique, lieu d’émergence et de fondation de possibles communautés politiques ; certaines de ces communautés y apparaissant sous la forme de sous espaces dominés ou faiblement légitimés. En effet, l’espace public « ne se réduit pas à l’espace institutionnel » (Dacheux, Laville, 2003, p.10). C’est un espace « potentiel, ouvert à tous les acteurs ; ce n’est pas une donnée a-historique, mais une construction sociale toujours en évolution » (idem). C’est sur cet espace que l’on traite des questions relevant de la collectivité par l’affrontement des visions différentes et contrastées du bien commun et de l’intérêt général. Le traitement politique des questions relevant de la collectivité se veut universel, au fondement des institutions, mais il est profondément inégalitaire puisque tous n’y accèdent pas ou n’y ont pas le même poids politique. Il n’en demeure pas moins que cet espace concourt à une certaine pacification qui s’inscrit dans des compromis permettant de substituer l’action politique, démocratique, à la violence physique.

Reprenant à notre compte la conception développée par Dacheux et Laville concernant l’économie solidaire, nous faisons ici l’hypothèse que l’action en communs, action de création collective de communs, relèvent des mêmes expériences en économie solidaire « qui conçoivent leur action politique à travers la prise en charge d’activités économiques, ce qui suppose d’identifier et de mobiliser une pluralité de registres économiques » (2003, p.11). L’agir en communs mobiliserait alors les mêmes principes économiques, pluriels, qui sont ceux de l’économie solidaire : ceux du marché auquel, il faut ajouter la redistribution et la réciprocité (Polanyi, 1983). Mais, ce sont aussi les formes de propriété qui sont également plurielles ; les derniers travaux sur les communs l’ont bien montré (Coriat, 2015). Ainsi, les traits qui caractérisent les réalisations en économie solidaire, construites en interactions du politique et de l’économique, sont aussi ceux que l’on retrouve dans l’agir en communs. Dacheux et Laville les présentent comme une « impulsion réciprocitaire dans des espaces publics de proximité » -C’est-à-dire la recherche explicite et prioritaire, par l’activité économique construite, d’effets positifs pour la collectivité en termes sociaux et environnementaux-, et comme une hybridation entre les principes économiques –Ici, c’est plus qu’un mixage, c’est un équilibrage dans la mobilisation des ressources dans le but de respecter, dans la durée, la logique du projet initial, porteurs de communs- (2003, p.12). Cet équilibrage suppose alors de subordonner la captation de ressources marchandes à celles permettant le respect des principes -redistribution et réciprocité- qui assurent la garantie du commun en économie solidaire.

Définir ainsi un agir en communs suppose des modalités d’action collective et des pratiques de citoyenneté économique en cohérence sur l’espace public. Les pratiques individuelles et collectives de résistance, contestation, construction, proposition, projection doivent être examinées dans cette perspective.

Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets, se positionnant en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux qui eux-mêmes ne s’identifient pas comme acteurs collectifs et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social par rapport à leurs parents, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent.

 

  1. Comment alors analyser la construction des activités, en vue de leur pertinence socio politique et de leur viabilité économique ?

Se démarquant alors de toute approche de type « entrepreneuriale, il s’agit d’analyser la viabilité économique d’activités, en construction ou en usages, qui mettent en avant une logique de valorisation intégratrice basée sur des principes de réciprocité.

Dire cela ne signifie pas que ces activités ne seront pas accessibles au travers de règles d’échanges marchands. Mais la valorisation marchande sera à examiner de près dans la mesure où, dans le champ constitué par l’écosystème concerné et dans la mesure des rapports de force établis entre les acteurs de ce champ,  l’organisation des échanges aura fait l’objet d’une régulation, en lien avec les pouvoirs publics et les autres acteurs opérant dans l’écosystème. Appuyer, accompagner, par des dispositifs publics d’aide financière et de conseil, les pratiques de l’entreprendre demande donc de se mettre en compréhension des échanges et de leur construction sociale, et de permettre aux acteurs engagés au sein de la communauté de partager cette compréhension.

Cette compréhension doit alors intervenir sous l’angle des modalités de ces échanges. Il s’agit alors de se représenter et de se positionner dans des systèmes de relations, de liens sociaux, des règles d’usage des ressources et des « produits » (biens et services).

Ils auront alors à envisager les transformations que ces échanges supposent du point de vue des processus de financement, de production, de distribution et consommation, en conformité ou en décalage avec les rapports sociaux qui les caractérisent habituellement dans le cadre des règles marchandes ordinaires.

 

  1. Vers de nouvelles régulations des échanges économiques vers une institution de la réciprocité ?

D’ores et déjà, dans la valorisation des activités résultant de ces dynamiques d’initiatives solidaires, en communs, et donc dans leur évaluation, des perspectives différentes se font jour.

Tout d’abord, des formes de coopération entre producteurs se développent, portées par les potentialités de la production en communs et renforcées par les potentialités du numérique et de l’Internet. La multiplication des organisations collectives sous structures de SCIC (société coopérative d’intérêts collectifs) en est ici le reflet majeur. La production par les pairs basée sur les communs (Benkler, 2006 ; Bauwens, Kostakis, 2017) ouvre la voie à de nouvelles opportunités de création et de distribution de valeur. Cette notion de « Pair à Pair » (Cf. les travaux de la Peer to Peer Foundation), si on la relie à celle de contribution (Stiegler, 2015), présente une autre perspective d’évaluation des projets de création d’activités solidaires en communs.

Parler de relation Pair à Pair, c’est relever le fait que les rapports entre producteurs, consommateurs, distributeurs, se transforment pour ouvrir à de nouvelles relations entre les individus et les collectifs qui sont autant de nouveaux espaces d’interaction et d’intermédiations. Les initiatives solidaires et les communs nous montrent la multiplication des espaces de co création, d’innovation ouverte, de coproduction, des fonctionnements « en circuits courts » ou « circulaires » ; toutes formes de coopération ouverte (Bauwens, Kostakis, 2017). Toutes les activités qui en découlent ont besoin de leur justification, argumentation spécifique. En décalage avec les formes  capitalistes et marchandes d’évaluation des activités en travail, elles nécessitent une évaluation spécifique qui ne peut être qu’un principe de réciprocité intégrant comme l’un de ses critères celui de la valeur de la contribution, « à chacun selon ses contributions » (Bauwens, Kostakis, 2017, p.76).

Cette notion de contribution n’est pas nouvelle. Elle n’est pas sans rappeler la place qu’a tenue le « bénévolat » dans le développement des activités associatives. La nommer contribution, en lien avec des dispositifs qui commencent à en faire l’évaluation, voire la comptabilité, marque la naissance d’un processus d’institution de la valeur produite (Cf. les ateliers tenus sur ce thème pendant l’événement Roumics, en novembre 2017, à Roubaix, à l’initiative du collectif Catalyst et de l’association Anis, www.roumics.com ).

On pourrait montrer comment cette importance donnée à la contribution dans une logique de réciprocité vient potentiellement redéfinir les règles marchandes et celles de la redistribution, dans la mesure de leur subordination à des accords négociés basés sur des préoccupations civiques citoyennes.

On voit ainsi que, dans les projets en communs, pour les qualifier, on retiendra des critères morphologiques et structurels qui sont autant de conditions de possibilité d’un agir économique en communs. Les critères de définition ne manquent pas, ni même les outils permettant une évaluation de ce point de vue (http://unisson.co/).

Mais, si l’on se place du point de vue des logiques de valorisation et d’évaluation des activités en communs, ces éléments sont loin d’être suffisants.

Ils devront être enrichis d’autres éléments d’évaluation des contenus en réciprocité. Une attention toute particulière devra être réservée aux expériences portant sur la définition de « licences de réciprocité » (http://coopdescommuns.org/tag/coalition-entreprenariale/) pour qualifier les échanges au sein des communs ou des « coalitions entrepreneuriales » (Bauwens, Kostakis, 2017, p. 36-37) qui rassemblent des organisations en communs et des opérateurs publics et privés.

Au regard de l’importance donnée à la construction des règles d’échanges, des accès aux ressources, des usages, des coopérations nouées, de leurs valeurs en contributions, on comprend qu’une importance soit souvent donnée, dans les initiatives solidaires et les processus de mise en communs, à la définition des « codes sociaux ». C’est alors une autre façon de parler de la question de la constitution des communautés et de leur engagement en communs, souvent avant même de préciser les conditions de viabilité économique des activités créées. Face à la prégnance de l’immédiateté des dispositifs dominants d’évaluation par les modèles économiques de l’entrepreneuriat, ce décalage dans les priorités sera préjudiciable aux initiatives solidaires et pourra rendre difficile leur soutien par les pouvoirs publics.

Ainsi, les expérimentations qui se font jour, mettant en avant explicitement des évaluations en termes de réciprocité, seront-elles à examiner plus spécifiquement. Il sera particulièrement important de voir en quoi ces expérimentations impactent les écosystèmes qui les voient éclore ainsi que l’action publique. Les mondes de l’économie sociale et solidaire (ESS), et ceux, plus émergents, des communs pourraient trouver là matière à des interrogations convergentes et des actions en commun.

Le changement d’échelles que revendiquent les acteurs mobilisés dans ces mondes ne pourrait s’opérer que par un début d’institution de la réciprocité comme principe intégrateur de l’action économique.

 

  1. Concrètement, comprendre les dynamiques en jeu pour appuyer les pratiques

Mais, dans ces approches expérimentales, le risque est alors de demeurer général, intentionnel, au risque de l’incantation dogmatique. Si ces modélisations alternatives ne mettent pas en lumière des processus concrets de valorisation réciprocitaire, validés par les acteurs sociaux au sein de leurs communautés, et présentant un début de légitimation institutionnelle, l’entreprendre peut correspondre aux chemins de l’entrepreneuriat ordinaire, au mieux qualifiés de social.

Une réelle alternative passe par la stabilisation d’un langage d’action économique spécifique arguant des pratiques appréciées socialement comme telles. Quoi qu’en pensent les acteurs, les modèles économiques relèvent de l’idéologique, et plus profondément encore du symbolique, sous-jacent aux fonctionnements institutionnels. C’est ce qui se joue au sein des communautés qui se constituent en communs.

 

 

 

 

Références

Bauwens M., Kostakis V. (2017), Manifeste pour une véritable économie collaborative, Paris, Editions Charles Léopold Mayer.

Benkler Y. (2006), The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, New York, Yale University Press.

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Editions de Minuit.

Bourdieu P. (2015), Sociologie générale, volume 1, Paris, Raisons d’agir.

Caillé A. (2000, 2007), Anthropologie du don, Paris, La Découverte.

Calhoun C. (ed.)(1992), Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Mass., The MIT Press.

Coriat B. (ed.) (2015), Le retour des communs, La crise de l’idéologie propriétaire, Paris, Les Liens qui Libèrent.

Coriat B. (2016), « Ne lisons pas les communs avec les clés du passé », entretien avec B. Coriat, https://www.contretemps.eu/ne-lisons-pas-les-communs-avec-les-cles-du-passe–entretien-avec-benjamin-coriat/ », Contretemps, 15 janvier.

Dacheux E., Laville J-L. (2003), « Penser les interactions entre le politique et l’économique », Hermès, n°36, p.9-17.

Fraser N. (1992), “Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy”, in C. Calhoun, Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Mass., The MIT Press.

Gardin L. (2006),  Les initiatives solidaires, la réciprocité face au marché et à l’Etat, Paris, Editions érès.

Godelier M. (1996), L’énigme du don, Paris, Fayard, Champs Essais.

Hénaff M. (2010), « Mauss et l’invention de la réciprocité », in A. Caillé, P. Chanial, K. Hart, Marcel, Revue du MAUSS, n°36.

Honneth A. (2010), La lutte pour la reconnaissance, Paris, Les éditions du CERF.

Mauss M. (2007, 2012), L’essai sur le don, Paris, PUF.

Méchoulan E. (2003), « Intermédialités : le temps des illusions perdues », Intermédialités, n°1, p.9-27. http://id.erudit.org/iderudit/1023522ar .

Polanyi K. (1983), La Grande Transformation, Paris, Editions Gallimard.

Servet J-M. (2007), « Le principe de réciprocité chez Karl Polanyi, contribution à une définition de l’économie solidaire », Revue Tiers Monde, 2007/2, n°190.

Stiegler B. (2015), La société automatique 1 L’avenir du travail, Paris, Fayard.

Temple D. (1997), « L’économie de réciprocité », Revue du Mauss, n°10, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=notions&id_mot=28.

Temple D., Chabal M. (1995), La réciprocité et la naissance des valeurs humaines, Paris, L’Harmattan.

 

Institution de la réciprocité : Introduction

Quelques premières réflexions sur une démarche commune de recherche

Peut-on faire un bilan d’activités de « communs », construits et se définissant comme tels ?

Quelques-uns, peu, entrent dans cette catégorie. On peut les analyse en tant que tels, en se basant sur la grille proposée par EeC.

Mais, ne doit-on pas aussi s’intéresser aux processus en cours de mise en communs et à leur cheminement comme communs ?

Dans ce cas, il est aussi important de comprendre l’  « agir collectif », les formes d’organisations facilitatrices de ces communs émergents ?

Il faut alors comprendre les milieux incubateurs de ces communs en construction, les interactions de ces milieux, les acteurs économiques « privés », mais aussi avec les dispositifs publics et institutionnels.

Les terrains d’expérimentations à investiguer :

  • Des dynamiques de « lieux », Tiers Lieux, qui sont des communs et des incubateurs de Communs
  • Des initiatives solidaires locales qui s’organisent pour créer des activités (services de proximité, notamment), s’organisent en commun, expérimentent des formes de valorisation économique de ces activités, sous la forme de contribution/rétribution, sous la forme d’entreprise inversée et d’emploi (ex. Projet Territoire Zéro Chômeur)… Il faut alors regarder en quoi cela diffère d’autres initiatives plus anciennes du type Régie de Quartier ou Ressourcerie.
  • Des processus de mise en communs « sectoriels »

 

La fabrique des mobilités, mutualisation et partage de ressources entre acteurs économiques dans le secteur des mobilités,

AVEC (Arts Visuels en Communs), création d’une « filière » Arts Visuels en Hauts de France…

 

  • Des plateformes collaboratives/coopératives (notamment celles liées à la question de la mobilité…)
  • Des démarches de type « PTCE » (pole territorial de coopération économique), sur base d’une dynamique territoriale de repérage d’initiatives et de pratiques solidaires cherchant leur viabilisation économique, de création d’activités qui cherchent des formes hybridées de financement et de valorisation,
  • Des entreprises en communs, en tant que telles, celles portant statuts de SCIC, ou insérées dans des relations de réciprocité avec des communs.

 

D’un point de vue plus opérationnel, on pourrait choisir d’enquêter plusieurs écosystèmes  et milieux spécifiques :

Celui qui s’affiche explicitement en communs

  • une ou deux CAE parmi les six existants actuellement en Hauts de France ;
  • l’expérience Assemblée des Communs/ Chambre des communs ;
  • la communauté des tiers lieux Hauts de France

Celui qui est plus étroitement lié à l’ESS

  • plusieurs SCIC ;
  • une ou deux expériences territoriales de « fabrique d’initiatives solidaires » ;

Celui qui met en avant des problématiques plus éloignées

  • les approches sectorielles de mise en communs : Fabrique des mobilités et Arts Visuels en communs ;

 

 

Ainsi, on enquêterait non seulement sur les organisations économiques (projets et structures), mais aussi sur les collectifs, associations ou réseaux d’acteurs correspondant à l’écosystème considéré. On enquêterait aussi sur les acteurs (agents  techniques et élus politiques) des appuis publics qui interviennent au sein de ces écosystèmes.

 

 

 

 

 

 

 

 

Initiatives solidaires, en communs :

Éléments d’une institution de la réciprocité ?

 

Du point de vue organisationnel et morphologique on voit assez bien comment évaluer ce qui se donnerait à voir comme un commun. En tant que structure, système de gouvernance, règles de droit, les critères de définition de ce qui fait, ou pourrait faire, commun existent. Mais est-ce suffisant pour caractériser ce qui pourrait faire alternative dans une économie autour des communs ?

Il faut faire l’hypothèse que non.

Des communs, ou organisations économiques se construisant dans une logique de commun, pourraient-ils se développer dans une économie parallèle ? Au mieux, ils auraient à différencier et hybrider les logiques de valorisation des activités qu’ils développent.

Aussi, par de là l’analyse des structures, des règles juridiques et des modes de gouvernance, il faut faire une analyse précise de la construction des activités du point de vue des logiques de valorisation sous-jacentes.

Dans quelle mesure ces activités sont-elles construites autrement que sous des logiques marchandes ? Sont-elles construites dans un équilibrage des logiques de valorisation qui donne un rôle pivot à la réciprocité, au cœur des fonctionnements économiques ?

 

Quelle importance donnée à la réciprocité ?

On voit alors que cela suppose que ce rôle ait été construit en amont de la définition même de l’activité par la construction préalable de la communauté en espace de réciprocité relationnelle. C’est la création d’une telle communauté qui garantit l’impulsion réciprocitaire et que la réciprocité peut subordonner les deux autres types de valorisation économiques que sont le marché et la redistribution pour reprendre les catégories de Polanyi (Temple, 1997 ;  Gardin, 2006 ; Servet, 2007).

Mais la création d’un tel espace suppose une construction conjointe de l’ « offre » et de la « demande », dans des rapports entre producteurs et usagers eux-mêmes transformés. Cet espace est alors fondé sur une intercompréhension mutuelle des acteurs économiques qui font de la réciprocité leur valeur commune.

Ainsi la réciprocité ne dépend-t-elle pas de la nature des biens et services fournis mais des modalités de constitution de cet espace réciprocitaire, des types d’implication des usagers et des contributions volontaires qui produisent également ces biens et services (Gardin, 2006). Ces biens et services ainsi construits auront des effets sur la mobilisation du marché et de la redistribution pour conforter ces activités. Vu l’ampleur de la transformation des systèmes d’action et de représentation symbolique que suppose ces engagements, on comprend qu’à court terme soient mobilisés les modèles économiques marchands traditionnels, parfois même modulés par des régulations que l’acteur public peut faire intervenir sous la pression des initiatives solidaires.

Plus précisément il faut donc examiner davantage les modalités de réalisation des échanges que les productions (en produits et services) elles-mêmes. On voit alors que l’approche par l’identification à court terme des « modèles économiques », qui est toujours une exigence des pouvoirs publics, révèle son incapacité à se distancier des logiques spécifiquement et exclusivement marchandes.

Ainsi, l’évaluation de l’impulsion réciprocitaire ne repose pas sur la nature des biens finaux mais de l’analyse des modalités de constitution, d’implication des usagers, de leurs contributions aux initiatives solidaires en communs, puis de celle des modalités de mobilisation des marchés selon leur modération par de la redistribution. Cette évaluation est première par rapport à celle que l’on peut faire de la morphologie de l’action en communs.

De la même façon, dans l’évaluation de cette action, il faut envisager le commun en priorité, ses communautés d’usages et leurs échanges pour comprendre la nature des activités, leurs productions en produits et services. Il faut examiner les contributions des coalitions d’acteurs économiques vivant des et autour des communs. Il faut aussi envisager les différents rapports à la redistribution opérée par les pouvoirs publics, et ce sous différentes formes : régulations tutélaires des marchés, conventions, concertations, négociations, agréments, politiques de l’ « listes », solvabilisation des usagers par des dispositifs publics, aménagement des appels d’offre, avec clauses sociales.

 

La réciprocité, principe unificateur ?

Dans quelle mesure, au sein de la communauté porteuse de l’initiative en commun, la réciprocité, dans l’une ou l’autre de ses expressions, est-elle affirmée comme un principe unificateur des logiques de valorisation économique ? C’est dans la mesure de cette affirmation que la fédération de projets centrés sur ce principe pourrait constituer une réelle alternative au « donnant/donnant » marchand qui caractérise les économies occidentales capitalistes marchandes.

