La Fabrique Sociale des Initiatives Solidaires

Introduction

Rien n’est moins évident que la prise d’initiative citoyenne solidaire. Le « pas de côté » qu’elle nécessite ne va pas de soi, tant sont prégnants les processus qui continuent de structurer la société salariale. La création d’activités ne se repère qu’au travers de processus faiblement questionnés et n’offrant, comme seule « alternative », que l’entrepreneuriat et l’indépendance libérale.
Le rapport à l’emploi est en question, du fait du poids d’un chômage permanent, mais aussi de formes nouvelles. Le « précariat » et l’  « intermittence » révèlent d’autres visages qu’une stricte flexibilité vécue négativement. Un « entrepreneuriat social » est désormais connu et, même, reconnu. Il bénéficie de l’action publique. Il a ses propres dispositifs d’appui. Cependant, les processus de prise d’initiative citoyenne solidaire doivent faire l’objet d’une investigation spécifique, approfondie.
De fait, des initiatives solidaires émergent, portées par des acteurs individuels et des collectifs. Elles ne sont que faiblement repérées. Nous les envisagerons sous trois dimensions.
La première dimension est celle de la prise d’initiative comme construction de positions et postures sociales. Se construire en porteur d’une telle initiative solidaire, c’est autre chose que d’endosser la position de l’entrepreneur, même social.
La deuxième dimension est celle des conditions de cet « agir collectif » spécifique, lorsqu’il prend des formes collaboratives et citoyennes. Des « collectifs » jouent un rôle moteur dans ces constructions de positions singulières. Ils ne peuvent être réduits à leur possible structure en réseaux ; ils sont des assemblages complexes de regroupements d’acteurs et de dispositifs, plus ou moins techniques, plus ou moins institués.
La troisième dimension aborde la question de l’institutionnalisation de l’entreprendre à laquelle correspondent ces prises d’initiative solidaire.
Le terrain de l’appui institutionnel à l’entreprendre est bien occupé. Des politiques en la matière se déploient à tous les niveaux de l’action publique, dans toutes les collectivités publiques, et du lycée à l’université. En France, les politiques nationales, locales, sont invitées à s’aligner sur les politiques européennes en la matière.
Établissant des rapports complexes avec ces politiques, des lieux et des dispositifs se font jour qui sont autant de creusets pour des initiatives collaboratives et solidaires. Les enquêtes que j’y mène me permettent de développer mes interrogations. Elles concernent des « collectifs » et des lieux d’émergence de projets alternatifs, ces désormais célèbres « tiers lieux » et les plateformes collaboratives qui se développent partout en France et en Europe. Elles sont menées dans le contexte français et, en particulier, la région Nord Pas de Calais.

1. Prendre l’initiative : construction singulière d’une justesse personnelle

Une position sociale autre que celle de l’entrepreneur ou du professionnel indépendant est-elle possible ?

Un fort consensus considère que toute initiative suppose un projet et que tout projet est une « entreprise », au sens que lui donne Hélène Vérin faisant l’histoire du mot (1982), et que toute entreprise a son entrepreneur. Entreprendre, c’est alors, d’abord, adopter une position économique, celle de l’acteur emblématique de la création d’activité et d’entreprise, le porteur de projet entrepreneurial, l’entrepreneur. Se distancier de ce type de problématique est difficile lorsqu’on veut rendre compte des processus de construction de singularités, voire d’identités, en lien avec la prise d’initiative, sans reprendre pour autant les concepts de l’action collective, politique, avec ses notions de militant, d’activiste.

Certains, semblant s’y opposer, ne font que conforter ce point de vue de l’entrepreneur.

