Tiers Lieux : Espaces de travail coopératif et incubateurs en communs ?

Le phénomène « Tiers Lieux » est d’abord une multiplication d’espaces nés à l’initiative d’acteurs privés, de collectifs. Créés comme espaces, dits, de coworking, friches culturelles reconverties en espaces de création artistique, ou lieux d’initiatives solidaires et citoyennes, ils rallient à leur dynamique naissante des lieux qui, par-delà les activités qu’ils développent, se veulent porteurs d’une alternative sociale. Les Tiers Lieux expérimentent de nouveaux rapports au travail, de nouvelles dynamiques entrepreneuriales, et globalement contribuent à la recomposition de l’espace public. Mais par-delà les intentions souvent affichées quelle est la réalité des transformations engagées ?

 

  1. Tiers Lieux, opérateurs de transformation sociale ?

Les tiers lieux sont d’abord apparus comme des espaces de travail partagés entre des personnes travaillant seuls, ne souhaitant ou ne pouvant travailler chez eux. Le lieu partagé doit alors leur offrir une place de travail ainsi que des moyens et services difficiles à se procurer seul (une liaison Internet gros débit, des services de reproduction, des conseils liés à leur activité). Les motivations des créateurs et utilisateurs sont alors proches de celles conduisant des salariés à recourir au télétravail. Ces situations de travail ne sont pas non plus totalement étrangères à celles qui conduisent certaines entreprises – de conseil notamment- ainsi que  certaines activités – de consultant en particulier-, de recourir transitoirement ou durablement à des espaces qualifiés de « centres d’affaires ».

Telle que la dynamique de génération de ces espaces s’est enclenchée, au début du « mouvement », un tiers lieu n’est ni un espace initié par une institution publique, ni un espace de travail privé, dans une logique de service marchand (Oldenbourg, 1999). Au départ, c’est d’abord un espace pour y travailler « seul/ensemble ». Très vite cependant on observe que l’espace de ces lieux ne peut se réduire à une simple juxtaposition de places de travail occupées par des travailleurs indépendants, les « solos » dont nous parlaient les premiers récits d’enquête sur le coworking. Travail, activités, menés individuellement et collectivement et pratiques d’espaces partagés présentent des liens plus complexes que le laissent penser les premières définitions.

Pour ceux, parmi les acteurs sociaux ayant une claire vision des activités sur lesquelles baser leur insertion professionnelle ou leur projet de création d’activités, ces lieux rompent l’isolement et peuvent initier des collaborations en lien avec leurs activités.

Pour les autres, en recherche de ce que pourrait être leur parcours professionnel dans une expérience de vie en pleine réflexion, c’est souvent l’accès à une communauté de pratiques, souvent autour des potentialités du Numérique qui sert de déclencheur. Privilégiant les activités en lien avec l’Internet, nous retrouverions certaines proximités de ces tiers lieux avec les « cyber centres » et autres lieux dédiés aux technologies numériques développés par les pouvoirs publics pour amener dans les quartiers la pratique de l’outil numérique. Des lieux se sont développés, comme lieux d’expérience collective du « faire », à l’instar du mouvement des « Makers » (Anderson, 2013) ; des lieux dédiés à fabrication, la réparation et aux processus de formation par la pédagogie du « DIY » (Do It Yourself). Ces lieux s’inspirent souvent du mouvement des « FabLabs », issu de l’expérience du MIT, et autour de l’impression 3D. Ils sont souvent associés au développement de logiciels en Open Source. De la même façon, beaucoup, parmi ces lieux, incorporent un espace de restauration, sous forme de cuisine partagée, de type cantine, « popote », ou de restaurant. Certains de ces espaces commencent à former un type générique de « café-citoyen ». On pourrait évoquer aussi d’autres lieux ouverts à des activités partagées ou faisant du partage le ressort de leur développement, sous le nom de « ressourceries », de « conciergeries de quartier », etc.  Les projets de création de tels lieux se multiplient désormais dans les agglomérations, les petites aussi, après que les grandes les aient vu fleurir.