Cet aspect est plus déterminant comme structuration des représentations symboliques de l’action économique que celle qui relève de la morphologie spécifique des organisations  même si ces organisations reposent sur des principes de coopération et de gouvernance démocratique, en communs.

Le prima donné à ce principe ne va pas de soi. Il s’oppose à l’intériorisation des formes marchandes, et naturalisation de ces formes, dans les représentations de ce qui fait économie et donc des modèles économiques au travers desquels on voudrait évaluer la viabilité économique des activités construites.

La construction d’un espace réciprocitaire suppose l’engagement des associés au commun. Mais cet engagement qui correspond à l’adoption d’un système des règles peut n’être perçu qu’au travers de contraintes relationnelles auxquelles ce système correspond. Et de ce point de vue, il faut envisager les effets libérateurs des systèmes de relations contraintes que peut représenter le marché, avec l’effet de naturalisation de ces échanges marchands qui, hormis le rapport aux moyens monétaires, semblent placer tout acteur sur le même plan d’égalité et de neutralité du point de vue des systèmes de relations. Le désencastrement des activités économiques et de leur valorisation d’avec les institutions traditionnelles serait-il signe de liberté, entre égaux ? Les travaux des anthropologues, avec et autour de Marcel Mauss, l’ont montré (Mauss, 2007 ; Godelier, 1996 ; Caillé, 2007 ; Caillé et al., 2010), autant « donner », peut faire partie de nos évidences normatives, autant « rendre » ouvre la question de la nature de l’obligation sous-jacente et son rapport à la liberté (Hénaff, 2010, p.73). On voit alors que la construction sociale des règles de réciprocité, et leur institution symbolique en principe unificateur, est à envisager dans toute sa complexité.

Cette intégration des logiques de valorisation sous domination du principe de réciprocité peut-elle s’exercer localement, dans un espace socio-économique qui serait réservé aux organisations spécifiques travaillant en réciprocité, dans un tiers secteur marginalisé, en retrait des fonctionnements économiques dominants ? Cette expérience de priorisation du principe de réciprocité ne peut pas se concevoir autrement que comme un contexte d’action économique, au mieux en développement ; un contexte qui le voit s’affronter aux autres modèles de valorisation et dans lequel il cherche en s’agglomérant, en se capitalisant, à s’affirmer comme une alternative dans les formes, mais surtout dans les modèles et les argumentations, de l’action économique ?

 

Comment alors analyser la construction des activités, en vue de leur pertinence socio politique et de leur viabilité économique ?

Se démarquant alors de toute approche de type « entrepreneuriale, il s’agit d’analyser la viabilité économique d’activités, en construction ou en usages, qui mettent en avant une logique de valorisation intégratrice basée sur des principes de réciprocité.

Dire cela ne signifie pas que ces activités ne seront pas accessibles au travers de règles d’échanges marchands. Mais la valorisation marchande sera à examiner de près dans la mesure où, dans le champ constitué par l’écosystème concerné et dans la mesure des rapports de force établis entre les acteurs de ce champ,  l’organisation des échanges aura fait l’objet d’une régulation en lien avec les pouvoirs publics et les autres acteurs opérant dans l’écosystème.

Cela suppose donc de se mettre en compréhension des échanges et de leur construction sociale, et d’aider les acteurs à partager cette compréhension.

Sous l’angle des modalités de ces échanges :

Les relations et liens sociaux, les règles d’usage des ressources et des « produits » (biens et services),

En examinant les transformations que ces échanges supposent du point de vue des processus de financement, de production, de distribution et consommation, en conformité ou en décalage avec les rapports sociaux qui les caractérisent habituellement dans le cadre des règles marchandes ordinaires,

Sous l’angle de leurs temporalités :

On sait l’importance du temps et du décalage entre les actions constituant la trilogie de l’échange « donner, recevoir et rendre ». La valorisation des activités dans une perspective solidaire, en communs, est souvent envisagée sous l’angle de la réciprocité différée (Hénaff, 2010, p. 82-83).

Le rapport au temps est ici essentiel. L’immédiateté d’une évaluation qui ne se préoccupe pas des conditions spécifiques de la création des activités ne peut conduire qu’à un alignement de cette évaluation sur les principes marchands les plus stricts. Une telle évaluation qui semble immédiate et naturelle, exprimée en prix de marché, ne fait pas le détour socio politique de la fabrique sociale que suppose la construction de l’échange. Les modèles instantanéistes et naturalisant de l’évaluation économique (sous l’appellation instituée de « modèles économiques ») sont caractéristiques de la prégnance sociale, cognitive, symbolique d’un agir économique marchand capitaliste (Bourdieu,   1980, 2015).

 

Vers de nouvelles régulations des échanges économiques vers une institution de la réciprocité ?

D’ores et déjà, dans la valorisation des activités résultant de ces dynamiques d’initiatives solidaires, en communs, et donc dans leur évaluation, de nouvelles perspectives se font jour.

Tout d’abord, des formes nouvelles de coopération entre producteurs se développent portées par les potentialités de la production en communs et renforcées par les potentialités du numérique et de l’Internet. C’est toute la question de la collaboration et de l’économie dite collaborative. La production par les pairs basée sur les communs (Benkler, 2006 ; Bauwens, Kostakis, 2017) ouvre la voie à de nouvelles opportunités de création et de distribution de valeur. Cette notion de Pair à Pair, si on la relie à celle de contribution, nous offre une autre perspective d’évaluation des projets de création d’activités solidaires en communs.

Parler de relation Pair à Pair, c’est relever le fait que les rapports entre producteurs, consommateurs, distributeurs, se transforment pour ouvrir à de nouvelles relations entre les individus et les collectifs qui sont autant de nouveaux espaces d’interaction et d’intermédiations. Les initiatives solidaires et les communs nous montrent la multiplication des espaces de co création, d’innovation ouverte, de coproduction, des fonctionnements « en circuits courts » ou « circulaires » ; toutes formes de coopération ouverte (Bauwens, Kostakis, 2017). Toutes les activités qui en découlent ont besoin de leur justification, argumentation spécifique. En décalage avec les formes  capitalistes et marchandes d’évaluation des activités en travail, elles nécessitent une évaluation spécifique qui ne peut être qu’un principe de réciprocité intégrant comme l’un de ses critères celui de la valeur de la contribution, « à chacun selon ses contributions » (Bauwens, Kostakis, 2017, p.76).

Cette notion de contribution n’est pas nouvelle. Elle n’est pas sans rappeler la place qu’a tenu le « bénévolat » dans le développement des activités associatives. La nommer contribution, en lien avec des dispositifs qui commencent à en faire l’évaluation, voire la comptabilité, marque la naissance d’un processus d’institution de la valeur produite.

On pourrait montrer comment cette importance donnée à la contribution dans une logique de réciprocité vient potentiellement redéfinir les règles marchandes et celles de la redistribution, dans la mesure de leur subordination à des accords négociés basés sur des préoccupations civiques citoyennes.

On voit ainsi que dans les projets en communs, pour les qualifier, on retiendra des critères morphologiques et structurels qui sont autant de conditions de possibilité d’un agir économique en communs. Les critères de définition ne manquent pas, ni même les outils permettant une évaluation de ce point de vue (http://unisson.co/).

Mais, si l’on se place du point de vue des logiques de valorisation et d’évaluation des activités en communs, ces éléments sont loin d’être suffisants.

Ils devront être enrichis d’autres éléments d’évaluation des contenus en réciprocité. Une attention toute particulière devra être réservée aux expériences portant sur la définition de « licences de réciprocité » (http://coopdescommuns.org/tag/coalition-entreprenariale/) pour qualifier les échanges au sein des communs ou des « coalitions entrepreneuriales » (Bauwens, Kostakis, 2017, p. 36-37) qui rassemblent des organisations en communs et des opérateurs publics et privés.

Au regard de l’importance donnée à la construction des règles d’échanges, des accès aux ressources, des usages, des coopérations nouées, de leurs valeurs en contributions, on comprend qu’une importance soit souvent donnée, dans les initiatives solidaires et les processus de mise en communs, à la définition des « codes sociaux ». C’est alors une autre façon de parler de la question de la constitution des communautés et de leur engagement en communs, souvent avant même de préciser les conditions de viabilité économique des activités créées. Face à la prégnance de l’immédiateté des dispositifs dominants d’évaluation par les modèles économiques de l’entreprenariat, ce décalage dans les priorités sera préjudiciable aux initiatives solidaires et pourra rendre difficile leur soutien par les pouvoirs publics.

Ainsi, les expérimentations qui se font jour mettant en avant explicitement des évaluations en termes de réciprocité seront-elles à examiner plus spécifiquement. Il sera particulièrement important de voir en quoi ces expérimentations impactent les écosystèmes qui les voient éclore ainsi que l’action publique. Les mondes de l’ESS et ceux plus émergents des communs pourraient trouver la matière à des interrogations convergentes et des actions en commun.

Le changement d’échelles auquel  aspirent les acteurs mobilisés dans ces mondes ne pourrait s’opérer que par un début d’institution de la réciprocité comme principe intégrateur de l’action économique.

 

Références

Bauwens M., Kostakis V. (2017), Manifeste pour une véritable économie collaborative, Paris, Editions Charles Léopold Mayer.

Benkler Y. (2006), The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, New York, Yale University Press.

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Editions de Minuit.

Bourdieu P. (2015), Sociologie générale, volume 1, Paris, Raisons d’agir.

Caillé A. (2000, 2007), Anthropologie du don, Paris, La Découverte.

Gardin L. (2006),  Les initiatives solidaires, la réciprocité face au marché et à l’Etat, Paris, Editions érès.

Godelier M. (1996), L’énigme du don, Paris, Fayard, Champs Essais.

Hénaff M. (2010), « Mauss et l’invention de la réciprocité », in A. Caillé, P. Chanial, K. Hart, Marcel, Revue du MAUSS, n°36.

Mauss M. (2007, 2012), L’essai sur le don, Paris, PUF.

Servet J-M. (2007), « Le principe de réciprocité chez Karl Polanyi, contribution à une définition de l’économie solidaire », Revue Tiers Monde, 2007/2, n°190.

Temple D. (1997), « L’économie de réciprocité », Revue du Mauss, n°10, http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=notions&id_mot=28.

Agir en commun pour agir en communs ?

On parle de plus en plus des « biens communs » ou des « communs ». Que faut-il en penser ? Que cela peut-il représenter pour ceux qui s’engagent dans des démarches d’économie solidaire ? En quoi ces notions peuvent-elles conforter leur prise d’initiative ? Qu’apportent-elles à l’économie solidaire ?

L’économie solidaire ne se veut pas seulement « secteur économique » regroupant des entreprises spécifiques (relevant de la loi d’août 2014), des coopératives, des associations. Elle ne se cantonne pas dans des activités de services collectifs (aux personnes, environnement, cadre de vie, etc.), dans l’insertion par l’économique, dans les nouveaux modes d’échanges (commerce équitable, finances solidaires, réseaux d’échanges non monétaires). Elle peut concerner potentiellement tous les secteurs économiques et sociaux. Mais surtout, elle revendique d’être un « mouvement », une façon de fédérer des modes d’action collective basés sur la coopération dans le travail, la solidarité pour la citoyenneté économique. Ceux qui mettent en avant les notions de bien commun, ou de commun, dans leur prise d’initiative, ont-ils d’autres perspectives ? Expriment-ils une autre sensibilité, et s’engagent-ils dans un autre cheminement que celui que s’est donnée l’économie solidaire comme mouvement ? Pour répondre à ces questions, il faut s’entendre sur ce que représentent les communs.

La référence à la notion de « bien commun » met l’accent sur l’existence de ressources (souvent naturelles et limitées, mais pas seulement…) nécessaires à la vie de tous et dont l’accès et l’usage doivent être démocratiquement régulés et contrôlés. Si l’on considère qu’ils doivent l’être à égalité de droits pour tous (les citoyens), ils seront alors qualifiés de « biens publics ». La notion de « commun » renvoie davantage, quant à elle, à l’action volontaire et consciente de construction d’une ressource dont les règles d’accès et d’usages font l’objet d’une formalisation et régulation sociales spécifiques.

Ainsi, le commun, avant même d’être le contexte de la création d’activités dont il faudra construire la viabilité économique, est d’abord un enjeu d’« utilité sociale ». Il répond à un besoin, en exprimant une volonté de régulation d’accès et d’usages d’une ressource, que cette ressource soit matérielle, intellectuelle, informationnelle, de la connaissance.

Agir pour « entreprendre  en communs » suppose d’établir les conditions permettant à la ressource partagée de répondre au besoin exprimé. Pour cela il faudra la développer, en garantir la durabilité. La création d’activités prend alors tout son sens. L’enjeu n’est ici pas seulement technique, il est tout autant social qu’économique, relève autant de la justice de l’échange social que du financement de la ressource. L’enjeu a aussi une dimension socio politique de délibération sur les conditions d’accès à ces usages. Ainsi, dès le départ, l’ « entreprise » en communs ne peut se réduire à un projet technico économique de création de produit ou de service.

Mais alors, des questions se posent. Le commun en cours de construction est-il pertinent, par rapport à d’autres démarches similaires et simultanées qui pourraient se faire jour sur le même territoire ou sur un territoire proche ? Le commun envisagé répond-t-il non seulement à des critères de justice et de solidarité, mais aussi de durabilité écologique ? Comment distinguer, parmi les projets, ceux qui jouent transitoirement le commun pour déboucher sur autant d’appropriations privées différées ? Ces nouvelles initiatives en communs viennent questionner et dynamiser l’économie solidaire. Le commun définit, démocratiquement, donne son sens aux activités sociales construites, au travail fourni et aux échanges économiques auxquels il donne lieu.

On voit combien une économie de ressources partagées, en communs, est proche d’une économie solidaire, plurielle, associant des formes d’échanges relevant de valorisations marchandes (sur base de fonctionnements de marchés diversement régulés, comme tout marché, par les pouvoirs publics), de règles de redistribution publique, mais surtout de comportements sociaux de réciprocité qui donnent tout leur sens à l’ « entreprise ». Mais, si la réciprocité ne prime pas dans les rapports sociaux et n’ordonne pas le poids des valeurs associées aux logiques d’échange, alors, malgré une référence faite au commun, le risque est grand que l’économie des communs « ne sombre dans les eaux froides du calcul égoïste », comme dirait K. Marx…

 

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De nombreux exemples tirés de l’économie du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses.

D’un part un commun peut donner lieu à des activités portées par des structures et dans des modes économiques différents. D’autre part les mêmes organisations économiques à statuts juridiques spécifiques (ce que l’on appelle les entreprises dans l’économie dominante…), au sens où il s’agit d’entités ayant une unité de stratégie et de fonctionnement, peuvent présenter une diversité de modèles et des formes hybrides de ces modèles.

Un commun pourra générer des activités portées par des individus autonomes, par exemple des entrepreneurs salariés, au sein d’une Coopérative d’Activités et d’Emploi (CAE), ou par des entités relevant de différentes structures, associatives, coopératives, entrepreneuriales. Il pourra générer des activités rémunérées, strictement marchandes ou marchandes régulées, des activités financées par du crédit public, par du crédit mutualisé, par des dons privés, etc.

Le point particulier de ce type de créativité collective est de n’envisager les activités économiques, sous leurs différentes formes et modes de viabilisation, que dans leurs interrelations avec un commun dont la gouvernance globale demeure spécifique par rapport à celle des entités économiques induites. Ainsi, les appellations mais aussi les formes d’appropriation seront nécessairement distinguées pour éviter toute confusion et limiter les effets d’enclosure.

Cette réflexion sur les niveaux de gouvernance des communs et de leurs activités induites ne fait que reprendre et approfondir des travaux économiques dont on a redécouvert la portée avec le retour en grâce des théories sur les communs, après la reconnaissance des travaux d’Ostrom et de ceux qui leur ont donné une suite.

 

 

Arts Visuels En Communs, introduction

Les propos tenus lors des Comités Techniques le montrent, dans la construction de la « filière », des approches différentes se font jour. Elles sont plus ou moins perçues et/ou exprimées en tant que telles.

On évoque la nécessaire structuration mais sans en définir les finalités. Certes, on peut considérer que cela pourra se définir « en marchant » et qu’il faut d’abord que les acteurs se découvrent et se connaissent. On pourrait considérer aussi que la démarche filière a maintenant deux ans et qu’il faut lui donner une perspective et des objectifs communs.

La démarche filière trouve son origine dans la mobilisation du CRAC à propos de la politique culturelle régionale. Il n’est donc pas étonnant que soit privilégié un fonctionnement que je qualifie de « Commission Arts Visuels ». Une telle logique conduit à privilégier une forme originale de représentation de la filière/secteur Arts Visuels dans une perspective de concertation, voire de co construction, de la politique régionale, ainsi que d’animation et de régulation de sa mise en œuvre. La structuration alors recherchée se situe dans cette perspective de rapports exclusifs avec l’institution régionale et de co construction de la politique régionale.

Mais, la finalité pourrait être aussi, au-delà de cette fonction de représentation et de concertation, de construire ce que l’on pourrait appeler la « maison commune » des arts visuels en région (AVEC, Arts Visuels En Communs).

La perspective serait alors davantage de construire des ressources communes aux acteurs et d’en faire les bases d’une gouvernance autonome, solidaire et coopérative. Les institutions publiques, la Région et d’autres, pourraient s’y associer. C’est d’ailleurs ce qui se construit déjà, aussi. Lorsqu’on considère qu’une étude faisant « état des lieux » devra permettre un « diagnostic partagé » de la maison Arts Visuels en région, que cela devrait déboucher sur un « Observatoire », on commence à définir les premières briques de cette maison. Il en est de même lorsqu’on aborde la question d’un site commun pouvant aller vers une plateforme rendant visible à tous les activités spécifiques, les ressources potentiellement à partager.

Si on continue le chemin dans ce sens, on va déboucher sur de nouvelles questions, celles du financement et de la valorisation des ressources et des activités. Il faudra alors être créatif pour se dégager d’une alternative simplificatrice entre l’adossement  exclusif sur le financement public et le recours au marché.

Une filière Arts Visuels ainsi structurée ne devrait pas renoncer à interpeller les niveaux institutionnels et politiques sur les conditions d’existence pour la création faites aux artistes et autres professionnels indépendants, ainsi que celles des salariés des structures collectives de la filière.

Mais d’une façon volontaire, et par la coopération des acteurs entre eux, il faudrait envisager les contributions de chacun dans la construction des ressources communes et définir les conditions d’accès à ces mêmes ressources, pour les acteurs de la maison commune et pour les publics partenaires. L’élaboration d’une charte des valeurs pourrait y trouver sa base.

Chaque acteur d’une filière ainsi structurée doit trouver sa place dans des rapports économiques qui peuvent être marchands, mais maîtrisés et régulés. La question des chaînes de valeur se trouverait posée, mais ici passée au crible de la solidarité. La filière, ainsi conçue en « Maison Commune », pourrait se montrer créative en élaborant aussi de nouveaux rapports de réciprocité entre ces partenaires associés.

 

Médiation, Intermédiation à l’âge de la créativité diffuse

L’introduction d’un séminaire proposé par ALLISS  (Alliance Science Société) développait l’idée suivante en guise de définition des activités de médiation/intermédiation que ce soit dans le domaine scientifique et de la recherche ou que ce soit dans les domaines culturels et artistiques.

« La notion « d’inter-médiation » est l’occasion, pour les organisateurs du séminaire, d’inviter les participants à analyser des pratiques effectives de médiation pour dégager un fond commun à ces différentes pratiques, à la fois de manière trans-sectorielle et à l’intérieur de chaque secteur. Il s’agit aussi d’interroger la manière dont se passent ces mises en relation entre des experts, des praticiens, des acteurs, et des intermédiaires ainsi que la construction d’un langage partagé. L’idée est de mieux comprendre ce qu’est l’inter-médiation, la caractériser, et identifier dans quels champs elle est – ou peut devenir – une profession ».