Certains parlent d’entrepreneuriat social et en viennent à concevoir un profil d’entrepreneur qui serait rallié à un autre corpus de valeurs que celles de l’économie marchande orthodoxe. On insistera alors sur son adhésion à des systèmes de valeurs et à des pratiques correspondant à ces valeurs. Mais les processus de construction de la posture seraient les mêmes, à ceci près qu’ils seraient surplombés par un corps de valeurs morales. Les outils permettant au créateur de se mettre dans la position de l’entrepreneur seraient fondamentalement ceux de l’entrepreneuriat classique, sous réserve de les accompagner de modules portant sur les valeurs éthiques et les contextes politico économiques présidant à la construction et au développement de ces valeurs. Ces modules sont bien connus en entrepreneuriat social. Finalement, pour concevoir les dispositifs d’appuis et les processus de formation permettant de conforter cette position d’entrepreneur, les mêmes actions, de formation notamment, seront mobilisées, en y ajoutant les modules d’acquisition/renforcement des valeurs éthiques spécifiques.

D’autres valident aussi, de fait, cette idée d’un acteur porteur d’initiative solidaire comme entrepreneur, malgré lui dans ce second cas. Ici, le porteur d’initiative ne peut être qu’un entrepreneur produit de l’inculcation d’un habitus économique (Bourdieu, 2003; Chambard, 2013). Certes, les dispositifs de formation à l’entrepreneuriat, même « chapeautés » par un discours ouvert sur le thème de l’entrepreneuriat potentiellement, aussi, social et solidaire, peuvent être interprétés comme des tentatives d’inculcation d’un habitus entrepreneurial, non critiqué en tant que tel. Les raisons en sont la prégnance des modèles dominants de l’entreprendre, mais aussi parce que, comme dispositif pédagogique, rien d’autre n’existe ou n’est connu des organisateurs et que les autorités (politiques et universitaires) veulent mettre en œuvre rapidement des politiques en la matière sur base d’outils existants.

L’initiative solidaire : produire sa justesse personnelle

Échapper à ces approches réductrices suppose de porter son attention sur deux types de processus et sur leurs interactions. Il s’agit, d’une part, des micro processus individualisés de désocialisation, par rapport à la crise des appareils de socialisation primaire et secondaire, et de resocialisation volontaire au travers des interactions nouvelles dont l’acteur se fait le moteur et est le résultat.

La sociologie pragmatique y voit l’épreuve majeure par laquelle les individus, dans la diversité de leurs contextes, activent des micro processus de construction de leur singularité. La recherche nous rend vigilant sur les renversements qui s’opèrent dans ces dynamiques de socialisation (Castel, 1999 ; Vatin et, Bernard, 2007). Auparavant la socialisation « accordait les individus à la société, en les modelant en fonction des places sociales » (Martuccelli, 2010, p. 35), « aujourd’hui, (…) la socialisation plurielle apparaît comme une formidable machine de fabrication d’individus singularisés » (idem). Ainsi, la socialisation semble changer de sens, de moteur de l’intégration de l’individu à la société, elle devient la fabrique du processus d’individualisation. C’est donc en ayant en tête ces renversements qu’il faut s’interroger sur les liens paradoxaux du singulier et du solidaire.

A cette singularité correspond une double aspiration des individus à l’égalité de traitement et à la personnalisation des décisions les concernant. Des recherches (Renault, 2004 ; Dubet, 2006 ; Kellerhals et, Languin, 2008 ; Martuccelli, 2010) montrent la montée des sentiments d’injustice et des exigences de justice; une tension entre « l’exigence toujours incontournable de l’égalité et le souci croissant de la prise en compte des situations singulières » (Martuccelli, 2010, p. 23). Aspects politiques (Rosanvallon, 2011) et aspects économiques convergent dans le rapport fait entre étendue de la liberté et accès aux ressources (Sen, 2000a et 2000b). « La conscience et la sensibilité des individus à la différence, et à la variabilité constante des expériences, ont connu une incroyable exacerbation » (Martuccelli, 2010, p. 25). Cette sensibilité à la singularité se manifeste par la conception que des individus se font de leur place sociale. Hier, ces individus étaient positionnés d’une façon dominante, parfois unique, dans une perspective de classe ou tout au moins de strate. Cette position, sans disparaître, est concurrencée par une configuration d’appartenances à des réseaux de sociabilité. Tout cela est compatible avec le fait que nous vivons l’expérience d’une « grande société » qui se massifie au travers de « petits mondes », à la construction desquels nous participons ; et ce plutôt que par une opposition majeure entre la vie publique et la vie privée. C’est un aspect essentiel des petits mondes que sont les collectifs d’initiatives solidaires.