Ceux qui s’investissent dans ces lieux révèlent des rapports tout à fait particuliers au travail, mais aussi dans la façon de lier activités de travail et engagements personnels. Le lieu lui-même se présente comme lieu tiers dans la relation, tout à la fois dans le rôle ou la fonction clef de « prétexte », ou de catalyseur dans la construction de la communauté. Ces processus d’interaction sont aussi des moments forts d’identification. Les sociologues de l’école de Chicago ont bien montré l’importance de l’appropriation de lieux dans la construction d’une identité commune, en particulier lorsque ces lieux apparaissent aux acteurs comme des appuis pour le contrôle d’un contexte qui les fait se prémunir d’un environnement perçu comme hostile tout en leur permettant de construire un sens partagé (White, 2011). Cette construction d’une identité partagée n’en coïncide cependant pas moins à la construction simultanée de fortes singularités individuelles.

Le phénomène tiers lieux relèvent de deux dynamiques spécifiques. La première est la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials, de Digital Natives, de génération Y, celles et ceux nés après 1995. La seconde correspond à une dynamique de changement des rapports au travail et à la création d’activités, vécue en réaction à une expérience professionnelle préalable critiquée par les personnes qui mettent en avant l’exploration de ce qui peut faire « commun » entre les acteurs impliqués et engagés dans ces lieux. Cette perspective du commun se centre sur les modalités concrètes d’une gouvernance partagée qui obligent à préciser des règles d’usage et des attributs de droit de propriété. Cela place les processus de discussion construction du commun dans un mode d’argumentation et de délibération sur des règles partagées dont on peut voir qu’elles constituent souvent ce que les porteurs de projet de lieux appellent l’ADN du lieu.

L’observation de la création des lieux nous montre que plusieurs dynamiques différenciées co existent. Dans certains cas, le lieu potentiel préexiste à la constitution d’une communauté mobilisée ; ou plus exactement, la communauté se constitue dans la découverte partagée des potentialités d’un lieu. Ces situations sont bien connues dans le cas du mouvement d’occupation des friches urbaines. Cette dynamique ne fait alors que reprendre des processus de mobilisation, expérimentation, occupation des friches culturelles initiées au cours des années «1980 » et « 1990 » (Lextrait, Kahn, 2005).

 

La communauté des Tiers Lieux en Hauts de France, avec la Compagnie des Tiers Lieux

Une enquête menée auprès des acteurs porteurs de tiers lieux en gestation nous permet d’approfondir ces premières interrogations. Le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, est l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an depuis 2014. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et de soumettre le projet à la discussion des pairs. En effet, l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs  de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations. De l’observation participante, lors de ces événements, il ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up orientent dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment.

Deux autres dynamiques sont également représentées lors de ces « Meet Up ». D’une part, des initiatives, tout autant privées, mais totalement individuelles dans un premier temps. Des particuliers font état de la disponibilité de locaux dans lesquels ils ne souhaitent pas développer des activités seuls mais en lien avec d’autres personnes qu’ils s’efforcent de rassembler autour d’eux, sans que cela s’opèrent dans le cadre de relation salariale, commerciale ou de la constitution d’une entreprise ordinaire. Ils espèrent alors que la communauté rassemblée lors de ces réunions Meet Up leur facilite la rencontre de co-porteurs d’un projet que les initiateurs isolés veulent rendre collectif. Cette logique d’action traite d’une façon originale une question que se posent les initiateurs de lieux, les communautés toutes constituées comme les porteurs de projet de lieu plus individuels, qui est celle de la garantie de la pérennité du lieu par le recours à une location mais avec un bail suffisamment long ou par l’achat de ce même lieu. Dans les deux cas, cette question fait l’objet d’intenses discussions et d’une recherche de solutions qui soient compatibles avec les finalités et les possibilités des acteurs engagés et donc autre que l’éventuel recours à un opérateur individuel, acheteur ou locataire unique. Dans tous les cas, les opérateurs de la finance solidaire sont des partenaires sollicités lors de ces assemblées.   Une autre dynamique commence à se faire jour. Elle met au premier rang de l’initiative des élus locaux soucieux de voir de tels lieux se développer dans leur collectivité territoriale. Certes, ces élus locaux, présents aux Meet Up font état de l’existence d’une demande qui leur semble émaner d’acteurs de leur territoire. Mais, ils envisagent d’y répondre en empruntant d’autres chemins que les processus de l’action publique de création d’espaces spécialisés ; que ce soient par exemple des médiathèques, des Cyber centres et autres espaces dédiés au Numérique.