L’intermédiation est-elle seulement, et même d’abord, une question d’intermédiaires, professionnalisés ? Est-ce une question de transactions (échange et transmission de contenus dans des formats reconnus, de connaissances…) entre des acteurs aux positions sociales établies, ou est-ce une question qui relève de la construction collective, commune, d’un espace d’interactions[1], d’un « milieu » au sein duquel se construisent des intermédiations relevant de processus collectifs de co création ?

Pour apporter quelques éléments de réponse à ces questions, je ne reprendrai pas l’exemple des intermédiations en matière de recherche, mais plutôt celles qui concernent la création artistique.

Si on prend en considération ce que l’on pourrait appeler le travail créatif-intellectuel [2], on verra que les similitudes sont fortes.

L’occasion est fournie par le souhait exprimé par les acteurs participant d’un écosystème des arts plastiques visuels en région Hauts de France de former une « filière » de façon à répondre aux attentes des pouvoirs publics régionaux qui veulent « aider » les acteurs culturels à se développer et à contribuer à l’ « attractivité » du territoire. Ces acteurs se réunissent depuis deux ans pour faire ce travail d’interconnaissance de leurs positions, de leurs activités, de leurs ressources communes à partager, à gouverner.

La « demande » exprimée par les pouvoirs publics est toute à la fois claire et ambigüe. Il y a l’idée de considérer ce « secteur » des arts visuels comme une « branche économique », comme une autre. Cette demande est faite de la même façon aux autres secteurs culturels (le spectacle vivant, les musiques classiques et actuelles, le livre, etc.). On encouragera les acteurs à explorer l’économie du secteur, les chaînes de valeur, les produits, les transactions…. Cette demande n’est pas rejetée par les acteurs, mais fait l’objet d’une réélaboration qui tient compte de la réalité des relations et des intermédiations complexes qui caractérisent cet écosystème.

En effet, on comprend vite qu’on ne peut pas aborder la notion de filière avec une représentation industrielle avec des processus bien spécifiés et professionnalisés de financement, de production, de diffusion/commercialisation d’œuvres. Et on ne peut pas non plus en rester à une représentation des activités polarisée par, d’une part, le (ou les) marché(s) de l’art et, d’autre part, l’intervention publique.

La complexité que suppose l’exploration de cet écosystème n’est pas celle de la multiplication des acteurs et de leurs positionnements pour des contenus ou des produits inchangés. Cette complexité provient de la multiplication/diversification des processus d’interactions et d’intermédiations ainsi que des contenus artistiques que ces intermédiations produisent. Le paradoxe est ici qu’au moment où la fragilisation des positions artistes apparait avec plus de netteté, nous pourrions vivre une « époque de créativité diffuse »[3], une époque de co-création élargie à une diversité d’acteurs, un contexte qui, plus globalement s’agissant des processus de valorisation générés notamment avec les potentialités du recours aux technologies cognitives et créatives, correspondrait à « un nouveau régime d’interactions » [4]. Vue sous cet angle,  l’activité artistique englobe une diversité de processus politiques, sociaux, économiques, culturels. Les processus de création, en arts visuels, tout autant que dans d’autres domaines de création, montrent une diversité de positions de co-création, mais aussi d’intermédiations qui sont autant de « milieux sociaux » dans lesquels les positions des acteurs ne peuvent être envisagées à l’aune de la mesure des compétences et des caractéristiques de métiers traditionnelles. Mais ce qui complique beaucoup la compréhension d’un écosystème de la création artistique, est le fait que cette époque de créativité diffuse est aussi celle de la diffusion massive de produits culturels, de la possible spéculation sur les œuvres du fait d’une économie financiarisée de la rente, du saisissement par les entrepreneurs du capitalisme de la « figure même du créateur »[5]. De nouvelles figures de créatifs émergent dans des processus artistiques ouverts à de nouvelles interactions sociales, solidaires[6], et on ne peut que constater l’intégration du « créatif » dans le cœur des processus de valorisation de l’économie dominante[7].

A cela il faut ajouter l’analyse qui doit être faite de l’extension du travail créatif-intellectuel [8] et de ses conséquences sur les transformations des métiers et positions intellectuels, métiers et positions que l’on trouve souvent associés aux expérimentations menées dans ces processus de créativité diffuse. En plus des divers métiers artistiques, les projets de création associent ainsi de plus en plus une diversité de ces métiers ; des architectes, des sociologues, des développeurs en informatique, etc.

La question de la place des intermédiations dans ces processus de création doit être regardée avec plus d’attention encore. On peut constater la multiplication des intermédiations que l’on pourrait qualifier de traditionnelles et qui sont bien repérées dans leurs rôles de diffusion et de valorisation de l’art (visuel, actuel) en région. Des études[9] qui leur ont été consacrées, il en ressort des topographies des « mondes de l’art » spécifiques aux régions et aux grandes agglomérations. Ces topographies distinguent le monde institutionnel, « constitué du fond régional d’art contemporain (FRAC), de l’école des beaux-arts et de lieux labellisés dédiés à l’art contemporain (musées, centres d’art, etc.) », du monde marchand, « constitué de galeries proposant des œuvres d’art »[10]. Un autre monde est envisagé, désigné « mondes intermédiaires », mais peu repéré dans la spécificité des intermédiations qui en résultent. Ces intermédiations sont créatrices de milieux territorialisés de co-création artistique. Les prendre en compte suppose de percevoir l’irruption des processus d’action sociale et solidaire à l’intérieur des processus de création. Et l’on comprend que ceux qui œuvrent dans de tels processus puissent s’adresser à d’autres institutions que celles de l’art et de la culture (la DRAC et les services art et culture des collectivités territoriales, notamment) et se tourner vers d’autres politiques comme celles en charge de la Ville, ou du soutien à la participation citoyenne ou à l’ESS. Comprendre ces intermédiations nouvelles suppose de prendre en considération le forme réseau du travail artistique dans ces contextes de créativité diffuse ; formes faites d’appariements singuliers d’acteurs et de métiers divers, de fonctionnements « rhizomiques » qui peuvent déboucher sur des modalités, elles –mêmes renouvelées, d’engagements artistiques, parfois loin des formes idéalisées des positions « artiste ». Cela suppose aussi de s’intéresser aux formes de valorisation économique dans lesquels opèrent ces processus d’intermédiation et aux conditions concrètes de construction de leur viabilité économique. Cette recherche de viabilité peut prendre le chemin de l’action pour la constitution et la reconnaissance de nouvelles formes d’action publique et de nouveaux appuis publics dans le cadre de nouvelles politiques culturelles co construites avec les acteurs des secteurs art et culture, comme cela s’est engagé avec l’action du CRAC en région Hauts de France. Elle peut aussi prendre le chemin d’un entrepreneuriat alternatif de l’activité artistique et culturelle,  éventuellement appuyé par les dispositifs de l’ESS. Le processus de la reconnaissance sociale des réseaux est alors indissociable de la reconnaissance des milieux sociaux qui les portent. On voit alors que ces milieux ne sont pas de simples lieux de coordination fonctionnelle, mais des lieux de coopération et de contributions, certes dans des modes d’organisation plus ou moins hiérarchisés et dominés, ou potentiellement égalitaires ; ce qui n’est pas sans poser de problème compte tenu des approches qui pourraient en être faites en termes de différences d’intérêts ou de différentiels de notoriété. Sous cet angle, ils renforcent la nécessité d’un repérage des espaces, des lieux, des situations dans lesquels s’opèrent ces processus de création spécifiques aux arts, plastiques, visuels.

Si l’on voulait approfondir les questions liées à ce contexte spécifique de la création artistique, il faudrait approfondir un travail d’observation et d’analyse déjà initié au moment où ont été développées les expérimentations et les réflexions ayant donné naissance au mouvement des « Nouveaux Territoires de l’Art », à la fin des années 1990.

Cela revient à s’intéresser aux espaces et friches artistiques et à faire converger le travail d’observation de ces phénomènes en région avec celui engagée par certains collectifs pluridisciplinaires de chercheurs/acteurs artistiques tels ceux rassemblés au sein de la coordination nationale des lieux intermédiaires (CNIL) ou de l’Institut de Coopération pour la Culture[11]. Il faudrait également articuler plus étroitement ces problématiques avec celles qui se développent aux points de convergence des potentialités offertes par la dimension alternative de l’économie numérique collaborative avec les développements actuels de l’ESS qui se nourrit de nouvelles initiatives en « communs »[12].

 

Alors qu’en est-il de ces intermédiations en matière d’activités de recherche ? Ces éléments ne sont-ils pas à reprendre et à adapter aux spécificités de ces autres travaux créatifs intellectuels producteurs de connaissances, pour qui et avec qui ?

[1] Je reprends ici l’orthographe du mot telle qu’elle est pratiquée dans la sociologie interactionniste et pragmatique.

[2] Moulier-Boutang Y. (2007), Le capitalisme cognitif La nouvelle Grande Transformation, Editions Amsterdam, Paris.

[3] P. Nicolas-Le Strat, 1998, p.27

[4] Colin N., Verdier H. (2012), L’âge de la multitude, Entreprendre et gouverner après la révolution numérique, Armand Colin, Paris.

[5] P. Nicolas-Le Strat, idem, p. 28.

[6] Sans réduire la question à ce que décrit Paul Ardenne à ce sujet, c’est aussi la question de l’art « contextuel », cf. P. Ardenne, Un art contextuel, Flammarion, Paris, 2002.

[7] C’est toute la question des « industries Créatives » (R. Caves, Creatives Industries, Harvard University Press, 2000) et des potentialités de développement économique que les pouvoirs publics mettent en avant dans la région Hauts de France.

[8] Moulier-Boutang Y. (2007), Le capitalisme cognitif La nouvelle Grande Transformation, Editions Amsterdam, Paris.

[9] De Vrièse M., Martin B., Melin C., Mouveau N., Sagot-Duvauroux D. (2011), « Diffusion et valorisation de l’art actuel en région », Culture études, n°1, janvier.

 

[10] de Vrièse et al., idem, p.2.

[11] Une reprise plus précise de ces travaux viendrait ici conforter l’argumentation. Parmi les auteurs inspirant sur ces questions : Desgoutte J. (2016), Commun(S) Vers une poétique des Lieux Intermédiaires, ARTfactories/Autre(s)pARTs ; Henry P. (2014), Un nouveau référentiel pour la culture, Editions de l’attribut, Toulouse.

 

[12] Cette question mériterait également un développement, parmi les références : Dardot P., Laval C. (2014), Commun Essai sur la révolution au XXIème siècle, La Découverte, Paris ; Coriat B. (ed.) (2015), Le retour des communs La crise de l’idéologie propriétaire, Les Liens qui Libèrent, Paris.

Un séminaire du projet CREACIT à propos des Communs, de l’agir en communs, des communs urbains : quelques éléments en synthèse

Les 20 et 21 juin 2017 s’est tenu un séminaire à l’initiative du projet CREACIT (créativité citoyenne) sur les communs urbains et plus généralement les initiatives solidaires participant notamment d’un agir en communs. Ce séminaire se tenait dans les locaux de la Meshs (Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société), à Lille.

CREACIT, en tant qu’action de recherche participative, vise à mieux comprendre les pratiques citoyennes de création d’activités et de gestion collective de biens communs, à suivre les processus de prises d’initiatives en économie sociale et solidaire, à concevoir les dynamiques de consolidation en appui de demain, à étudier les nouvelles façons de créer des activités et d’en assurer collectivement la gestion dans un objectif de bien commun, et plus généralement de faire société (http://www.interphaz.org/2016/12/12/creacit-plaquette-de-presentation/ ). Financé par l’ex Région Nord Pas de Calais dans le cadre d’un programme « chercheurs-citoyens », il a démarré en 2015 pour s’achever fin 2017. Ce séminaire entrait dans le cadre de l’un de ses axes, celui sur les « communs urbains ».

 

Séance plénière

Benjamin Coriat

Le séminaire est introduit par un exposé de Benjamin Coriat sur les communs. On se rapportera aux différentes présentations qu’il a pu faire sur ce sujet, notamment, sous forme de vidéo (https://www.youtube.com/watch?v=OsjSqaA3twQ), mais aussi d’écrits (« Qu’est-ce qu’un commun ? Quelles perspectives le mouvement des communs ouvre-t-il à l’alternative sociale ? », Les Possibles, n°5, 2015).

 

Christiane Bouchart, conseillère municipale déléguée à l’ESS (Lille), et vice-présidente au Développement Durable (MEL)

La présentation de l’action en faveur du développement de l’ESS à  Lille et sur l’ensemble de la MEL (Métropole Européenne de Lille) se fait sur les thèmes du « territoire résilient » et en s’interrogeant sur les liens entre ESS et communs dont il a été question dans la présentation introductive de Benjamin Coriat.

Le point de passage c’est une double réflexion d’une part sur l’économie de la contribution dans la mesure où elle rend visible des activités contributives, en révèle le travail sous-jacent, en évalue leur valeur économique, mais d’autre part, et surtout, une économie des, ou basée sur les, communs dans la mesure où elle se centre sur les potentialités des ressources partagées.

Quel avenir des 400 friches existantes sur le territoire de la MEL ?

Avec usage temporaire des friches sur base d’un amendement qui devrait rendre possible un travail, une « fabrique » des usages.

Quelle dynamique possible impulsée par l’AAP permanent « Mets la transition dans ton quartier ».

Que faudrait-il ajouter enrichir pour faire le lien entre transition et nouvelle économie de la contribution en communs ?

 

Julian Perdrigeat, Directeur de Cabinet du Maire de Loos en Gohelle

Une préoccupation de la mise en commun, en liens et en récits, conditions entrecroisée du changement et de son accompagnement ; le code source de la gestion du changement.

A retenir de ce récit de la conduite du changement, les « goheliades » instituées par le maire Marcel Caron, père du maire actuel, Jean-François Caron. Des spectacles mis en scène, en paroles et en actes par les habitants dans une démarche de reconquête collective et d’estime de soi, après le traumatisme de la perte de l’activité structurante du territoire, l’exploitation minière.

 

Jean-Christophe Lipovac, Cabinet du maire de Grande Synthe

Autre forme de tentative de résilience urbaine après le traumatisme créé par la relative désindustrialisation d’un espace construit en synergie avec ces industries dans l’oubli des vocations précédentes dédiées au maraichage et à l’agriculture. La démarche « ville en transition » a permis d’enclencher ce réinvestissement vers ces activités, notamment par le réinvestissement des pieds d’immeuble, la création de jardins, la création d’un corridor d’arbres fruitiers en libre-service.

L’un des dispositifs majeurs de ce réinvestissement est alors l’instauration des « fabriques de l’autonomie », avec un budget participatif de 500 k€, la création d’une monnaie locale, type SEL, des débats mobiles. Quatre orientations sont mises en avant : S’émanciper, S’autonomiser, Se relier, Prendre soin.

A la question posée de l’appropriation et de la diffusion de la démarche dans une perspective de changement d’échelle, il est fait référence à l’organisation d’un forum de la transition économique et sociale à l’échelle de l’agglomération dunkerquoise. Un fort accent est mis sur la relocalisation de l’économie du territoire, comme « communauté entrepreneuriale » à l’image de certains projets inspirés par des démarches québécoises.

 

Cette question du changement d’échelle est alors posée à l’ensemble des participants à la table ronde de la séance plénière.

Y est mis en avant par les deux représentants des collectivités territoriales, la nécessité de bien définir le  « code source du changement », c’est-à-dire une démarche qui se nourrit des spécificités du contexte et de ce qui peut faire sens dans les mutations spécifiques du territoire. Cela s’oppose alors à tout déploiement qui ne serait que du « copier-coller ». Par contre la démultiplication ne peut se passer de projets pilotes, de démonstrateurs.

L’appui sur les niveaux d’agglomération dans un pôle métropolitain plus large, regroupant des  agglos, peut permettre de dépasser les blocages au sein même de l’agglomération à laquelle appartient le territoire en transition. C’est notamment le cas de Grande Synthe.

Sur cette même question du changement d’échelle de la transformation, Benjamin Coriat avance trois piliers, points d’appui de la mobilisation collective.

C’est d’abord, la mise en avant comme première condition, l’existence de communautés locales qui s’organisent en continue et s’accaparent de problèmes nouveaux, d’abord par « en bas », par la mise en valeur de pratiques qui densifient la vie collective et citoyenne.

C’est aussi le constat que le passage à une échelle plus vaste peut ne pas se faire, et souvent ne se fait pas, de « proximité en proximité », mais parfois en « sautant des échelons », pas par « cercles concentriques », mais parfois du plus petit niveau à celui à des liens avec des réseaux nationaux.

C’est enfin le fait de faire rentrer dans les pratiques initiées localement (au cœur du code source de la transformation, pourrait-on dire) des partenariats « public-communs ». C’est alors la question essentielle de la relation à construire avec des pouvoirs publics agissant en soutien à des communs. L’exemple de l’Italie et des villes italiennes est alors évoqué, comme aurait pu l’être celui de l’Espagne et de la Catalogne avec Barcelone surtout.

La discussion qui suit ces conclusions de la table ronde se centre sur la question du rôle des municipalités dans la conduite de la transformation. Fort de leurs expériences en Belgique plusieurs intervenants souligne que la teneur « municipaliste » du panel d’expériences livrées à la discussion pourrait masquer le fait que la mobilisation peut prendre d’autres chemins et d’autres contextes de territoire, pas tous institutionnels, mais davantage liés à des bassins de vie, à des territoires correspondants à des zones de ressources partagées, ou tout au moins partageables, en communs.

Un autre intervenant, par ailleurs élu local à Hellemmes, souligne l’appui public, bienveillant, que peut fournir une collectivité locale, quand bien même cela peut sembler paradoxal dans la mesure où l’approche en communs souligne une volonté de prise d’autonomie par rapport au pouvoir municipal.

Un autre thème est abordé, celui de la valeur économique donnée aux créations d’activités qui coïncident souvent à ces initiatives locales : Quelle évaluation, de quelle valeur et pour quel partage de ces valeurs, sous l‘angle des externalités positives de l’action en communs ?

Répondre à ces questions supposent de construire les cadres et les règles de ce que pourrait être une économie de la contribution de la contribution aux communs ; des règles pour mieux accompagner les relations créées entre les acteurs économiques des communs (entreprises, acteurs autonomes, collectivités) et travaillant avec, et à partir, des ressources mises en communs ; des règles de réciprocité accompagnant les transactions marchandes et les financements issus de la redistribution par l’action publique. Mais ces modalités telles que celles qui sont envisagées dans la réflexion qui s’amorce au sein de ce que pourrait être les « chambres des communs » ne doit faire oublier la nécessité de structures économiques, relevant d’une logique de la coopération par exemple, avec les SCIC notamment, mais aussi de régulations plus politiques, consolidant les institutions démocratiques par l’ouverture à une véritable citoyenneté économique.

 

 

20 Juin, Atelier C : « Comment l’argent et le Droit peuvent être au service du territoire »

 

Concertation, mais sur quoi, et quand ? 

Les concertations officielles permettent des échanges, mais pas de réelles captations des désirs et de ce qui pourrait faire usage qui supposent une approche critique de ce « faire ville » veut dire.

Pourtant les freins à la « fabrique de la ville » du point de vue des biens communs sont surtout la propriété individuelle inclusive et l’organisation des marchés publics.

 

Mobilisations des habitants, lesquelles ? 

La mobilisation courte et opérationnelle des habitants, usagers d’espaces et d’équipements

La mobilisation longue des « militants » sur les principes et pratiques de gouvernance, utilisant la fabrique des usages comme moteur de l’action collective citoyenne.

Les friches ouvrent des opportunités, parce qu’une question d’aménagement est officiellement posée. Mais qu’advient-il lorsque le tissu urbain se transforme progressivement par réhabilitation successive de parcelles isolées ? Comment alors aborder la question des espaces urbains, des équipements dans ce tissu en mutation sans vrai contrôle des habitants ?