Le contexte de la prise d’initiative est fait d’une tension accrue entre standardisation et singularisation, et de sa généralisation à presque toutes les situations. D’un côté une affirmation identitaire peut enfermer dans l’appartenance à un groupe, à un réseau. D’un autre côté, l’affirmation d’une pluralité identitaire peut ouvrir à la singularité. Les situations sont néanmoins complexes ; « la standardisation peut devenir une source pour la singularité, et où, à l’inverse, le souci de singularité, en se radicalisant, cantonne au stéréotype » (Martuccelli, 2010, p. 28). Mais en même temps, la signification de la standardisation, la prise de conscience de sa force, est cernée en référence critique à la singularité ; dans la mesure où elle se pose en obstacle à l’épanouissement à la singularité. Ainsi, alors que la tension entre standardisation et singularisation était considérée comme structurelle, apparaît la nécessité de mieux comprendre une pluralité d’articulations possibles entre le singulier et le commun. C’est au cœur de ces articulations qu’émerge la perception des besoins, des usages possibles de biens et services à concevoir ou à diffuser, dans le cadre d’une économie collaborative. Tout cela conditionne la prise d’initiative.

Et donc la construction de cette singularité est ainsi le « pas de côté »; la construction que certains appellent une « justesse personnelle » (Martuccelli, 2010, p. 51). « Le but est moins d’incarner un modèle universel de vertu (comme dans l’arêté grecque), c’est-à-dire de donner forme à un modèle qui est déjà là, qui précède donc l’individu, que de parvenir à la réalisation singulière de soi la plus harmonieuse possible, à atteindre ainsi un idéal personnalisé en dehors de tout modèle d’évaluation et même —– à terme et comme idéal—- de toute idée de comparaison ou de concurrence à autrui » (idem). Ce n’est pas un ralliement idéologique et moral à un corps de valeurs. Et donc les processus de prise d’initiative et de création d’activités ne sont pas une forme d’entreprendre qui serait un ralliement à une conception vertueuse d’entrepreneuriat. Ils ne sont pas non plus positionnements atypiques ou marginaux. La position singulière expérimentée ne recherche pas l’originalité pour l’originalité. Elle est même singulière et solidaire, soucieuse de trouver son insertion dans des collectifs et porteuse de construction de ces collectifs.

Cette construction de singularité comme justesse personnelle cadre avec des pratiques et représentations qui ne relèvent pas d’une privatisation des comportements avec un retrait de liens politiques, d’une désaffection de la vie commune ou d’une valorisation exclusive de la vie privée, comme avec l’individualisme souvent décrit. Elle cadre paradoxalement avec une forte implication des individus dans la société.

Par hypothèse, les initiatives solidaires, avant d’être des projets de création d’activités et d’entreprises, sont des plateformes de construction collective de justesse de soi pour ceux qui y participent. Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. L’accent est mis sur l’intelligence collective et les outils et méthodes de travail collaboratif. Mes observations et entretiens réalisés montrent que l’objet même du travail collaboratif, sur les usages susceptibles de faire l’objet de création collaborative, peut changer et être orienté vers d’autres projets d’activité, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations de soi pour les individus rassemblés en collectifs.

L’initiative solidaire collaborative : un engagement

Cette construction de justesse de soi s’enrichit des réflexions sur l’engagement.

Des recherches sur les jeunes (Becquet, et De Linarès, 2005) nous montrent des formes d’engagement réelles mais différentes de ce qu’elles ont été.

Elles diffèrent d’une conception qui privilégie, voire réduit, l’engagement à l’engagement politique, syndical et associatif. L’engagement n’est alors pas l’adhésion à une organisation ou un corps de doctrines. Il apparaît plus composite, réversible, fragile, susceptible de recompositions multiples. Cet engagement se construit à différents niveaux de profondeur, dans la dynamique même des projets conçus et déployés (Thévenot, 2006 ; Barbier et, Trepos, 2007).