Ces Meet Up ont vu se fédérer aux premiers projets de Tiers Lieux, plus spécifiquement créés comme espaces de coworking des projets consistant à transformer des espaces existants en potentiels Tiers Lieux. C’est le cas d’espaces numériques et autres Cyberespaces créés dans un premier temps à l’initiative de collectivités territoriales. Plusieurs raisons, tenant notamment au désengagement des collectivités territoriales pour ces espaces, ont abouti à ce que ces espaces soient dans la nécessité de trouver des nouvelles finalités, de nouvelles activités et d’autres ressources permettant leur viabilité économique. Il en est de même avec les centres sociaux. Il en est aussi de même de lieux culturels, préalablement institués come lieux de diffusion culturelle, et qui prennent la voie d’une redéfinition de leur raison d’être.

La plateforme ouverte de partage d’expériences que constituent ces Meet Up permet cette fédération des initiatives en même temps que la mutualisation et le partage de ressources communs.

Plus récemment, la communauté des porteurs de projets de Tiers Lieux s’est constituée en association, la Compagnie des Tiers Lieux, formant réseau et se posant en ressources pour les Tiers lieux développés en Hauts de France. Elle a reçu pour cela un soutien financier de Métropole Européenne de Lille.

 

  1. Le rapport au travail, l’expérience du travail coopératif, de la coopération économique et de la réciprocité

Un questionnement sur le sens du travail est la plupart du temps à l’origine de l’intérêt porté aux Tiers Lieux. Par bien des aspects, les tiers lieux peuvent être examinés sous l’angle des rapports de coopération qui s’y expérimentent. Le paradoxe est ici que l’extension du marché et des échanges marchands qu’il suppose, à l’ensemble des activités sociales semble aller de pair, dans les représentations qui se font jour dans l’espace public, avec une valorisation de la coopération dans les relations sociales. Certes, ce que supposent de rapports de travail de type véritablement coopératif n’est pas vraiment explicité. Cela conforte toutes les ambiguïtés dans la mise en avant du terme de collaboration, notamment associé dans l’économie dite collaborative (Carballa, Coriat, 2017).

De fait, la mise en œuvre des activités dans les tiers lieux, coïncide souvent avec une conception du travail qui remet en cause cette théorie économique orthodoxe qui veut que le travail n’ait d’autre valeur que le salaire. Le clivage qui pouvait perdurer, même s’il est de plus en plus questionné, au sein du monde des associations, entre salariat et bénévolat, est de fait mis en cause dans les contextes expérimentaux des tiers lieux. S’ouvre ainsi un débat sur d’éventuelles rémunérations pour ce qui est désormais identifié comme des contributions à l’œuvre commune. Cette distinction entre bénévolat et salariat prend son sens au regard de la valeur d’échange attribuée au travail, distinction qui sera centrale pour envisager la viabilité économique des tiers lieux.

Elle n’épuise pas le sens donné au travail sous l’angle de sa valeur d’usage que l’on peut appréhender sous trois dimensions spécifiques : une dimension de l’ordre de l’expressif, un caractère public et une nature politique (Ferreras, 2007).

Au regard de cette dimension expressive, il est le support et producteur de sens dans la vie de celui qui travaille. Cette dimension va à l’encontre des réductions instrumentalisantes du travail et confère une forme explicitement publique et politique du travail dans l’espace public. Mais, ces rapports au travail, exprimés au travers des activités, ne se comprennent que dans le cadre d’une prise de position éthico-politique. Dans de nombreux cas, ils débouchent sur des activités d’utilité sociale et des prises de position dans l’espace public.

Le travail ne peut pas non plus être réduit aux tâches dont il permet la réalisation. La conception et la mise en œuvre, par les personnes qui s’investissent dans les tiers lieux, de leurs projets et activités montrent de profonds décalages entre niveaux de formation, statut d’emploi et situations de travail par rapport aux normes de travail existantes. Certains assurent des tâches d’intérêt général relevant de la gestion collective des lieux où ils développent souvent leurs projets et activités. Ces tâches sont revendiquées comme telles et pas seulement parce que les organisations sont émergentes et fragiles. Elles sont affirmées comme un changement dans le rapport au travail professionnel et domestique et comme une prise de position vis-à-vis de la division sociale et sexuelle du travail (Ferreras, 2007, p. 62). Le travail a aussi une dimension publique. Certes il est encore largement assimilé à la sphère privée, mais il s’opère souvent dans ou en relation avec l’espace public et ce quelle que soit la définition que l’on donne à la sphère publique.