Il faut aussi souligner l’ambiguïté des processus de concertation et des documents sur lesquels ils s’appuient. Ils mettent tout à la fois en avant leur caractère provisoire -Les plans ne seraient là que pour se donner des idées…- et invariant –Les chiffres des m2 de logements et de bureaux, plus quelques équipements sont présentés comme indiscutables…-. La concertation peut ainsi être ouverte ou fermée sur base de ces documents selon l’usage qui en est fait. Dans tous les cas, les documents, même non contractuels et seulement avancés à titre prétendument indicatif, finissent par circonscrire la discussion sur des points annexes des projets, de fait marginalisés.

Peut-on alors maintenir la mobilisation des habitants sur le temps long de ces transformations ?

Les réponses sont contrastées. Certains mettent en avant le caractère militant de la démarche de mobilisation. Elle prend alors d’autres formes que la seule réalité de la friche ou de l’espace à aménager, des principes sont mis en avant. Pour d’autres, cette mobilisation, axée sur les effets directs des projets présentés, ne peut se maintenir sur le long terme.

On réglemente les temps de la concertation mais pas ceux de la co construction.

Ces processus de co construction sont aussi confrontés à la faiblesse juridique des biens communs et à leur faible impact dans les représentations publiques. Les ressources naturelles ne sont pas perçues dans toute leur urgence.

Est-ce que la question est celle de la ville ou du territoire dans son rapport aux ressources, naturelles (la terre, l’eau, l’espace nourricier …) ? Faire le territoire n’est pas plus que faire la ville…Ne faut-il pas envisager des espaces urbains, mais qui sont envisagés autrement que du seul point de vue des catégories urbaines normées, comme des espaces nourriciers ?

 

La question foncière dans la mobilisation pour des lieux alternatifs

Laurent Courouble (co porteur) nous parle du projet la « loco », futur espace alternatif ouvert dans le cadre de la reconversion d’une friche industrielle importante à Lille. Il s’agit d’ouvrir un espace d’environ 2000 m2 pour lequel un dispositif foncier original est expérimenté.

Le projet s’appuie sur les capacités d’intervention d’un opérateur (ETIC) qui se veut tout à la fois une foncière, un promoteur et le possible futur exploitant du lieu créé. Etic se propose d’investir dans la propriété foncière dans le cadre d’un partenariat mais avec un choix d’amortissement sur du long terme qui permet des conditions financières favorables. Cela permet ensuite d’envisager des loyers modérés pour les locaux mis à disposition ; de 10 à 30 % en dessous du prix du marché.

Peuvent ainsi se rencontrer la démarche ascendante de portage du projet venant du terrain avec les compétences et la structure du partenaire (Etic), tout en permettant une autonomie relative vis-à-vis des collectivités territoriales.

La solution juridique est ici celle d’un bail emphytéotique accompagné d’un avenant pour usage social.

Cette expérience menée dans le cadre de ce projet sur la friche de Fives Cail permet d’envisager ce que pourrait être une « foncière régionale » inspirée du modèle d’Etic.

Cette réflexion rejoint celle déjà engagée par les acteurs du mouvement des tiers lieux lorsque par analogie avec ce que l’on constate dans le domaine de la propriété agricole avec des opérateurs comme « terre de liens », avait déjà été envisagée une réflexion sur la propriété foncière partagée, coopérative, du type « terre de lieux ».

Il s’agirait alors de collecter de l’argent permettant de solutionner les problèmes fonciers posés aux développeurs de lieux de création d’activités. Une intervention foncière doit permettre de donner une garantie et une pérennité aux investissements faits par les collectifs et les communautés portant ces lieux.

 

Faire se rencontrer des potentialités de projets et d’espaces vacants, l’expérience de Plateau Urbain.

Simon Laisney présente l’expérience de Plateau Urbain. Il s’agit de mettre à disposition de porteurs de projets des espaces vacants. Plateau Urbain, en tant que prestataire permet aux collectifs et aux associations qui les organisent de développer leurs projets en bénéficiant de locaux par de l’occupation temporaire négociée avec des propriétaires institutionnels ou privés.

Plateau Urbain agit ainsi sur le site parisien des « Grands Voisins ».

Il établit les conventions des occupations temporaires. Il aide les porteurs de projets à réfléchir à leurs modèles économiques. Les projets supposent des partenariats nouveaux entre propriétaires privés, institutions publiques et « communs » en construction.

Certes pour qu’il y ait occupation temporaire il ne faut pas qu’il y ait trop de travaux à réaliser dont les investissements pourraient être perdus en cas de relocalisation. Si ces investissements sont nécessaires, cela suppose de traiter le foncier autrement comme dans le cas  de la promotion du type d’Etic envisagé plus haut.

La coopérative Plateau Urbain permet la gestion transitoire de bureaux vacants ou en s’appuyant sur le marché de locaux d’activité de second choix délaissés par les activités économiques ordinaires.

La question qui se pose alors est de savoir jusqu’où et comment réhabiliter les locaux pour les rendre adaptés à leur vocation sociale et solidaire.

 

 

21 Juin, Matin, Atelier C : « Le territoire des projets : peut-on penser l’action en dehors des frontières administratives, institutionnelles, autres … ? »

 

A partir des expériences et des apports de Guillaume Faburel (Université de Lyon 2) et de Béatrice Auxent (Architecte et responsable de la CAUE).

Parler de territoire c’est d’abord souvent envisager l’action au regard de la construction institutionnelle qui découpe l’espace, c’est donc parler des statuts d’agglomération et autres  réalités institutionnelles.

Mais au moins deux autres composantes sont à prendre en considération.

C’est tout d’abord la composition géographique et physique des ressources naturelles, mais aussi historiques ; ce qui fait écosystème sur le long terme.

C’est aussi ce qui relève du mouvement d’individuation, des pratiques sociales et économiques concrètes, de ce qui fait « bassins de vie ».

Mais il nous faut constater que c’est souvent le découpage institutionnel qui prime quand bien même des évolutions se sont faites jour qui changent ce qui fait sens pour un découpage de l’action.

Envisager le développement du territoire est contraint par le prisme du mode de l’agglomération urbaine métropolitaine. La crispation institutionnelle sur ce mode contraint la dynamique du projet. Il peut être une potentialité de déblocage de rigidités locales. Il peut représenter un frein, s’il peut paraître s’opposer au pouvoir métropolitain ou obliger à une résistance.

Que peut représenter une dynamique de développement territoriale exprimée sous l’angle des communs ?

C’est potentiellement une autre approche de l’accès à des ressources, usages, « démarchandisés », et dans une autre logique que l’extension de services.

C’est aussi le choix d’une autre construction politique qui met l’accent sur la prise d’autonomie d’acteurs collectifs organisés et la construction de pouvoirs allant vers un polycentrisme des autonomies. Le commun territorial peut en effet se présenter comme une alternative au pouvoir métropolitain qui normalement les concentre tous.

On pourrait s’interroger sur les « principes d’agglomération » et leurs soubassements économiques qui donnent sens aux frontières administratives et politiques. Au principe d’agglomération de la ville urbaine on trouve l’organisation du marché. Avec les communs, n’est-ce pas un autre principe d’agglomération qui s’affirme mettant en avant la ressource partagée ?

Tout cela mérite d’être interrogé par les acteurs sociaux. C’est ce que se proposent des organismes comme les CAUE en aidant les acteurs sociaux à explorer les contraintes et les potentialités des territoires du point de vue de leurs limites de leurs frontières, mais aussi de leurs ressources.

Le projet lui-même, la pensée qu’il suppose, sa technicité peuvent être des obstacles à ces explorations. Les savoirs qu’il mobilise ne sont pas neutres. Ainsi, lors de la discussion de l’atelier un exemple est pris d’un projet qui s’appuie sur une discours critique de l’habitat pavillonnaire, du « péri-urbain » dénigré au profit d’une nouvelle densification, alors que ce qu’exprime éventuellement ce désir d’espace, souvent plus naturel, c’est un retour à la proximité avec la ressource naturelle, parfois exprimé en « retour à la terre ». Cela montre la nécessité de remettre de la critique dans l’analyse et la confrontation des désirs d’espaces. Référence est alors faite aux travaux d’Yves Chalas, avec sa « ville nature contemporaine ».

Les expériences mettant en avant la notion de commun, de ressources partagées, dans la perception du territoire ne se confrontent pas assez aux savoirs politiques qui font primer la centralité urbaine au détriment des espaces naturels appropriés par les expériences de vie des habitants.

Parler de commun nécessite alors une déconstruction critique des principes d’agglomération privilégiés dans les représentations politiques dominantes avec leurs savoirs correspondants.

La participation à l’aménagement avec cette capacité d’interrogation critique est alors fonction de la distance à l’institution, de la critique possible au travers des postures différentes par lesquelles passent les démarches participatives et de concertation. Les postures sont nombreuses, accompagnateur, formateur, animateur, agitateur, nourries de compétences diverses. Le phénomène qui semble plus nouveau est l’affirmation d’initiatives qui sortent du cadre politique de la concertation officielle, ce hors cadre de la mobilisation sur la redéfinition des espaces est alors souvent un hors cadre territorial et institutionnel.

Ces processus de prises d’initiatives maillent le territoire. Ils questionnent les logiques de constitution des villes. Des travaux de recherche mettent aujourd’hui en avant trois logiques de rapports à l’espace exprimées en communs.

Le commun pourra privilégier le « retour à la terre », se réapproprier la ressource naturelle d’abord, dans une expérience physique, parfois quasi corporelle, et pas d’abord l’espace.

Se référer au commun pourra mettre en avant le fait de jouer la coopération dans les formes de production, de fabriquer des usages par la coopération.

S’y référer c’est aussi valoriser un auto gouvernement des acteurs directement concernés par l’usage de la ressource.

En fait avec ces trois éléments nous avons les éléments de définition de ce que pourraient être des communs.

On comprend alors que la force des initiatives prises dans cette exploration en communs dépend de la capacité des acteurs sociaux à d’abord « s’autoriser » à remettre en cause les principes d’agglomération, plus ou moins conscients, plus ou moins explicités. Mais alors comment faire cette « collecte des imaginaires » sur les espaces à vivre ? Il faut alors des mécanismes délibératifs pour protéger les citoyens face aux pouvoirs. Un exemple est donné avec l’expérience de l’Agence de psychanalyse urbaine : « Ce qui n’est pas négociable, c’est l’imaginaire ».

 

 

21 Juin, Atelier C, Après-midi : « Mobiliser les habitants, qui mobilise qui, et comment ?

 

Mobiliser pour des projets urbains : l’exemple des Saprophytes

Les processus de mobilisation des habitants, participant à la conception et au développement d’un projet, se montrent très variables.

Ils peuvent aller de l’installation éphémère qui focalise la mobilisation, lui donne une force événementielle, jusqu’à l’établissement de projets englobants construits sur le long terme, portés au nom de la transition.

La mobilisation a besoin de l’espace public pour exister. Mais l’espace public, ouvert à ces mobilisations potentielles semble disparaître, en tant que tel, ou tout au moins se restreindre. Il est de plus en plus « normé », circonscrit, et régulé de contraintes qui sont autant de freins à l’expression, l’interpellation et l’organisation des collectifs. D’ailleurs, les formes de mobilisation ne sont-elles pas d’abord la construction, ou reconstruction de l’espace public en tant que lieu de prise d’initiative ?

Une autre difficulté que doivent affronter les acteurs dans la conception des formes de mobilisation est le rapport à l’institution commanditaire de l’action ou du projet urbain. Le projet, dans sa première forme d’expression tel que formulé par l’institution, la collectivité territoriale, par exemple,  par l’intermédiaire des experts, peut faire l’objet d’une reformulation plus ou moins grande. Dans le même temps, les opérateurs de l’accompagnement du projet s’efforcent d’en faciliter l’appropriation par les habitants et, par exemple, de le faire coïncider, tant que faire se peut, à un processus de concertation, voire de co construction. Le « travail de la commande » en lien avec les institutions est alors essentiel pour ces accompagnateurs de projet. C’est alors pour eux, l’expression d’un véritable métier de maitrise d’œuvre de projet co construit.

 

Mobiliser pour des projets de création de tiers lieux : l’exemple de la Coroutine

L’expérience de mobilisation restituée ici correspond à celle d’un collectif ayant créé un tiers lieu.

Plusieurs points doivent être soulignés.

La construction collective, faisant figure de mobilisation du collectif, fait l’objet d’une documentation sur support numérique, en temps réel et historisé. La mutualisation de l’expérience est au cœur de la mobilisation. Tous les acteurs peuvent s’approprier l’expérience  et la montée en capacités.

Autre question centrale celle de la gouvernance et en particulier de celle qui permet l’autonomie des salariés, entre eux et vis-à-vis des pouvoirs économiques et institutionnels. L’organisation du lieu se fait sans salarisation de l’un ou l’autre des porteurs du projet. Elle est aussi sans hiérarchie interne et sans recours à des soutiens financiers publics qui introduiraient des contraintes externes. Le principe auquel le collectif se rallie est de refuser des soutiens publics qui obligeraient à les justifier par la création d’un emploi salarié ; cet emploi focalisant alors toute l’aide publique.

L’organisation interne du lieu et les relations qui s’y construisent sont d’abord celle des usagers du lieu, entre eux. Les acteurs investis dans le lieu sont avant tout des usagers avant d’être des partenaires du projet de développement du lieu. Le fonctionnement évoque alors ce que les associations tentent de développer avec l’esprit qui préside à la définition des structures en collégiale.

La construction du consentement se fait par le recours à des outils de prise de décision décentralisée et cumulative (du type Loomio). La décision peut être prise tant qu’aucun acteur usager ne s’oppose aux décisions prises. Toute opposition suppose une proposition soumise au vote. La condition essentielle est ici de garantir la traçabilité des processus de décision et d’action.

Un autre exemple de processus de mobilisation concerne la construction d’un lieu éphémère investi par un groupe de jeunes sur une période de vacances. Le groupe accompagné dans cette démarche dans le cadre d’un projet jeune (type CJS) fait alors l’expérience de la création d’activités dans la perspective d’une économie de la contribution. Les micro activités (travaux de nettoyage, prestations informatique, cuisine, etc.) font l’objet de prestations à partir desquelles les jeunes expérimentent une forme de rétribution pour laquelle ils évaluent eux-mêmes leurs contributions et rémunérations. Ces évaluations sont portées sur un tableau synthétique, au vu de tous.

 

Mobiliser pour des projets d’action culturelle et citoyenne : l’exemple de Maitallurgie à Marchienne au pont (B)

La Maison pour les Associations de Charleroi présente son expérience d’accompagnement des collectifs citoyens dans les processus de mobilisation des acteurs associatifs.

L’expérience menée avec le festival Maitallurgie (Festival dans un lieu de friche industrielle, en Mai) permet de mieux comprendre comment il est possible de « construire des publics » dans ce qui pourrait apparaître comme les pires conditions locales. La ville apparaît comme la plus sinistrée du point de vue de l’emploi et de son cadre de vie, d’une métropole (Charleroi) considérée elle-même comme la plus sinistrée d’Europe…

Construire les publics signifie faire venir les habitants, les rendre actifs dans la conception et l’animation des activités lors du festival.

La spécificité de ces processus de mobilisation et d’action est de se centrer sur un travail au plus près des pratiques sociales réelles des habitants. Les actions sont ici menées par des artistes du spectacle vivant et des arts de la rue qui « vont chercher les publics », dans leur espace spécifique, en créant des dispositifs de facilitation de la prise de parole. Il s’agit d’abord de mettre les habitants ensemble, de les réunir, mais surtout de créer les conditions de leur prise de parole. La notion avancée est alors celle de la capacitation par le mélange des expressions et des prises de parole. Ainsi les thèmes du festival sont ceux choisis par les gens eux-mêmes, lors des actions de « porte à porte ». Les ateliers organisés dans le cadre du festival, « ateliers d’avenir », rassemblent et permettent la prise de parole croisée des travailleurs sociaux, des « bénéficiaires » des aides, des artistes et des représentants des collectifs citoyens.

Cette expérience de projets mobilisateurs de populations souvent considérées comme dégagées de l’engagement citoyen met en relief des pratiques et des postures sociales d’accompagnement de projets collectifs qui font l’objet d’une réflexion spécifique dans le cadre du projet CREACIT

Metalu.net : artistes créateurs de technologies libres en économie solidaire

Metalu.net : artistes créateurs de technologies libres en économie solidaire

Résumé
Il s’agit de comprendre les logiques d’action et les positions d’acteurs au carrefour de la création artistique, de la recherche développement sur une technologie open source adaptée au contexte de la création artistique et de la médiation culturelle. Il s’agit aussi de comprendre à quelles conditions les activités basées sur cette technologie peuvent être viables en s’inscrivant dans une économie politique sociale et solidaire.
La recherche vise ainsi à éclairer les relations entre les dimensions artistiques, techniques et économiques. Ces relations peuvent être envisagées sous l’angle des caractéristiques esthétiques des productions et savoirs techniques. Elles peuvent aussi être envisagées sous l’angle des spécificités des développements technologiques que requièrent les productions artistiques. Mais, plus encore, il s’agit de comprendre comment des technologies spécifiques, développées dans le contexte de pratiques artistiques, peuvent être la base d’un développement économique pour les artistes qui en sont à l’origine. Nous développons cette réflexion dans l’action à partir d’un cas que nous constituerons en dispositif expérimental de recherche. Pour cela nous analysons les processus de création d’activités « Metalunet », en lien avec les pratiques artistiques d’un collectif d’artistes, Metalu A Chahuter, « fabricants de spectacles, inventeurs de machines à rêver et dispositifs interactifs ».

1. Contexte, enjeux et objectifs

1.1. Contexte

La recherche intervient en relation étroite avec les évolutions et mutations que connaissent aujourd’hui les collectifs d’artistes, en particulier ceux nés dans le domaine du spectacle vivant et de la conception d’installations interactives avec le public. Elle intervient aussi dans un contexte de forts questionnements sur l’évolution des métiers, des statuts et des organisations dans le secteur de la création artistique et, plus généralement des métiers de la culture. Ce contexte est aussi celui du ralentissement de la croissance de financement public pour la culture, voire de la réduction de ces financements. Dans le même temps, à l’instar de la région Nord Pas de Calais, beaucoup de Régions ont fait du secteur créatif et culturel l’un des piliers de leur futur développement économique. C’est le cas de l’ex Région Nord Pas de Calais qui avait fait du secteur « Images Numériques, Industries Créatives et Culturelles » l’un de ses six Domaines d’activité stratégique.
Une forte actualité politique et économique se fait jour pour envisager ce que pourraient être les chemins pour faire de ce secteur un moteur de développement économique en même temps qu’il est au cœur des politiques publiques. Plus que dans d’autres secteurs les activités caractéristiques de ce secteur sont confrontées à des enjeux politiques, sociaux, technologiques et économiques majeurs.
C’est tout d’abord l’enjeu du financement des politiques publiques dans le domaine culturel comme dans tous les domaines qui touchent aux politiques sociales, aux politiques éducatives, aux politiques de soutien à l’exercice de la citoyenneté. Tout autant que leur financement, c’est la conception même de ces politiques, leur construction en lien avec les publics dans l’exercice de leur citoyenneté qui est en cause. Les enjeux technologiques ne sont pas moindres. La réflexion sur les transformations que connaissent les domaines artistiques et culturels au travers des processus de création, production, diffusion, médiation, conservation, etc. sont indissociables de celle qui se fait jour sur les technologies qui les rendent possibles et qui sont même support et au cœur même des processus de création. Ce qui se passe avec les technologies numériques est là pour le montrer. Si le développement des techniques ne s’est jamais opéré dans une neutralité sociale et politique, c’est encore moins le cas aujourd’hui avec l’essor de la technologie open source après que la question de la gratuité et de la libération des logiciels soit désormais devenue incontournable.
Mais, ces questions trouvent un cadre d’expression plus global lorsqu’elles rejoignent celles de la transition écologique, économique et politique qui est au cœur des enjeux actuels de société.
Ces problématiques et les recherches qui se développent pour les explorer forment l’arrière fond de notre proposition de recherche.
S’agissant de la création d’activités dans les domaines artistiques et culturelles, il nous faut évoquer aussi les interrogations qui se sont faites jour sur les processus de création, sur les formes organisationnelles, collectives et localisées, que ces processus de création se sont donnés depuis plusieurs décennies et qui connaissent un nouvel essor aujourd’hui. Les années 1980-1990 ont été marquées par l’essor des friches et des lieux culturels. Des travaux d’études et de recherches s’en sont faits l’écho, notamment lorsque les politiques publiques ont cherché à les soutenir. Les réflexions sur les « nouveaux territoires de l’art » (Kahn, Lextrait, 2005) ont bien traduits l’émergence de ces nouvelles problématiques.
Aujourd’hui, les enjeux à l’origine de ces questions demeurent et se sont même renforcées, au fur et à mesure de l’aiguisement de ce qui est plus qu’une crise économique mais correspond à une tension totale entre des forces qui œuvrent pour la marchandisation accrue des activités créatives et culturelles et celles qui recherchent dans des alternatives politiques et économiques une solution pour le développement de ces activités.
Les processus de création d’activités et les trajectoires de positionnement économique et social de ceux qui en font métier, comme de ceux qui les pratiquent à titre amateur, sont au cœur de notre proposition de recherche.
Pour élaborer notre problématique de recherche et le dispositif de recherche qui nous permet d’explorer cette problématique, d’en dégager des enseignements et de tenter une première modélisation nous nous baserons sur le cas expérimental que représente la création d’une entité Metalu.net au sein du collectif d’artistes Métalu A Chahuter.