La compréhension de l’engagement est alors indissociable de celle des relations entre les processus de construction de justesses personnelles, la dynamique des objets/dispositifs et celle des projets.

L’observation de la dynamique des initiatives, de leur élaboration collective, de leur test, de leur structuration en projets, et donc de toutes les interactions qui président à leur conception et à leur déploiement nous montre ces micro processus collaboratifs. La priorité y est donnée à l’élaboration de règles, de chartes, de codes, souvent appelés codes sources en référence à l’univers et aux communautés du logiciel libre (Demazière et al., 2009 et, 2011).

C’est ce qui se construit dans les espaces alternatifs, que ce soit les tiers lieux (Oldenburg, 1999) ou les plateformes collaboratives. On peut ainsi les envisager comme des espaces de construction de soi, des espaces de socialisation, des chemins de traverse de la resocialisation. Ce point est important dans le contexte français qui donne la priorité à une insertion professionnelle précoce, déterminée par le niveau de diplôme et présidant à un parcours fait de beaucoup d’irréversibilité. D’autres pays européens, le Danemark par exemple, montrent des processus qui donnent le primat au temps de construction de soi, qui tirent parti du cumul des expériences personnelles, des parcours ouverts à l’extrascolaire. Dans les pays où ces parcours font l’objet d’un soutien public la problématique de l’engagement sur des espaces alternatifs se pose différemment.

2. Comprendre l’agir collectif solidaire

La dynamique des collectifs, assemblages de personnes et d’outils/dispositifs

Ainsi, les prises d’initiative sont indissociables des collectifs émergents qui leur offrent un cadre de conception. Il faut donc analyser les conditions de construction et d’expression d’engagements que manifestent ces initiatives. L’engagement ne précède pas, ou pas toujours, l’implication dans un collectif. Il se construit dans l’action, et dans l’action collective qui plus est, lorsqu’elle prend une forme d’organisation participative délibérative.

L’initiative est souvent perçue comme menant à une entreprise individuelle. C’est pour cela que la majeure partie des dispositifs institutionnalisés de soutien à la création d’activités et d’entreprises sont individualisés. Certes, on ne peut nier le rôle déterminant des individus dans des prises de position qui cadrent avec la singularité de leur parcours. Mais, ces individus sont indissociables des collectifs dont ils sont les membres. Ils sont tout autant construits par ces collectifs qu’ils ne les construisent. C’est ce qu’il faut approfondir, en identifiant des étapes de maturité et des cycles de vie des projets, et des collectifs qui les sous-tendent. Il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des « projets » —- Zarifian (2011) met en garde contre l’omniprésence de cette notion de projet-—, pour envisager la dynamique projective des collectifs, sans considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxe, les individualités, à l’action au sein des collectifs, sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés par certains ou définitivement non appropriables et appropriés.

Comprendre les logiques d’émergence et de développement des initiatives solidaires suppose alors de comprendre la dynamique des collectifs citoyens. Ce qui le permet s’appuie sur la convergence de recherches portant sur la dynamique des collectifs, de leurs agents et de leurs outils (Latour, 1994, et 1999; Barbier et, Trepos, 2007), sur le développement humain basé sur la croissance des capacités (de Munck, Zimmermann et al., 2008), et sur la gouvernance des biens communs (Ostrom, 1990 ; Flahaut, 2008). Il faut envisager le moteur de la créativité citoyenne collaborative comme la construction simultanée, d’une part, de capacités d’action et d’autonomie dans l’action chez les membres des collectifs, et, d’autre part, d’un bien commun conçu et porté par eux. Ces collectifs ne sont pas de simples regroupements d’individus porteurs de représentations communes de l’action. Ils existent dans la mesure où ils s’outillent et sont outillés par des objets supports d’actions et autres dispositifs d’expérimentation. L’analyse des « collectifs », comme nous l’indique la recherche en la matière (celle de Latour), suppose de distinguer les éléments humains et non humains, et donc les personnes et les objets techniques, méthodologiques, matériels et immatériels que les groupes créent, mais aussi qui les créent et les transforment en tant que groupes et en tant que personnes, selon différents régimes et niveaux d’engagement. La compréhension dynamique des collectifs nous conduit à envisager les acteurs sociaux dans la spécificité de leurs inter relations, et dans la façon dont ils mobilisent et sont mobilisés par les outils et les dispositifs que, tout à la fois, ils conçoivent mais qui organisent et cadrent l’action, qui les cadrent eux-mêmes et les orientent. Ces outils et dispositifs sont donc tout à la fois les supports et les produits de leurs interactions.