Les relations de travail qui caractérisent ces activités, participent d’un régime d’interaction démocratique de plus en plus revendiqué comme tel par les acteurs eux-mêmes (idem, p.96). Les enquêtes le montrent, les acteurs des tiers lieux sont vigilants sur le traitement des personnes par rapport à un projet démocratique d’égalité de traitement de tous comme citoyens et par rapport à de possibles discriminations. L’institution du « social » avait déjà marqué une première étape dans la sortie du travail de la seule sphère privée, dans une pensée opposant régime public et régime privé, les activités développées au sein des tiers lieux mettent le travail au cœur des interactions citoyennes.

Les modes de conception et de mise en œuvre des activités au sein des tiers lieux montrent (Ferreras, idem, p. 129 et suivantes) que le travail qu’elles supposent a bien une nature politique. Chacune des activités proposées et des situations de travail générées est l’objet d’une prise de position par rapport à une insertion et à un positionnement au sein de collectifs d’action. Alors ce travail est indissociable d’opérations de jugement éthico-politique. Le recours fréquent aux outils de travail collaboratif/coopératif montre l’impact du délibératif au cœur même du travail d’élaboration des projets. Mais il s’exerce parce que les acteurs déploient leur singularité en osmose avec les collectifs d’action auxquels ils participent. Ces collectifs sont les acteurs essentiels des processus de sélection des options, d’argumentation, de validation et de formalisation des jugements. En fait, là où une analyse classique du travail mobiliserait les notions de tâche et de compétence, l’analyse du travail de ces contextes de tiers lieux privilégie les micro processus de jugement (sélection, argumentation, validation,). Toute dynamique de capitalisation, mutualisation et diffusion des expériences qui y sont menées y trouvera ses ressorts. C’est pour cela que l’instauration de rapports de coopération représente un enjeu, souvent un objectif affiché en tant que tel, mais pas toujours un résultat atteint.

En effet, les tiers lieux sont loin de n’être caractérisés que par des rapports de coopération. Par bien des côtés, les situations de travail « en solo », au fondement de l’engouement pour les espaces de coworking, parmi les premiers tiers lieux, pouvaient même nous montrer les coworkers comme une nouvelle figure du travailleur indépendant comme passager clandestin de dispositifs apparemment collectifs. Cela pouvait même illustrer ce que certains décrivent comme le résultat d’une véritable « épidémie de solitude » (Laurent, 2018). De nombreux travaux empiriques ont établi que des acteurs sociaux, dans des jeux similaires à ceux qui s’exercent au sein des tiers lieux, se comportent dans 30% des cas comme des passagers clandestins, ceux qui tirent parti des dispositifs collectifs sans s’impliquer dans des processus coopératifs, comme des coopérateurs conditionnels dans 50% des cas et pour 20% d’entre eux comme des « altruistes » coopératifs (Laurent, 2018, p.129).

On pourrait montrer en quoi les expériences de travail coopératif, lorsqu’elles sont menées en tant que telles, renvoient à des modes de valorisation économique qui privilégient des rapports de réciprocité (Cordonnier, 1997). De la même façon, on pourrait argumenter que les tiers lieux peuvent être interpréter sous l’angle des espaces de réciprocité relationnelle que forment les communautés qui en sont à l’origine (Mahieu, 2018a).

 

 

  1. Les lieux d’un « entreprendre en communs »

L’organisation de la réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Un vocabulaire s’invente pour caractériser ces pratiques (par exemple  « Sprint », ou « Minga » lorsqu’il s’agit de travailler collectivement sur les projets individuels). Une autre question est celle des choix dans les modalités de gouvernance interne de ces lieux. Plusieurs logiques s’expérimentent. Certains lieux adoptent le modèle de l’association, parfois celles des nouvelles structures portées par l’ESS, les SCOP ou plus récemment les SCIC. D’autres expérimentent des modes de décision recourant à des outils, souvent des logiciels libres, par exemple le système Loomio. Dans tous les cas, des questions se posent quant aux rapports établis entre les modalités de la gouvernance du lieu avec celles de chacune des activités développées par les porteurs de projets hébergés. Ces questions ne trouvent pas toujours des réponses et même ne sont pas toutes explicitées. Elles peuvent alors être réduites à l’application des seuls modèles organisationnels et décisionnels qui font aujourd’hui déjà l’objet d’un outillage méthodologique.