Voici comment les acteurs eux-mêmes présentent l’expérience Metalun.net :

« Depuis dix ans Métalu A Chahuter réunit des artistes qui explorent la création artistique dans des formats atypiques et évolutifs, selon des pratiques héritées des arts de la rue. Dans son fonctionnement, Métalu A Chahutera opté pour la mutualisation solidaire : ainsi, l’administration et les locaux sont mis au service de créations artistiques collectives.
L’expérimentation est au cœur de l’identité artistique du collectif : explorer le son et l’image comme langage poétique, faire de l’objet un passeur d’imaginaire, assumer la pluridisciplinarité comme moteur de création artistique. Ses spectacles ou installations mettent en jeu l’interactivité avec le public et l’environnement quotidien, l’expérimentation est un processus de création.
C’est dans cette démarche que, dès l’origine, plusieurs artistes se sont appropriés l’outil numérique, et rassemblent de nombreuses compétences dans des domaines d’activités multiples.
Métalu A Chahuter s’inscrit dans une nouvelle dynamique en mettant en avant les pratiques numériques développées par quelques artistes. Ce n’est pas une révolution en soi : les bases existent déjà. Il s’agit plutôt de révéler ce réseau d’artistes et leur multitude de compétences pour créer une extension à Métalu A Chahuter appelée Métalu.net selon une démarche libre et open source défendue par plusieurs artistes du collectif. La notion de bien commun y est démultipliée en s’intégrant dans un réseau de libre partage de pratiques, de projets, de techniques créés par quelques-uns et utilisés, dupliqués, modifiés, étudiés par d’autres. Le collectif rend visible un ensemble de compétences et d’expériences développées.
Métalu.net est un engagement artistique. Il s’agit de ré inventer des pratiques et des objets en créant de nouveaux assemblages, en élargissant le champ des possibles par l’open source, et en mettant en avant la sérendipité. C’est impliquer des publics et des artistes dans une volonté de partage.
La relocalisation de Métalu A Chahuter dans une nouvelle friche à Hellemmes-Lille, est l’occasion de développer Métalu.net comme une plateforme de ressources ancrée dans l’espace public réel et virtuel.
Ainsi Métalu.net se propose d’expérimenter les activités suivantes :
Un bureau d’étude alternatif pour partager avec le public à travers diverses formules (showrooms, geek parties, boums numériques, festilabs, créations participatives, etc.) ;
Un collectif d’artistes pluridisciplinaires qui participent à la production de spectacles et créent des technologies spécifiques dans une démarche libre et open source ;
Un lieu qui propose des accompagnements personnalisés pour des projets numériques développés par des étudiants, de jeunes artistes ;
Une mise à disposition d’outils pédagogiques qui répondent à des problèmes concrets (formations, interventions sur des thèmes spécifiques, création d’instrumentarium, etc.) ;
Des prestations de services sur mesure pour des demandes particulières ;
Une plateforme de ressources au service de d’artistes numériques mettant à disposition une base documentaire et des liens web vers des informations techniques ;
Un blog retraçant le processus créatif et technique de projets expérimentés. »

1.2. Position

Ainsi, notre recherche action se propose d’accompagner par une recherche action l’ensemble de la démarche de création des activités devant constituer l’entité Métalu.net.
Elle s’intéresse aux processus de création de ces activités, leur expérimentation, les études de faisabilité dont elles feront l’objet. Il s’intéresse particulièrement aux parcours de montée en capacités à prendre en charge ces activités de la part des artistes et des partenaires associés dans la création de l’entité. On cherche ainsi à mieux comprendre la construction des liens de cette nouvelle entité Métalu.net, non seulement avec l’entité Métalu A Chahuter, actuellement constituée en association, dotée d’un mode de gouvernance tout à fait spécifique, mais aussi avec les entités partenaires que sont déjà d’autres compagnies et collectifs d’artistes, des collectivités territoriales et des structures d’action publique, des centres de recherche, des écoles (des lycées, des écoles d’art ou d’ingénieurs, etc.), des entreprises (ordinaires ou relevant de l’Economie Sociale et Solidaire).
La compréhension de ces processus de création d’activités technologiques, pédagogiques, et autres, supports à la création artistique ne peut se faire sans un approfondissement de la connaissance du travail artistique, de la production artistique, de la diffusion de cette production, des activités de médiation et de co création avec les différents publics, etc. Elle aura aussi à envisager les conditions d’apprentissage des technologies de l’open source, et des technologies privilégiant l’auto construction (le Do It Yourself), la parcimonie et la robustesse des solutions techniques. Ces questions font l’objet de nombreuses recherches sur lesquelles nous nous appuierons.
Les processus de création d’activités et de valorisation économique de ces activités devront être analysées finement et passées au crible des modèles économiques et sociaux de l’ « entreprendre » et de l’  « entreprise » qui en est le résultat. Il nous faudra examiner en quoi les processus de création d’une entité porteuse d’activités ayant à assurer la viabilité des personnes relèvent de logiques dites entrepreneuriales, que ces logiques soient celles de l’entrepreneuriat ordinaire ou celui souvent qualifié de social. Il nous faudra voir en quoi ils relèvent de processus similaires ou différents. Plus spécifiquement il nous faudra examiner en quoi la référence à l’open source, mais plus encore à des choix de valorisation économique puisés dans les logiques de l’économie solidaire, ou les logiques plus émergentes, associées à la notion de « bien commun » ou de « commun », nous amènent à reconsidérer ces modèles de l’entreprendre au profit d’une nouvelle problématisation. Ces questions sont désormais abordées dans le champ de recherche ouvert sur la question des communs et des potentialités de l’économie numérique. Notre projet apportera une contribution à ce champ de recherche.
Mais ces questions sur l’entreprendre ne peuvent être dissociées de celles qui portent sur la construction des positions sociales et professionnelles des acteurs eux-mêmes, notamment ceux engagés dans la réalisation de ces activités. La question des statuts d’emploi et des formes de rémunération est alors essentielle à aborder. Elle le sera particulièrement au travers de la réflexion que nous fournira notre dispositif expérimental à ce sujet. Les acteurs sociaux engagés dans la création de cette nouvelle entité Métalu.net relèvent de différents statuts d’emploi (salariés partiels, intermittents du spectacle, autoentrepreneurs, essentiellement). La démarche de maquettage et d’expérimentation des nouvelles activités et situations de travail sera également pour eux un exercice de construction et d’expérimentation de formes d’emploi et de rémunération spécifiques. Sur ces questions également nous pourrons nous appuyer sur des recherches en cours.
Cette caractérisation des formes d’emploi, de rémunérations ne pourra s’exonérer d’une réflexion plus spécifique considérant qu’elles auront à composer des positions sociales et professionnelles associant des capacités d’artiste, de créateur, constructeur, voire vendeur, de solutions techniques, de développeur et codeur informatique, de pédagogue en technologies open source, de médiateur culturelle, d’organisateur et de coopérateur gestionnaire d’entités économiques, etc.
L’originalité de la problématique ainsi définie est d’articuler ces différents niveaux de réflexion et de problématisation en nous appuyant sur les travaux les plus récents en socio économie du travail et des organisations, notamment sur les nouvelles approches centrées sur les communs.

1.3. Objectifs

Tel qu’il est positionné, notre projet vise les objectifs suivants :

Construire un dispositif expérimental original de recherche action qui associera des chercheurs (s)
(sociologues, socio économistes, informaticiens, spécialistes des formes artistiques), des artistes-concepteurs-producteurs de technologies, des professionnels publics et privés de l’action publique, en matière de politique culturelle et de développement économique, ESS notamment ;
Dégager des éléments significatifs de compréhension des processus de création d’activités, viables économiquement, au carrefour du développement technologique en open source (par de la cession de technologies, de la prestation de compétences en réalisation et formation), de la production d’œuvres artistiques et de la recherche développement sur ces questions ;
En dégager des enseignements en termes de modèles économiques et de durabilité des parcours des organisations économiques créées ;
Dans l’hypothèse où la solution organisationnelle expérimentée pour la nouvelle entité serait une forme coopérative, cela apporterait des éléments intéressants à la discussion en cours sur l’entreprendre dans le secteur des industries créatives et culturelles ;
Spécifier les conditions et les particularités des appuis publics et privés aux processus de création d’activités dans ces contextes particuliers des industries créatives et culturelles ;
Positionner ces formes d’appuis par rapport aux formes existantes de l’entrepreneuriat ;
Contribuer en cela à une réflexion plus globale sur la création d’activité en économie solidaire ;
Contribuer aussi à la réflexion sur les formes d’emploi et de rémunération, notamment en explicitant les enjeux autour des formes alternatives, contributives et solidaires ;
Plus globalement, contribuer à la caractérisation de ces positions et postures socio professionnelles d’artistes-technologues-chercheurs-médiateurs culturels, correspondant aux entités créées pour répondre aux défis de ces activités émergentes ;
Développer des approches intégrant ces différents niveaux de résultats pour contribuer à une réflexion plus globale en termes de fabrique du social et des mondes sociaux économiques sur les territoires concernés ;
Le caractère innovant de la recherche proposée tiendra alors tout autant dans l’intégration des résultats portant sur les formes organisationnelles, les processus de coopération, les trajectoires d’emploi, etc. que dans chacun des domaines de réflexion eux-mêmes.

2. Programme de travail

2.1. Présentation du programme de travail

Notre programme de travail comporte la mise en place d’outils de travail collaboratif nécessaires à notre démarche de recherche action.
Nous avons établi des partenariats diversifiés en matière de recherche et de recherche développement. Concernant les partenariats de recherche, nous développons nos liens avec des chercheurs en sciences sociales, tant ceux qui s’intéressent au secteur créatif et culturel que ceux en socio économie de l’open source, des économies alternatives et des communs, et dans le domaine de l’ESS. Nous le faisons dans la continuité de relations déjà établies avec ces communautés scientifiques et de notre participation à plusieurs séminaires sur ces questions (par exemple le séminaire EnCommuns, autour de Benjamin Coriat, le RIUESS, réseau interuniversitaire en ESS, etc.). En nous appuyant sur des liens déjà établis par les représentants des collectivités territoriales associés au projet nous développons des coopérations avec plusieurs laboratoires de recherche spécialisés sur les technologies numériques et informatiques, ainsi qu’avec des organismes et entreprises labellisées « French Tech » (www.lille-is-frenchtech.com).
Pour mener notre démarche d’expérimentation, au cœur de notre programme de recherche action nous définissons les situations expérimentales dans chacun des domaines d’activités qui devraient constituer les axes de développement de l’entité Metalu.net et de ses opérateurs.

Au terme de notre pré enquête et à titre d’hypothèses on peut considérer que les domaines d’activités envisagés sont les suivants :

Domaines d’activités, axes de développement de Metalu.net : hypothèses

A. Technologies libres pour la création artistique
Autour de Fraise, et des logiciels Pure Data, etc…
Vente de cartes et de kits
Vente directe (ce qui suppose de les produire)
Cession indirecte via un partenariat avec un fabricant, diffuseur…

Production de solutions techniques à différents niveaux de coopération sur les projets
Conception réalisation de machines, d’installations…
Assistance à Direction artistique
Réalisation technique

Prestations techniques sans co production artistique
Sur base de cahier des charges
Réalisation, assistance technique

Centre de ressources (physique et numérique)
Catalogue des produits et systèmes
Documentations techniques
Tests

Lab technique
Un lieu physique,
un atelier pour développer les techniques
un lieu d’échange R&D

B. Communiquer Accompagner Partager les technologies libres pour la créativité
Concevoir et animer des ateliers et autres dispositifs de formation….
Les contextes
En réponse à des AAP, des commandes publiques, lors d’événements publics
Participation à des travaux en résidence
A l’initiative de Metalunet, Propositions

Les formats
Bidouille, DIY
FabLab Artistique
Coder Programmer Créer (initiation)
Coder Programmer Créer (avancé)

Les publics
Quartiers
Ecoles, Lycées
Universités- Ecoles d’Ingénieurs
Ecoles d’Art
Formateurs

Les partenariats
Makers
Formateurs
Ingénierie Pédagogique

C. Recherche & Développement au carrefour de la création artistique et de la technologie du libre
Domaines
Artistique / Technologies Numériques / Open Source
Les formes Artistiques au regard de leur production technique
Les processus CLRS (Cheap, Lean, Robust, Self)
Pensées de la machine, de l’image et du son, (à partir de l’esthétique propre à « Metalu ») (ex. Ecriture Multimédia de l’Image, Ecriture Musicale de l’Image,)
Médiation culturelle par la machine, l’installation, le son et l’image
Participation à la communauté Open Source / Libre

Les projets et leurs financements
Réponse à des AAP
Partenariats avec Labo de recherche, d’écoles,
Appels à financements solidaires, Cigales,
Mécénat
Financements Participatifs, plateformes de crowdfunding, par exemple des sites comme Gratipay, Patreon

D. Etendre les activités (conception et réalisation techniques) vers d’autres secteurs économiques et sociaux
Domotique, autres secteurs
Distribution, salons, showrooms,…
Démonstration expérimentation scientifique (installations, machines, image et son, interactivité)
Communication, exposition (installations, machines, image et son, interactivité)

Notre programme de recherche porte aussi sur l’analyse des dispositifs d’appui et d’accompagnement existant pour les porteurs de projets de création d’activités et d’entreprises, éventuellement plus spécifiquement dédiés aux secteurs créatifs et culturels et en ESS.
Il porte également sur l’examen des parcours et des trajectoires professionnels en explorant les potentialités que représentent différents statuts d’emploi. Nous développons cette dimension de la recherche par enquête auprès des structures et organismes publics et privés intervenant dans ces processus de socialisation professionnelle.

2.2. Description des tâches

Pour les chercheurs :
Conception des dispositifs de recherche action ;
Veille scientifique sur les différents domaines ;
Etablissement des partenariats et des bases comparatives en lien avec les chercheurs partenaires ;
Observations participantes au cours des expérimentations sur la conception et réalisation des opérations dans les différents domaines d’activités ;
Organisation et animation des ateliers et séminaires de travail avec les partenaires de la recherche ;
Maitrise d’œuvre dans l’analyse pour l’établissement des résultats, l’élaboration de des documents de synthèse, leur rédaction et leur communication.

Pour les acteurs (engagés professionnellement au sein de l’expérience Metalu.net et les autres partenaires de la recherche) :
Documenter, sur base de grille élaborées préalablement, les contextes d’expérimentation sur la préparation et la réalisation des activités, leur valorisation économique (modèles et bilans économiques), les compétences mises en œuvre, les parcours professionnels associés à leur réalisation ;
Participer aux ateliers et séminaires de travail organisés à partir des expérimentations sur chacun des domaines d’activités explorés ;
Participer à la synthèse, la rédaction et la communication des résultats.

.2.3. Calendrier d’exécution

Le projet de recherche s’étalera sur une période de dix-huit mois.
Trois mois seront consacrés à l’état de l’art, la mise au point détaillée de la problématique, la construction des dispositifs de travail (expérimentations et ateliers de recherche).
Les expérimentations se dérouleront pendant une année, parsemée de rédactions intermédiaires
La mise en forme des résultats et des supports de communication prendra les trois derniers mois.

3. Les partenaires du projet

3.1. Présentation de chaque partenaire

Christian Mahieu, sociologue, chargé de recherche au CNRS- LEM- Lille Economie & Management (UMR CNRS 9221), secrétaire général de la Chaire ESS Nord Pas de Calais, il assurera la coordination scientifique du projet. Au titre de la Chaire ESS il anime un programme de recherche sur « les initiatives solidaires en communs ». Il coordonne également un projet dans le cadre du programme Chercheurs-Citoyens initié par la Région Nord Pas de Calais, projet CREACIT (Créativité Citoyenne). Ce projet concerne l’étude des processus de prise d’initiative solidaire et d’engagement citoyen dans les processus collectifs. Il a publié récemment plusieurs travaux portant sur les formes alternatives de création d’activités et d’entreprises.
Olivier Perriquet, docteur en informatique, est enseignant, responsable de la recherche dans deux écoles d’art, Le Fresnoy à Tourcoing et l’école Media Art de Chalon sur Saône.
Sébastien Plihon, ingénieur, travailleur indépendant, est impliqué dans les collectifs locaux et nationaux qui œuvrent dans les champs de l’innovation sociale et numérique. Il représente Catalyst, collectif d’acteurs et de citoyens de la métropole lilloise qui s’engage pour dynamiser l’innovation sociale et les enjeux liés aux communs et au libre. Ce collectif est porté juridiquement par l’association ANIS , qui a pour objet la valorisation, la réflexion et l’animation autour du web solidaire, des usages citoyens et solidaires des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), de l’innovation sociale et numérique.
Perrine Rohart est administratrice de Métalu A Chahuter, association porteuse du projet de recherche.
Antoine Rousseau, ingénieur ISEN, artiste au sein du collectif Métalu A Chahuter, est le principal créateur des technologies développées en open source au cœur du projet de création de Metalu.net.
Jean-Marc Delannoy, diplômé en automatique industrielle, artiste, concepteur d’installations numériques et de dispositifs pour le spectacle vivant (http://metalu.net/; www.metaluachahuter.com ).
Quatre autres artistes, tous développeurs de dispositifs techniques et informatiques, participeront également aux expérimentations et aux travaux de recherche dans le cadre du projet : Alain Chautard, Alain Terlutte, David Lemaréchal, Adrien Fauquenberg.
Jérôme Copin, Ville de Lille et Malika Bohem-Monnier, Métropole Européenne de Lille, qui soutiennent le projet Metalu.net seront également partenaires du projet de recherche action.

3.2. Rôle et implication

Organisme d’appartenance
Nom Prénom
Emploi actuel
Discipline
(si besoin)
Personne/ mois
Rôle / Responsabilité dans
la proposition de projet
CNRS – Chaire ESS
Mahieu Christian
Chercheur CNRS
Sociologie

coordination scientifique
Métalu
Rohart Perrine
Administratrice

coordination administrative du projet
Métalu
Rousseau Antoine
Artiste

Métalu
Delannoy Jean-Marc
Artiste

Le Fresnoy,
Ecole Média Art

Perriquet Olivier
Enseignant Chercheur
Artiste

Catalyst/ ANIS
Plihon Sébastien
Contributeur bénévole

Mise en lien partenaires innovation sociale et numérique

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Les réseaux et associations d’artistes plasticiens

Vivre des milieux de création
Contributeurs esthétiques à un espace public en recomposition…

L’invitation de Pascal Pesez, co président de la FRAAP, était celle-ci : « donne-nous un point de vue, ton point de vue, sur nos rencontres annuelles (les 19 et 20 mai 2016, à Limoges) ». Il ne s’agirait pas de rapporter sur les travaux, de les synthétiser mais d’en rendre compte par un regard sensible. Ce regard serait aussi le point de vue d’un chercheur, d’un sociologue, pas forcément un spécialiste du secteur, mais un chercheur qui s’intéresse par ailleurs aux initiatives citoyennes, à leur position par rapport à un espace public, politique, en recomposition, à la viabilité économique de ces initiatives…
Ayant en tête ces orientations, j’ai participé à ces rencontres ; à la visite du Centre d’Art de Vassivière le 19 mai et des sessions tenues le 20 mai à l’Ecole d’Art de Limoges. Ma participation, l’an dernier aux rencontres 2015 à Reims me donnait déjà les premiers points de repère. Des entretiens impromptus, courts et directs, lors des pauses, des repas, des « frottements » (comme le dirait Joël Lecussan) qui s’opèrent entre les sessions, m’ont mené de rencontres en rencontres…

Ces contacts et observations, je les ai mis en relation avec d’autres réflexions provenant des chantiers de recherche action auxquels je participe et qui constitue mon positionnement singulier.