La fabrique sociale des initiatives solidaires

On peut alors parler de fabrique sociale de l’initiative solidaire, collaborative et citoyenne, d’une fabrique d’engagements et de projets. Cet espace de créativité et d’agir collectif montre bien les trois axes d’expansion des collectifs que sont les regroupements de personnes, les dispositifs supports et les engagements. En reprenant les notions avancées par Boltanski et Thévenot (1991), on peut dire que cet espace est celui des opérations de jugements et de justification, de mise à l’épreuve des grandeurs, de constructions de compromis, interprétés par des acteurs en quête de justesse d’eux-mêmes.

Parlant de fabrique sociale des initiatives, il est souvent fait référence à de l’ « intelligence collective ». Cette terminologie traduit chez ceux qui la promeuvent une double dimension de réflexivité, une dimension éthico-politique qui souligne la construction collective du sens de l’action, et une dimension plus méthodologique qui définit des modèles d’action pour la capitalisation/démultiplication des dynamiques de prise d’initiatives et de projets. On en verra l’importance pour interpréter l’évolution des appuis institutionnels à l’initiative et à l’entreprendre. L’enquête empirique qui permet d’argumenter les points précédents montre la difficulté de dissocier, d’une part, les groupes d’acteurs de leurs dispositifs supports et, d’autre part, les principes, règles et codes élaborés lors des interactions, à l’épreuve des jugements et compromis, des outils et méthodes permettant ces élaborations. Les dispositifs supports sont ici des lieux, des espaces de co working, mais aussi des plateformes numériques. Ces dernières se définissent comme des supports collaboratifs, souvent basées sur des technologies issues de l’open source et du logiciel libre (Imagination for People, Unisson, etc.). Ainsi la plateforme « Imagination for People » représente un cas particulier qui mérite une étude en soi. C’est tout à la fois une plateforme de projets en économie solidaire, collaborative, mais aussi un support de travail  collaboratif, de web conférences permettant d’alimenter le site avec des projets formalisés en direct, le site lui-même évoluant en direct dans ses fonctionnalités. Des analyses complémentaires sont en cours concernant les plateformes créées depuis, dans les contextes français (à Lille et à Brest, notamment).

Au cœur de la fabrique : les enjeux économiques, politiques et de transition sociétale

Les approches critiques en économie politique solidaire posent la question des modèles économiques de développement, de l’importance donnée aux biens communs et à leur gouvernance, sous l’angle de leur redistribution et sous celui de leur construction (Coutrot, Flacher et, Méda, 2011).
La critique doit être menée sous le triple point de vue 1) du rapport à un travail libéré, 2) du processus délibératif qui préside à la mise en œuvre et à l’élaboration collective des activités concrètes, et 3) de la nature de ces activités sous l’angle de la construction d’un bien commun.

Mieux comprendre ce que les porteurs d’alternatives collaboratives ont à nous apprendre sur une issue possible à la crise du travail est une vraie urgence, pourquoi ? Parce que toute crise et recomposition sociale est d’abord une question sur le travail. Y répondre suppose d’expliquer pourquoi et comment le travail a été institué en valeur centrale, clef de toute transformation sociétale. Il faudrait aussi comprendre comment de la question du travail on est passé à celle du salariat et de l’emploi ainsi qu’à celle de la compétence pour l’emploi, comment la modélisation et l’institution du travail se sont cristallisées dans l’État Providence. Comprenant cela, crise du travail et crise de l’État Providence ne peuvent alors qu’aller de pair.