Un lien est à établir entre cette diversité de modalités d’action, d’organisation et de gouvernance et les positions ou postures de ceux qui en sont les initiateurs, les protagonistes engagés et les utilisateurs à leur différent degré d’implication. Mais l’apparente unité des éléments de langage qui semble présider aux débats masque des pratiques professionnelles et des comportements politiques notablement différents.

Les processus d’incubation opérant dans ces lieux renouvellent les logiques de l’ « entreprendre ». Ces logiques doivent être envisagées sous l’angle de la transformation des individus qui s’y engagent et construisent leur singularité personnelle (Martucelli, 2010). Elles doivent tout autant l’être sous l’angle de la dynamique des projets individuels et collectifs de création d’activités qui s’y révèlent.

Les tiers lieux sont des lieux importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs dont elles sont membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques d’incubation et de création d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés (Burret, 2015).

Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail en commun sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, menés personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie « contributive » ou « collaborative », «  en communs », mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette (Mahieu, 2018b).

On comprend alors que les acteurs porteurs de ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

 

 

En guise de conclusion : Les tiers lieux, constitutifs d’un espace public alternatif ?

Déjà, au regard de leurs processus d’incubation, les tiers lieux sont des supports de socialisation. Ce sont aussi des plateformes permettant le développement d’un capital informationnel pour leurs usagers (Burret, 2016). Mais, plus encore que le développement d’espaces de socialisation, la mise en réseaux des tiers lieux ne traduit-elle pas l’émergence d’un sous espace public spécifique ?

Cette mise en réseaux participe-t-elle d’un espace public au sens d’un contexte de légitimation politique, d’une communauté politique et d’une scène d’appui du politique ? Plus précisément, il s’agirait d’un espace public oppositionnel et d’un sous espace public dominé (Fraser, 1992). Définir un tel espace, c’est définir un agir en communs fait de modalités d’action collective et de pratiques de citoyenneté économique en cohérence. Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets. Ces acteurs se positionnent en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux. Mais ces derniers ne s’identifient pas forcément et, à coup sûr, immédiatement comme acteurs collectifs, et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent parfois entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent. C’est tout l’enjeu social et politique que pourrait représenter le développement des tiers lieux.

 

Bibliographie

 

Anderson C., Makers: The New Industrial Revolution, London, Randon House Business, 2013.

Burret A. (2015), Tiers Lieux, et plus si affinités, Paris, Editions FYP.

Carballa B., Coriat B. (2017), « Communs et économie collaborative », dans  « Dictionnaire des biens communs », sous la direction de M. Cornu, F. Orsi, J. Rochfeld, Paris, PUF.

Cordonnier L. (1997), Coopération et réciprocité, Paris, PUF.

Ferreras I. (2007), Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des services, Paris, Presses de Sciences Po.

Fraser N. (1992), “Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy”, in Calhoun G. (ed.), Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Ma, the MIT Press.

Laurent E. (2018), L’impasse collaborative, Pour une véritable économie de la coopération, Paris, Les Liens qui Libèrent.

Lextrait  F. et Kahn F. (2005), Nouveaux territoires de l’art, Paris, Editions Sujet/Objet.

Mahieu C. (2018a), « Communauté, espace de réciprocité relationnelle : Espace public, économique, dans une économie des communs », http://christianmahieu.initiative.place/

Mahieu C. (2018b), « Pour entreprendre (la mise) en communs : L’accompagnement pair à pair ?», http://christianmahieu.initiative.place/

Martuccelli D. (2010), La société singulariste, Paris, Armand Colin.

Oldenbourg  R. (1999), The great good place, New York, Marlowe & Company.

White H. (2011), Identité et contrôle : une théorie de l’émergence des formations sociales, Paris, Editions de l’EHESS.