Quel sens donner à ma contribution ?

Je me suis d’abord interrogé sur les spécificités du « monde » que je rencontrais. Je n’ai pas voulu reprendre le débat classique sur le, ou les, « mondes de l’art », mais envisager ce qu’il a de spécifique à l’âge de la création diffuse et de l’exercice des droits culturels. Ensuite, chercheur au CNRS, je me suis interrogé sur les convergences avec d’autres milieux, ceux de la recherche et d’autres professions intellectuelles.

J’ai été sensible à l’expression des modes d’organisation collective du milieu des créateurs parce qu’ils sont proches de ceux qui mobilisent les acteurs dans la mise en œuvre de leurs initiatives solidaires ; les questions des « collectifs » et des « lieux ».
Responsable d’une chaire universitaire en Economie Sociale et Solidaire, je ne pouvais échapper à la question de la viabilité économique des activités artistiques.

J’ai vécu les rencontres de la FRAAP comme un moment fort dans la vie politique des représentants du milieu artistique ; un moment important d’exercice du principe de « publicité » au sens de Kant et d’Habermas qui en font une médiation de la politique et de la morale. Cela m’est vite apparu dans la façon dont ont été abordés les thèmes de la « représentation » du milieu, des artistes et de leurs organisations. Cela m’est apparu aussi dans l’importance donnée aux dispositifs d’action collective comme ceux mis en œuvre dans le Nord Pas de Calais Picardie avec le CRAC.

Plus largement cela me permettait une réflexion sur l’éventuelle structuration d’un espace public, sous espace public oppositionnel, dans lequel prendraient place des initiatives comme celles du CRAC et d’autres.
Voilà les quelques points que je souhaite argumenter ici.

1. La découverte d’un « monde », à la façon d’un ethnographe ? pas vraiment
C’est un contexte que je connais un peu, pour l’avoir côtoyé et le faire encore.
Etudiant en sociologie, en première année, j’étais aussi l’invité permanent d’un atelier au sein de l’école des beaux-arts de Lille qui existait alors. J’y accompagnais des amis qui y étaient élèves et avec qui je partageais ce que l’on n’appelait pas encore un « lieu ». Il s’y faisait de la musique. Nous nous sommes initiés à la sérigraphie. Nous, nous disions un « atelier », l’Atelier 110 (numéro de la rue, à Lille). L’époque était marquée par des courants artistiques critiques qui n’étaient pas sans lien avec ce qui se passait sur la scène intellectuelle et politique d’alors. Mai 68 était encore dans l’air. Nous commencions la décennie « 70 ». Nous étions marqués par le structuralisme et le marxisme. Notre atelier aux Beaux-Arts s’intitulait « Structures & Morphologies ». Nous n’étions pas les inventeurs de ce titre. Nous n’en comprenions que ce qui ne nous permettait que de faibles et péremptoires arguments concernant la rupture avec les supports d’expression hérités de l’art moderne. Nous nous sentions proches de « Supports/Surfaces » et de Viallat, comme nous l’étions d’Althusser sur les questions de philosophie politique… Cela nous a fait nous intéresser à la sérigraphie, comme support de nos interventions artistico politiques…
Bref, rien de très original pour l’époque, mais une socialisation au sein d’un petit collectif, qui n’est pas sans conséquence pour la vie à venir, les choix de thématiques de recherche et les activités en tant qu’amateur…
Aujourd’hui, fréquentant des lieux culturels et leurs animateurs, participant aux Rencontres de la FRAAP, je m’interroge sur les spécificités des personnes concernées et des interactions que ces lieux et ces événements permettent. Ces interrogations sont nourries d’expériences de recherche action menées sur, et dans, d’autres milieux, dans des lieux d’où émergent des projets d’activités alternatives, sociales et économique, autour du Numérique, des initiatives associatives et solidaires, de plus en plus souvent exprimées en termes de « communs ».
Présenté tel que je l’ai été au cours de ces Rencontres de Limoges, comme quelqu’un d’extérieur susceptible d’avoir un regard décalé, une première réflexion semblait s’imposer : est-ce que, et en quoi, les représentants des réseaux et associations d’artistes plasticiens forment-ils un « monde artiste » ? Y-t-il matière à une approche et un récit de type ethnographique ?
Ma rencontre était-elle avec le « monde de l’art » ? Mais alors, sur quoi reposaient les impressions mélangées de distance et de proximité que je pouvais ressentir ?
S’agissait-il d’une distance ou, tout au moins d’un décalage, avec un monde artiste ? Et, même si les réflexions classiques d’Howard Becker sur les mondes de l’art (1982) montrent qu’ils n’existent qu’en liens forts avec d’autres mondes qui les rendent possibles, une approche par les mondes de l’art me faisait privilégier, dans mes propres expériences, celles qui m’avaient mis, ou me mettent, un peu ou davantage, en position d’artiste.
Mais aussi, comment expliquer les impressions de proximité que je pouvais ressentir alors que je ne suis porteur que d’une très faible expérience artistique ? Ces impressions de proximité ne venaient-elles pas d’une expérience partagée avec nombre de personnes rencontrées lors des Rencontres FRAAP, d’un agir commun ? L’impression de proximité ne venait-elle pas de pratiques communes d’intermédiations, non pas avec des « publics » qui nous seraient communs, mais des milieux, incubateurs de pratiques sociales, culturelles, artistiques, politiques auxquels nous participons et à l’éclosion desquels nous œuvrons communément ?
Ce faisant, je ne partagerais alors pas avec les artistes une expérience de l’œuvre mais une pratique commune de l’ouvrage ?
C’est avec cette préoccupation en tête que je me suis confronté aux enjeux et argumentations mis au débat lors des Rencontres à Limoges.
Certes, d’une certaine manière, oui ; la spécificité « artiste » est réelle. Elle l’est par rapport aux autres mondes sociaux, du fait de caractéristiques et positions sociologiques. Elle l’est dans la façon dont ceux qui s’en réclament perçoivent les particularités de leur existence. Elle l’est aussi, ne serait-ce que par rapport aux autres métiers de création. Et ce n’est pas ici seulement du fait des questions de statuts et de l’absence de filière reconnue pour les arts visuels. Mais l’argumentation de ces spécificités ne relève pas seulement des considérations sur les « mondes de l’art » avancées par Howard Becker (1982) ou de « champs artistiques », chères à Pierre Bourdieu (1979). Mon point de vue ne peut pas être celui de l’ethnologue dépaysé et distancié, découvrant un monde isolé. Il est plus une tentative de relier les enjeux mis en débat lors des Rencontres avec ceux sur lesquels je travaille par ailleurs.
Alors, faut-il parler d’un monde, ou de plusieurs mondes qui s’articulent et s’interpénètrent du fait de la transversalité des pratiques de création ? La complexité est certes le fait des rapports internes et des relations avec l’extérieur qu’impliquent ces activités. Mais elle l’est plus encore des relations qui se tissent avec des « publics » qui ne sont plus ceux auxquels il fallait –faudrait encore diraient encore certains- faciliter l’accès à l’art et la culture, mais des publics qui deviennent pour partie des contributeurs, à différents niveaux d’engagement, dans les activités de création. Et cela ne relève pas seulement d’une logique plus au moins assumée et assurée de médiation mais aussi de pratiques de collaboration.
Dire cela, c’est affirmer que les spécificités artistes ne coïncident plus totalement et exclusivement à la pratique de la création. Les positions artistes sont au croisement des milieux et au cœur des interactions sociales, souvent en relais de pratiques de création qui se diffusent dans la société. Ne peut-on considérer que les artistes sont tout autant des créateurs que des révélateurs et « activateurs » de droits culturels portés par des « publics » qui ne sont pas que des publics auxquels il faudrait permettre l’accès aux œuvres ? La façon dont a été présentée et reçu par les participants la question des droits culturels me semble valider ce point de vue.
Je veux insister sur ce point sans sous-estimer la complexité des relations entre artistes au sein des processus de création, des processus qui sont déterminants pour la socialisation et la rémunération de ceux qui en font profession.
Nous vivons une « époque de créativité diffuse », selon Pascal Nicolas-Lestrat (1998), ou d’ « interdépendance créative », selon Philippe Henry (2014). Mais, elle n’est pas que le résultat de l’exercice de droits culturels. C’est aussi le résultat des positions complexes et souvent ambigües des activités artistiques et culturelles au sein des processus de valorisation économique. Certains parlent de « culturalisation » de l’économie pour marquer le recours grandissant à des formes et contenus artistiques dans les produits et modes de production. Il est devenu courant de parler d’ « industries créatives », et la Région Nord Pas de Calais en faisait même un domaine d’activité stratégique prioritaire…

2. Un milieu social, mais aussi une « catégorie » qui se rapproche des chercheurs et autres professions intellectuelles, une façon de conforter invalider la notion de créatif culturel…
Si je n’ai pas été dépaysé par un monde qui n’est pas un monde artiste, fermé, c’est aussi peut-être parce qu’il participe d’un monde plus vaste qui est celui de la création, de l’innovation et de la recherche. La perméabilité des pratiques créatives, d’action culturelle, sociale et politique renvoie à celle des positions et des parcours des personnes et des collectifs. Au titre de mes propres pratiques de recherche-action, je coopère avec des représentants de collectifs et développeurs de lieux intermédiaires et alternatifs qui partagent des dispositifs d’action semblables à ceux qui mobilisent nombre de membres de la FRAAP rencontrés. Ils y développent un agir collectif comparable et se forgent les mêmes représentations de l’action en commun. Comme leur est commun le recours à des formes renouvelées d’intelligence collective et l’usage du Numérique.
On voit bien que l’on ne peut réduire la question à celle des statuts d’emploi et surtout à celle de leurs différences avec l’emploi salarié faisant norme. Les artistes ont souvent des statuts de professionnels indépendants. Ils voisinent et interagissent avec les salariés des associations et des réseaux qui les aident dans leurs activités, les organisent, parfois les représentent. D’une certaine façon, nous retrouvons ces mêmes complémentarités et structurations dans les mondes de la recherche, lorsque les chercheurs vivent la même expérience d’autonomie des artistes –La sécurité en plus, ce qui change cependant pas mal de choses- et un rapport comparable aux catégories qui les aident et organisent leurs activités ; les personnels administratifs et techniques de la recherche. La recherche connait aussi la croissance des statuts précaires pour ceux qui ne sont pas titulaires des grands organismes publics de recherche.
Dans le même temps, mes recherches sur les milieux porteurs d’initiatives solidaires me montrent des acteurs dans lesquels les jeunes artistes sortant des écoles d’art se retrouveraient certainement.
Voici comment je résumais cet aspect dans un document récent :
Les recherches montrent la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials, de Digital Natives, de génération Y. On pourrait évoquer aussi leur appartenance à ce cognitariat (Moulier-Boutang, 2007), mais aussi à la « Multitude » (Hardt, Negri, 2004) ou au Precariat (Standing, 2014).
Deux composantes principales forment ces communautés et collectifs de preneurs d’initiatives solidaires, voire en communs. La première composante est le fait d’individus, plutôt jeunes, autant hommes que femmes –La parité dans les modes d’action et de gouvernance n’a pas besoin d’être revendiquée, elle est souvent de fait-. La plus part du temps ils sont diplômés de l’enseignement supérieur, la norme est ici le Master, en particulier ceux produits récemment par l’université française. Peu d’entre eux (elles) sortent de filières caractéristiques de l’élite française, les grandes écoles (d’ingénieurs et de commerce).Leur engagement pour les communs ne s’opère pas tout à fait au sortir des parcours de formation initiale. Il intervient souvent après un temps et des expériences, souvent douloureuses, d’insertion professionnelle dans l’emploi ordinaire par les parcours de stages, de volontariat, d’emplois à durée déterminée, etc.
Mais cette première composante voisine avec une autre, plus âgée, faite de cadres en « transition d’emploi », pour ne pas dire en reconversion professionnelle, et plus globalement personnelle. Cadres intermédiaires, diplômés dans des filières courtes (Bac+3), bloqués dans leurs perspectives de promotion ou fragilisés dans les restructurations des entreprises, ils sont tentés par la création d’activités. Ils ont souvent commencé un parcours ordinaire de créateur d’entreprise dans les modes de l’ « entrepreneuriat ». Parfois, ils sont à cheval entre deux mondes : celui de l’entrepreneuriat et de ses dispositifs publics et privés d’accompagnement, et celui des collectifs et des lieux et dispositifs de l’action en communs. Ici la parité est moins nette, les hommes sont plus nombreux à prendre le risque d’un cheminement qui est souvent présenté comme une reconversion personnelle plus encore qu’une seconde carrière. Mais, les femmes constitutives de cette composante, ont des raisons spécifiques de se retrouver dans ces mêmes lieux et dispositifs en communs. Elles ont souvent exercé des métiers de cadres intermédiaires, mais ont connu les ruptures de carrière, les reconversions obligées des restructurations industrielles avant celles du tertiaire, de la grande distribution, les blocages de carrière dus au plafond de verre de la promotion. De fait, elles ont souvent gardé des contacts avec ces contextes économiques.
Ce sont majoritairement des personnes relevant de ces deux composantes que nous retrouvons dans l’action pour les communs. Ils sont alors, non seulement des acteurs porteurs de projets de communs, mais aussi gestionnaires d’organisations économiques tentant des modes de valorisation économique hybridée, les faisant se rapprocher, de fait, des organisations de l’ESS.
Si elles s’en rapprochent, ces deux composantes sociales se distinguent cependant nettement des catégories sociales principalement mobilisées dans le champ de l’ESS. Dans ces catégories, nous retrouvons plutôt des professionnels des secteurs de l’éducation et de la formation, associés à des métiers et professions travaillant, ou ayant travaillé dans différents secteurs de l’industrie ou des services. Le nombre de retraités de l’Education Nationale et du secteur public, de la fonction publique territoriale par exemple, est ici très important.
En fait, pour comprendre ce qui réunit ces différentes catégories, il faut examiner leurs trajectoires de socialisation professionnelle. Leur seul positionnement en tant que représentant d’une catégorie sociale, statistique, n’est pas suffisante pour en définir les potentialités d’un agir collectif. Ainsi, l’origine sociale et le niveau de formation initiale ne les discriminent pas de ce point de vue, ne serait-ce que du fait de la relative massification des diplômes –Je pense aux Masters de l’Université- ; et ce même s’il faut constater que l’accès aux formations supérieures demeure un indicateur fort de marquage social.

3. Les artistes au cœur des processus d’intermédiation
En tant que groupe social susceptible de développer un positionnement objectif proche des représentations communes de leur appartenance à un groupe et de leurs rapports aux autres, une autre dimension les réunirait davantage. Cette composante est le fruit de leurs expériences communes de l’intermédiation.
Je formule cette hypothèse au terme de trois années d’observation et d’action au sein de dispositifs d’action collective sur lesquels portent mes recherches. Ces dispositifs sont conçus et animés par des acteurs porteurs d’initiatives solidaires et de projets collectifs axés sur les potentialités du Numérique, le développement d’activités basées sur la création et la mise en commun d’usages en communs au sein de collectifs locaux. Deux de ces dispositifs posent directement la question de l’intermédiation. Leurs initiateurs sont connus pour former un collectif d’ « activistes », lillois au départ, et de la région Hauts de France de plus en plus, le collectif « Catalyst ». Ce collectif a la particularité d’être informel, de ne pas s’être constitué en association (du type loi 1901), tout en ayant été reconnu depuis quatre ans par les collectivités locales, la Métropole Européenne de Lille en tout premier lieu. Ce collectif est à l’origine de nombreuses actions qui sont autant d’expériences d’intermédiation.
L’un de ces dispositifs est un atelier tenu tous les deux mois, appelé « Meet-Up Tiers Lieux ». Il permet de rassembler des représentants de collectifs ayant un projet de tiers lieu (Burret, 2015), de leur faire exposer leur projet, de soumettre ce projet à la discussion de porteurs équivalents, puis de tenir plusieurs groupes de travail à la suite. Les mêmes activistes Catalyst se trouvent, pour certains d’entre eux, à l’origine d’un autre dispositif, plus spécifiquement axé sur la fédération et le partage d’expériences sur les communs1. Cette « Assemblée des Communs » se tient, quant à elle, tous les mois, depuis la fin 2015. Envisagé par le « Réseau francophone sur les biens communs », organisateur d’un événement national appelé « Le temps des communs », mais véritablement initié sur le terrain à Lille, ce dispositif commence désormais à faire école en France2. La participation à ces différentes mobilisations d’acteurs sociaux vient renforcer les observations que je mène en direct, dans le suivi de certains des projets présentés dans ces différents dispositifs. Ma participation à ces expérimentations et à leurs analyses intervient dans le cadre du projet CREACIT (Créativité Citoyenne) que je développe depuis 2015 avec l’association Interphaz ; projet de recherche action qui a reçu le soutien de la Région Nord Pas de Calais au travers de son programme de recherche « Chercheurs-Citoyens ».
Ce que tout cela permet, c’est bien une réflexion spécifique sur les contextes et les pratiques d’intermédiation. Philippe Henry, envisageant ce qui caractérise les espaces de création culturelle et artistique, reprend cette notion d’intermédiation qui avait été mise en avant au moment du colloque international sur les friches culturelles, en 2002, et des publications qui ont suivies (Lextrait, Kahn, 2005) : « Dans le sens précisé d’instance active qui met en relation deux situations ou acteurs distincts et qui, parce que justement située entre deux réalités, assure une transition et une communication entre deux phénomènes, la désignation d’intermédiaire me semble rester adéquate » (Henry, 2010).
Pour Philippe Henry, sept dimensions sont structurantes pour caractériser ce que sont ces friches du point de vue de leurs rôles en tant qu’intermédiaires : « En effet et au-delà d’une fonction de médiation entre deux mondes, les friches culturelles existent bien par elles-mêmes et en tant que telles, comme espaces de projets artistiques et culturels identifiés et par ailleurs situés au carrefour d’enjeux divers. Espaces de transactions multiples entre acteurs sociaux hétérogènes, ces « go between » réalisent plus profondément – ou pour le moins ont la volonté de réaliser – une véritable reconfiguration des termes de l’échange entre les acteurs concernés » (idem, p.8).
Je ne détaillerai pas ici ces sept dimensions. Mais, si elles sont une bonne approche pour comprendre ce que sont ces espaces et lieux intermédiaires, « culturels et artistiques », elles le sont aussi pour comprendre la dynamique de lieux, tiers lieux, d’où émergent les initiatives solidaires en communs évoquées précédemment. Ces dimensions sont celles qui permettent la « capacitation » (comme construction de capacités d’action collective, citoyenne, à potentialités de développement économique, etc.) des acteurs qui y sont impliqués, qu’ils soient artistes professionnels, amateurs ou citoyens acteurs de projets alternatifs valorisés dans une autre logique de développement économique. Comme le souligne Jules Desgoutte : « C’est leur capacité d’intermédiation qui les définit (ces lieux) comme « intermédiaires » : à l’intérieur du champ culturel, ils tracent des passages et des continuités entre disciplines –street art, marionnettes, design, peinture, musique amplifiée, danse, art numérique…-, entre acteurs –administrateurs, techniciens, artistes, porteurs de projet, amateurs, habitants…- En dehors, ils ouvrent des lignes de fuite du champ culturel vers d’autres : par leurs pratiques fortement territorialisées, ils croisent autour des enjeux de la ville sensible, les mondes de la recherche, de l’urbanisme et de l’architecture ; fabriques de commun(s), ils explorent des modalités nouvelles d’agir, dans les champs de l’économie, de la politique et de la culture » (Desgoutte, 2016).
Les débats lors d’un séminaire organisé récemment (le 29 juin 2016), à la Briqueterie, à Amiens, par ARTSFactories/Autre(s)pARTs, auquel ont, notamment, participé Ph. Henry et Jules Desgoutte, m’ont que confirmer l’importance de ces processus d’intermédiation dans la construction de ces « intermédialités » (Desgoutte citant Eric Méchoulan, à propos du « tiers inclus et de la médialité de la procédure », revue Intermédialités, 2013). Ces débats prenaient la suite de ceux portés par la Coordination Nationale des Lieux Intermédiaires Indépendants (CNLII) dont la FRAAP est partenaire.
Ces processus d’intermédiation sont sous-jacents aux Tiers Lieux pour ceux qui donnent à voir autre chose que le partage d’espaces de travail entre des personnes isolées. Dans une rédaction récente, portant sur ces espaces, je développe ces processus de capacitation citoyenne, en soulignant les dynamiques d’  « incubation de communs » dont ces lieux sont porteurs (Mahieu, à paraître).

