Agir en commun pour agir en communs ?

On parle de plus en plus des « biens communs » ou des « communs ». Que faut-il en penser ? Que cela peut-il représenter pour ceux qui s’engagent dans des démarches d’économie solidaire ? En quoi ces notions peuvent-elles conforter leur prise d’initiative ? Qu’apportent-elles à l’économie solidaire ?

L’économie solidaire ne se veut pas seulement « secteur économique » regroupant des entreprises spécifiques (relevant de la loi d’août 2014), des coopératives, des associations. Elle ne se cantonne pas dans des activités de services collectifs (aux personnes, environnement, cadre de vie, etc.), dans l’insertion par l’économique, dans les nouveaux modes d’échanges (commerce équitable, finances solidaires, réseaux d’échanges non monétaires). Elle peut concerner potentiellement tous les secteurs économiques et sociaux. Mais surtout, elle revendique d’être un « mouvement », une façon de fédérer des modes d’action collective basés sur la coopération dans le travail, la solidarité pour la citoyenneté économique. Ceux qui mettent en avant les notions de bien commun, ou de commun, dans leur prise d’initiative, ont-ils d’autres perspectives ? Expriment-ils une autre sensibilité, et s’engagent-ils dans un autre cheminement que celui que s’est donnée l’économie solidaire comme mouvement ? Pour répondre à ces questions, il faut s’entendre sur ce que représentent les communs.

La référence à la notion de « bien commun » met l’accent sur l’existence de ressources (souvent naturelles et limitées, mais pas seulement…) nécessaires à la vie de tous et dont l’accès et l’usage doivent être démocratiquement régulés et contrôlés. Si l’on considère qu’ils doivent l’être à égalité de droits pour tous (les citoyens), ils seront alors qualifiés de « biens publics ». La notion de « commun » renvoie davantage, quant à elle, à l’action volontaire et consciente de construction d’une ressource dont les règles d’accès et d’usages font l’objet d’une formalisation et régulation sociales spécifiques.

Ainsi, le commun, avant même d’être le contexte de la création d’activités dont il faudra construire la viabilité économique, est d’abord un enjeu d’« utilité sociale ». Il répond à un besoin, en exprimant une volonté de régulation d’accès et d’usages d’une ressource, que cette ressource soit matérielle, intellectuelle, informationnelle, de la connaissance.

Agir pour « entreprendre  en communs » suppose d’établir les conditions permettant à la ressource partagée de répondre au besoin exprimé. Pour cela il faudra la développer, en garantir la durabilité. La création d’activités prend alors tout son sens. L’enjeu n’est ici pas seulement technique, il est tout autant social qu’économique, relève autant de la justice de l’échange social que du financement de la ressource. L’enjeu a aussi une dimension socio politique de délibération sur les conditions d’accès à ces usages. Ainsi, dès le départ, l’ « entreprise » en communs ne peut se réduire à un projet technico économique de création de produit ou de service.

Mais alors, des questions se posent. Le commun en cours de construction est-il pertinent, par rapport à d’autres démarches similaires et simultanées qui pourraient se faire jour sur le même territoire ou sur un territoire proche ? Le commun envisagé répond-t-il non seulement à des critères de justice et de solidarité, mais aussi de durabilité écologique ? Comment distinguer, parmi les projets, ceux qui jouent transitoirement le commun pour déboucher sur autant d’appropriations privées différées ? Ces nouvelles initiatives en communs viennent questionner et dynamiser l’économie solidaire. Le commun définit, démocratiquement, donne son sens aux activités sociales construites, au travail fourni et aux échanges économiques auxquels il donne lieu.

On voit combien une économie de ressources partagées, en communs, est proche d’une économie solidaire, plurielle, associant des formes d’échanges relevant de valorisations marchandes (sur base de fonctionnements de marchés diversement régulés, comme tout marché, par les pouvoirs publics), de règles de redistribution publique, mais surtout de comportements sociaux de réciprocité qui donnent tout leur sens à l’ « entreprise ». Mais, si la réciprocité ne prime pas dans les rapports sociaux et n’ordonne pas le poids des valeurs associées aux logiques d’échange, alors, malgré une référence faite au commun, le risque est grand que l’économie des communs « ne sombre dans les eaux froides du calcul égoïste », comme dirait K. Marx…

 

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De nombreux exemples tirés de l’économie du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses.

D’un part un commun peut donner lieu à des activités portées par des structures et dans des modes économiques différents. D’autre part les mêmes organisations économiques à statuts juridiques spécifiques (ce que l’on appelle les entreprises dans l’économie dominante…), au sens où il s’agit d’entités ayant une unité de stratégie et de fonctionnement, peuvent présenter une diversité de modèles et des formes hybrides de ces modèles.

Un commun pourra générer des activités portées par des individus autonomes, par exemple des entrepreneurs salariés, au sein d’une Coopérative d’Activités et d’Emploi (CAE), ou par des entités relevant de différentes structures, associatives, coopératives, entrepreneuriales. Il pourra générer des activités rémunérées, strictement marchandes ou marchandes régulées, des activités financées par du crédit public, par du crédit mutualisé, par des dons privés, etc.

Le point particulier de ce type de créativité collective est de n’envisager les activités économiques, sous leurs différentes formes et modes de viabilisation, que dans leurs interrelations avec un commun dont la gouvernance globale demeure spécifique par rapport à celle des entités économiques induites. Ainsi, les appellations mais aussi les formes d’appropriation seront nécessairement distinguées pour éviter toute confusion et limiter les effets d’enclosure.

Cette réflexion sur les niveaux de gouvernance des communs et de leurs activités induites ne fait que reprendre et approfondir des travaux économiques dont on a redécouvert la portée avec le retour en grâce des théories sur les communs, après la reconnaissance des travaux d’Ostrom et de ceux qui leur ont donné une suite.