Dans ces initiatives collaboratives, les propositions d’activité, et le travail organisé qui les rend possible, sont faites à l’aune des interactions citoyennes qu’elles doivent permettre. Les modes de conception et de mise en œuvre de ces initiatives montrent bien que le travail qu’elles supposent a une nature politique (Ferreras 2007, p. 129), et ce pour deux raisons. Parce que chacune des activités et des situations de travail est l’objet d’une prise de position par rapport à une insertion et à un positionnement au sein de collectifs d’action. Et aussi parce qu’alors ce travail est indissociable d’opérations de jugement éthico-politique. Dans nos contextes démocratiques, et en particulier ceux dans lesquels s’opèrent les prises d’initiative citoyennes, une méta norme de justice constitue le fond politique de l’agir collectif. L’exercice du travail doit alors contribuer à un approfondissement de la culture et des fonctionnements démocratiques. Or, la régulation qui prévaut dans la sphère publique de nos contextes est celle de la délibération sur les conceptions du juste. Ces conceptions sont celles élaborées aussi bien par Rawls que par Habermas et Apel. Une description fine du montage des projets au travers des outils de travail collaboratif nous montrerait l’impact du délibératif au cœur même du travail, celui d’élaboration des projets par exemple. Mais ce recours au mode délibératif s’exerce parce que les acteurs déploient leur singularité en osmose avec les collectifs d’action auxquels ils participent. Ces collectifs sont les acteurs essentiels des opérations de jugement qui activent des processus de sélection des options, d’argumentation, de validation et de formalisation des jugements. En fait, là où une analyse classique du travail mobiliserait les notions d’activité, de tâche et de compétence, l’analyse du travail de ces collectifs d’action privilégie les micro processus de jugement (sélection, argumentation, validation,). Ce point est important pour comprendre toute dynamique de capitalisation, mutualisation et diffusion des expériences de prise d’initiatives collaboratives.

Les initiatives des porteurs d’alternatives citoyennes participent de ce désenchantement du travail et de ce ré enchantement du politique, si politique veut dire engagement des individus sur la sphère publique et pour la constitution et la mise à disposition de biens communs. Ces acteurs créent une dynamique de déploiement de capacités à un agir collectif, solution à la crise du travail qui se traduit par la crise de l’emploi et par celle des institutions de régulation du travail et de son État Providence. Alors que l’on continue souvent à évaluer leur action avec des indicateurs de mesure du travail et à l’aune de la création d’emplois, il faut comprendre les modèles alternatifs dont ils sont porteurs du point de vue d’un déploiement de capacités. Il en émerge les conditions particulières de conception et de portage d’initiatives. Les questions centrales sont alors celles du transfert des connaissances et savoir-faire, ainsi que de la démultiplication des projets, de l’accélération de projets associés, et donc de l’importance donnée à une logique de mutualisation- capitalisation de l’expérience. Répondre à ces questions, c’est aussi aborder celle du changement d’échelles de la prise d’initiative et donc celle de la transition sociale et politique. L’accent sera mis ici sur les pratiques de mutualisation-capitalisation des initiatives, les points de repère de l’action que les collectifs se donnent pour tirer parti des expériences, pour en dégager des leçons collectives, pour créer des outils d’accélération et de multiplication. Dans le respect de la spécificité d’une dynamique collective citoyenne, il faut en dégager des éléments d’une ingénierie de transformation qui n’en désapproprie pas les acteurs, mais bien au contraire se préoccupe de les rendre complètement partenaires d’un développement citoyen.