4. Pratiques artistes : les paradoxes de l’intermédiation
Je mesure l’ampleur des travaux à mener pour être en compréhension de ces pratiques d’intermédiation que je viens de désigner comme l’enjeu majeur d’un développement de milieux créatifs ; que ces milieux soient axés sur des activités artistiques et culturelles ou qu’ils soient plus largement des fabriques sociales, citoyennes, porteuses d’une alternative éthico politique.
Ces travaux, je voudrais y contribuer en ayant le souci de mettre constamment en relation ce qui se conçoit au croisement des mondes de l’art et de la culture avec ceux qui se créent pour porter les initiatives solidaires et les projets alternatifs en communs.
Je ne voudrais pas ici en dresser le programme, ni même en détailler les problématiques. Mes impressions lors des Rencontres de Limoges confrontées à l’expérience de mes recherches action en cours me permettent de souligner quelques paradoxes, pistes pour de futures réflexions.

Artistes entre « collectifs » et « lieux »
Le lieu serait au « collectif artiste » ce que l’atelier lui était dans une représentation antérieure ?
Le lieu traduit-il un processus projet porté par un collectif ou n’était-il qu’une opportunité de mutualiser des ressources ?
Plusieurs personnes rencontrées lors des Rencontres m’indiquaient que, pour eux comme pour beaucoup de collectifs, ceux-ci s’étaient constitués au sortir de l’école d’art, au moment où « lâché(e)s » dans la nature, ils-elles avaient dû faire face aux difficultés d’être artistes, seul(e)s.
Le collectif, et donc la mise en commun est alors le recours. Au-delà représente-t-il autre chose, un projet commun, une orientation partagée, une vision du métier et du rapport aux autres, à l’institution, à la société ?
Un parallèle peut être fait avec les dynamiques qui se font jour lors de la création des espaces alternatifs et autres lieux de coworking, les tiers lieux, etc. Le bilan de ces dynamiques de création souligne l’importance des communautés dans la création de ces espaces (Burret, 2015 ; Mahieu, à paraître) ; sans communauté porteuse, et, j’ajoute, sans pratiques d’intermédiation, le tiers lieu n’est souvent qu’un espace de travail partagé, évoluant souvent davantage vers le centre d’affaire que vers un lieu intermédiaire.
Cela débouche sur une problématique bien connue des communautés porteuses de lieux artistiques comme des lieux alternatifs, fut-il privilégier le lieu lui-même en tant que réalité spatiale, matérielle ou le « projet » qu’un lieu (celui-là où un autre, si on y est obligé) permet de mettre en œuvre ? C’est notamment la question qui est posée aux collectifs lorsque la survie ou même la pérennité du lieu est posée.
Ainsi le lieu intermédiaire peut être, tout à la fois, lieu de travail de l’artiste, de résidence de l’artiste invité, lieu d’exposition, lieu de vie et d’interactions. Mais peut-il être aussi un lieu « projet », pour des créations nomades, cartographies sensibles, visuelles et sonores, participatives, interactives, qui pourrait privilégier l’ « itinérance » et le fait « d’aller au-devant des populations » ? Certains –Je ne rends pas compte ici d’une « enquête » qualitative qui aurait le souci de la représentativité des opinions exprimées- m’ont dit : « Pas de lieu, c’est un atout ; on investit des lieux qui ne sont pas dédiés à l’art… ».

Lieux et Identités
La question de la construction des positions et postures artistes, des trajectoires personnelles et des parcours identitaires est une question complexe. Je ne l’aborde ici qu’en relation avec cette problématique des lieux intermédiaires, lieux de pratiques d’intermédiation. Alors, il faut tenir compte de la diversité des façons dont se construisent ces parcours, souvent dans une succession de lieux portés par autant de collectifs et de groupes d’appartenance. Les expériences de coopération se mêlent alors aux controverses, voire aux ruptures.
Ce sont souvent autant d’interactions, de frottements, comme autant d’épreuves de construction de singularités. Ici aussi mes observations des tiers lieux me révèlent autant des processus collectifs d’intermédiation qui sont, pour beaucoup, construction d’une « justesse personnelle », selon Danilo Martuccelli (2010).
« Je ne suis plus restreint à un lieu, mais lié à un territoire ; avec un lieu je n’ai pas trouvé mon compte, parce qu’il faut s’identifier… »
« Je veux être l’artiste, mais pas l’artiste tout court, tout seul, on ne peut pas se contenter d’être artiste tout seul. On ne peut pas n’exister qu’en lien avec les expos, en vendant des œuvres ; on vit dans un espace complexe. On vit de la relation au sein d’une communauté (de pensée) qui forme un espace d’institution. On vit de nos expériences hybrides, d’expérimentations des formes d’art en public, de l’intermédiation… ».
« Le « nous » se construit souvent après l’école d’art, lorsqu’on est lâché tout seul après 5 ans d’études et de projets en collectifs… »
« Ce n’est pas seulement, ou tellement, que l’on veut réaliser des œuvres collectives, ce sont souvent des œuvres individuelles mais aidées par des compétences qui viennent des autres pour faire avancer des œuvres qui demeurent personnelles… ».
« J’aime travailler dans un atelier, mais dans un contexte « collectif ». Je préfère travailler seul (photos), dans un espace cloisonné. Mais, j’aime qu’à côté de moi, il y en ait d’autres avec qui je peux partager une même expérience de travail, des réseaux. Je privilégie le travail individuel mais dans un espace qui permet des contacts, des repas en commun par exemple, un atelier personnel mais avec des liens amicaux forts, et de la coopération sur certains travaux entre pairs… ».
« La dynamique de création collective, de co création, ou de mise en commun des démarches individuelles de création avec entre aide ou coopération, partage de compétences, etc. ; ce n’est pas un phénomène récent. Les processus de création ont souvent été plus collectifs qu’on ne le croit ; les collectifs jouant un rôle d’  « incubateurs de singularités ». Le rôle des collectifs structurés en assos se trouve bien là… ».

Les questions de professionnalisation aux détours des processus de coopération
Je me rends compte que parler de coopération entre structures peut soulever des interrogations.
La question de la coopération entre lieux, structures et réseaux peut présenter des pièges lorsque les parcours spécifiques des uns et des autres en leur sein ne sont pas identifiés, explicités et organisés : « Il ne suffit pas de créer des dispositifs de coopération pour que les artistes puissent y avoir accès.. ».
Ces dispositifs de coopération permettent-ils de développer des logiques de professionnalisation, mais lesquelles et privilégiant qui ? S’agit-il de professionnaliser des artistes dans la pluridisciplinarité de leurs activités et la diversité de leur parcours, ou s’agit-il de professionnaliser des métiers culturels éventuellement dans des perspectives de polyvalence fonctionnelle ? Certains soulignent que les dispositifs de coopération profitent d’abord aux « staffs des structures et des dispositifs de coopération qui sont souvent les mêmes ou ont les mêmes trajectoires en sont les développeurs et les animateurs. Mais les artistes sont souvent marginalisés dans les processus de coopération, lorsque ces processus sont appuyés par des dispositifs financés par l’action publique… ».

Lieux, Institutions, Patrimoine…
Les Rencontres sont l’occasion de présenter des lieux, des « structures », certaines faisant « réseaux ». Les présentations mêlent descriptions physiques de ressources, de moyens, de réalisations et récits historiques de la création et des développements qui s’en sont suivis.
Ainsi, quand il est question de la création de centres d’art, la présentation qui en est faite peut restituer des processus et des logiques bien différentes.
S’agit-il, au départ d’artistes créateurs, d’un collectif qui se crée et définit un lieu, puis le lieu devient centre d’art et éventuellement un bâtiment est créé, avec un architecte qui en symbolise la création, puis le directeur du centre qui l’organise et en devient l’incarnation…
Mais, le patrimoine auquel on identifie ensuite plus ou moins l’entité créée, c’est l’histoire de l’ensemble des interactions et des intermédiations qui ont rendu possible des processus de création ancrés sur un territoire, ou le patrimoine sera-t-il réduit au lieu lui-même dans son existence physique et institutionnelle ?

Du fait des recherches que je mène par ailleurs et du choix fait de les positionner au sein d’une Chaire interdisciplinaire en Economie Sociale et Solidaire, je n’ai pas manqué d’être interpelé, lors des Rencontres, par deux autres thématiques. La première de ces thématiques est celle de l’économie politique sous-jacente à un développement d’activités artistiques et culturelles marqué par cette créativité diffuse et cette interdépendance créative évoquée plus haut. La seconde est celle qui fait converger reconnaissance des activités créées, valorisation économique de ces activités, représentation de ceux qui activent ces processus de création et structuration d’un espace public, incubateur de mobilisations éthico politiques, d’activités valorisées économiquement ainsi que de politiques publiques et d’institutions en appui.

5. Quelle économie politique pour quelles intermédiations ?
La question de l’ « économie » est peu souvent abordée. Elle est plus souvent vue comme une contrainte au travers de la question du financement provenant de l’institution publique au titre de la redistribution par l’action publique. Elle est souvent associée à une alternative qui semble marquée d’évidence mais que démontent les pratiques innovantes de création d’activités portées dans des logiques émergentes d’un entreprendre en communs. Ce qui est parfois présenté comme le « nouveau paradigme » économique des activités artistiques et culturelles : « il ne faudrait plus trop compter sur le financement public et aller vers un entrepreneuriat culturel à même d’assurer désormais une partie importante de la valorisation de ces activités… ».
Lors des Rencontres, quelqu’un soulignait « l’ambiguïté de la gratuité pour nos activités…Ils nous voient comme des bénévoles dans l’espace public. Lorsque les représentants des collectivités territoriales nous font accéder à un espace, à un mur, etc. Ils estiment que cela va nous aider à nous faire connaitre. Ils n’envisagent pas que ce soit une « activité » qui mérite une rémunération. On se financerait donc ailleurs, par les expositions (mais qu’en est-il de l’exercice rémunéré du droit de représentation ?), par les ventes en galeries (mais quelle est l’économie des galeries d’art contemporain ?)… ».
Et un autre ajoutait à ce propos que « l’on ne peut pas compter à ce moment-là sur les représentants des institutions (type Frac) qui ne connaissent rien à la création, à ses processus concrets et à la façon de les financer et de les rémunérer… ».
Pour le représentant de la DGCA-Ministère de la Culture, à propos des réflexions en cours sur un futur schéma directeur de la filière, le SODAVI : « Il faudrait associer le secteur marchand pour y mettre de l’économie, y mettre les métiers d’art, la mode, le design… ». Ainsi, il ne saurait être question d’économie en dehors de l’évocation du secteur marchand ? Il est apparu à d’autres qui n’ont pas manqué de le dire que l’économie politique permettant de penser l’évolution de la filière ne pouvait se réduire « au fait d’y intégrer les galeries…des galeries, qui plus est, sont en difficulté, et s’en sortent en adoptant des statuts associatifs… ».
Quelqu’un faisait alors remarquer que « l’économie ce n’est pas seulement le marchand, c’est l’ESS, réflexion qui est bien présente dans les avancées de l’UFISC… ». De façon convergente à un texte qui donne une dimension artistique et poétique aux lieux intermédiaires sous le titre de Commun(s), il me semble important de souligner en quoi le mouvement de l’ESS enrichi de la dynamique des communs ouvre de nouveaux horizons pour une économie politique ouvertes à la création et au développement des activités artistiques et culturelles comme il l’est aux activités générées par le Numérique en Open Source.

6. Engagements et représentations des artistes dans un espace public en émergence ?
Les associations et collectifs d’artistes sont des « acteurs résilients » dans les territoires.
« Voir ces associations et ces collectifs comme des opérateurs de médiation culturelle, c’est une façon élégante et dépolitisée de parler du rôle de tampon et d’amortisseur de la violence sociétale que recouvrent les ségrégations créées dans les territoires par les rapports économiques dominants ».
Il faut identifier le rôle que l’on fait jouer à ces associations pour le construire en intervention politique et en professionnalisation maîtrisée par les artistes eux-mêmes.
La question est posée de la représentation des artistes : Qui parle pour eux ?
Les artistes sont marginalisés dans les processus de discussion et de négociation avec les institutions, mais aussi dans les processus de coopération, dans l’accès aux ressources.
La FRAAP est un outil commun, une plateforme pour donner de la visibilité aux assos d’artistes.
Mais comment représenter les salariés des structures et des réseaux et les artistes qui eux sont en micro BNC, ou sous statut Maison des Artistes ?
Cela rejoint la question de la professionnalisation, mais professionnalisation de qui : des artistes, ou de toutes les professions intermédiaires qui se développent à mesure que la profession se structure ?
« Qui nous représente ? » « Par-delà ce que disent ces structures il faut aller voir si les artistes et leur dynamique de création sont bien représentés. Il ne faut pas se sentir représenté par les structures type Drac, Frac, ou même les lieux, si ce n’est pas vraiment le cas… ».
« Il faut aller les voir (les Drac, les assos de diffuseurs, les lieux intermédiaires) pour parler de nos pratiques réelles qui ne sont pas celles du spectacle vivant ou des musiques actuelles… ».
La discussion lors des Rencontres me semble vouloir faire converger plusieurs modes de représentation, activant plusieurs types d’action et d’argumentation / délibération : le mode de représentation type CIPAC, une représentation des lieux officiels, leurs organisations, leurs salariés… ; le mode de représentation type FRAAP, dans la mesure où « elle représente vraiment les petits collectifs et les artistes, en direct… ».
Ces modes de représentation se mettent en œuvre à différents niveaux : le niveau national, les schémas, les conseils nationaux, les négociations professionnelles ; de plus en plus, les niveaux des collectivités territoriales.
Mais, un danger est évoqué, celui du tropisme régional, c’est celui où peut se construire la filière dans ses rapports avec les acteurs majeurs des collectivités territoriales, les Régions : « Le danger serait d’assimiler toute concertation locale à ce niveau sans tenir compte des concertations locales, infra régionales, celles où les projets se font, se financent…. ».
Une autre question est posée celle des articulations entre les fédérations nationales et les réseaux régionaux.
Mais, une des difficultés principales de la concertation et de la négociation (du partage de la valeur) est peut être ailleurs ; dans le fait d’être un secteur qui n’a pas une opposition frontale entre employeurs et salariés. « On ne peut pas évoquer le paritarisme comme dans le spectacle vivant. Les artistes ne sont pas des salariés ; ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas des oppositions de cette nature au sein de la filière… ».
Ainsi, les limites de la concertation seraient dues au fait de ne pas être une branche et de ne pas avoir un paritarisme évident et une opposition employeurs / salariés. Mais les représentants qui pensent en représentation paritaire ont eux aussi des limites.
Des représentants comme l’UFISC et la FRAAP sont bien partenaires de ces concertations : « ils sont dedans, ils apportent sans être des émanations des exclusives de forces soit employeurs soit salariés… ».

Mais, on pourrait élargir la question de la représentation des milieux de la création artistique pour mieux comprendre leurs rôles comme acteurs politiques. Un participant aux Rencontres soulignait le rôle des associations et collectifs d’artistes comme acteurs résilients sur les territoires. Mais, au-delà de cela, c’est la question de leur rôle dans un espace public en recomposition qui me semble posée.
Je me la suis posée à propos des tiers lieux, des mobilisations et des processus d’intermédiation que j’observe dans mes autres terrains de recherche.
Ainsi, je développe l’idée selon laquelle : « L’institution d’un espace public 3c’est l’émergence d’un vocabulaire et de modes argumentatifs et décisionnels spécifiques. Le tournant communicationnel, avec Habermas notamment, a consisté à mettre l’accent sur la structure argumentative de la discussion publique. La sociologie à visée pragmatiste insiste, quant à elle, sur l’agir ensemble. Mais, un espace public c’est avant tout une collectivité, une configuration de couches ou classes sociales, dans lesquelles s’enracinent des acteurs mobilisés. Ces acteurs pourront être socialement diversifiés, mais relevant de positions sociales et de postures socio politiques suffisamment proches pour permettre une prise de conscience d’eux-mêmes et une volonté de se déterminer, de se produire (et reproduire) et de se transformer, lorsque le maintien ou l’instauration d’une posture hégémonique le rend nécessaire. Les rapports complexes entre espace public, action politique, notamment sous le thème de la liberté et des droits, et configurations sociales sont au cœur de l’analyse et des interprétations à propos des mobilisations à l’œuvre dans ces initiatives et des communautés et réseaux qui les fédèrent. Dans quelle mesure une communauté participe-t-elle à l’institution d’un espace public politique, en accédant à la visibilité sur une scène publique sur laquelle les acteurs s’appréhendent les uns les autres comme égaux, libres, autonomes et solidaires dans une intersubjectivité de niveau supérieur (Cottereau, Ladrière et al., 1992, p.13) ? Les réticences demeurent quant à la possibilité de ceux appartenant à certaines couches sociales marginalisées d’accéder à de tels processus d’action collective potentiellement émancipateurs. Tenir compte des limites de l’action collective suppose une approche plus stratégique, envisageant des sous espaces publics dominés, quitte à les considérer comme articulés dans un espace public oppositionnel au sein duquel des couches sociales, plus avantagées en capacités d’action collective, jouent un rôle hégémonique. Cette conception de l’action politique en termes d’ « espaces publics partiels » nous fait porter notre attention, plutôt que sur les contenus substantifs en valeurs des argumentations, sur les contenus collectivement et socialement construits au cours des pratiques collectives. Cela nous met en vigilance sur les principes, les procédures d’argumentation et de décision garantissant la fondation des normes et des institutions que se donnent les acteurs. Quels en sont les acteurs clés, en situation hégémonique au sein de cet espace ? » (Extrait d’un article en cours sur « L’Espace Public de l’Agir en Communs : Publicité des tiers lieux et accompagnement des projets vers l’Assemblée des Communs »).
C’est dans cet esprit que, selon moi, devrait s’analyser l’expérience du CRAC (Comité Régional Art et Culture) dans le Nord Pas de Calais Picardie.
C’est aussi au regard de cette notion d’espace public et en prenant en considération la dynamique instauré par la démarche CRAC que je m’interroge sur l’opportunité qu’il y aurait d’une dynamique similaire à impulser pour et par les chercheurs, et à faire converger ces dynamiques…Le jeu de l’action politique est ouvert….

Je ne voudrais pas terminer ces annotations et propositions personnelles sans redire tout mon intérêt pour poursuivre la réflexion et ma disponibilité pour de futurs partenariats de recherche action.

Références :
Desgoutte J. (2016), https://www.artfactories.net/Commun-S-Vers-une-poetique-des.html

Les acteurs sociaux des arts visuels à la croisée des mondes

Structuration et reconnaissance des acteurs et milieux créatifs des arts visuels en région Hauts-de-France : la dynamique de la filière impulsée par 50° nord

Les arts et la culture sont désormais au cœur des enjeux du développement régional territorial. De fait la Région Nord-Pas-de-Calais, devenue « Hauts-de-France » après sa fusion avec la Picardie, est connue pour la densité de ses activités artistiques et culturelles. Ce territoire est riche d’organisations, d’associations, de réseaux qui fédèrent les acteurs majeurs de ces secteurs.
Dans leurs différentes spécialités, ces acteurs ont su s’organiser. Ils le font, secteur par secteur, dans des modalités originales comme le montre la densité du tissu d’associations et de réseaux. Ils le font aussi au travers d’un regroupement au sein du CRAC (Collectif régional arts et culture).
Les arts visuels présentent une particularité, par rapport aux autres secteurs. Les acteurs de ce « secteur » sont peu reconnus dans leurs spécificités professionnelles et leur contribution économique, par les pouvoirs publics. Ils le sont moins que d’autres activités artistiques et culturelles, le spectacle vivant, les musiques actuelles, la musique classique, d’autres encore, qui savent davantage exister collectivement dans l’espace public. Le « secteur » des arts visuels voudrait davantage exister en tant que « filière » reconnue. Des acteurs de ce secteur ont pris une initiative en ce sens sous l’impulsion de l’association 50° nord1. Rejoints par des représentants des métiers et organisations du secteur, ils ont enclenché une dynamique de constitution d’un secteur socio-économique à part entière. Cette réflexion s’inscrit à la confluence de trois controverses majeures qui impactent fortement les mondes des arts et de la culture.
Cette dynamique s’inscrit tout d’abord dans les perspectives ouvertes par la problématique et les mobilisations autour des « Nouveaux Territoires de l’Art »2. Cet horizon des « Nouveaux Territoires de l’Art » est au cœur des propositions promues par l’action collective pour une politique des arts et de la culture engagée par le CRAC Hauts-de-France. Le CRAC, par la réunion des professionnels des arts et de la culture mobilisés dans un processus de co-construction, a donné lieu à la rédaction du « livre blanc » puis du « livre vert, pour une nouvelle ambition culturelle de la Région Hauts-de-France | Nord-Pas-de-Calais-Picardie » publiés respectivement en 2015 et 20163.
Cette réflexion se nourrit également des expérimentions et des propositions provenant de l’élan donné, dans la dernière période, à une économie politique alternative qui trouve dans le renouveau de l’économie sociale et solidaire (ESS) et la perspective ouverte par les « communs », les conditions d’une viabilité économique et sociale pour les activités de création. Cette économie solidaire de l’art et de la culture4 se pose désormais en alternative crédible à l’envahissement de la problématique culturelle par un « paradigme », souvent présenté comme indépassable, affirmant la récession du financement des politiques culturelles de redistribution exercé par l’action publique associée à une issue exclusivement marchande appuyée par l’essor des industries créatives dans une économie financiarisée. De nouvelles dispositions (loi de juillet 2014 et les PTCE – pôles territoriaux de coopération économique) renforcent la visibilité des organisations émergeant de cette démultiplication des activités artistiques et culturelles dans les conditions nouvelles de cette « créativité diffuse »5 et nourrissant les expérimentations artistiques lorsqu’elles rejoignent des pratiques sociales de prise d’initiatives solidaires.
Enfin, et surtout, cette réflexion entre en résonance avec la démarche de structuration engagée par les acteurs du secteur eux-mêmes, dans la diversité de leurs métiers et positions au sein du secteur, et sur une base territoriale qui est celle de la Région Hauts-de-France.
Cette action collective a pris la forme de la tenue régulière de réunions, constituées d’acteurs des champs privés et publics. Un travail conséquent a d’ores et déjà été engagé depuis 2015 : douze réunions de travail ont été tenues, rassemblant plus de 170 participants.
Les contributeurs se proposaient une action en deux temps et deux types d’argumentation vis-à-vis des pouvoirs en place et, plus globalement, vis-à-vis de l’espace public. Le premier mouvement est celui de l’association des acteurs et de la délimitation de l’écosystème concerné. Et l’on sait que cette question est plus complexe que la seule recension, pourtant déjà difficile, des acteurs professionnalisés des mondes des arts visuels et de leurs formes d’association traditionnelles. Déjà, s’agissant de ces acteurs, les relations qui les associent et les positions qu’ils occupent ne les renvoient pas à des relations d’autorité entre employeurs/employés ; ce qui questionne le recours à la notion de « filière ». Le second mouvement de cette action collective est celui de l’élaboration d’une stratégie différenciée pour la reconnaissance de ces activités de création et de leurs acteurs, dans la diversité de leurs positionnements.
Les objectifs de cette action sont précis et clairement exprimés. Le premier grand objectif est bien la consolidation des réseaux territoriaux de façon à en faire des « interlocuteurs privilégiés pour les décideurs publics susceptibles de porter une parole collective et transversale des professionnels du secteur face aux décideurs »6. L’objectif est ici de créer un « effet levier » sur les territoires.
Le second grand objectif s’appuie sur les potentialités qu’offre l’organisation en réseaux territoriaux. Il est de « structurer en filière le champ des arts visuels »7. Ce recours à la notion de filière apparaît alors comme le préalable à la mise en perspective des formes et dispositifs que pourraient prendre cette structuration.
Si la notion de filière est avancée de façon concertée par l’ensemble des professionnels des arts visuels représentés au sein du CIPAC8, à la recherche de la forme qui pourra permettre la reconnaissance d’un secteur des arts visuels, il est souligné qu’elle a besoin d’être clarifiée. De fait, elle est fortement mise en avant même si elle est perçue aussi dans ce qu’elle pourrait avoir de limitatif, dans la mesure de son acception traditionnelle dans la conception des politiques industrielles.
De fait, une volonté commune est nettement affirmée par les participants aux réunions « filière » ; et une volonté qui se perçoit de réunion en réunion alors que sa composition évolue en permanence.
Les travaux engagés au sein de 50° nord et d’autres réseaux territoriaux en arts visuels ouvrent la voie. Leur poursuite devrait permettre de clarifier ces trois points.

La filière comme potentialité de structuration et exigence de reconnaissance dans des mondes des arts visuels en mutation

Pour envisager la spécificité et la représentation des arts visuels, les participants aux réunions animées par 50° nord font ainsi le choix de la notion de filière. Ils le font dans la mesure où la notion de filière semble la plus appropriée pour rendre possible une capacité collective de concertation et négociation avec les pouvoirs publics et les forces économiques. Deux questions sont principalement débattues : quelle serait la composition de cette filière, et quels seraient les besoins collectifs et axes stratégiques qui pourraient être promus dans ces processus de concertation ? La première question renvoie à la seconde quant à l’attente des acteurs de cette filière. Et de ce point de vue, les propos avancés lors des réunions montrent des attentes différentes. Elles correspondent aux situations plus ou moins atomisées, voire marginalisées, que connaissent certains acteurs isolées qui cherchent dans la constitution de cette filière une reconnaissance institutionnelle, « professionnelle » qui soit aussi, et avant tout pour certains, l’obtention de conditions favorables à la poursuite et au développement de leurs activités de création. Il faut alors souligner que les processus de concertation avec ces pouvoirs ont une histoire dans laquelle s’inscrit leur élargissement à ces nouveaux espaces publics de négociation que sont ceux ouverts au niveau des collectivités territoriales. Il faut alors envisager que la notion de filière renvoie à, au moins, deux contextes de régulation institutionnelle.
Le premier de ces contextes est celui de la régulation opérée au titre des politiques économiques et plus précisément des politiques industrielles. Ici, la filière9 correspond à la volonté de se voir reconnaître la contribution au développement social et économique que représentent leurs activités. Mais se référer à une notion connotée de pratiques de politiques industrielles telles qu’elles se sont développées aux heures de gloire du recours à la notion peut introduire des limitations dans la composition et surtout la structuration des activités reconnues. Dans cette acception, la notion de filière renvoie alors aux activités constitutives de « produits », et donc de biens « œuvres » valorisés par des transactions marchandes correspondant à l’action d’opérateurs publics ou privés. Elle induit une problématique d’intégration agrégative et hiérarchisée par l’importance des contributions en termes de chaînes de produit et de valeur. Elle introduit donc un principe de domination que supposent des interdépendances orientées par des relations d’échanges marchands ou des liens de subordination (des relations salariales). Le critère de taille associé à la recherche d’économie d’échelle est alors fortement mis en avant ; ce qui pose problème s’agissant des activités artistiques. Ce principe de domination est aussi un principe d’influence dans un système d’échanges économiques inégaux régulé par des valeurs marchandes et de contrôle potentiel sur les activités10.
Mais la notion de filière correspond aussi à des contextes spécifiques où celle-ci est vue comme un outil pour penser le développement des activités renvoyées à leurs contenus « métiers » dans une perspective de professionnalisation et d’insertion professionnelle. Dans cette perspective, la composition de la filière et les « sous filières » seront envisagées à l’aune des activités professionnelles des personnes. Et l’on voit alors que, selon les urgences de reconnaissance que provoquent certaines de ces positions, celles des artistes-auteurs en tout premier lieu, cette composition sera envisagée sous l’angle des statuts professionnels, ou de l’absence ou de fragilisation de ces statuts. Ici, l’effet positif de la focalisation sur les enjeux et les dispositifs de professionnalisation pourra entraîner un possible effet de limitation de la part de catégories qui n’ont pas, encore ou totalement, cette perspective de professionnalisation, ou pour qui la viabilisation économique et sociale de leurs activités, parfois non portées à titre exclusif ou même principal, tout en cadrant plus avec la catégorie traditionnelle d’amateur, peut prendre d’autres voies que celles de statuts professionnels.
Aussi, si le recours à la notion de filière manifeste une intention forte de contribuer non seulement aux politiques culturelles mais aussi aux politiques de développement économique, il importe de clarifier ce recours par ceux qui y confèrent des objectifs de structuration et de reconnaissance. De la même façon il faut clarifier l’interprétation qui en est faite par les acteurs institutionnels, organisateurs des processus de concertation/régulation. On voit qu’il ne peut y avoir de vision simple de la filière, au sens où le mot se veut une représentation simplificatrice et reconnue des rapports entre participants au développement d’une famille d’activités, dans la mesure où les acteurs, dans leurs parcours et la maîtrise de leurs activités s’investissent dans des processus plus complexes de création collaborative, de coopération sur les ressources et d’hybridation des formes de valorisation économique.

Comprendre l’écosystème localisé des acteurs, des espaces de la création diffuse et des intermédiations : les trajectoires des engagements créatifs et des professionnalisations et leurs modes de viabilisation économique

On voit alors que la réflexion ne doit pas seulement porter sur la composition d’une filière en activités dont les soubassements en termes de logiques de valorisation ne seraient pas abordés. Mais, plus encore, c’est la diversité des modes d’une créativité ouverte dans ses processus de production, diffusion qui doit présider à l’exploration d’un écosystème des arts visuels. Il importe de ne pas aborder la notion de filière avec une représentation obsolète des acteurs en jeu et de leurs relations. La complexité que suppose l’exploration de cet écosystème n’est pas celle de la multiplication des acteurs et de leurs positionnements pour des contenus ou des produits inchangés. Cette complexité provient de la multiplication/diversification des processus d’interactions et d’intermédiations ainsi que des contenus artistiques que ces intermédiations produisent. Le paradoxe est qu’ici, au moment où la fragilisation des positions artistes apparaît avec plus de netteté, nous pourrions vivre une « époque de créativité diffuse »11, une époque de co-création élargie à une diversité d’acteurs, un contexte qui, plus globalement s’agissant des processus de valorisation générés notamment avec les potentialités du recours aux technologies cognitives et créatives, correspondrait à « un nouveau régime d’interactions »12. Vue sous cet angle, l’activité artistique englobe une diversité de processus politiques, sociaux, économiques, culturels. Les processus de création, en arts visuels, tout autant que dans d’autres domaines de création, montrent une diversité de positions de co-création, mais aussi d’intermédiations qui sont autant de « milieux sociaux » dans lesquels les positions des acteurs sociaux ne peuvent être envisagées à l’aune de la mesure des compétences et des caractéristiques de métiers traditionnelles. Mais ce qui complique la compréhension d’un écosystème de la création artistique est le fait que cette époque de créativité diffuse est aussi celle de la diffusion massive de produits culturels, de la possible spéculation sur les œuvres du fait d’une économie financiarisée de la rente, du saisissement par les entrepreneurs du capitalisme de la « figure même du créateur »13. De nouvelles figures de créatifs émergent dans des processus artistiques ouverts à de nouvelles interactions sociales, solidaires14, et on ne peut que constater l’intégration du « créatif » dans le cœur des processus de valorisation de l’économie dominante15.
À cela, il faut ajouter l’analyse qui doit être faite de l’extension du « travail créatif-intellectuel »16 et de ses conséquences sur les transformations des métiers et positions intellectuels – métiers et positions que l’on trouve souvent associés aux expérimentations menées dans ces processus de créativité diffuse. En plus des divers métiers artistiques, les projets de création associent ainsi de plus en plus une diversité de ces métiers ; des architectes, des sociologues, des développeurs en informatique, etc.
La question de la place des intermédiations dans ces processus de création doit être regardée avec plus d’attention encore. On peut constater la multiplication des intermédiations que l’on pourrait qualifier de traditionnelles et qui sont bien repérées dans leurs rôles de diffusion et de valorisation des arts en région. Des études17 qui leur ont été consacrées, il en ressort des topographies des « mondes de l’art » spécifiques aux régions et aux grandes agglomérations. Ces topographies distinguent le monde institutionnel, « constitué du fonds régional d’art contemporain (FRAC), de l’école des beaux-arts et de lieux labellisés dédiés à l’art contemporain (musées, centres d’art, etc.) », du monde marchand, « constitué de galeries proposant des œuvres d’art »18. Un autre monde est envisagé, désigné « mondes intermédiaires », mais peu repéré dans la spécificité des intermédiations qui en résultent. Ces intermédiations sont créatrices de milieux territorialisés de co-création artistique. Les prendre en compte suppose de percevoir l’irruption des processus d’action sociale et solidaire à l’intérieur des processus de création. Et l’on comprend que ceux qui œuvrent dans de tels processus puissent s’adresser à d’autres institutions que celles de l’art et de la culture (la DRAC et les services culture des collectivités territoriales, notamment) et se tourner vers d’autres politiques comme celles en charge de la ville, au soutien à la participation citoyenne ou à l’ESS. Comprendre ces intermédiations nouvelles suppose de prendre en considération le forme réseau du travail artistique dans ces contextes de créativité diffuse ; formes faites d’appariements singuliers d’acteurs et de métiers divers, de fonctionnements « rhizomiques » qui peuvent déboucher sur des modalités, elles-mêmes renouvelées, d’engagements artistiques, parfois loin des formes idéalisées des positions « artiste ». Cela suppose aussi de s’intéresser aux formes de valorisation économique dans lesquels opèrent ces processus d’intermédiation et aux conditions concrètes de construction de leur viabilité économique. Cette recherche de viabilité peut prendre le chemin de l’action pour la constitution et la reconnaissance de nouvelles formes d’action publique et de nouveaux appuis publics dans le cadre de nouvelles politiques culturelles co-construites avec les acteurs des secteurs des arts et de la culture comme cela s’est engagé avec l’action du CRAC Hauts-de-France. Elle peut aussi prendre le chemin d’un entrepreneuriat alternatif de l’activité artistique et culturelle, éventuellement appuyé par les dispositifs de l’ESS. Le processus de la reconnaissance sociale des réseaux est alors indissociable de la reconnaissance des milieux sociaux qui les portent. On voit alors que ces milieux ne sont pas de simples lieux de coordination fonctionnelle, mais des lieux de coopération et de contributions, certes dans des modes d’organisation plus ou moins hiérarchisés et dominés, ou potentiellement égalitaires ; ce qui n’est pas sans poser de problème compte tenu des approches qui pourraient en être faites en termes de différences d’intérêts ou de différentiels de notoriété. Sous cet angle, ils renforcent la nécessité d’un repérage des espaces, des lieux, des situations dans lesquels s’opèrent ces processus de création spécifiques aux arts visuels. Mais c’est aussi continuer et approfondir un travail d’observation et d’analyse déjà initié au moment où ont été développées les expérimentations et les réflexions ayant donné naissance au mouvement des « Nouveaux Territoires de l’Art ». Cela revient à s’intéresser aux espaces et friches artistiques et à faire converger le travail d’observation de ces phénomènes en région avec celui engagée par certains collectifs pluridisciplinaires de chercheurs/acteurs artistiques tels ceux rassemblés au sein de la Coordination nationale des lieux intermédiaires (CNIL) ou de l’Institut de coopération pour la culture19. Il faudrait également articuler plus étroitement ces problématiques avec celles qui se développent aux points de convergence des potentialités offertes par la dimension alternative de l’économie numérique collaborative – avec les développements actuels de l’ESS – qui se nourrit de nouvelles initiatives en « communs »20. Parmi les travaux de recherche et de propositions pour l’action sur ces convergences, il faut citer les travaux de l’UFISC et ceux impulsés par le Labo de l’ESS, notamment sur l’impact des PTCE « Culture »21.

Quelle organisation de la représentation pour quelle stratégie de reconnaissance des arts visuels dans l’espace public ?

Partant de ces considérations sur la composition de cet écosystème, ce troisième point aborde plus directement la question de sa structuration et de la stratégie de reconnaissance que peuvent élaborer les acteurs concernés.
La composition ne peut en être établie une fois pour toute. Elle dépend de l’évolution des processus de production (y compris leurs dimensions nouvelles de co-création, en réseaux, etc.) qui eux-mêmes supposent de réexaminer les processus de diffusion et de médiation vis-à-vis d’usagers à différents niveaux d’implication concrète et d’engagement solidaire dans la création. Cette composition peut alors s’opérer en arbitrant entre deux types de critères : ceux associés à la maîtrise des activités, des métiers et des statuts, ainsi que des modes de valorisation économique, dans les domaines des arts visuels ; et ceux associés aux formes d’implication et d’engagement dans la création artistique sur l’espace public.
La structuration de cet écosystème doit vraisemblablement reposer à la fois sur le partage de principes permettant d’envisager l’écosystème dans la dynamique de transformation de cette composition et à la fois sur des modalités concrètes d’organisation permettant aux acteurs de faire face aux enjeux politiques et économiques au niveau territorial. C’est particulièrement le cas avec les opportunités de concertations/négociations que représentent les futures CTAP (conférences territoriales de l’action publique)22 tenues au niveau régional, mais c’est plus encore le cas avec les SODAVI23. De ce point de vue, la question de la structuration est une question ouverte dans la mesure où la position des acteurs de l’écosystème se déplace mais que l’espace de jeu des acteurs se déplace également. En réunion « filière », il sera fait mention que « ceux qui doivent faire partie de la filière sont ceux qui interviennent et participent au débat, la question de fond de la composition n’est pas dans le périmètre mais dans le mode d’animation ». Face à cela, l’action des pouvoirs publics ne se réduit pas à une négociation à périmètre stabilisé mais elle participe aussi à la transformation de cet espace dans sa composition, en sous-secteurs, en sous filières, etc. ; pouvant renforcer l’un ou l’autre, créant des priorités, des rééquilibrages, une solidarité plus ou moins forte au sein de l’écosystème24.

Une dynamique est en cours. Les acteurs mobilisés des secteurs des arts visuels tentent de trouver des formes nouvelles d’organisation et d’action stratégique en vue de leurs reconnaissances en un écosystème spécifique, font plus que rattraper un éventuel retard de structuration professionnelle. Ils innovent dans la façon d’envisager un « monde des arts visuels » ouvert sur des enjeux socio-économiques et politiques majeurs. La réflexion engagée par la filière arts visuels Hauts-de-France devrait s’enrichir de celles qui ne manquent pas de s’organiser dans d’autres secteurs et régions.