Dès 2013, cette recherche s’est développée sur un mode collaboratif. La méthodologie mise en œuvre a consisté à tisser des relations étroites avec les acteurs déterminants de ces processus alternatifs de création d’activités dans le Nord Pas de Calais. Cela s’est traduit par une implication continue, tout au long de l’année, dans la plupart des événements marquants des espaces de création et d’innovation que sont les espaces de coworking de la métropole lilloise. Cela s’est également traduit par un partenariat étroit avec les membres du collectif Catalyst. Plus encore que de type ethnographique, et mobilisant les différentes méthodes d’enquête de terrain, ce partenariat de recherche a débouché sur le développement en commun de plateformes collaboratives, supports de cette production de connaissances et de savoirs pour l’action. Il a ainsi permis le développement de la plateforme Unisson vers laquelle a convergé le produit de la mutualisation et de la capitalisation des expérimentations. Des partenariats ont été noués avec des acteurs chercheurs engagés dans des processus similaires dans d’autres contextes régionaux, le contexte Breton particulièrement. Cette recherche va se poursuivre en 2015-2016. Elle concernera les liens établis entre les initiatives, leurs collectifs porteurs, leurs communautés d’usagers et les différentes catégories de citoyens positionnés sur l’espace public. Elle concernera aussi les formes de gouvernance initiées, les niveaux d’implication et d’engagement ; proposant ainsi un croisement des problématiques de la prise d’initiative alternative et de la participation citoyenne.

En guise de conclusion : Trois modèles d’appuis institutionnels à l’entreprendre

Un repérage de collectifs d’un genre nouveau, véritables collectifs « catalyseurs-démultiplicateurs » a été réalisé. Les acteurs qui les constituent ne se contentent pas de rassembler ou porter ensemble des projets bien identifiés. Leurs actions, sous des formes d’organisation et de gouvernance spécifiques, consistent aussi à générer, accélérer et démultiplier des initiatives, prises par eux ou par d’autres. Il s’agit alors moins d’un « accompagnement », selon le vocabulaire utilisé dans les conceptions orthodoxes de l’entrepreneuriat, qu’un appui à d’autres collectifs qu’ils contribuent à renforcer. Cependant, ces appuis à l’entreprendre solidaire et collaboratif, l’action publique éprouve des difficultés à les aider et à les institutionnaliser. Elle ne les discerne pas vraiment. Elle réduit souvent la décision publique à l’expression et à l’évaluation par des représentants élus ou institués et réserve la sphère du jugement éthico-politique aux seules organisations reconnues sur l’espace public. Les politiques publiques mises en œuvre isolent et différencient les individus. Elles les classent en grandes catégories sociologiques : les jeunes, les femmes, ceux d’origine étrangère, etc. Elles reconnaissent prioritairement des collectifs structurés, sous des formes institutionnelles stabilisées : des associations, des territoires représentés par des collectivités publiques territoriales. Certes, ces collectifs institués sont des éléments importants de dynamiques socio-politiques en émergence. Ils sont le produit stabilisé des interactions citoyennes antérieures. Leur prise en compte est essentielle pour comprendre les dynamiques socio-politiques qu’ils impactent fortement en fournissant un cadre institutionnel à ces initiatives. Mais, l’analyse ne peut se réduire à la prise en considération de ces seuls collectifs institués. Il convient en effet d’explorer tous les collectifs, à leur différent degré d’institution, selon qu’ils participent au déclenchement, au maintien-renforcement ou au développement des dynamiques de prises d’initiatives. Il faut alors envisager les appuis institutionnels et la place qu’ils sont susceptibles de tenir pour conforter, accélérer et démultiplier les dynamiques de l’entreprendre.

Trois formes peuvent être dégagées et potentiellement combinées, correspondant à autant de contextes historiques. Il s’agit de l’ « appariement » ; la relation de soutien est ici avant tout interindividuelle et vise le renforcement des positions individuelles. Il s’agit aussi de l’ « incubation », correspondant aux logiques classiques de l’entrepreneuriat centré sur des produits et services explicités en termes de marché. Enfin, il s’agit surtout d’un appui particulier, forme collective en soutien à l’expérimentation de l’entreprendre collaboratif que nous pourrions appeler « catalyse », et dont il s’agirait d’en expliciter l’ingénierie spécifique, par delà la référence globale à l’ « intelligence collective ».

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